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Full text of "L'Afrique chrétienne"

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Bibliothèque  de  l'enseignement  de  l'histoire  ecclésiastique 


L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE 


PAR 


DoM  H.    LECLERCQ 


TOME  PREMIER 


PARIS 
LIBRAIRIE   VICTOR    LECOFFRE 

RUE   BONAPARTE,    90 
1904 


fSi 


a 


I 


Bibliothèque 
de  renseignement  de  Vbistoire  ecolésiâstique 


Notre"  Bibliothèque  de  l'enseignement  de  l'histoire 
ecclésiastique  '\  inaugurée  en  1897^  réalise  lentement, 
mais  persévéramment,  son  programme  qui  était  de  re- 
prendre, avec  les  seules  ressources  de  l'initiative  pri- 
vée, le  projet  confié  jadis  par  Léon  XIII  aux  cardinaux 
de  Luca,  Pitra  et  Hergenroether,  à  la  suite  de  la  lettre 
pontificale  sur  les  études  historiques,  —  savoir  la  com- 
position d'une  «  Histoire  ecclésiastique  universelle,  mise 
au  point  des  progrès  de  la  critique  de  notre  temps  » . 

Nous  avons  distribué  la  matière  en  une  série  de  su- 
jets capitaux,  chacun  devant  constituer  un  volume  in- 
dépendant, chaque  volume  confié  à  un  savant  sous  sa 
propre  responsabilité.  Nous  n'avons  pas  eu  l'intention 
de  faire  œuvre  pédagogique  et  de  publier  des  manuels 
analogues  à  ceux  de  l'enseignement  secondaire,  ni  da- 
vantage œuvre  de  vulgarisation  au  service  de  ce  que 
l'on  est  convenu  d'appeler  le  grand  public  :  il  y  avait 
une  œuvre  plus  urgente  à  réaliser  en  matière  d'histoire 
ecclésiastique,  une  œuvre  de  haut  enseignement. 


Le  succès  incontesté  des  volumes  publiés  jusqu'ici 
nous  a  prouvé  que  notre  programme  répon  dait  au  désir 
de  bien  des  maitres  et  de  bien  des  étudiants  de  l'en- 
seignement supérieur  français,  autant  que  de  bien  des 
membres  du  clergé  et  de  l'élite  des  catholiques. 
Nous  continuerons  l'œuvre,  sans  nous  lasser  des  len- 
teurs inséparables  d'une  exécution  aussi  difficile.  La 
direction  générale  de  la  publication  est  confiée  à  un 
comité  sous  la  présidence  de  Ms'"  Pierre  Batiffol,  rec- 
teur de  l'Institut  Catholique  de  Toulouse. 

V.  Lecoffre. 


Bibliothèque  de  l'enseignement  de  l'histoire  ecclésiastique 

Les  origines  du  catholicisme' 
Le  christianisme  et  l'empire  romain. 

Les  églises  du  monde  romain. 
Les  anciennes  littératures  chrétiennes. 

La  théologie  ancienne. 

Les  institutions  anciennes  de  l'Église. 

Les  églises  du  monde  barbare. — Les  églises  du  monde  syrien. 

L'église  by:{antine.  —  L'état  pontifical. 

La  réforme  du  Xh  siècle.  —  Le  sacerdoce  et  l'Empire. 

Histoi7'e  de  la  formation  du  droit  canonique. 

La  littérature  ecclésiastique  du  moyen  âge. 

La  théologie  du  moyen  âge.— Les  institutions  de  la  chrétienté. 

L'Eglise  et  l'Orient  au  moyen  âge. 

L'Eglise  et  le  Saint-Siège  de  Boniface  VIII  à  Martin  V. 

L'Eglise  à  la  fin  du  moyen  âge. 

La  réforme  protestante.  —  Le  concile  de  Trente. 

L'Eglise  et  VOrient  depuis  le  XV  siècle. 

La  théologie  catholique  depuis  le  XVP  siècle. 

Le  protestantisme  depuis  la  Réforme. 

L'expansion  de  l'Église  depuis  le  XVI^  siècle. 

L'Eglise  et  les  gouvernements  d'ancien  régime. 

L'Eglise  et  les  l'évolutions politiques  {l'jSg-iSjo). 

L'Église  contemporaine. 


Bibliothèque  de  FeiiseignemeDl  de  Fhisloire  ecclésiastique 


VOLUMES  PARUS   : 

Histoire  des  livres  du  Nouveau  Testament  :  I,  par  M.  E.  Jacquier, 
professeur  aux  facultés  catholiques  de  Lyon.  Troisième  édition. 

Le  Christianisme  et  l'Empire  romain,  de  Néron  a  Théodose,  par 
M,  Paul  Allard.  Cinquième  édition. 

L'Afrique  chrétienne,  parDoM  H.Leclercq,  bénédictin  de  Farnbo- 
rough.  2  volumes. 

Anciennes  littératures  chrétiennes  :  L  La  littérature  grecque, 
par  W  Pierre  Batiffol,  recteur  de  l'Institut  catholique  de  Tou- 
louse. Troisième  édition. 

Anciennes  littératures  chrétiennes  :  IL  La  littérature  syriaque,  par 
M.  R.  DuvAL,  professeur  au  Collège  de  France.  Deuxième  édition. 

Le  grand  schisme  d'Occident,  par  M.  Salembier,  professeur  à  l'Uni- 
versité catholique  de  Lille.   Troisième  édition. 

L'ÉGLISE  Romaine  et  les  origines  de  la  Renaissance,  par  M.  Jean 
GuiRAUD,  professeur  à  la  Faculté  des  lettres  de  l'Université  de 
Besançon.  Troisième  édition. 

Chaque  volume  m-12.  Prix  :  3  fr.  50. 


VOLUMES  EN  PREPARATION    : 

Histoire  des  Dogmes  :  I.  La  théologie  ancienne,  par  M.  L.  J.  Tixerom, 
professeur  aux  Facultés  catlioliques  de  Lyon. 

Le  Christianisme  dans  l'empire  perse,  par  M.  Larourt. 

Les  Églises  du  monde  barbare,  par  M.  Louis  Saltet,  professeur  à 
l'Institut  catholique  de  Toulouse. 

L'ÉGLISE  byzantine,  par  le  R.  P.  Pargoire,  assomptionniste,  de  la 
mission  de  Constantinople. 

Les  Institutions  de  la  Chrétienté,  par  M.  Edouard  Jordan,  pro- 
fesseur à  la  Faculté  des  lettres  de  l'Université  de  Rennes. 

Histoire  des  Dogmes  :  II.  La  théologie  au  moyen  âge,  par  le  R.  P. 
Mandonnet,  professeur  à  la  Faculté  de  théologie  de  l'Université 
de  Fribourg. 

La  Réforme  protestante  en  Allemagne  et  en  Angleterre,  par 
M.  l'abbé  Hemmer. 

La  Réforme  protestante  en  France,  par  M.  Imbart  de  la  Tour,  pro- 
fesseur à  la  Faculté  des  lettres  de  l'Université  de  Bordeaux. 

L'Église  et  les  gouvernements  d'ancien  régime,  par  M.  Cauchie,  pro- 
fesseur à  l'Université  de  Louvain. 

L'Église  et  les  révolutions  politiques  (1789-1870),  i)ar  le  R.  P.  Bau- 
drillart,  professeur  à  l'Institut  catholique  de  Paris. 

L'Église  catholique  contemporaine,  par  M.  Georges  Goyau,  ancien 
membre  de  l'École  française  de  Rome. 

Les  églises  orthodoxes  contemporaines,  par  le  R.  P.  Petit,  assomp- 
tionniste de  la  mission  de  Constantinople. 


typographie  firmin-didot  et  c'"'.  —  mesnil  (eure). 


Bibliothèque 
deT enseignement  de  Fhistoire  eeclésiâstique 

L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE 

TOME    PREMIER 


Sur  le  rapport  favorable  de  rexaminateur,  Nous 
autorisons  l'impression. 

Paris,  le  20  juin  1904 

P.    PAGES 

Vie.  gén. 


Bibliothèque  de  l'enseignement  de  l'histoire  ecclésiastique 


L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE 


PAR 


DoM   H.   LECLERCQ 


TOME   PREMIER 


PARIS 
LIBRAIRIE    VICTOR    LECOFFRE 

RUE  BONAPARTE,   90 
1904 


TO 
M     .     R. 


thèse  african  Sketches 
are  dedicated 


INTRODUCTION 


On  se  propose  d'exposer  dans  ce  livre  les  origines, 
le  développement,  la  décadence  et  la  ruine  de  l'E- 
glise d'Afrique,  c'est-à-dire  une  existence  sociale 
depuis  sa  naissance  jusqu'à  sa  mort.  Ce  dessein  pou- 
vant paraître  très  vaste,  on  va  le  préciser.  On  s'at- 
tachera à  faire  ressortir  F  enchaînement  psychologi- 
que qui  domine  et  semble  expliquer  les  vicissitudes 
historiques  de  l'Afrique  septentrionale  depuis  le 
début  du  III®  siècle  de  notre  ère  jusqu'au  milieu  du 
•srii®  siècle.  On  n'a  pas  eu  d'autre  but  lorsqu'on  a 
entrepris  ce  travail.  Il  peut  sembler  étrange  de  le 
dire,  cependant  cela  n'est  pas  inutile  ;  car  il  arrive 
souvent  qu'on  exige  d'un  livre  ce  qu'on  y  souhaite- 
rait trouver  plutôt  que  ce  que  l'auteur  a  voulu  y 
mettre. 

Dans  le  conflit  des  conjectures  soulevé  par  l'appa- 
rition de  textes  ignorés  et  l'éclaircissement  des  textes 
depuis  longtemps  connus,  mais  qui  ont  reçu  une 
signification  nouvelle  et  parfois  assez  différente  de 
celle  qu'on  leur  attribuait  généralement,  c'est  un 
exercice  excellent  pour  chacun  de  nous  de  se  rendre 
un  compte  aussi  exact  que  possible  de  ce  que  nous 
avons  appris  et  de   rechercher  dans  quelle   mesure 


XIV  INTRODUCTION. 

nos  connaissances  nouvelles  complètent  et  modifient 
nos  connaissances  anciennes.  C'est  afin  d'aider  à 
prendre  une  idée  précise  de  ce  que  nous  savons  de 
certain,  de  probable  et  de  possible  qu'on  s'est  efforcé 
de  ne  rien  négliger  de  considérable  dans  la  prépa- 
ration de  ce  livre.  On  y  trouvera  l'énumération  d'un 
grand  nombre  de  sources  parce  qu'il  a  paru  avan- 
tageux de  mettre  le  lecteur  à  même  de  reprendre 
les  assertions  de  l'auteur  et  de  se  faire  sur  chacune 
d'elles  une  opinion  ou  une  conviction  personnelle. 
Sans  doute,  on  n'a  pas  prétendu  tout  dire,  mais  on 
espère  n'avoir  rien  omis  d'essentiel  à  l'éclaircisse- 
ment du  sujet  traité. 

La  période  de  cinq  siècles  environ  pendant  la- 
quelle on  étudiera  l'Église  l'Afrique  se  présente  dans 
des  conditions  exceptionnelles  d'intérêt.  Un  esprit 
philosophique,  c'est-à-dire  un  esprit  préoccupé  des 
origines,  y  verra  une  institution  dont  il  peut  noter 
l'apparition  et  suivre  le  progrès  jusqu'au  moment  où 
elle  entre  dans  la  pleine  lumière  de  l'histoire.  La  phase 
qui  suit  presque  immédiatement  celle  des  origines^ 
marque  l'instant  où  cette  même  institution  atteint 
à  l'apogée  de  la  grandeur  et  de  l'éclat  dont  paraissent 
susceptibles  les  choses  de  ce  monde  ;  c'est  au  iv*^  siè- 
cle que  l'Église  d'Afrique  donne  au  monde  chrétien 
la  direction  intellectuelle.  Ce  serait  assez  pour  cher- 
cher dans  l'histoire  qui  contient  le  récit  d'événements 
si  remarquables,  matière  à  des  enseignements  qu'il 
peut  n'être  pas  inutile  de  dégager.  On  s'est  donc 
demandé  si  l'étude  d'une  société,  à  un  moment 
donné  de  son  existence,  peut  être  pratiquée  à  l'aide 
de  méthodes  exactes?  Si  son  développement  histo- 
rique est  spontané  ou  déterminé?  Si,  dans  ce  dernier 
cas,  on  peut  espérer  en  saisir  la  formule?  Et  cette 


INTRODUCTION.  xv 

formule  dépend-elle  d'une  loi?  Et  cette  loi,  si  elle 
existe,  peut-on  calculer  d'avance  ses  effets  néces- 
saires? Autant  de  questions  qu'on  peut  poser  au 
début  d'un  livre  et  auxquelles  le  livre  lui-même  doit 
répondre. 

Nos  habitudes  d'éducation  ont  partiellement 
faussé  le  jugement  que  nous  portons  sur  l'antiquité 
classique  et  l'antiquité  chrétienne.  Tout  l'appareil 
extérieur  de  l'histoire,  noms,  dates,  événements,  nous 
sont  devenus  si  familiers  que  nous  nous  croyons  en 
mesure,  par  conséquent  en  droit,  d'en  parler  avec 
une  connaissance  suffisante.  Dès  lors,  cédant  à  une 
tendance  naturelle,  nous  jugeons  cette  histoire  d'a- 
près la  nôtre,  nous  expliquons  nos  révolutions  d'a- 
près celles  de  ce  passé  lointain.  Il  y  a  là  une  illusion 
contre  laquelle  il  n'est  pas  possible  de  ne  pas  s'ins- 
crire en  faux.  Ce  que  nous  tenons  des  anciens  nous 
fait  croire  qu'ils  nous  ressemblaient,  et  nous  ne  re- 
marquons pas  combien  ils  différaient  de  nous.  Il 
suffît  d'exposer  la  suite  de  l'histoire  d'une  province 
dans  le  monde  antique  pour  reconnaître  les  opposi- 
tions profondes  entre  les  sociétés  d'alors  et  celle  à 
laquelle  nous  appartenons.  Les  sociétés,  comme  les 
individus,  sont  ainsi  faites  qu'elles  aimeni  à  se  dé- 
couvrir des  généalogies  très  reculées  et  très  illus- 
tres, au  risque  de  n'être  pas  toujours  parfaitement 
authentiques.  Plus  la  science  historique  acquiert  de 
précision,  moins  ces  imaginations  deviennent  re- 
cevables  et  on  peut  prévoir  le  moment  où  elles  ces- 
seront d'exercer  leur  prestige  sur  un  certain  nombre 
d'excellents  esprits  qui  les  partagent  encore. 

Ce  qu'il  faut  demander  à  l'histoire  du  passé,  ce 
n'est  pas  des  institutions  applicables  de  nos  jours. 
Ceux  qui  ont  tenté  ces  reconstructions  trop  complètes 


XVI  INTRODUCTION. 

ont  parfois  mis  en  péril  la  société  moderne  et  ont 
compromis  ou  ruiné  le  dessein  particulier  de  réforme 
qu'ils  poursuivaient.  Pour  connaître  la  vérité  sur  ces 
peuples  anciens  et  pour  tirer  profit  de  ce  que  cette 
vérité  renferme  de  fécond  pour  notre  temps,  il  con- 
vient de  conduire  notre  étude  dans  un  désintéresse- 
ment absolu,  sans  songer  à  nous.  Si  de  temps  en 
temps  une  situation  donnée  rappelle  les  heures  vécues 
beaucoup  plus  près  de  nous  par  notre  génération,  ne 
nous  hâtons  pas  de  conclure  du  particulier  au  géné- 
ral, notons  curieusement  le  rapprochement  des  faits, 
n'allons  pas  au  delà^  c'est-à-dire,  ne  réduisons  pas 
deux  épisodes  à  devenir  les  fondements  d'une  science 
de  la  pratique.  Rien  ne  serait  moins  fondé  dans  la 
réalité,  parce  que  rien,  dans  les  temps  modernes, 
n'appelle  et  ne  supporte  les  solutions  appliquées  par 
les  sociétés  d'autrefois.  En  outre  il  n'est  pas  probable 
que  rien  dans  l'avenir  rende  nécessaire  l'application 
de  ces  mêmes  solutions  périmées.  Nous  verrons 
quelles  règles  ont  régi  les  hommes  à  une  époque 
pleine  de  grandeur  et  de  troubles  et  nous  consta- 
terons que  ces  mêmes  règles  ne  peuvent  plus  gou- 
verner l'humanité. 

La  raison  en  est  plus  foncière  que  nous  pourrions 
être  tentés  de  le  croire.  Pourquoi  les  conditions  du 
gouvernement  des  hommes  ne  sont-elles  plus  les 
mêmes  qu'autrefois?  Disons-le  tout  de  suite.  S'il  en 
est  ainsi,  c'est  qu'il  y  a  dans  l'homme  quelque  chose 
de  changé.  L'homme  n'est  pas  limité  à  l'instinct 
comme  l'est  l'animal.  Les  ruches  des  abeilles,  dit 
Pascal,  étaient  aussi  bien  mesurées  il  y  a  mille  ans 
qu'aujourd'hui.  Il  en  est  de  même  de  tout  ce  que  les 
animaux  produisent.  La  nature  les  instruit  à  mesure 
que  la  nécessité  les  presse,  mais  cette  science  fragile 


INTRODUCTION.  xvii 

se  perd  avec  les  besoins  qu'ils  en  ont.  11  n  en  est 
pas  de  même  pour  l'homme  qui  s'instruit  sans  cesse 
dans  son  propre  progrès,  garde  et  augmente  tou- 
jours les  connaissances  qu'il  s'est  une  fois  acquises. 
Ainsi  s'explique,  par  notre  intelligence,  le  change- 
ment des  idées,  des  institutions  et  des  lois  que  le 
mouvement  de  cette  intelligence  tient  dans  une  alerte 
perpétuelle  et  comme  dans  un  continuel  progrès. 
Ainsi  donc,  c'est  parce  que  l'homme  ne  pense  plus 
aujourd'hui  ce  qu'il  pensait  il  y  a  quinze  siècles 
qu'il  ne  se  conduit  plus  comme  il  se  conduisait. 

On  ne  se  dissimule  pas  l'objection  que  soulève 
cette  manière  d'envisager  le  passé  qui  ne  sera  plus, 
semble-t-il,  que  matière  à  collections  d'antiquités  et 
à  développements  littéraires.  Ceci  n'est  pas  rigoureu- 
sement exact.  Sans  doute  les  monuments,  les  œu- 
vres d'art  et  les  ouvrages  de  l'esprit  demeureront 
les  éléments  principaux  des  musées  et  des  biblio- 
thèques, mais  ils  n'y  seront  pas  confinés.  Les  leçons 
que  leur  étude  réserve  à  ceux  qui  s'y  adonnent  leur 
assurent  une  influence  qui  durera  probablement  au- 
tant que  l'humanité  elle-même,  bien  qu'avec  des  al- 
ternatives qu'il  est  impossible  de  prévoir  et  qu'il 
serait  oiseux  de  deviner.  L'histoire  de  la  Renaissance 
du  xvi^  siècle  fournit  un  illustre  exemple  de  ces  re- 
tours d'une  civilisation  disparue  et  de  sacompénétra- 
tion  par  une  société  moderne.  La  Renaissance  fut 
une  émancipation  de  l'esprit  humain,  suscitée  par  le 
commerce  des  hommes  de  ce  temps  avec  la  pensée 
antique.  Mais  ne  pensons  pas  que  la  rupture  avec  le 
passé  immédiat,  c'est-à-dire  le  moyen  âge,  fut  si 
radicale  qu'on  nous  a  appris  à  le  croire  et  à  le  répé- 
ter. Il  ne  faut  pas  se  laisser  prendre  aux  attitudes  et 
aux  déclamations  des  hommes.  Nous  savons  aujour- 


XVIII  INTRODUCTION. 

d'hui  à  quoi  nous  en  tenir  sur  les  emprunts  inavoués 
mais  assurés  du  Régime  moderne  à  l'Ancien  régime. 
A  certains  égards,  la  proportion  est  à  peu  près  la 
même  quand  il  s'agit  des  emprunts  de  la  Renais- 
sance au  moyen  âge.  Les  dédains  et  les  mépris  su- 
perbes n'y  changeront  rien.  Nous  pouvons  d'ailleurs 
en  découvrir  aisément  la  raison.  Une  rupture  entre 
deux  formes  politiques,  religieuses  ou  sociales,  si 
profonde  qu'on  la  suppose  et  qu'elle  ait  été,  ne  peut 
substituer  à  ce  qui  existait,  des  institutions  et  des 
directions  absolument  nouvelles  et  sans  attaches, 
sans  prototypes.  Il  serait  impossible  de  les  faire  fonc- 
tionner et  il  faut  y  mélanger  une  certaine  mesure  de 
pratique  traditionnelle  comme  condition  à  leur  adap- 
tation et  à  leur  exercice.  Nous  verrons  qu'il  n'en  était 
pas  autrement  dans  le  passé  qui  fait  l'objet  de  notre 
travail.  Une  révolution  d'une  brutalité  et  d'une  rapi- 
dité inouïes  substituant  le  régime  barbare  en  Afrique 
à  la  civilisation  romaine  est  obligée,  sous  peine  d'en- 
traîner les  vainqueurs  eux-mêmes  dans  un  abîme 
de  désordre,  de  maintenir  un  certain  nombre  d'ins- 
titutions établies  et  de  les  maintenir  dans  des  condi- 
tions désavantageuses  aux  conquérants.  Ainsi  s'o- 
père une  sorte  de  transfusion  d'un  esprit  dans  un 
autre  esprit,  de  la  civilisation  romaine  vaincue  dans 
la  barbarie  vandale  victorieuse. 

L'histoire  n'eùt-elle  d'autre  utilité  que  de  nous 
faire  voir  avec  précision  cette  loi  de  l'évolution,  ne 
serait  pas  une  science  négligeable.  Mais  de  quelle 
histoire  parlons-nous?  De  cette  histoire  qui  va  de 
l'histoire  naturelle  à  l'histoire  de  l'homme  et  de  l'his- 
toire de  l'homme  à  la  métaphysique.  Et,  afin  de  pré- 
ciser, disons  que  l'histoire  qui  nous  paraît  répondre 
le  plus  exactement  au  genre  de  service  que  l'humanité 


INTRODUCTION.  xix 

en  peut  attendre  sera  la  science  de  l'homme  par  l'his- 
toire, la  science  des  développements  successifs  de 
l'esprit  humain  étudiés  avec  toutes  les  lumières  des 
témoignages  historiques  anciens  ou  récents  et  des 
méthodes  historiques  nouvelles.  Qui  ne  voit  que  l'his- 
toire ainsi  entendue  est  le  centre  même  de  la  science 
et  qu'elle  trouve  sa  raison  d'être  véritable  qui  est  de 
définir  V originalité  de  chacune  des  synthèses  vivantes 
qu'a  engendrées  le  mouvement  de  la  vie  générale. 
C'est  pourquoi  on  a  pu  dire  que  dans  la  définition  du 
génie  unique,  de  l'œuvre  propre,  de  l'organisation 
spéciale,  la  physionomie  originale  de  chaque  nation 
est  le  véritable  problème  historique.  Et  qu'on  ne 
parle  point,  sous  prétexte  d'impartialité  scientifique, 
de  faire  abstraction  des  sentiments  qui  font  battre 
le  cœur  d'un  peuple  :  l'histoire  la  plus  vraiment 
patriotique  est  la  plus  vraiment  scientifique. 

A  ce  point  de  vue  l'histoire  nous  apparaît  comme 
une  sorte  de  révélation  faite  à  l'homme  de  ses  desti- 
nées, ou  pour  parler  plus  rigoureusement,  un  com- 
mentaire perpétuel  de  la  révélation  divine,  et  cela 
tout  seul  nous  apprend  combien  et  comment  elle  nous 
est  utile.  Cette  histoire  ressemble  assez  peu  à  l'his- 
toire, telle  que  les  anciens  la  concevaient  et  l'écri- 
vaient. Ceux-ci  n'y  voyaient  que  la  chronique  des 
événements  qui  avaient  contribué  au  développement 
ou  à  la  ruine  de  la  cité,  de  l'état  ou  de  la  famille.  No- 
menclature aride  ou  exposition  brillante  ne  visent  à 
rien  d'autre  qu'à  enregistrer  les  gestes  des  ancêtres 
et  à  constituer  les  titres  de  la  postérité.  L'histoire 
chez  les  modernes  est  générale,  et,  autant  qu'elle 
peut  l'être,  universelle,  depuis  surtout  que  la  foi  dé- 
cline, parce  qu'avec  la  foi  les  hommes  savent  leur 
but;  la  foi  manquant,  ils  ont  besoin  d'en  chercher 


XX  INTRODUCTION. 

l'indication  dans  le  chemin  parcouru  déjà.  Pour  un 
grand  nombre,  l'histoire  n'est  donc  plus  le  commen- 
taire perpétuel  de  la  révélation,  elle  est  elle-même 
révélation. 

Ceci  aide  à  comprendre  la  passion  toute  moderne 
des  hommes  pour  l'histoire  générale  et  l'amélioration 
apportée  par  eux  dans  les  méthodes  historiques,  grâce 
à  cette  attention  pénétrante,  souvent  anxieuse,  avec 
laquelle  ils  ont  interrogé  l'histoire,  afin  de  pouvoir 
ensuite  l'invoquer  toute  seule.  L'application  des  mé- 
thodes, on  le  sait  du  reste,  s'est  faite  dans  toutes  les 
directions  :  sciences  naturelles,  esthétique,  psy- 
chologie, etc.,  etc. 

On  a  interrogé  les  monuments,  les  écrits,  les  insti- 
tutions, et  l'enquête  se  poursuit.  Parmi  tant  de  tra- 
vaux de  valeur  inégale  et  de  destinées  diverses,  on  n'a 
pas  manqué  de  s'arrêter  à  l'étude  des  groupements 
provinciaux  dans  le  passé.  Ces  groupements  repré- 
sentent ce  qu'aujourd'hui,  à  la  suite  du  fraction- 
nement politique  qui  suivit  l'établissement  des  Bar- 
bares en  Occident  aux  v^  et  vi^  siècles,  nous  appelons 
des  peuples  ou  des  nations.  Chaque  peuple  a  comme 
une  idée  et  un  sentiment  à  faire  vivre  dans  le  monde  ; 
c'est  sa  raison,  c'est  sa  mission,  c'est  son  âme.  Ame 
mortelle;  âme  mourante  parfois,  faute  d'action  com- 
mune ;  âme  capable  de  résurrection  ;  âme  impérissa- 
ble si  la  pensée  dont  elle  vit  est  de  celles  qui  touchent 
aux  intérêts  permanents  ou  à  la  conscience  sacrée  de 
l'humanité.  Nous  verrons  dans  ce  livre  un  peuple  se 
décomposer,  pour  ainsi  dire,  et  se  réduire  au  point 
de  disparaître  sans  résurrection  possible  par  l'abus 
des  rivalités  intestines  et  l'incurable  défiance  empê- 
chant toute  action  commune.  Haines  politiques,  hai- 
nes religieuses  et  haines  ethniques  viendront  à  bout 


INTRODUCTION.  xxi 

de  désoler,  de  stériliser  les  éléments  remplis  d'une 
vitalité  débordante,  de  les  opposer  entre  eux  jusqu'à 
extinction  et  finale  disparition.  Après  des  siècles  de 
ce  régime,  l'Afrique  sera  réduite  à  une  impuissance 
tellement  irrémédiable  que  la  perspective  du  péril 
suprême  ne  parviendra  pas  à  rapprocher  les  âmes 
aigries  et  à  grouper  les  forces  dispersées  ;  l'invasion 
arabe  apparaît  et  soudain,  presque  sans  résistance, 
se  répand  partout,  recouvre  tout. 

C'est  par  ce  côté  que  l'histoire  prend  pour  nous  la 
gravité  solennelle  d'un  terrible  avertissement.  Si  elle 
nous  offre  le  récit  des  abnégations  et  des  dévoue- 
ments, elle  conserve  et  retient  à  jamais  les  noms  de 
ceux  qui  ont  entravé  les  réformes  et  empêché  le  salut. 
Ces  pauvres  chroniques  dont  nous  parlions  sont  par- 
fois d'accablantes  dépositions  qui,  à  quinze  siècles  de 
distance,  marquent  au  front  ceux  qui  se  rendirent  cou- 
pables de  préférer  leur  intérêt  à  celui  de  leur  patrie. 
C'est  le  retour  des  choses  de  ce  monde.  A  quelque  rang 
que  le  mérite,  l'intrigue  ou  la  faveur  ait  élevé  les  hom- 
mes, il  est  rare  qu'ils  ne  s'oublient  pas  de  temps  en 
temps  à  commettre  quelque  abus  de  cette  force  qui  leur 
avait  été  confiée.  Aucun  d'eux  ne  semble  avoir  songé 
au  chroniqueur  obscur  ramassant  dans  son  récit  les 
chefs  de  l'accusation  que  formulera  la  postérité.  Un 
type  accompli  de  ces  vengeurs  ignorés  est  ce  Victor, 
évêque  de  Tonnenna,  que  nous  rencontrerons  souvent. 
Avec  l'âme  d'un  Saint-Simon  il  avait  le  style  d'un  Dan- 
geau  et  c'est  dans  le  moule  régulier  d'une  chronique 
qu'il  a  coulé  le  flot  de  passion  que  provoquaient  en 
lui  les  tristesses  des  luttes  religieuses  sous  Justinien. 
Traqué,  saisi,  emprisonné  auMandrakion,  relâché  et 
repris,  emprisonné  pour  la  seconde  fois,  exilé  aux 
Baléares,  puis  relégué  au  fond  de  l'Egypte  d'où  il  ne 


XXII  INTRODUCTION. 

devait  plus  revenir.  On  s'était  débarrassé  de  son  oppo- 
sition ;  on  ne  songea  pas  à  sa  Chronique.  Lui,  Victor, 
embusqué  derrière  ce  mur  d'oubli  où  on  l'avait  ense- 
veli vivant,  écrivait,  écrivait,  se  disant  à  lui-même 
peut-être  quelque  chose  approchant  de  ceci  : 

Nous  écrivons  avec  une  plume  de  bronze  ; 
Philippe  II,  Sylla,  Tibère,  Louis  onze, 
Sont  là  sous  notre  œil  fixe,  et  tremblent... 

Les  hommes  de  la  trempe  de  l'évêque  de  Tonnenna 
ne  furent  pas  rares  en  Afrique,  et  la  hauteur  de  leur 
foi  religieuse  et  patriotique  est  demeurée  digne  de  tous 
nos  respects  et  de  notre  émulation.  Car  il  ne  faut  pas 
hésiter  à  le  dire,  si  les  institutions  disparaissent  sans 
retour,  l'exemple  des  vertus  qu'elles  ont  enfantées 
reste  éternellement  digne  d'imitation.  Et  ils  furent 
encore  nombreux,  malgré  tant  de  calculs  mesquins  et 
de  vanités  intraitables,  les  Africains  qui  se  dévouè- 
rent sans  réserve  à  la  grandeur  et  au  salut  de  l'Afri- 
que. Ceux-ci  avaient  conscience  que  la  grandeur  et 
la  durée  des  peuples  tient  au  rôle  qu'ils  ont  à  jouer  et 
que  ce  rôle  ne  pouvait  être  rempli  qu'à  la  condition 
que  chacun  y  fît  son  œuvre,  les  uns  en  dirigeant,  les 
autres  en  obéissant.  Au  prix  de  cette  abnégation 
générale  l'Afrique  aurait  peut-être  triomphé  des 
germes  de  ruine  qu'elle  portait  et  des  assauts  qu'elle 
subit,  mais  la  direction  et  l'obéissance  manquèrent 
tour  à  tour  et  nous  raconterons  à  quelles  extrémités 
cela  conduisit. 

Cette  histoire  glorieuse  et  lamentable  n'a  pas  laissé 
toutefois  de  tenir  une  place  considérable  et  d'avoir 
un  profond  retentissement  dans  la  formation  intel- 
lectuelle des  générations  chrétiennes.  L'Eglise  d'Afri- 
que, au  temps  de  saint  Augustin,  et  par  l'opération  de 


INTRODUCTION.  xxiii 

ce  grand  homme,  absorba  la  pensée  chrétienne  et  la 
rendit  à  la  circulation  comme  une  nouvelle  richesse 
que  révêque  d'Hippone  avait  beaucoup  accrue.  A 
part  une  éclipse  de  peu  de  durée  au  xvi®  siècle,  la 
domination  intellectuelle  de  saint  Augustin  n'a  pres- 
que pas  connu  de  déclin  depuis  le  v^  siècle  jusqu'au 
XVIII®  et  on  peut  dire  que  tout  le  monde  latin  Fa  subie 
non  seulement  sans  résistance,  mais  avec  une  sorte  de 
ferveur  et  de  passion.  De  son  vivant,  Augustin  était  le 
plus  grand  personnage,  non  seulement  de  l'épiscopat 
africain,  mais  de  toute  l'Église.  Depuis  les  apôtres, 
disait  plus  tard  Pierre  le  Vénérable,  personne  n'a 
tenu  une  si  grande  place  parmi  les  fidèles  et  joui 
d'une  autorité  si  incontestée.  Au  xvi®  siècle,  si  Mon- 
taigne et  Rabelais  paraissent  entièrement  affranchis 
de  son  autorité  doctrinale,  ils  ne  le  sont  pas  et  ne 
cherchent  pas  à  l'être,  dès  qu'il  s'agit  de  reconnaître 
la  hauteur  et  la  profondeur  de  ce  génie  auquel  Erasme 
rend  un  solennel  hommage,  et  il  semble  que  le  xvii® 
siècle  marque  l'heure  de  la  «  définition  »  pour  Au- 
gustin, lorsque  Bossuet  le  proclame  «  le  docteur  des 
docteurs  ».  Faisons  la  part  de  l'enthousiasme  et  de 
cet  éclat  dont  on  aime  à  revêtir  les  formules  pour 
les  rendre  sinon  plus  vraies,  du  moins  plus  majes- 
tueuses et  plus  portatives  pour  ainsi  dire;  il  reste 
qu'Augustin  a  tenu  dans  l'histoire  de  la  doctrine 
et  de  la  piété  chrétienne  une  place  unique  et  y  a 
exercé  une  influence  prépondérante. 

Si  on  considère  son  œuvre  en  elle-même  et  dans 
son  rapport  avec  les  circonstances  historiques  qui  la 
virent  naître  et  produire  ses  effets,  elle  nous  appa- 
raît comme  un  confluent  où  viennent  s'engouffrer 
toutes  les  richesses  et  parfois  les  scories  de  la  pensée 
antique,  toutes  les  acquisitions  et  toutes  les  spécula- 


XXIV  INTRODUCTION. 

tions  de  la  pensée  chrétienne.  De  cette  mêlée  des 
trésors  les  plus  disparates,  sort  une  synthèse  magni- 
fique et  nouvelle,  nuancée  de  bien  et  de  mal,  comme 
toutes  les  choses  humaines,  mais  féconde.  C'était 
comme  une  antiquité  repensée  par  un  esprit  très  ou- 
vert, plus  subtil  que  les  esprits  antiques,  en  outre, 
s'il  est  permis  de  s'exprimer  ainsi,  c'était  une  anti- 
quité filtrée  de  toutes  ses  impuretés  morales  et  addi- 
tionnée de  toute  la  doctrine  chrétienne  qui  était  jetée 
à  nouveau  et  versée  dans  les  esprits.  On  peut  se  de- 
mander ce  qui  eût  subsisté  de  l'héritage  de  l'huma- 
nité si  les  Barbares  survenant  et  l'Empire  périssant, 
Augustin  n'avait  point  paru.  Peu  de  choses  sans 
doute  Par  la  position  qu'il  occupe,  par  les  relations 
qu'il  possède  et  par  la  tendance  et  le  tour  de  son  génie, 
il  se  trouve  mis  en  contact  avec  les  trois  seules  civi- 
lisations de  premier  intérêt,  celle  de  la  Grèce,  celle 
de  Rome,  celle  de  l'Orient  dont  la  collaboration  alter- 
native a  façonné  le  monde,  —  hommes,  institutions, 
idées,  —  tel  qu'il  existe  au  v^  siècle.  Possédant  toute 
la  philosophie  de  son  temps  et  toute  la  théologie,  il 
les  fait  siennes,  les  recueille  et  les  expose  avec  une 
originalité  véritable  et  une  incontestable  nouveauté. 
Non  qu'il  se  sépare  des  formules  théologiques  tradi- 
tionnelles ou  qu'il  se  borne  à  présenter  selon  une 
ordonnance  meilleure  les  vues  des  écrivains  anté- 
rieurs, mais  il  développe  les  germes  vivants,  les 
découvre  parfois  le  premier  et  les  conduit  jusqu'au 
plein  épanouissement. 

Le  rôle  théologique  de  saint  Augustin  doit  être 
précisé.  Son  principal  effort  a  porté  sur  les  dogmes 
de  la  chute,  de  la  réparation,  de  la  grâce  et  de  la 
prédestination  ;  il  leur  a  donné  un  degré  de  préci- 
sion et  de  clarté  inconnu  jusqu'à  lui.  En  général  la 


INTRODUCTION.  xxv 

dogmatique  et  la  mystique  lui  doivent  des  théories 
nouvelles  et  des  aperçus  dont  la  fécondité  n'est  pas 
épuisée  aujourd'hui.  Mais,  puisque  nous  sommes 
à  étudier  les  idées  à  leur  source,  il  n'est  pas  possible 
de  passer  sous  silence  un  dernier  progrès  dû  aux 
œuvres  d'Augustin,  celui  qu'il  a  accompli  dans  la 
langue  théologique.  Il  s'en  faut  que  la  théorie  lit- 
téraire de  saint  Augustin  ait  influencé  et  comme  af- 
fecté la  littérature  théologique  du  moyen  âge  et  cette 
manière  compassée,  judicieuse,  médiocrement  élé- 
gante, toute  en  classements,  en  combinaisons,  que 
la  théologie  scolastique  fit  sienne  et  qu'on  lui  a  lais- 
sée. Venant  à  une  époque  de  pleine  décadence  litté- 
raire ,  formé  d'après  des  méthodes  pédagogiques 
déplorables,  Augustin,  par  la  vigueur  de  ses  qualités 
naturelles,  a  évité  de  graves  défauts  et  ce  qu'il  avait 
d'imagination  nette  et  d'analyse  vive  ont  pu  le  con- 
duire parfois  au  talent  littéraire.  Mais  il  n'avait  pas 
le  goût  difficile,  il  semble  même  qu'il  en  eut  peu  et 
cela  lui  a  fait  tort.  S'il  eut  parlé  une  langue  aussi 
continuellement  excellente  que  celle  de  Bossuet,  il 
eût  ajouté  quelque  chose  à  sa  gloire  et  à  son  action 
morale  sur  la  postérité.  Cependant,  et  ces  réserves 
posées,  on  peut  dire  que  la  langue  théologique  lui 
doit  pour  une  bonne  part  sa  fixation  définitive.  Elle 
lui  doit  un  grand  nombre  de  ces  formules  lapidaires 
d'une  profondeur  égale  à  la  concision,  que  la  scolas- 
tique dégagea  plus  tard  et  dont  elle  tira  les  plus 
vives  clartés  pour  son  propre  ouvrage  ^ . 

1.  On  s'abstiendra  d'entrer  ici  dans  aucun  développement  sur  l'in- 
fluence doctrinale  d'Augustin  sur  la  pensée  des  siècles  suivants.  Tout, 
ou  presque  tout,  ce  qui  a  trait  à  l'érudition  du  sujet  a  été  récemment 
traité  avec  précision  et  clarté  par  M.  Portalié,  Développement  historique 
de  l'Augustinisme,  dans  le  Dictionnaire  de  théologie  catholique,  in-i", 
Paris,  1903,  t.  I,  col.  2501-2561. 

b 


xxvi  INTRODUCTION. 

Si  dans  l'œuvre  totale  du  grand  Africain  nous  cher- 
chons l'ouvrage  capital,  l'hésitation  ne  durera  qu'un 
instant,  c'est  la  «  Cité  de  Dieu  »  qui  nous  apparaît 
comme  le  monument  qui,  par  l'ampleur  de  ses  pro- 
portions et  l'exactitude  de  ses  moindres  détails,  a 
donné  l'idée  la  plus  haute  du  génie  de  l'auteur  et 
exercé  —  en  raison  même  de  cette  dépense  de  gé- 
nie —  l'influence  la  plus  profonde  et  la  plus  durable 
sur  quarante  générations.  A  l'heure  des  suprêmes 
désastres, 'quittant  les  nobles  contemplations  et  les 
spéculations  pures,  interrompant  les  ouvrages  com- 
mencés, Augustin  se  mit  à  l'étude  de  l'érudition  la 
plus  minutieuse,  il  s'y  enferma  treize  ans,  poursui- 
vant sa  tâche,  au  prix  d'un  redoublement  de  fatigue 
et  de  fréquents  dégoûts,  mais  s'acquittant ,  quatre 
années  à  peine  avant  de  mourir,  de  ce  qu'il  jugeait 
un  devoir  envers  cette  société  malade  qu'il  aimait 
avec  une  passion  tendre  et  silencieuse.  La  «  Cité  de 
Dieu  »  a  dominé  les  conceptions  historiques  des  hom- 
mes pendant  tout  le  moyen  âge  et  par  ce  côté  encore 
le  génie  africain  a  longtemps  affecté  l'esprit  latin. 
Si  le  mot  du  grand  problème  moral  est  dans  l'expli- 
cation totale  par  l'histoire,  il  a  trouvé  ce  mot  et  cette 
explication  il  la  donne  comme  définitive  parce  qu'il 
entend  posséder  la  connaissance  complète  de  l'his- 
toire. Les  lacunes  ne  l'arrêtent  pas,  il  les  remplit  à 
l'aide  de  cette  suite  nécessaire  que  sa  théorie  histo- 
rique lui  fournit  et  on  voit  aussitôt  que  cette  histoire 
est  en  définitive  le  développement  de  la  révélation 
et,  pour  tout  dire,  une  métaphysique. 

On  vient  de  marquer  quelques  traits  à  l'aide  des- 
quels il  a  semblé  que  le  lecteur  pourrait  se  faire  une 
idée  plus  claire  et  plus  complète  de  la  place  qui  ap- 
partient au  génie  africain  dans  les  origines  de  l'es- 


INTRODUCTION.  xxvii 

prit  chrétien  et  latin  en  Occident.  Pour  conduire  ces 
simples  remarques  à  la  hauteur  d'une  monographie 
psychologique,  il  faudrait  une  étude  longue  et  assidue 
que  nous  n'avons  ni  le  loisir,  ni  les  moyens  de  con- 
duire à  bonne  fin.  Cependant  il  pourra  n'être  pas 
inutile  de  rechercher  la  façon  dont  les  Africains 
ont  senti  et  pensé.  Ces  façons  de  sentir  et  de  penser 
sont  des  faits  de  premier  ordre.  Elles  expliquent  de 
grands  événements  parce  que  souvent  elles  les  ont 
provoqués.  On  s'aperçoit  qu'elles  touchent  à  l'his- 
toire de  si  près  qu'elles  se  confondent  souvent  avec 
elle  et  l'on  sait  qu'elles  nous  fournissent  un  ensemble 
de  documents  d'une  valeur  capitale  dans  ces  ouvra- 
ges que  leur  allure  toute  littéraire  avait  fait  long- 
temps considérer  comme  de  capricieuses  fantaisies 
totalement  étrangères  à  l'histoire.  La  littérature 
chrétienne  de  l'Afrique  ne  contient  qu'un  très  petit 
nombre  d'ouvrages  écrits  avec  une  intention  exclu- 
sivement artistique.  les  hommes  appartenant  aux 
diverses  confessions  chrétiennes  sentaient  agiter  au- 
tour d'eux  des  questions  trop  essentielles  à  l'exis- 
tence du  christianisme  pour  garder  le  calme  d'es- 
prit et  cette  sorte  d'indifférence  nécessaire  à  la 
préparation  des  œuvres  littéraires.  Néanmoins  leur 
personnalité  était  si  puissante  que  les  principaux 
d'entre  eux  n'ont  pu  s'interdire  de  la  laisser  voir 
presque  à  chaque  instant  dans  les  écrits  où  l'on  s'en 
fût  le  mieux  expliqué  l'absence.  C'est  là,  dans  des 
pamphlets  de  circonstance,  des  polémiques  locales, 
des  expositions  théologiques  que  nous  les  voyons  se 
montrer  à  nous  avec  leurs  passions,  leurs  habitudes, 
leurs  gestes,  leurs  manies.  Nulle  part  peut-être,  plus 
que  dans  la  littérature  chrétienne  d'Afrique,  on  ne 
retrouve  mieux  l'homme  sous  le  document.  Il  y  a 


XXVIII  INTRODUCTION. 

laissé  une  empreinte  si  nette  qu'il  suffit  d'un  très 
léger  travail  pour  en  faire  reparaître  toutes  les 
formes,  môme  les  plus  délicates.  On  ne  trouverait 
dans  l'antiquité  chrétienne  aucune  figure  aussi 
complète  et  aussi  vivante  —  sauf  celle  de  saint  Jé- 
rôme —  que  celles  de  Tertullien,  de  saint  Cyprien,  de 
saint  Augustin.  C'est  par  là  que  ces  vieux  livres,  ces 
interminables  traités  prennent  leur  véritable  et  défi- 
nitive valeur.  Les  querelles  qui  les  ont  provoqués, 
pour  ardentes  et  vitales  qu'elles  aient  été,  sont  bien 
finies  et  l'intérêt  historique  lui-même  qui  s'y  était 
attaché  est  très  diminué  ;  mais  les  documents  qui 
nous  en  restent  valent  comme  indices  de  l'être  entier 
et  vivant,  c'est  par  eux  que  nous  pouvons  arriver 
jusqu'à  lui.  La  distance  qui  sépare  le  document  de 
l'homme  est  la  même  qui  sépare  l'érudition  de  l'his- 
toire qu'il  n'est  pas  plus  possible  d'opposer  que  d'isoler 
sous  peine  de  tomber  dans  les  illusions.  L'histoire 
véritable  ne  peut  se  passer  de  l'érudition  et  il  im- 
porte que  l'érudition  soit  de  la  meilleure  qualité. 
Sous  un  écrit  de  véhémente  polémique  religieuse  au 
me  siècle,  il  y  a  un  Africain  avec  ses  relations  mon- 
daines, ses  ressentiments  accumulés,  ses  manières 
de  voir  et  de  sentir.  Un  de  ces  hommes  qui  traver- 
sent plusieurs  carrières  ,  plusieurs  religions ,  dont 
ils  sortent  autant  par  inconstance  d'humeur  que  par 
excès  de  susceptibilité,  entier,  intraitable,  possédant 
le  talent  de  l'insulte,  habile  à  mettre  les  rieurs  de  son 
côté  grâce  aune  verve  intarissable,  à  une  audace  sans 
vergogne  et  à  des  sorties  inattendues  et  brutales 
qui  ressemblent  moins,  par  le  choix  des  armes  et  le 
genre  de  blessures ,  à  un  tournoi  qu'à  un  pugilat, 
Tertullien,  rusé,  hardi,  impétueux,  violent  et  féroce, 
vit  au   milieu   d'une  société  bruyante  et  violente  à 


INTRODUCTION.  xxix 

laquelle  il  ne  déplaît  pas  de  voir  déployer  ces  per- 
formances athlétiques  et  qui  conçoit  volontiers  un 
pamphlétaire  comme  un  laniste  ou  un  gladiateur. 
Le  secret  de  l'influence  durable  exercée  par  la  lit- 
térature africaine  se  trouve  peut-être  dans  ce  fait 
qu'elle  n'a  été  à  aucun  moment  —  sauf  chez  Lac- 
tance,  peut-être  —  une  littérature  impersonnelle. 
Une  histoire,  une  théologie,  une  métaphysique  sont 
choses  éminemment  abstraites  ;  une  polémique,  con- 
duite d'une  certaine  manière,  peut  l'être  en  un  cer- 
tain sens^  Mais  l'homme  agissant,  qui  pense,  qui 
lutte,  qui  travaille,  écrivain,  jurisconsulte  dans  son 
cabinet  ou  prêtre  dans  la  chaire,  soucieux  de  con- 
vaincre, d'attacher,  de  se  former  un  parti,  de  le  con- 
duire à  son  gré,  voilà  la  chose  complète  qu'il  nous 
faut  reconstruire  aussi  entière  qu'il  sera  possible.  La 
supériorité  que,  à  mérite  égal,  l'on  attribue  aux 
esprits  et  aux  caractères  des  siècles  qui  viennent 
de  s'écouler  sur  ceux  des  époques  reculées  de  l'his- 
toire, tient,  dit  Sainte-Beuve,  à  ce  que  les  derniers 
venus  nous  sont  plus  complètement  connus.  Ailleurs, 
comme  pour  se  donner  un  démenti,  il  a  essayé  de 
retrouver,  à  l'aide  de  quelques  vers  épars,  les  traits  et 
le  type  d'un  des  plus  délicats  poètes  de  V Anthologie. 
On  pourrait  tenter  sur  les  auteurs  chrétiens  —  on  ne 
veut  parler  ici  que  des  Africains  —  une  recherche 
analogue  et  peut-être  que  ces  chroniques  informes  et 
ces  tractatus  rebutants  nous  livreraient  à  la  longue, 
comme  les  tranchées  caillouteuses  d'une  fouille,  des 
débris  qui  réunis,  rapprochés,  complétés  nous  ren- 
draient   plus    que    des    auteurs,   des   hommes.    Ce 

1.  Et  par  polémique  on  entend  par-dessus  tout  les  écrits  qui  sont  des- 
tinés à  soulever  une  polémique,  qu'on  relise  L'Esprit  des  Lois,  les  Dia- 
logues sur  les  blés  et  la  préface  de  Cromivell. 

b. 


XXX  INTRODUCTION. 

Tertullien  dont  on  vient  de  parler  est  à  coup  sur 
un  des  anciens  qui  nous  apparaîtraient  le  plus  net- 
tement. Se  fîgure-t-on  ce  prêtre,  ce  rigoriste  forcené, 
ce  vengeur  de  la  morale,  prenant  un  beau  matin  un 
habit  court  à  la  place  d'un  habit  long  et  écrivant  un 
volume  pour  nous  exposer  les  raisons  qu'il  a  eues  de 
le  faire.  Ce  fut  cependant  ce  qui  arriva,  et  ces  capri- 
ces sont,  chez  les  Africains,  moins  rares  qu'on  le 
croit.  Quoi  qu'il  en  soit,  Tertullien  quitta  un  jour  la 
toge  romaine  et  se  vêtit  d'un  manteau  grec  qu'on 
nommait  pallùun.  Là-dessus,  tout  ce  qu'il  avait  d'en- 
nemis dans  la  ville  —  et  avec  un  caractère  tel  que  le 
sien  on  peut  juger  qu'il  n'en  manquait  pas  —  se  le 
montra  du  doigt,  criant  au  scandale,  levant  les  bras 
au  ciel  en  voyant  le  censeur  impitoyable  abandonner 
ainsi  les  traditions  anciennes  et  le  vêtement  natio- 
nal. Tertullien  entendait  et  voyait  tout,  on  peut  de- 
viner avec  quels  sentiments.  Dans  un  petit  ouvrage 
qu'il  a  écrit  Siw  la  patience,  il  commence  par  avouer 
que  c'est  la  moindre  de  ses  vertus.  On  s'en  doutait. 
11  n'était  pas  d'humeur  à  supporter  longtemps  les 
clabauderies  des  prétendus  partisans  des  vieux 
usages  et  des  antiques  costumes,  il  écrivit  contre  eux 
son  traité  du  Manteau. 

Notez  que  si  l'on  voulait  prendre  la  peine  de  réu- 
nir ce  que  nous  savons  de  l'homme  visible  chez  les 
auteurs  africains,  nous  pourrions  recueillir  un  certain 
nombre  de  ces  détails  anecdotiques  qui  font  voir, 
qui  font  revivre  et  que  celui  qui  veut  peindre 
n'a  pas  le  droit  de  négliger.  «  On  ne  s'imagine 
Platon  et  Aristote  qu'avec  de  grandes  robes  de  pé- 
dants. C'étaient  des  gens  honnêtes  et  comme  les 
autres,  riant  avec  leurs  amis.  »  Ainsi  de  nos  illus- 
tres. Nous  nous  les  représentons  roides  et  guindés 


INTRODUCTION.  xxxi 

dans  l'appareil  magnifique  d'une  chape  d'or  et 
nous  ne  pensons  pas  les  pouvoir  figurer  plus  au 
naturel.  On  a  vu  que  nous  sommes  renseignés  sur 
Tertullien;  prenons  la  vie  de  saint  Cyprien  par  Pon- 
tius,  celle  de  saint  Augustin  par  Possidius,  celle  de 
saint  Fulgence  par  un  contemporain  et  nous  y  re- 
lèverons les  traits  les  plus  minutieux  de  leur  cos- 
tume, de  leur  physionomie.  Nous  y  apprendrons  à 
connaître  ces  évêques  dans  leur  maison,  en  visite,  à 
l'église;  nous  y  noterons  l'heure  de  leur  repas,  les 
mets  qu'on  mange  à  leur  table,  le  vin  qu'on  y 
boit,  les  conversations  qu'on  y  tient  et  les  lectures 
qu'on  y  fait.  Nous  saurons  quels  étaient  leurs  gestes 
familiers  et  quels  vêtements  ils  portaient  de  préfé- 
rence. Bref,  nous  les  trouverons  décrits  avec  ce  même 
minutieux  détail  que  nous  croyons  la  caractéristique 
des  psychologues  d'une  école  qui  n'a  pas  un  siècle 
d'existence.  Quoiqu'il  nous  manque  beaucoup  de  cette 
littérature  chrétienne  des  premiers  siècles,  on  con- 
viendra facilement  que  l'on  peut  regarder  autre- 
ment que  comme  un  fol  espoir  celui  d'ajouter,  de 
compléter,  de  rapprocher  tant  et  si  bien  cette  pous- 
sière anecdotique  que  l'on  pourra  recomposer,  avec 
leur  dessin  arrêté  et  leurs  vives  couleurs,  ces  mo- 
saïques délabrées,  oubliées,  méconnaissables. 

Nous  arrêterons-nous  à  ce  point?  Non  pas,  car 
nous  n'avons  pas  atteint  notre  but  qui  est  d'ap- 
prendre les  façons  de  sentir  et  de  penser  de  ces 
hommes  anciens.  Or,  leurs  gestes,  leurs  airs  de  tête, 
leurs  goûts,  leurs  vêtements  ne  nous  les  disent  pas, 
cependant  ils  nous  mettent  seulement  sur  la  voie  des 
expressions,  mais  nous  avons  pour  les  connaître  les 
plus  frémissantes  de  toutes,  celles  de  l'âme.  L'homme 
extérieur  que  nous  avons  reconstruit  et  que  mainte- 


xxxH  INTRODUCTION. 

nant  nous  écoutons,  tout  en  paraissant  le  lire,  va 
nous  manifester  Thomme  intérieur.  Ce  qui  nous  a 
semblé  décousu,  incohérent,  contradictoire,  se  re- 
joint, s'ajuste  et  s'ordonne.  La  maison,  les  meubles, 
le  costume  nous  expliquent  les  habitudes  de  prodi- 
galité ou  d'économie  ;  la  compagnie  nous  donne  la 
mesure  de  culture  acquise  ou  de  finesse  naturelle; 
les  anecdotes  nous  font  juger  du  tempérament  éner- 
gique ou  inconstant.  Tout  cela  s'illumine  si  nous 
écoutons  la  conversation,  et  les  écrits  nous  en  tien- 
nent lieu.  Du  premier  coup  nous  allons  prendre  la 
mesure  de  la  portée  et  des  limites  de  l'intelligence, 
de  la  puissance  habituelle  des  idées,  de  la  ma- 
nière de  penser  et  d'agir  de  notre  homme  extérieur, 
c'est-à-dire  que  nous  allons  pénétrer  au  dedans  de 
lui-même  et  jusqu'au  centre  de  l'homme  intérieur. 
Dans  cette  crypte  profonde,  l'historien  est  chez  lui. 
Ce  qui  serait  pour  tout  autre  ombre  impénétrable  lui 
est  lumière  éblouissante.  Il  démêle  le  sentiment  par- 
ticulier qui  explique  quand,  comment  et  pourquoi 
telle  émotion,  tel  raisonnement  a  surgi,  au  contact 
de  quel  mot,  de  quelle  image  telle  évocation  s'est 
produite,  enfantant  la  conception  nouvelle,  le  drame 
intérieur,  le  monde  nouveau. 

Cette  divination  qui  retrouve  des  sentiments  éva- 
nouis et  impose  à  l'âme  qui  les  a  jadis  éprouvés  une 
sorte  de  métempsycose,  ou  si  l'on  le  veut  de  survi- 
vance, dans  celui  qui  les  a  retrouvés,  a  renouvelé 
l'histoire  et  l'a  rendue  à  sa  véritable  et  primitive 
destination.  Entre  tant  d'écrivains  qui  se  sont  atta- 
chés à  faire  revivre  les  trois  figures  colossales  de 
l'Afrique  chrétienne,  aucun,  jusqu'à  ce  jour,  n'a  paru 
pénétrer  jusqu'à  leurs  âmes.  Et  cependant  quelle 
plus  précieuse  source  qu'une   dizaine  de  traités  et 


INTRODUCTION.  xxxiii 

une  cinquantaine  de  lettres  ou  de  billets  qui  nous 
sont  restés  de  saint  Cyprien.  Où  trouver  rien  d'aussi 
clair  pour  découvrir  sous  le  vieil  évêque  impertur- 
bable un  homme  travaillé  de  toutes  les  ardeurs  d'une 
imagination  impatiente,  soucieux  du  jugement  qu'on 
porte  sur  lui,  agité  des  émotions  d'un  mystique  et 
perpétuellement  occupé  à  atteindre  cette  hauteur  de 
vie  morale  où  un  examen  moins  attentif  nous  semble 
le  faire  voir  comme  naturellement  installé  et  défini- 
tivement établi. 

Lorsqu'on  aura  achevé  de  jeter  la  sonde  dans 
chacune  de  ces  âmes  et  que,  à  l'aide  des  spéci- 
mens que  chaque  coup  de  sonde  fera  remonter  à 
la  surface,  on  pourra  décrire  chaque  individu  et  les 
disposer  tous,  suivant  certaines  catégories,  con- 
naîtra-t-on  leurs  façons  de  sentir  et  de  penser?  pos- 
sédera-ton une  psychologie  africaine?  Pas  encore. 
Ce  qu'on  aura  décrit  ne  sera  encore  que  des  faits, 
nombreux  sans  doute,  mais  isolés,  qui  donneront  la 
possibilité  de  dresser  des  séries  et  d'établir  un  ca- 
talogue, indiquant  ce  que  toutes  ces  âmes  d'Afri- 
cains présentent  de  caractères  communs  et,  pour 
ainsi  dire,  comme  de  couches  psychologiques  con- 
tinues. De  là  une  première  remarque  qui  sera  que 
le  fait  d'appartenir  par  ses  origines  physiques  à 
l'Afrique  introduit  un  certain  nombre  de  variétés 
psychiques  dans  l'être  humain.  Mais  dans  quelles 
limites  s'appliquera  cette  remarque?  Tous  les  Afri- 
cains sans  exception  auront-ils  à  subir  l'atteinte 
intégralement?  Dans  quelle  mesure  pourront-ils 
individuellement  lui  échapper  en  partie  ou  même 
complètement?  Et  pour  nommer  ceux  qui  nous  sont 
le  mieux  connus,  ce  Tertullien  et  cet  Augustin 
auxquels  il  faut  sans  cesse  revenir,  auront-ils  à  subir 


XXXIV  INTRODUCTION. 

également  Fempreinte  africaine,  la  subiront-ils  à  un 
degré  quelconque  ?  Autant  de  questions  qu'on  a  cru 
résoudre  autrefois  et  qui  demeurent  pendantes.  Où 
trouver  deux  personnages  plus  essentiellement  op- 
posés de  tempérament,  de  génie,  de  caractère,  que 
ces  deux  grands  hommes,  nés  sur  le  même  sol?  Leurs 
points  de  contact,  car  ils  en  ont,  paraissent  simple- 
ment accidentels,  leurs  différences  demeurent  irré- 
ductibles. Peut-être  la  solution  que  nous  cherchons 
ne  se  rencontrera-t-elle  qu'après  avoir  écarté  ces 
quelques  hommes  qui  apparaissent  de  temps  en  temps 
et  dépassent  les  mesures  extrêmes  de  l'humanité. 
Il  ne  faut  probablement  pas  tenir  compte  d'Alexan- 
dre et  de  César  pour  porter  un  jugement  exact  sur 
les  Macédoniens  et  les  Romains,  pas  plus  qu'il  ne 
faut  établir  l'étiage  des  Anglais,  des  Florentins  et 
des  Corses  en  calculant  des  moyennes  dans  les- 
quelles on  introduirait  Shakespeare,  Michel-Ange  et 
Napoléon.  Une  fois  écartés  ces  hommes  qui  ne  re- 
présentent plus  l'humanité,  la  tâche  redevient  pos- 
sible et  nous  pouvons  réintroduire  Tertullien  parmi 
les  représentants  les  plus  authentiques  et  les  plus 
complets  de  ces  causes  primordiales  qui  collaborent 
à  la  production  des  façons  de  sentir  et  de  penser  si 
générales  parmi  les  Africains  qu'on  peut  bien  les 
appeler,  quoique  d'une  manière  impropre,  mais  d'un 
mot  dont  on  comprend  le  sens  spécial,  l'âme  afri- 
caine. 

Parmi  ces  causes  qui  façonnent  un  peuple,  les 
forces  naturelles  ont  une  indéniable  efficacité.  Ces 
forces  sont,  par  exemple,  la  configuration  du  sol,  la 
disposition  des  montagnes  et  des  fleuves,  du  conti- 
nent et  de  la  mer,  la  clémence  ou  la  rigueur  du 
climat,   l'abondance   ou  la  rareté   des  fruits   de  la 


INTRODUCTION.  xxxv 

terre.  Ces  causes  naturelles  ne  sont  pas  inéluctables, 
du  moins  dans  leurs  effets,  mais  elles  subsistent 
toujours  et  agissent  continuellement,  en  sorte  que 
pour  se  soustraire  à  leur  action,  il  faut  le  vouloir  et 
se  tenir  sur  ses  gardes;  à  peine  s'en  est-on  relâché 
qu'on  s'aperçoit  qu'elles  tendent  à  faire  renaître, 
après  un  effacement  passager,  les  caractères  invé- 
térés et  les  plis  héréditaires  imprimés  dès  le  prin- 
cipe aux  premières  générations. 

L'Afrique  septentrionale  est  un  pays  situé  entre 
la  Méditerranée  et  le  Sahara.  Il  jouit  d'une  tempé- 
rature élevée  et  sensiblement  constante  du  nord  au 
sud  et  de  l'est  à  l'ouest.  Les  variations  de  climat 
les  plus  sensibles  sont  celles  des  vallées  encaissées 
et  des  hauts  plateaux,  mais  ce  sont  là  des  particu- 
larités topographiques  ;  aussi  peut-on  dire  que  d'une 
extrémité  à  l'autre  du  pays,  l'Africain  se  sent  chez 
lui,  de  là  ce  grand  nombre  d'individus  doués  des 
mêmes  apparences  et  formant  une  masse  ethnique 
considérable. 

Les  conditions  matérielles  de  l'existence  de  l'Afri- 
cain se  ressentent  des  particularités  de  la  nature 
extérieure.  Le  sol  n'est  fécond  que  s'il  est  entretenu 
par  des  travaux  d'irrigation  compliqués  et  absor- 
bants, mais  à  ce  prix  sa  fertilité  est  presque  fan- 
tastique. Il  se  prête  dès  lors,  avec  d'égales  ressources, 
à  l'élève  des  troupeaux  et  à  l'agriculture,  tandis  que 
la  découpure  de  la  côte  offre  des  ports  nombreux  à 
l'exportation  de  ce  qu'on  ne  peut  consommer  sur 
place.  Les  richesses  minières  du  sous-sol  permettent 
de  se  procurer  par  des  échanges  tout  ce  que  réclame 
une  civilisation  de  plus  en  plus  exigeante  et  raffinée. 
En  résumé,  une  production  presque  sans  limites, 
un  écoulement  assuré  et  une  importation  extrême- 


xxxvi  INTRODUCTION. 

ment   rapide,  voilà  les  conditions  économiques   de 
l'Afrique  à  Tépoque  romaine.  Ajoutez  à  cela  toutes 
les  prodigalités  d'une  nature  méridionale,  et  toutes 
les  simplifications  qui  en  résultent  pour  la  vie  cou- 
rante.   Inutilité  de   s'attacher   à  une  besogne  avec 
cette  sorte  de  désespoir  qu'y  apporte   l'homme  des 
climats  froids  et  des  contrées   marécageuses,  assu- 
rance de  retrouver,  quand  on  le  voudra  et  presque 
instantanément,  le  bien-être  compromis  par  le   dé- 
sordre ou  l'inaction.  De  là  une  tendance  à  laisser 
envahir  la  vie  active  par  les  préoccupations  de  l'or- 
dre intellectuel  et  à  interrompre  les  travaux   de  la 
paix  pour  vider  les  querelles  les  armes  à  la  main. 
Cette  facilité  que  l'on   a  de  triompher  en  donne  le 
goût  et  le  désir,  on  ne  s'explique  guère  les  discus- 
sions très  prolongées,  vite  on  veut  trancher  dans  le 
vif,  de  là  une  tendance  sans  cesse  satisfaite  à  l'action 
violente,  une  grande  impatience  de  toute  contradic- 
tion, une  insouciance  et  une  intrépidité  extrêmes. 
Comme  il  arrive  d'ordinaire,  ces  qualités  ont  fini  par 
se  dégager  et  se  poser  indépendamment  des  raisons 
de  conservation  et  d'utihté  qui  les  avaient  suscitées. 
Elles  ont  acquis  graduellement  une  valeur  propre  et 
un    caractère    désintéressé.    Elles    sont     devenues 
bientôt  pour  tous  une  nécessité  puisque,  sous  peine 
d'être  piétiné,  chacun  devait  pourvoir  à  sa  sécurité 
personnelle  et  au  respect  de  son  bien.  De  là,  et  du 
moment  que  tous  les  mettaient  en  pratique,   elles 
sont   entrées   dans  l'idéal  moral   de  la  race   et  s'y 
sont  placées  très  haut. 

La  sensation  de  l'Africain  est  d'une  rapidité  et 
d'une  netteté  remarquables,  les  mots  qui  l'expriment 
ainsi  que  les  gestes  et  mouvements  qu'elle  provoque 
sont  comme  insaisissables  à  force  de  souplesse,  de 


INTRODUCTION.  ïxxvii 

finesse  et,  pour  ainsi  dire,  d'instantanéité.  Les  im- 
pressions et  les  perceptions  sont  très  multipliées  et 
chacune  d'elles  voulant  se  manifester  par  toute  une 
mimique,  il  devient  impossible  ou  de  tout  dire  ou 
de  tout  traduire  si  on  ne  tend  à  simplifier  le  plus 
possible  le  langage  et  l'action.  De  là  cette  agitation 
incessante  du  discours,  ces  images  esquissées  et 
déjà  disparues,  d'une  couleur  intense,  d'un  dessin 
net  et  précis,  comme  celui  de  chosçs  vues.  Les  mo- 
dèles du  genre  sont  dans  les  visions  des  martyrs. 
On  lira  dans  ce  livre  celles  de  sainte  Perpétue  ;  elles 
ne  sont  pas  les  seules  que  nous  puissions  citer,  mais 
nous  ne  choisirons  qu'une  simple  description,  une 
des  plus  rapides  et  des  mieux  dessinées  :  «  On  con- 
duisit les  confesseurs  au  lieu  du  triomphe  :  c'était 
une  vallée  encaissée  que  traversait  une  rivière  dont 
les  berges  s'élevaient  en  pente  douce,  et  semblaient 
former  les  gradins  d'un  amphithéâtre  naturel.  Le 
sang  des  martyrs  coulait  en  rigole  jusqu'à  la  rivière  » . 
Voici  un  parfait  modèle  de  tact  littéraire  dans  lequel 
le  dessin  est  aussi  sobre  que  le  paysage  qu'il  re- 
trace. En  général,  même  dans  les  morceaux  de 
rhétorique  prétentieuse  ' ,  les  descriptions  si  alam- 
biquées  qu'elles  soient  resteront  bonnes  ou  passables 
comme  si  elles  participaient  envers  et  contre  le 
mauvais  goût  littéraire  à  la  limpidité  de  l'air  qui 
enveloppe  les  objets,  à  la  beauté  de  la  lumière  qui 
les  baigne,  à  la  netteté  de  la  perception  qui  les 
reçoit. 

Cette  absence  de  vague  développera  la  faculté 
descriptive  mais  tuera,  semble-t-il,  l'imagination 
créatrice    qui    s'accommode    mieux  d'une    atmos- 

1.  Par  exemple,  VEpistula  ad  Donatumde  saint  Gyprien. 

L'AFRIQUE   CHRÉTIENNE.    —   I.  C 


XXXVIII  INTRODUCTION. 

phère  moins  diaphane,  de  contours  moins  arrêtés, 
de  reliefs  moins  nets,  de  teintes  moins  fines. 
Toutes  choses  se  présentent  dans  une  gradation 
lumineuse  si  mesurée  qu'elles  n'offrent  aucune 
prise  au  mystère  et  à  la  rêverie.  Le  monde  exté- 
rieur ne  fournit  à  la  sensibilité  intérieure  que 
des  documents  complètement  élaborés.  Jamais  la 
sensibilité  n'a  moins  reçu  du  dehors,  aussi  les  ou- 
vrages d'imagination  semblent  emprunter  beau- 
coup plus  à  l'invention  qu'à  l'impression  directe  de 
la  nature.  Le  seul  chrétien  d'Afrique  auquel  on 
puisse  donner  le  titre  de  poète,  Dracontius,  a  pos- 
sédé un  sentiment  réel  et  même  assez  vif  des  beautés 
de  la  nature.  11  a  su  décrire  l'éclosion  de  la  vie  dans 
le  monde  naissant,  la  terre  se  couvrant  d'herbes  et 
de  forêts  vêtues  de  leur  chevelure  de  feuilles  et  habi- 
tées par  des  nids  bavards.  Mais  un  seul  tempéra- 
ment de  poète  en  cinq  siècles,  c'est  avant  tout  une 
exception.  Ainsi  donc,  point  de  littérature  d'imagi- 
nation, point  de  goût  et  peut-être  point  de  puissance 
pour  transfigurer  les  objets  extérieurs,  les  inter- 
préter, en  créer  de  nouveaux.  Nulle  fécondité  poé- 
tique, une  imagination  créatrice  plutôt  indigente. 
Quand  on  a  cité  Térence  et  Apulée,  on  a  fait  le  tour 
de  la  production  poétique  africaine,  et  on  a  peut-être 
touché  l'extrémité  de  sa  faculté  inventive.  Le  grand 
et  durable  effort  se  porte  ailleurs,  dans  l'épanouisse- 
ment et  l'exaltation  de  la  volonté. 

C'est  dans  la  tension  de  tout  l'être  moral  que  se 
trouve  la  plus  vive  et  la  plus  pénétrante  jouissance 
dont  les  Africains  paraissent  susceptibles.  Dans 
l'ordre  physique,  la  recherche  de  l'endurance  paraît 
être  l'apogée  auquel  on  tend.  Sainte  Perpétue  ra- 
conte que,  déjà  arrêtée,  elle  reçut  le  baptême;  tandis 


INTRODUCTION.  xxxix 

que  j'étais  dans  T  eau,  dit-elle,  jene  demandais  qu'une 
seule  chose  :  l'endurance  de  la  chair.  Tertullien 
recommande  des  exercices  de  macération  qui  feront, 
dit-il,  que  le  martyr  sortira  du  cachot,  tel  qu'il  y  est 
entré,  n'y  rencontrant  point  de  douleurs  inconnues, 
mais  ses  mortifications  de  chaque  jour.  Le  spectacle 
de  cette  endurance  est  un  de  ceux  qui  impression- 
nent le  plus  vivement.  «  Lorsque  des  mains  cruelles 
torturaient  les  membres  du  saint,  lorsque  le  bour- 
reau lui  déchirait  les  chairs,  sans  pouvoir  abattre  sa 
constance,  j'ai  entendu,  écrit  un  contemporain,  parler 
les  assistants.  L'un  disait  :  C'est  une  grande  chose 
et  dont  je  me  trouble  fort  de  voir  ainsi  maîtriser  la 
douleur.  »  Tertullien  et  Arnobe,  déjà  entamés  par  la 
grâce,  se  rendront  devant  ce  dernier  argument  de 
l'intrépidité  sans  égale  des  martyrs.  Enfin,  saint  Au- 
gustin donnera  la  formule  et  comme  l'épigraphe  du 
caractère  africain  dans  ces  deux  mots  :  Patiendo 
superare. 

Tout  ce  développement  n'est  qu'extérieur,  c'est  au 
sein  même  de  l'intelligence  qu'il  faut  pénétrer  et 
chercher  l'aptitude  foncière  ou  l'inaptitude  relative 
de  la  race  à  concevoir  les  idées  générales.  Qu'on  se 
rappelle  ce  qui  a  été  dit  de  la  nécessité  de  l'action  et 
que  l'on  suive  pendant  cinq  siècles  d'histoire  la  série 
des  révoltes,  des  invasions,  des  razzias,  des  vio- 
lences locales  de  toute  nature  qui  se  succèdent  pres- 
que sans  interruption  pour  le  pays.  Qu'on  ajoute  la 
disparition  d'une  civilisation,  son  remplacement  par 
une  barbarie  et  la  suppression  violente  de  celle-ci 
après  un  siècle  de  ruines  accumulées  pour  ramener 
une  civilisation  nouvelle,  mais  différente,  non  plus 
latine,  mais  grecque,  qui  disparaîtra  à  son  tour  sous 
les  poussées  répétées  d'une  barbarie,  différente  elle 


XL  INTRODUCTION. 

aussi  de  la  barbarie  précédente,  impénétrable  cette 
fois  à  toute  infiltration,  accablante,  définitive. 

C'est  dans  ces  conditions  de  lutte  incessante  et  à 
outrance  que  se  perpétue  la  race.  Manifestement  de 
pareilles  conditions  sont,  à  tout  le  moins,  défavo- 
rables à  la  production  des  idées  générales.  On  a 
observé,  avec  une  justesse  remarquable,  que  toute 
généralisation  a  pour  base  un  caractère  abstrait  bien 
déterminé,  qui  se  reconnaît  d'autant  plus  aisément 
et  se  détache  avec  d'autant  plus  de  relief  que  les 
hommes  sont  plus  libres  de  s'abandonner  longue- 
ment et  sans  distraction  aux  impressions  qui  le  con- 
tiennent. Or,  cette  première  condition  manque  en 
Afrique  où  l'homme  est  sans  cesse  absorbé  ou  rap- 
pelé de  son  rêve  commencé  par  la  nécessité  de  l'ac- 
tion. Généralisation  et  abstraction,  c'est  tout  un,  ne 
peuvent  donc  avoir  leur  libre  jeu  que  si  l'esprit  n'est 
pas  sans  cesse  ramené,  par  la  nécessité  de  l'action, 
vers  les  réalités  concrètes.  Or,  c'est  le  cas  en  Afrique, 
on  l'a  vu,  et  ce  perpétuel  qui-vive  dans  lequel  s'écoule 
l'existence  fait  perdre  à  la  race  le  bénéfice  des  condi- 
tions extérieures  non  moins  favorables  ici  qu'en  Grèce 
à  la  production  des  idées  générales.  Nous  exceptons 
toujours  saint  Augustin,  et  cela  pour  les  raisons  que 
nous  avons  données.  Quant  aux  autres  Africains,  à 
partir  du  v°  siècle,  ils  se  font  un  plaisir  de  com- 
prendre, mais  ils  n'inventent  guère.  Les  évêques, 
quelques-uns  d'entre  eux  du  moins,  savent  le  grec 
pour  la  satisfaction  de  suivre  les  théologiens  byzantins 
dans  les  moindres  recoins  de  leur  dialectique  et  de 
les  en  débusquer.  Fulgence,  Primasius,  Facundus, 
les  diacres  Ferrand  et  Liberatus  ne  s'élèveront  pas 
au-dessus  d'une  vulgarisation  excellente,  ils  ne  son- 
gent guère  à  inventer,  tout  leur  effort  se  tourne  à 


INTRODUCTION.  xli 

comprendre.  A  partir  de  cette  époque,  chacun  se  con- 
tente de  s'arranger  un  logement  commode  dans  les 
vastes  constructions  spéculatives  de  l'évêque  d'Hip- 
pone.  D'ailleurs,  la  nécessité  impérieuse  de  l'effort 
quotidien,  la  préoccupation  d'en  assurer  l'intensité, 
la  continuité,  l'efficacité,   suffisent  à    occuper  tout 
l'homme  et  à  lui  interdire  sinon  l'accès,  du  moins  le 
séjour  des  régions  supérieures.  A  ce  régime,  l'idée 
générale  s'est  étiolée.  Emprisonnée  dans  les  limites 
étroites  que  lui  assignent  les  exigences  de  l'heure 
présente,  elle  ne  peut  trouver  ni  le  repos,  ni  l'atmos- 
phère morale  indispensables.  Sans  cesse  subordonnée, 
nterrompue,  elle  n'a  ni  l'indépendance,  ni  les  lon- 
gues et  lointaines  envolées  qui  lui  permettraient  de  se 
réfugier  dans  sa  tour  d'ivoire  et  là  de  se  livrer  à  une 
sorte    d'alchimie    philosophique.    Toutes   ses    ten- 
dances sont  si  régulièrement  et  si  absolument  con- 
trariées qu'elle  finit  par  renoncer  à  elle-même.  Pen- 
dant les  cent  soixante-seize  années  de  la  domination 
byzantine,  au  sein  d'une  prospérité  relative  et  d'ac- 
calmies prolongées,  malgré  l'excitation  d'une  lutte 
théologique  d'une  importance  capitale,  on  ne   ren- 
contre ni  un  penseur,  ni  un  poète,  ni  un  philosophe. 
Est-ce  à  dire  que  la  faculté  généralisatrice  soit  at- 
teinte dans  son  organisme?  On  ne  sait,  mais  ce  qu'on 
voit  très  bien,  c'est  que  cette  faculté  ne  fonctionne 
plus.  Sous  cette  discipline,  les  intelligences  se  sont 
découragées  d'abord,  ensuite  elles  se  sont  déshabi- 
tuées de  généraliser.  Dans  cet  état  de  siège  quasi 
perpétuel,  l'esprit  préoccupé  de  trouver  des  répli- 
ques contre  les  donatistes,  des  subterfuges  contre  le 
pouvoir  central,  des  stratagèmes  contre  les  tribus 
barbares,  l'esprit  est  devenu  inhabile  aux  idées  géné- 
rales, il  ne  pense  qu'au  fur  et  à  mesure  des  incidents, 


XLii  INTRODUCTION. 

au  jour  le  jour;  bien  plus,  il  s'est  pris  d'une  sorte  de 
défiance  à  l'égard  des  théories  et  des  systèmes.  Dès 
le  début  du  vu®  siècle,  il  a  définitivement  abdiqué. 

Parvenus  à  ce  point,  nous  pouvons  faire  une 
deuxième  remarque  qui  sera  que  les  conditions  dans 
lesquelles  l'intelligence  fonctionne  et  la  volonté 
s'exalte  déterminent  pour  une  certaine  part  l'idéal 
des  Africains.  Cet  idéal  est  assez  peu  compliqué. 

La  nécessité  de  vivre  et  de  penser  au  jour  le  jour  en 
même  temps  que  la  variété,  la  rapidité  et  la  netteté  des 
sensations  ont  collaboré  dans  une  opération  com- 
mune à  produire  dans  l'esprit  une  conception  natura- 
liste de  l'univers.  L'individu   n'y  conçoit  les   pro- 
blèmes et  ne  s'y  intéresse  que  dans  la  mesure  de 
répercussion  pratique   que  leur   solution   aura  sur 
lui  pffersonnellement.   Les    conflits  vraiment  natio- 
naux, qui  ont  mis  aux  prises  la  moitié  du  pays  avec 
l'autre  moitié,  sont  des  schismes  et  non  des  hérésies, 
ou  bien  ils  ne  sont  devenus  tels  que  dans  la  suite 
après  avoir  été  envenimés  et  détournés  de  leur  ten- 
dance primitive.  Montanistes,  Libellatiques,   Nova- 
tiens,  Donatistes,  se  sont  insurgés  pour  des  questions 
de  discipline.  Pélagiens  et  Semi-Pélagiens  sont  éga- 
lement à  leur  manière  assez  désintéressés  du  dogme 
et  beaucoup  plus  préoccupés  des  conséquences  pra- 
tiques de  la  solution  donnée  au  problème  de  la  grâce 
et  de  la  prédestination.  De  métaphysique  il  est  bien 
rarement   question,  sauf  chez  l'évêque  d'Hippone. 
Les  grandes  hérésies  orientales  n'obtiennent  aucun 
succès.  L'arianisme  a  dû  attendre  l'invasion  vandale 
pour  prendre  pied  en  Afrique  et  y  créer  de  force  des 
établissements  ;  dès  le  retour  de  la  domination  byzan- 
tine il  n'en  est  plus  question.  Et  ces  Byzantins,  reçus 
à  bras  ouverts,  pourront  trouver  toutes  les  facilités 


INTRODUCTION.  xuii 

tant  qu'il  s'agira  d'établir  leur  administration;  au 
contraire,  à  peine  la  querelle  subtile  des  Trois  Cha- 
pitres sera-t-elle  soulevée  que  l'épiscopat  africain  en 
masse  s'y  opposera,  et  la  repoussera  à  coups  d'ana- 
thèmes  plutôt  qu'à  coups  de  raisonnements.  Les 
seuls  "opposants  qu'on  viendra  à  bout  de  réduire  ne 
se  rendront  pas  à  des  arguments  ;  on  pourra  les  cor- 
rompre, on  n'aura  pu  les  convaincre.  Qu'on  fasse  la 
part  de  l'incapacité,  de  l'obstination  et  de  la  sagesse, 
il  reste  une  conception  assez  terre  à  terre  de  l'idéal. 
Même  dans  l'ordre  religieux  les  hautes  spéculations 
dans  lesquelles  se  complaît  l'esprit  grec,  les  vastes 
constructions  théologiques  des  Pères,  les  subtilités 
presque  insaisissables  où  ceux-ci  se  jouent  à  l'aise 
dans  leur  poursuite  des  hérétiques,  sont  sans  corres- 
pondance dans  l'œuvre  de  la  théologie  africaine.  Ce 
qui  en  fournit  la  preuve  palpable,  c'est  l'apparition 
de  saint  Augustin.  On  verra  l'importance  capitale  de 
son  œuvre,  l'étendue  de  son  activité,  l'adaptation 
immédiate  de  ses  ouvrages  aux  conditions  sociales 
et  religieuses  de  ses  contemporains.  Cependant,  une 
fois  disparu,  il  ne  suscite  rien  parmi  ses  compatriotes. 
Saint  Fulgence  et  le  diacre  Ferrand  sont  des  abré- 
viateurs  exacts,  élégants,  admirablement  instruits  de 
leur  auteur  dont  ils  savent  l'esprit  et  la  lettre  ;  ils  ne 
vont  pas  au  delà.  Ainsi  pour  nos  Africains  il  semble 
que  tous  les  objets  qui  tombent  sous  les  sens  ont  par 
eux-mêmes  et  à  eux  seuls  une  valeur  considérable  et 
une  vertu  propre.  De  là  un  équilibre  moral  et  mental 
extrêmement  instable,  soumis  à  toute  la  sensibilité 
que  l'être  humain  apporte  à  recevoir  les  impressions 
extérieures.  De  là  aussi  cette  admiration  de  l'équi- 
libre spirituel  en  ceux  qui  le  possèdent,  cette  re- 
cherche qu'en  font  les  martyrs,  et  cette  haute  valeur 


XLiv  INTRODUCTION. 

démonstrative  que  l'on  lui  accorde  d'un  état  de  con- 
science supérieur. 

Telles  sont  les  tendances,  les  unes  instinctives,  les 
autres  acquises.  Au-dessus  d'elles,  par  delà  la  main- 
mise tyrannique  qu'elles  ont  appesantie  sur  l'individu 
et  sur  la  race,  se  dégage  ineffaçable  la  virtualité 
primordiale  de  l'esprit.  L'intelligence  et  la  volonté 
l'embrassent  avec  ferveur,  la  développent  avec  pré- 
dilection :  c'est  là  leur  idéal.  Quel  aura  été  celui  des 
Africains  ?  Sommes-nous  en  droit  de  le  dire?  Les  re- 
cherches dans  lesquelles  notre  travail  nous  a  engagé, 
suffisent-elles  à  justifier  l'ambition  de  prononcer  cette 
formule  qui  devra  contenir  le  dernier  résidu  du  génie 
d'une  race  et  comme  sa  définition  psychologique? 
Nous  ne  le  croyons  pas.  Ce  que  nous  avons  pu  voir 
ne  supprime  pas  le  mystère  central  et  lointain.  Ce 
dernier  mot  de  l'âme  africaine  et  du  génie  africain, 
continuons  à  le  chercher.  Mieux  vaut  peut-être  le 
laisser  à  deviner  que  de  se  hâter  trop  de  l'écrire. 

S.  Michael's  Abbey,  Farnborough. 


^AFRIQUE  CHRÉTIENNE 


LES  PRÉLIMINAIRES  DE  L'HISTOIRE 


CHAPITRE  PREMIER 

LES    ÉLÉMENTS 

Description.  —  Géographie  physique.  —  Climatologie.  —  Fer- 
tilité du  sol.  —  Densité  de  la  population.  —  Les  autochtones 
et  les  créoles,   «  l'Africain  ».  —  L'homme  et  le  pays. 

L'Afrique  septentrionale  forme  une  sorte  de  pres- 
qu'île limitée  au  nord  par  la  Méditerranée,  à  l'ouest 
par  l'Atlantique,  au  sud  et  à  l'est  par  le  Sahara.  Ce 
caractère  insulaire  est  si  frappant  que  les  Arabes, 
qui  ne  sont  qu'observateurs,  lui  ont  donné  le  nom  de 
DJezirat-el-Maghreb,  «  l'île  de  l'Occident  ».  L'Atlas 
forme  l'ossature  de  la  région.  C'est  une  chaîne  uni- 
que ^  courant  de  l'ouest  à  l'est  ^  ;  elle  part  de  l'Océan  ^ 

1.  Ptolémée  a  distingué  à  tortungfrand  et  un  petit  Allas.  Cf.  H.  FouR- 
NEL,  dans  les  Comptes  rendus  de  l'Acad.des  5c.,in-4°,  Paris,  1847,  t.  XXV, 
p.  82. 

2.  Exactement  O.  16  à  18°  S.  ;  E.  16  à  18°  N.  Cf.  W.  Sievers,  Afrika, 
Eine  allgemeine  Landeskunde,  in-8^,  Leipzig,  1891  ;  G.  Koel¥ s,  Quidnovi 
ex  Africa?in-S°,  Cassel,  1886. 

3.  Pline,  Hist.  nat.,  1.  V,  c.  v. 

l'afrique  chrétienne.  —  i.  1 


2  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

et  s'étend  jusqu'à  la  petite  Syrte  ^ .  Les  géographes 
de  Tantiquité  se  sont  mépris  sur  la  formation  de  ce 
massif  montagneux  ;  l'Afrique  du  Nord  n'est  qu'une 
annexe  de  l'Europe  à  laquelle  elle  se  reliait  par  plus 
d'un  point  aux  époques  préhistoriques  ^.  L'Atlas  qui 
fait  l'unité  géographique  de  l'Afrique  septentrionale 
lui  impose  aussi  son  aspect  topographique.  Une  série 
de  hautes  protubérances  forme  les  points  culmi- 
nants de  la  région  ;  une  série  de  chaînes,  parallèles 
au  littoral  dans  leur  direction  générale,  partage  le 
pays  en  zones  distinctes  presque  isolées  les  unes  des 
autres.  Nulle  grande  vallée,  mais  d'innombrables  ra- 
vins, des  entassements  de  pierres  et  de  rochers; 
point  de  fleuve,  point  de  rivières,  mais  des  torrents 
impétueux  dont  le  lit  se  dessèche  chaque  année  pen- 
dant Tété.  Le  littoral  n'est  qu'une  longue  falaise  à 
peine  interrompue,  les  mouillages  y  sont  rares,  plus 
rares  les  abris.  A  l'intérieur  les  communications  sont 
lentes,  difficiles,  souvent  périlleuses.  Les  habitants 
d'une  vallée  rencontrent  trop  d'obstacles  à  sur- 
monter dans  l'échange  de  leurs  produits  pour  qu'ils 
songent  à  prendre  autant  de  peine  afin  d'échanger 
leurs  idées.  De  l'isolement  est  née  la  défiance,  puis 
l'hostilité.  Le  morcellement  à  l'infini  du  sol  s'est  op- 
posé aux  communications  de  tribu àtribu,  à  leur  forma- 
tion en  corps  de  nation.  D'où  le  manque  dans  l'histoire 


1.  Le  «  golfe  de  Gabès  •.  Cf.  G.  Mannert,  Géographie  ancienne  des 
États  barbaresques,  trad.  Marcus  et  Duesberg,  in-8°,  Paris,  1842. 

2.  G.  TissoT,  Géographie  comparée  de  la  province  romaine  d'Afrique, 
2  vol.  in-40,  Paris,  1884-1887,  t.  I,  p.  1.  Boule,  dans  l'Anthropologie,  t.  XI, 
1900,  p.  1-21,  remarque  «  le  contraste  qui  règne  entre  la  faune  qua- 
ternaire d'Algérie  et  la  faune  quaternaire  d'Europe.  La  première  est 
essentiellement  une  faune  africaine,  c'est-à-dire  presque  exclusivement 
composée  de  genres  habitant  actuellement  le  continent  noir  et  dont 
beaucoup  lui  sont  propres  ». 


LES  ELEMENTS.  3 

d'une  nation  africaine  ;  nous  n'apercevons  que   des 
Africains.   Pour  atteindre  cette  population  on  doit 
pénétrer  par  les  quelques  brèches  de  la  «  côte  de  fer  ». 
Ce  littoral  était  jadis  bien  garni  de  ports  entre  les 
crêtes  ardues  des  falaises.  Depuis  les  Syrtes  jusqu'à 
rOued-Draa  on  comptait,  à  l'époque  romaine,  une  cen- 
taine de  villes  ^  On  en  trouvait  au  bord  des  moin- 
dres anses,  à  l'abri  des  promontoires  les  plus  ché- 
tifs,   partout    où    il    y    avait   quelque   facilité   pour 
embarquer  et  débarquer  les  marchandises.   Dès  la 
plus  lointaine  antiquité  historique,  un  point  avait  par- 
ticulièrement attiré  le  commerce.  Une  large  échan- 
crure  taillée  entre  les  hautes  falaises  de  la  Numidie 
et  les  bas-fonds  des  Syrtes  attirait  l'Asie  et  l'Europe 
dans  la  presqu'île  africaine.  Là,  au  centre  de  la  Mé- 
diterranée, à  égale  distance  de  l'Egypte  et  de  l'Es- 
pagne, en  face  de  la  Sicile,  de  la  Sardaigne  et  de 
l'Italie,  au  point  de  la  côte  qui  donne  le  plus  facile 
accès  au  Soudan,  dans  cette  situation  incomparable, 
s'éleva  une  ville  qui  fut  maîtresse  de  la  mer  et  de  la 
terre,  la  clé  stratégique  de  l'économie  politique  et  de 
la  civilisation  du  pays  tout  entier,  Carthage  ^. 


1.  E.  Cat,  Petite  histoire  de  l'Algérie,  Tunisie,  Maroc,  2  vol.  in-lb, 
Alger,  1888,  t.  I,  p.  78. 

2.  Suidas,  Lexicon,  in-fol.,  Cantabrigiae,  1705,  t.  I,  p.  398,  au  mot 
'Acpptxavdç,  on  lit  :  Kapxyjowv,  ifjxaî  'A^pixy)  xai  Bupaa  XsyofxÉvr).  C'est 
inexact.  STRABON,Geo(/rflp/iia,l.XVII,c.iii,§  l^,édit.Firmin-Didot,  p.  706, 
nous  dit  que  Byrsa  était  le  nom  de  la  citadelle  de  Carthage,  mais  cette  dis- 
tinction était  abandonnée  dès  le  v«  siècle,  puisque  Servius  Honoratus 
MAURUS  énumère  ainsi  qu'il  suit  les  noms  successifs  de  Carthage  :  Quia 
Carlhago,  ante  Birsa,  post  Tyros  dicta  est,  post  Carthago  a  Carlha 
oppido.  Comment  ad  jEneid.,  1.  IV,  vs.  670,  in-fol.,  Parisiis,  1600,  p.  356. 
BoCHART,  Phaleg,  in-fol.,  Lugd.-Batav.,  1712,  col.  735,  avait  déjà  rectifié 
ce  passage.  Le  mot  «  Afrique  »  n'offre  pas  une  origine  mieux  éclaircie. 
11  est  vrai  que  le  mot  est  ancien.  On  le  lit  dans  la  Vulgate.  Isai.  lxvi,  19; 
Nalium,  m,  9;  mais  le  texte  hébreu  ne  dit  rien  de  pareil  et  on  y  lit  : 
Phut.  C'est  le  procédé  du  temps,  celui  des  traducteurs  d'Hérodote  et  de 


4  LAFFxIQUE  CHRÉTIENNE. 

C'est  cette  région  que  nous  nous  proposons  d'étu- 
dier à  l'époque  où  elle  atteignit  ses  limites  les  plus 
étendues  ^ . 

Six  provinces,  tantôt  groupées,  tantôt  isolées,  for- 

Polybe  qui  disent  Africa  quand  leur  texte  porte  Aiêur).  Il  est  certain  que 
dès  le  temps  de  Polybe,  le  mot  Africa  n'existait  pas  puisque  cet  historien 
n'en  fait  pas  usage  et  qu'il  déclare  avoir  lu  quatre  traités  conclus  entre 
les  Romains  et  les  Carthaginois,  traités  datés  de  245  et  406  U.  c.  (509  et 
348aY.  J.-C),  Polybe,  Jlist.  reliquîae,  1.  IIl,  c.  xxn-xxiv.  Le  premier  au- 
teur dans  lequel  on  trouve  'AcpptxiQ  est  Ptolémée,  Geogr.  lib.  octo,  1.  IV, 
c.  m.  Plutarque,  qui  lui  est  un  peu  antérieur,  emploie  constamment 
Aiêuï),  ainsi  que  Hérodote,  Polybe,  Diodore.  Dans  Hérodien,  Hist.,  1.  VU, 
c.  VI,  ^  19,  nous  lisons  que  les  Romains  donnent  aux  libyens  le  nom 
d'Africains.  Cf.  E.  Carette,  Recherches  sur  l'origine  et  les  migrations 
des  principales  tribus  de  l'Algérie,  in-8",  Paris,  1853,  p.  303-310;  d'Ave- 
ZAC,  AfiHque  ancienne,  in-S",  Paris,  1844,  p.  4,  col.  2;  H.  Fournel,  Les 
Berbers.  Étude  sur  la  conquête  de  l'Afrique  par  les  Arabes,  d'après 
les  textes  arabes  imprimés,  in-4",  Paris,  1875,  t.  I,  p.  23,  28,  note/".;  Le 
Même,  Note  sur  un  passage  de  Flavius  Josèphe,  Note  sur  la  significa- 
tion des  noms  Carthago,  Cartenna,  Cirta.  Les  historiens  arabes  ne  nous 
apprennent  rien  de  positif.  Un  des  leurs,  parti  du  Yémen,  serait  venu  por- 
ter la  guerre  en  Maghreb,  où  il  construisit  une  ville  qu'il  appela  de  son 
nom,   Ifrik'ïah,  laquelle  donna  son  nom  à  toute  la  contrée.  Ma'çoudî, 

Moroudj-el-Dzahab,  t.lll,p.  224;Mo'djam-el-Boldân,  1. 1,  p.  T^^f  ;  l.XIVsq. 
Ibn-Khaldoun  tombe  dans  de  grossiers  anachronismes.  Les  autres  ont 
encore  moins  d'autorité.  On  trouve  la  discussion  de  leurs  textes  dans 
II,  Fournel,  op.  cit.,  t.  I,  p.  25-29. 

1.    Pour  les  Arabes,  Vlfrîk'ïah  comprenait  les  provinces  romaines  : 
1"  de  Tripolitaine,  Tripolitana  provincia  quae  et  subventana,  vel  regio 
Arzugum,  écrit  Paul  Orose,  Hist.  libr.  septem,  I.  I,  c.  ii;  copié  par 
/Ethicus,  Cosmogr.  au  chap.    Africae  situs.    Tripoli  apparaît  pour  la 
première  fois  dans  Solin,  Polyhistor.,  c.  xxvii,  in-fol,,  Trajecti  ad  Rhe 
num,  1689,  p.  36,  Pour  l'étymologie,  cf,  Cellarius,  Notitia  orbis  antiqui 
1.  IV,  c.  iir,  §  18;  et  Morcelli,  Africa  christiana,  in-4°,  Brixiae,   1816 
t.  I,    p.   21-27,  et  l'argument  qu'on    tire  du   Concile  de   Carthage   du 
1®'^  sept.  256,  Cf,  H.  Fournel,  op.  cit.,  t.  I,  p.  29,  note  2  ;  —  2»  de  Byzacène 
—  3°  d'Afrique  propre,  nommée  aussi  Zeugitane.  Pline,  Hist.  nat.,  1.  V 
c.  IV,  §  3,  ou  Proconsulaire  ;  —  4°  d'Afrique  nouvelle  ou  Numidie  en  y 
comprenant  ce  qui  formera  sous  Dioclétien  la  Maurétanie  sitifienne  qui 
s'étendait  de  l'Anipsaga  à  Saldae.  Cf.  C.  Jullian,  Corrections  à  la  liste 
de  Vérone,  dans  les  Mél.  d'arch.  etd'hist.,  1882,  t,  II,  p.  84;  Onnesorge, 
Die  rômische  Provint  Liste  von  297.  La  liste  de  Vérone  est  publiée  dans 
la  Notitia  dignitatum,  édit.  Seeck,  p.  250-251,  cf,  Czwalina,  Ueber  das 
Verzeichniss  der  rômischen  Provinzen  von  Jahre291. 


LES  ELEMENTS.  5 

meront  les  divisions  principales  ;  ce  sont  :  la  Byza- 
cène  ^  la  Tripolitaine,  la  Proconsulaire  ou  Zeugitane, 
la  Numidie,  les  Maurétanies  désignées  sous  les  noms 
deSitifienne,  Césarienne  et  Tingitane.  Ces  divisions 
sont  l'œuvre  de  Dioclétien  ^. 

Nous  ne  pouvons  songer  à  aborder  plusieurs  ques- 
tions qui  n'admettent  pas  la  brièveté  ;  particulière- 
ment la  géographie  physique,  orographie,  hydro- 
graphie qui,  malgré  leur  importance  pour  l'histoire 
politique  et  psychologique  et  même  pour  Thistoire 
des  querelles  religieuses,  peuvent  être  omises  avec 
moins  d'inconvénients  que  d'autres  notions.  De  ces 
conditions  naturelles  du  sol  et  des  modifications 
que  lui  a  fait  subir  la  civilisation  résultent  certaines 
conditions  d'existence  pour  la  population,  condi- 
tions auxquelles  nous  devons  nous  arrêter.  Il  n'est 
pas  superflu,  en  effet,  de  connaître  l'état  clima- 
térique  de  l'Afrique  ancienne,  puisque  de  cet  état 
dépend,  pour  une  part  considérable,  la  production 
d'un  pays,  ses  ressources,  partant  sa  richesse,  le  dé- 
veloppement et  la  solidité  de  ses  institutions  politi- 
ques et  religieuses.  Le  climat  de  l'Afrique  est  tempéré 
et  assez  semblable  sur  le  littoral  à  celui  des  côtes 
méridionales  de  l'Europe  ^  ;  dans  1  intérieur,  il  varie 
suivant  les  altitudes.  Les  saisons  se  succèdent  avec 
une  remarquable  régularité.  L'hiver  n'est  autre  chose 

1.  HÉRODOTE,  Hist.,  1.  IV,  c.  cxiv  :rû!^avT£ç;  Polybe,  1.  1IJ,c.  xxiii, 
§2.  Strabon,  1.II,c.  V,  §33;  Pline,  Hist.  naf.,1.  V,  c.  iv,  §3.  H.  Fournel, 
op.  cit.,  p.  30. 

2.  Lactaxce,  De  mortibus  persecutorum,  c.  vu.  La  Tingitane  était 
réunie  à  l'Espagne.  Tacite,  Histor.,  1.  I,  c.  lxxviii.  Poinsignon,  Essai 
sur  le  nombre  et  l'origine  des  provinces  romaines,  in-S",  Paris,  1846, 
p.  60-61;  H.  Fournel,  op.  cit.,  t.  l,  p.  30,  note  1,  note  i,  p.  32,  note  2; 
Baale,  De  provinciis  africanis  aetate  imper atoria,  in-S",  Grôningue,  1896; 
Schulten,  Das  rômische  Afrika,  in-S",  Leipzig,  1899. 

3.  Lucain,  Pharsale,  L  IX,  vs.  411  sq. 


6  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

que  la  saison  des  pluies,  il  dure  deux  mois  \  le  prin- 
temps finit  avant  le  mois  de  mai,  l'été  se  prolonge 
jusqu'en  octobre.  Les  vents  ont  une  grande  influence 
sur  la  température  et  l'équinoxe  est  généralement 
annoncé  par  de  violentes  rafales,  c'est  VA  fric  us  '^.  A 
l'époque  chrétienne  nous  voyons  apparaître  un  nom 
nouveau  pour  désigner  un  coup  de  vent  furieux  qui, 
vers  le  milieu  de  septembre,  passe  sur  le  golfe  de 
Tunis.  On  le  nommait  «  la  Cyprienne  »  parce  que  cet 
ouragan  se  produisait  presque  toujours  à  l'anniver- 
saire de  la  mort  de  saint  Cyprien  (XVIII  des  kalendes 
d'octobre  =  14  septembre).  Lorsque  Archélaus, 
amiral  de  la  flotte  de  Bélisaire,  voulut  mouiller  dans 
le  golfe,  à  cent  cinquante  stades  de  Carthage,  ses  pi- 
lotes lui  remontrèrent  les  dangers  de  la  côte  et  l'ap- 
proche de  cette  tempête  annuelle.  La  flotte  alla  en 
conséquence  s'abriter  dans  le  lac  de  Tunis  ^. 

Le  sol  est  généralement  fertile  dans  les  parties 
basses  et  les  terrains  d'alluvions.  Columelle  observe 
que  le  sable  de  Numidie  est  fécond  lorsqu'il  est  ar- 
rosé ''  ;  il  est  demeuré  tel  jusqu'à  nos  jours.  Pline  nous 
a  laissé  de  l'oasis  de  Tacape,  qu'il  avait  certainement 
visitée,  une  description  pleine  d'intérêt.  «  On  ren- 
contre au  milieu  des  sables,  dit-il,  quand  on  se  rend 

1.  Janvier  et  février.  Les  indigènes  n'ont  qu'un  seul  mot  pour  désigner 
la  pluie  et  l'hiver  :  Ech-Chta,  «  la  pluie  ». 

2.  Virgile,  JEneid.,  I,  vs.  85. 

3.  Procope,  De  bello  Vandalico,  1.  I,  c.  xx.  'Eirei  8è  toû  TCveufxaTOç 
(Tçîffiv  ÈTTiçôpou  ovToç  àno  (TTaStwv  7revTr,xûvTa  xai  éxaTÔv  Kap-/r,- 
86'^OQ  èysvovTo.  'ApxéXao;  (Jièv  xal  ol  (TTpaTtwTat  aùtoO  ôpfAKTaaOai 
ÈxéXeuov,  TYjv  Tou  çTpaxyiYoO  Ssôiots;  u6ppy](Tiv,  ol  ôè  vauTai  oOx  èiret- 
6ovTO*  TTQV  TE  yccç)  èxsivr)  àxTyjV  à).l[x.£vov  ê(pa(Txov  sivai  xat  )(£t(i,wva 
£7îi<Tyi(xov  aÙTcxa  (iiâXa  yevYiaeaôat  âuîfioHov  elvai,  ôv  ôyj  ol  èirixwpioi 
KuTtptaxà  xa),oO(7t. 

t\,  Columelle,  De  re  rustica,  prapf.  Quibusdam  {sicut  in  Africa  Vu- 
midia)  piitres  arenae  fecunditate  vel  robuslîssinnim  soluyn  vincunt. 


LES  ELEMENTS.  7 

aux  Syrtes  et  à  Leptis  la  Grande,  une  ville  d'Afrique 
du  nom  de  Tacape.  Le  sol,  qui  y  est  arrosé,  est  d'une 
fertilité  plus  que  merveilleuse  sur  une  étendue  de 
trois  mille  pas  en  tous  sens;  une  source  y  jaillit, 
abondante,  il  est  vrai,  mais  dont  les  eaux  ne  se  distri- 
buent aux  habitants  que  pendant  un  nombre  fixé 
d'heures.  Là,  sous  un  palmier  très  élevé,  croît  un 
olivier,  sous  l'olivier  un  figuier,  sous  le  figuier  un 
grenadier,  sous  le  grenadier  la  vigne  ;  sous  la  vigne 
on  sème  du  blé,  puis  des  légumes,  puis  des  herbes 
potagères,  tout  cela  dans  la  même  année,  tout  cela 
s'élevant  à  l'ombre  les  uns  des  autres  *.  »  Sans  doute 
cette  description  ne  doit  être  appliquée  qu'à  des  ré- 
gions limitées,  mais  si  on  veut  avoir  une  idée  exacte 
de  l'Afrique  à  l'époque  chrétienne,  il  ne  faut  pas  juger 
d'après  l'état  actuel  du  sol  dont  la  stérilité  contraste 
avec  la  réputation  de  fécondité  dont  il  a  joui  dans 
l'antiquité.  Il  est  probable  qu'il  faut  lire  avec  un 
grain  de  scepticisme  les  descriptions  enthousiastes 
des  anciens.  Si  nous  prenons  un  exemple,  nous 
voyons  qu'une  loi  d'Honorius  ^  prétend  déterminer 
dans  les  provinces  de  Byzacène  et  de  Proconsulaire 
les  terres  imposables  et  les  terres  dégrevées  comme 
devenues  improductives.   Or  nous  voyons  ^  : 

1.  Pline,  Hist.  nat.,  1.  XVIII,  c.  li.  «  Ce  tableau  est  celui  de  toutes  les 
oasis  tunisiennes.  »  C.  TissoT,  op.  cit.,  t.  I,  p.  2^9. 

2.  Code  Théodosien,  1.  XI,  tit.  XXVIII,  1.  Xlil,  datée  du  20  février  422. 

3.  Soit  200  jugera  par  centurie  =  pour  la  Proconsulaire  41.251  centu- 
ries 3/5  ou  8.250.316,5  jugera;  en  Byzacène,  94.834  centuries  4/5  ou 
18.966.962  jugera.  Polybe,  1.  III,  c.  xxiii,  §  2,  explique  certaines  clauses 
du  premier  traité  conclu  entre  les  Carthaginois  et  les  Romains  par  le 
désir  de  ne  pas  faire  connaître  à  ceux-ci  la  rare  fécondité  de  la  Byza- 
cène, dont  le  sol,  au  dire  de  Varron,  produisait  cent  pour  un.  C.  Tis- 
SOT,  op.  cit.,  1. 1,  p.  254-385,  a  décrit  les  «  Productions  naturelles  »  ;  p.  254  : 
Règne  minéral,  métaux,  exploitations  minières  ;  p.  259  :  Marbres,  pierres 
à  bâtir,  pierres  précieuses;  p.  272  :  Flore  naturelle  et  productions  végé- 
tales; p.  321  :  Faune.  Pour  les  travaux  hydrauliques  et  l'élevage  du  bé- 


8  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

Proconsulaire. 

Terres  fertiles 9.002  centuries  141  jugera. 

Terres  improductives..     5.700  centuries  \AA,^  jugera. 

Byzacène. 

Terres  fertiles 7.460  centuries  180  jugera. 

Terres  improductives..     7.615  centuries  3,^  jugera. 

L'étendue  des  terres  fertiles  dans  la  Proconsulaire, 
dans  le  premier  quart  du  v*  siècle,  était  un  peu  plus 

tail,  cf.  Carton,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1895,  p.  339  sq.  ;  Le  Même,  dans 
la  Bévue  tunisienne,  t.  II,  1895,  p.  201-211  ;  t.  III,  1896,  p.  281,  373,  530; 
t.  IV,  1897,  p.  27;  Le  Même,  dans  le  Bull,  de  l'Acad.  d'Hippone, 
t.XXVIl,  p.  1-Ub;  t.  XXVIII,  p.  77-89.  P.  Gauckler,  Les  aménagements 
agricoles  et  les  grands  travaux  d'art  des  Romains  en  Tunisie,  dans  la 
Bévue  générale  des  sciences  pures  et  appliquées,  1896,  p.  954  ;  Le  Même, 
Le  domaine  des  Laberii  à  Vthina,  dans  Fondation  Eugène  Piot  :  Monu- 
ments et  mémoires,  in-4»,  Paris,  1897,  t.  III,  p.  177-229  et  pL  XXII,  «  Scènes 
de  la  vie  rurale  »  ;  Enquête  sur  les  installations  hydrauliques  romaines 
en  Tunisie,  ouverte  par  ordre  de  M.  René  Millet,  sous  la  direction  de 
M.  Paul  Gauckler,  I,  La  Byzacène  orientale,  in-8o,  Tunis,  1897  ;  De  la 
Blanchère,  L'aménagement  de  Ceau  et  l'installation  rurale  dayis  l'Afri- 
que ancienne,  in-8°,  Paris,  1895;  Carton,  Variations  du  régime  des 
eaux  dans  l'Afrique  du  Nord,  dans  les  Annal.de  la  Soc.  géol.  du  Nord, 
1896,  t.  XXIV,  p.  29-47.  Cf.  H.  Fo u RN E L,  iîic/ie5,$e  minérale  de  l'Algérie^ 
accompagnée  d'éclaircissements  historiques  et  géographiques  sur  cette 
partie  de  l'Afrique  septentrionale,  in-^»,  Paris,  1849.  Observons  encore 
que  ces  conditions  favorables  ont  pour  résultat  une  extrême  densité  de 
population.  Cf.  J.  Toutain,  Les  cités  romaines  de  la  Tunisie,  p.  33.  «  Sur 
certains  points  de  ce  territoire  (Afrique  propre  et  Numidie)  la  densité 
de  la  population  a  dû  être  considérable.  Voici,  par  exemple,  le  bassin 
de  l'Oued  Khalled,  petite  rivière  qui  se  jette  dans  la  Medjerdah,  en  amont 
de  Testour;  la  superficie  peut  en  être  évaluée  approximativement  à 
550  kilomètres  carrés  ou  55.000  hectares,  soit  7.000  hectares  de  plus  que 
le  département  de  la  Seine  :  c'est  donc  un  district  peu  étendu.  Eh  bien  ! 
six  villes  au  moins,  dont  trois  importantes,  y  ont  existé  sous  l'empire 
romain,  à  quelques  kilomètres  les  unes  des  autres  :  Aunobaris,  Agbia, 
Thugga,  Thubursicum  Bure,  Thignica  et  Numialis.  Voici  encore  la  vallée 
de  l'Oued  Jarabia,  l'une  des  branches  principales  de  l'Oued  Miliaire; 
l'étendue  de  cette  vallée,  connue  sous  le  nom  de  Fahrs  er  Riah,  paraît 
être  tout  au  plus  égale  à  la  superficie  du  département  de  la  Seine;  et 
pourtant,  sur  les  flancs  des  collines  qui  encadrent  ce  petit  bassin,  sept 
cités  au  moins  ont  vécu,  dont  les  noms  antiques  sont  aujourd'hui  con- 
nus et  dont  quelques-unes  ont  laissé  sur  le  sol  des  traces  grandioses  de 
leur  prospérité  d'autrefois  :  Bisica,  Avitta  Bibba,  Tepelte,  Abbir  Cella, 


LES  ELEMENTS.  9 

du  tiers  de  la  superficie  totale  ;  dans  la  Byzacène,  le 
sixième  environ.  La  situation  ne  put  que  s'aggra- 
ver pendant  la  période  de  troubles  et  de  violences 
qu'inaugura  l'invasion  vandale. 

L'Afrique  qui  avait  été  longtemps  un  des  greniers 
de  Rome,  fut,  avec  le  temps,  de  plus  en  plus  obligée 
de  subir  l'importation.  L'auteur  de  la  Johannide 
montre  l'armée  romaine  campée  dans  la  Byzacène, 
sur  le  littoral,  recevant  par  mer  ses  approvisionne- 
ments, tandis  que  de  leur  côté  les  Maures  manquent 
de  blé.  La  terre  est  évidemment  abandonnée;  elle 
se  couvre  encore  de  pâturages,  elle  ne  donne  plus 
de  moissons.  Toutefois  la  ruine  est  plus  apparente 
que  réelle.  Partout  où  le  sol  a  conservé  une  couche 
de  terre  végétale,  il  possède  sa  fécondité  qui  n'est, 
pour  lui,  qu'une  question  d'eau. 

Pour  prévenir  les  conséquences  de  la  civilisation, 
les  Romains  multiplièrent  en  Afrique  les  travaux 
hydrauliques,  car  l'expansion  de  la  population  qui 
suivit  l'occupation  romaine  ne  fut  pas  sans  modifier 
sensiblement  les  conditions  météorologiques  de  la 
contrée  dans  laquelle  on  pratiquait  régulièrement  le 
déboisement  pour  faciliter  l'établissement  des  colons, 
et  par  déboisement  il  faut  entendre  les  broussailles 
et  les  vergers  ainsi  que  les  forêts.  Ce  déboisement 
systématique  avait  eu  pour  conséquence  en  Afrique 

Apisa  Majus,   Thibica  et  Thuburbo  majus Ailleurs,  sans   doute,  par 

exemple  sur  les  vastes  plateaux  qui  s'étendent  au  sud  du  Kef,  entre 
l'Oued  Mellègue  et  l'Oued  Tessaa,  les  agglomérations  urbaines  furent 
moins  denses;  il  n'y  a  toutefois  qu'une  vingtaine  de  kilomètres  du 
Kef  aux  ruines  de  Lares  ;  il  n'y  en  a  pas  vingt-cinq  entre  Lares  et  Althi- 
burus  ;  il  y  en  a  un  peu  moins  entre  Ammaedera  et  Thala.  Et  ce  n'étaient 
pas  là  d'humbles  cités.  Enfin,  entre  les  villes  et  les  gros  bourgs,  la  cam- 
pagne était  couverte  de  hameaux  et  de  fermes  isolées  dont  les  traces 
sont  encore  visibles  ».  Sur  la  densité  de  la  population,  cf.  Marchand  et 
Derrien,  dans  le  Bull.  d'Oran,  1895,  p.  207-220,  281-296. 

1. 


10  L'AFRIQUE  CHRETIENNE. 

le  ruissellement  plus  rapide  de  l'eau  de  pluie  que 
ne  retardait  plus  le  multiple  obstacle  des  feuilles 
mortes,  des  racines,  des  touffes  d'herbes  et  la  terre 
que  soutenaient  les  arbres.  La  pluie  tombant  suivant 
une  densité  fort  inégale  dans  les  différentes  pro- 
vinces de  l'Afrique  du  Nord,  les  Romains,  suivant 
en  cela  l'exemple  que  les  rois  numides  leur  avaient 
laissé,  entreprirent  d'obvier  aux  inconvénients  de 
cette  répartition.  Pas  une  goutte  d'eau  tombant  sur 
le  sol  n'était  perdue,  les  canaux  la  recueillaient  et 
la  drainaient  sur  les  portions  arides  du  pays;  aussi 
peut-on  dire  que  tant  qu'on  prit  soin  d'entretenir 
ces  travaux  la  prospérité  et  les  conditions  de  la  vie 
matérielle  changèrent  peu.  Le  déboisement  amena 
un  changement  assez  notable,  depuis  qu'on  laissa 
glisser  l'eau  sur  le  sol  au  lieu  de  l'y  introduire  ;  il 
produisit  un  abaissement  de  niveau  de  la  nappe  sou- 
terraine. La  corrélation  qui  existe  entre  l'action  des 
forêts  et  l'humidité  de  l'air  ^  amenait  donc  un  dessé- 

1.  Carton,  dans  la  Revue  tunisienne,  1896,  t.  III,  p.  87-94;  Le  Même, 
La  restauration  de  l'Afrique  du  Nord,  dans  le  Compte  rendu  du  Con- 
grès international  colonial,  1897,  in-8°,  Bruxelles,  1898,  p.  28  ;  Drappier, 
Enquête  sur  les  installations  hydrauliques  romaines  en  Tunisie,  in-S», 
Tunis,  1899, 1900;  ajoutons  que  cette  opinion  n'est  pas  adoptée  par  tous 
les  météorologues  ;  cf.  Ed.  Cat,  Essai  sur  la  province  de  Maurétanie 
Césarienne,  in-S",  Paris,  1891  ;  Blaxchet,  dans  l'Association  française 
pour  l'avancement  des  sciences,  Tunis,  1896,  t.  II,  p.  807  sq.  Nous  insis- 
tons à  dessein  sur  ce  sujet  parce  qu'on  n'y  prête  généralement  aucune 
attention,  tandis  que  toute  recherche  vraiment  historique  doit  être  pré- 
cédée d'une  enquête  sur  les  conditions  dans  lesquelles  l'histoire  a  pu  se 
produire  sur  un  point  déterminé.  Un  des  documents  les  plus  importants 
à  consulter  pour  le  régime  agricole  en  Afrique  sous  le  Haut  Empire  est 
l'inscription  de  Henchir-Mettich  ;  cf.  Pernot,  dans  Mél.  d'arch.  etd'hist., 
1901,  p.  67  ;  TouTAiN,  Nouv.  revue  du  droit  fr.  et  étr.,  1899,  t.  XXIII, 
p.  137-169,  284-312,  401-414,  cf.  S.  Gsell,  dans  Mél.  d'arch.  et  d'hist., 
1900,  p.  103-106;  1898,  p.  106-111  ;  1899,  p.  49-52.  Seeck,  dans  Neue  Jahr- 
bucher  fur  das  Klassische  Alterthum,  1898,  t.  I,  p.  628-634;  Le  Même, 
dans  Zeitschrift  fur  Social-und  Wirthschaftsgeschichte,  1898,  t.  .VI, 
p.  330-368;  GAGNAT,  dans  Comptes  rendus  de  l'Acad.  des  Inscr.^  1898, 


LES  ELEMENTS.  11 

chement  du  pays,  dessèchement  dont  l'influence  ne 
pouvait  manquer  d'être  ressentie  par  le  tempérament 
des  indigènes.  C'est  à  ce  point  de  vue  que  le  phéno- 
mène nous  intéresse  et  nous  aide  à  comprendre  l'état 
économique  de  l'Afrique  dans  l'antiquité.  Nous  sa- 
vons d'ailleurs,  par  l'état  des  ruines  relevées  jusqu'à 
ce  jour,    que    certaines  régions   dépourvues   d'eau 


p.  681.  GSELL,  dans  Mél.  d'arch.  et  d'hist.,  1898,  p.  106-111. 11  y  a  donc 
lieu  de  consulter,  outre  les  travaux  de  Fournel  et  de  C.  Tissot,  loc.  cit., 
les  monographies  suivantes  :  P.  Bourde,  rapport  sur  Les  cultures  frui- 
tières et  en  particulier  sur  la  culture  de  l'olivier  en  Tunisie,  in-12,  Tunis, 
1893;  J.  TouTAiN,  Les  cités  romaines  de  la  Tunisie  :  Essai  sur  V histoire 
de  la  colonisation  romaine  dans  l'Afrique  du  Nord,  in-S",  Paris,  1896, 
p.  10,  35,  38-^4,  p.  56-75  ;  R.  DE  LA  Blanchère,  Voyage  d'étude  dans  une 
partie  de  la  Mauritanie  Césarienne,  dans  les  Archives  des  Miss,  scien- 
tif»  et  littér.,  3®  série,  t.  X,  1883.  Dans  cet  ordre  d'idées  nous  devons 
mentionner  le  réseau  des  routes  africaines  qui  rendit  sur  place  au  chris- 
tianisme de  grands  services.  11  faut  consulter  à  ce  sujet,  C.  I.  L.,  p.  859  : 
Viae  publicae  provinciarum  africanai^um,  n.  10016-10473;  C.  Tissot, 
Recherches  sur  la  géographie  comparée  de  la  Maurétanie  Tingitane, 
in-4°,  Paris,  1878;  Le  Même,  Le  bassin  du  Bagradà  et  la  voie  romaine 
de  Carthage  à  Hippone  par  Bulla  Regia,  in-4°,  Paris,  1884  ;  Le  Même, 
Géogr.  comparée,  etc.,  2  vol.  in-4°,  Paris,  1884-1888;  Cos?<eau,  De  ro- 
manis viis  in  Numidia,  in-8°,  Paris,  1886:  Carton,  Essai  de  topographie 
archéologique  sur  la  région  de  Souk  el  Arba,  dans  le  Bull,  du  Comité^ 
1891,  p.  207;  S.  GSELL  et  Graillot,  Ruines  romaines  au  nord  de  l'Au- 
rès,  dans  les  Mél.  d'arch.  et  d'hist.,  1893,  t.  XIII,  p.  463  sq.;  Toussaint, 
dans  le  Bull,  du  Comité,  1899,  p.  185-235;  Reisser,  dans  le  Bulletin 
d'Oran,  1898,  p.  136-139.  Winckler,  dans  la  Revue  tunisienne,  1897, 
t.  IV,  p.  225  et  242  ;  TouTAiN,  T'oies  romaines  au  sud  de  la  Tunisie  et 
en  Tripolitaine,  dans  les  Mél.  d'arch.  et  d'hist.,  1895,  t.  XV,  p.  201-229; 
Privé,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1895,  p.  78-131;  Hilaire,  dans  le  même 
recueil,  1901,  p.  95-105.  Winckler  a  décrit  la  route  de  Simitthu  à  Tha- 
brgca,  servant  au  transport  des  marbres,  dans  la  Revue  tunisienne,  1895, 
t.  II,  p.  38-47.  Cf.  Colonel  Mercier,  Notes  sur  les  ruines  et  les  voies 
romaines  de  f Algérie,  dans  Bull,  du  Comité,  1885,  1886, 1888.  On  peut 
encore  utiliser,  mais  avec  précautions,  quelques  anciennes  dissertations, 
par  exemple  Récit  d'un  voyage  au  Kef  exécuté  en  1744,  par  le  sieur  Ga- 
briel Dupont,  dans  la  Revue  de  l'Afrique  française  ancienne,  1888, 
t.  VI,  p.  368.  Enfin  on  peut  tirer  grand  parti  de  S.  Gsell  et  Graillot, 
Exploration  archéol.  dans  le  département  de  Constantine.  Ruines  ro- 
maines au  nord  des  monts  de  Batna,  dans  les  Mél.  d'arch.  et  d'hist., 
1894,  t.  XIV,  p.  501-609. 


12  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

n'ont  guère  vu  jadis  les  colons.  On  en  trouve  une 
démonstration  sensible  dans  le  pays  situé  au  sud  et 
au  sud-est  de  Kairouan.  Le  régime  des  eaux  y  a  été 
totalement  négligé;  on  ne  rencontre,  dans  ces  para- 
ges, ni  aqueducs,  ni  barrages,  ni  aménagements 
quelconques,  mais  seulement  des  bassins,  des  réser- 
voirs, des  citernes  destinés  à  recevoir  la  provision 
d'eau  pluviale  indispensable  à  l'existence.  A  mesure 
qu'on  s'éloigne  du  littoral,  les  zones  se  succèdent  de 
plus  en  plus  stériles  et  désertes.  Les  Romains  se 
sont  groupés  sur  le  littoral  ;  vers  l'ouest  on  ne  ren- 
contre plus  que  des  villages,  puis  des  fermes  isolées 
et  quelques  forts  de  défense,  enfin  les  habitations 
s'espacent  et  disparaissent  ;  de  loin  en  loin  se  voient 
encore  des  mausolées  de  type  punique  ou  romain, 
des  citernes;  c'est  ici  que  séjournèrent  les  nomades. 
Ces  observations  sont  capitales  pour  la  recherche 
des  directions  de  l'expansion  du  christianisme  en 
Afrique. 

Plusieurs  races  vivaient  sur  le  sol  ainsi  exploité 
par  l'administration.  Elles  conservaient  toutes  ou 
presque  toutes  leurs  caractères  essentiels.  Il  n'est 
pas  moins  nécessaire  de  les  connaître  que  de  men- 
tionner les  régimes  politiques  qui  échouèrent  dans 
toutes  les  tentatives  d'assimilation  qu'ils  essayèrent 
sur  ces  races.  Les  indigènes  dont  nous  n'avons  pas 
à  rechercher  l'origine,  offraient,  sous  les  noms  de 
Libyens,  Maures,  Berbers  un  type  particulièrement 
résistant.  Ils  paraissent  avoir  été  les  plus  anciens 
possesseurs  connus  du  soP,  ceux  du  moins  pour 
lesquels  on  peut  le  plus  anciennement  constater  l'é- 

1.  H.  FouRNEL,  op.  cit.,  t.  I,  p.  32-35;  P.  DUPRAT,  Essai  historique  sur 
les  races  anciennes  et  modernes  de  l' Afrique  septentrionale.,  in-8**,  Paris, 
18^5. 


LES  ÉLÉMENTS.  13 

tablissement.  Quel  que  fût  leur  fond  commun,  ils 
paraissent  avoir  subi  profondément  l'influence  des 
diverses  régions  qu'ils  habitèrent;  ils  formèrent  trois 
groupes,  celui  des  hommes  de  la  montagne,  celui 
des  hommes  de  la  plaine,  celui  des  hommes  du  lit- 
toral. Ce  dernier  se  civilisa  un  peu  ou,  du  moins, 
devint  moins  farouche  que  les  autres  grâce  au  con- 
tact fréquent  avec  les  navigateurs  et  les  marchands 
étrangers.  Les  hommes  du  littoral  ^  s'amollirent 
et  firent  assez  mauvaise  garde  le  long  du  rivage, 
permettant  à  plusieurs  reprises  aux  étrangers  de 
pénétrer  et  même  de  s'établir  chez  eux  2.  Ces  cita- 
dins laissèrent  s'altérer  le  type  qui  se  retrouve  mieux 
conservé  chez  les  montagnards  et  chez  les  nomades. 
Les  uns  et  les  autres  vivaient  durement,  cultivant  la 
terre,  chassant;  ils  se  nourrissaient  de  galette  cuite 
sous  la  cendre  et  de  figues  ;  parfois  mangeaient  un 
peu  de  viande,  c'était  lorsque  la  nécessité  de  se  vêtir 
entraînait  celle  de  tuer  quelques  bestiaux. 

Les  montagnards  se  réunissaient  un  certain  nom- 
bre et  formaient  des  villages  dont  ils  choisissaient 
l'emplacement  dans  les  lieux  les  moins  accessibles. 
Les  nomades  adonnés  à  l'élevage  des  troupeaux 
dans  un  pays  où  le  pâturage  est  rare  devaient  par- 


1.  On  leur  donna  le  nom  de  Maures,  Maupoijcjtoi  ou  Barbares,  Bàp- 
êapoi,  mais  ce  dernier  nom  était  beaucoup  plus  général. 

2.  Les  colonies  furent  nombreuses  sur  la  côte  de  Libye.  Salluste, 
Bell.  Jugurth.,  c.  xv;  Pline,  Hist.  nat.,  1.  V,  c.  xix.  La  plus  ancienne 
connue  avec  certitude  est  celle  qui,  partie  de  Tyr,  fonda  Utique  (1105  av. 
J.-C).  D'autres  phéniciens  vinrent,  287  ans  plus  tard,  fonder  Carthage  : 
Trogue-Pompée,  Hist.  Philipp.,  I.  XVIII,  c.  v,  dit  que  les  Africains  témoi- 
gnèrent vivement  du  désir  de  les  retenir.  Polybe,  Histor.  reliq.,  1.  XXXI, 
c.  XX,  §  12;  DiODORE,  Bibl.  hist.,  1.  XX,  c.  xiv,  §  2.  L'établissement  des 
Carthaginois  donna  lieu  à  des  relations  et  à  des  alliances  avec  les  groupes 
de  l'intérieur,  mais  ces  alliances  étaient  extrêmement  fragiles,  cf. 
H.  FOURNEL,  op.  cit.,  t.  I,  p.  U5. 


14  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

courir  des  espaces  considérables,  changeant  chaque 
jour  de  place,  plantant  à  la  nuit  les  piquets  de  la 
tente,  désœuvrés,  misérables,  toujours  à  l'affût  du 
bien  d'autrui,  sans  attache  au  sol,  sans  culture  d'es- 
prit, vagabonds  et  ignorants. 

Pendant  la  durée  de  la  domination  carthaginoise 
nous  voyons  les  Africains  toujours  préparés  à  la 
révolte  par  l'effet  de  cette  passion  d'indépendance 
qui  caractérise  la  race.  Il  en  sera  de  même  sous  la 
domination  romaine,  quoique  celle-ci  doive  jeter  un 
contingent  étranger  beaucoup  plus  considérable 
dans  le  pays  ' .  Il  y  eut  dès  lors  trois  races  en  Afri- 
que :  Italiens,  Phéniciens,  Berbères^  se compénétrant 

1.  Carthage  avait  cependant  de  très  nombreux  comptoirs,  par  exemple  : 
à  Utique,  à  Hippo-Zaryte,  à  Ilippo-Regius,  à  Rusicade,  à  Chullu,  àlgilgili, 
à  Saldae,  à  Rusazus  et  Rusippisir,  à  Rusguniae,  à  Icosium,  à  loi,  à  Car- 
tennae,  à  Siga,  à  Tingis,  etc.  Elle  pénétra  aussi  dans  l'intérieur  et  s'allia 
fréquemment  non  seulement  par  traité,  mais  par  des  mariages,  avec  la 
population  berbère,  à  tel  point  qu'il  se  forma  une  race  intermédiaire  que 
les  anciens  auteurs  avaient  désignée  sous  le  nom  de  Liby-Phénicienne. 
Carthage  était  trop  sensée  pour  rêver  d'un  empire  maritime  qui  ne  fût 
pas  soutenu  par  un  empire  continental  et  elle  voulut  très  certainement 
l'un  et  l'autre.  Pour  les  Romains,  cf.  Azéma  de  Momgravier,  Études 
d'histoire  et  d'archéologie  sur  Cinvasion  de  l'Afrique  septentrionale  par 
les  Bomains,  dans  les  Mémoires  de  la  soc.  archéol.  du  Midi  de  la  France^ 
1860,  p.  302  sq.  Pour  les  données  positives  concernant  l'établissement 
des  Romains,  cf.  G.  Pallu  de  Lessert,  Fastes  de  la  Numidie  sous  la 
domination  romaine,  dans  le  Bec.  de  Constantine,  1889;  Le  Même,  Les 
gouverneurs  de  Maurétanie,  dans  le  Bull,  des  antiq.  a  fric,  1885;  Le 
Même,  Vicaires  et  comtes  d'Afrique,  dans  le  Bec.  de  Constantine,  1892; 
C.  TissoT,  Fastes  de  la  province  romaine  d'Afrique,  in-8°,  Paris,  1885; 
G.  BoissiÈRE,  Esquisse  d'une  histoire  de  la  conquête  et  de  l'adminis- 
tration romaines  dans  le  nord  de  l'Afrique  et  particulièrement  dans 
la  province  de  Numidie,  in-8o,  Paris,  1878,  p.  197-360. 

2.  11  n'est  pas  de  notre  sujet  d'entrer  dans  le  détail  concernant  la 
race  autochtone  qui  n'a  jamais  fourni  un  appoint  bien  considérable  dans 
le  contingent  chrétien.  Outre  le  travail  cité  de  H.  Fournel  sur  les  Ber- 
bers,  on  peut  recourir  à  E.  Re\an,  La  société  berbère,  dans  la  Bévue 
des  Deux  Mondes^  ï^""  sept.  1873;  G.  Boissière,  L'Algérie  romaine, 
p.  139-155;  E.  Masqueray,  Formation  des  cités  chez  les  populations  sé- 
dentaires de  r Algérie,  in-8°,  Paris,  1888;Halévy,  Études  berbères,  in-S*»,, 


LES  ÉLÉMENTS.  15 

et  s'isolant  tout  à  la  fois  pendant  les  six  siècles 
que  dura  la  domination  romaine.  Des  conditions 
d'existence  de  ces  races  que  leurs  intérêts,  leurs 
plaisirs  ou  leur  devoir  rapprochent  constamment 
dans  les  villes,  sortira  fatalement  une  fusion  plus  ou 
moins  ébauchée  ou  complète  de  leurs  éléments  en 
un  type  nouveau,  original,  qui  durera  inaltéré  aussi 
longtemps  que  se  produira  le  croisement  ethno- 
graphique qui  lui  a  donné  naissance  ;  ce  sera  V Afri- 
cain. C'est  lui  qui  va  recruter  la  masse  compacte 
de  l'Église  chrétienne  en  Afrique,  lui  aussi  qui  don- 
nera à  cette  Église  son  caractère,  c'est  presque  lui 
seul  que  les  documents  nous  laisseront  apercevoir  ; 
il  n'est  donc  pas  superflu  de  s'arrêter  quelques 
instants  à  le  considérer. 

L'Église  d'Afrique  sera  faite  à  son  image  et  cette 
image  se  résume  en  trois  faces  ou,  si  l'on  le  veut,  en 
trois  hommes,  peut-être  en  trois  génies  :  Tertullien, 
Cyprien,  Augustin.  Trois  noms  éclatants,  trois  sou- 
venirs exclusifs,  qui  condensent  toutes  les  vertus  et 
toutes  les  erreurs  de  la  race,  tout  le  secret  du  pro- 
grès, de  l'apogée  et  de  la  décadence  de  l'œuvre. 

Avant  tout,  ils  procèdent  de  Rome,  ils  lui  doivent 
le  goût  de  la  force  et  l'ignorance  de  la  grâce.  Mais  ils 
n'aiment  la  force  que  pour  l'action  qu'elle  suppose, 
action  irrésistible  et  triomphante.  Ils  ne  conçoivent 

Paris,  1875  ;  Letourxeux,  Mémoires  sur  les  inscriptions  libyco-berbères, 
in-8°,  Paris,  1878;  Duveyrier,  Recherches  des  antiquités  dans  le  nord 
de  l'Afrique,  in-8°,  Paris,  1890,  p.  45-62.  11  est  indispensable  de  faire  le 
départ  entre  la  race  autochtone  et  les  envahisseurs  Bédouins  du  xi«  siè- 
cle; cette  distinction  permet  de  ressaisir  les  traits  de  la  population  de 
l'Afrique  à  l'époque  chrétienne,  laquelle  ne  ressemblait  pas  à  celle  qui 
occupe  le  sol  aujourd'hui  et  donne  en  partie  à  l'Afrique  du  Nord  son 
caractère.  Cf.  Ha\otaux  et  Letourneux,  La  Kabylie  et  les  coutumes 
kabyles,  in-8«,  Paris,  1872;  De  Vigneral,  Ruines  romaines  de  l'Algérie, 
Kabylie  du  Djurdjura,  in-S",  Paris,  1868. 


16  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

la  lutte  que  sous  l'aspect  de  la  victoire.  Entre  leurs 
principes  et  le  but  logique  auquel  ces  principes  les 
mènent  il  n'y  a  presque  pas  «  d'entre-deux  ».  Ils  ont 
l'obsession  de  leurs  desseins  et  ne  s'en  délivrent 
qu'après  les  avoir  accomplis.  Pour  en  venir  à  bout 
ils  sont  admirablement  doués.  Ils  sont  d'une  fécon- 
dité intarissable  d'abord;  encore  que  l'instrument 
dont  ils  usent  soit  médiocre,  ils  arrivent  à  en  tirer 
tout  ce  qu'il  peut  rendre.  Ecrivains,  orateurs,  gram- 
mairiens, rhéteurs,  jamais  poètes,  ils  frappent,  ils 
piétinent,  ils  écrasent  les  dieux,  les  hommes,  les  ido- 
les, peu  importe;  il  leur  faut  quelque  chose  à  briser, 
puis  ils  raillent  ce  qu'ils  ont  brisé  et  incontinent  s'at- 
taquent à  autre  chose.  Juifs,  païens,  hérétiques  de 
toute  nuance,  il  les  leur  faut  tous  et  tous  en  même 
temps.  Ils  parlent  et  ils  écrivent  sans  cesse,  bien 
qu'ils  écrivent  mal,  malgré  des  élans  de  génie. 

Et  c'est  ainsi  qu'ils  sont  tous,  tous  ceux  du  moins 
qui  donnent  le  branle  et  règlent  l'allure.  Le  plus 
pondéré  d'entre  eux,  saint  Cyprien,  est  stoïque. 
Contradictions,  disputes,  menaces,  rien  ne  Fébranle. 
C'est  une  colonne. 

Mais  leur  force  n'est  pas  majestueuse.  Ils  sont 
trop  sensibles  pour  être  bien  calmes.  Chez  eux  l'ima- 
gination va  trop  vite,  le  sens  pratique  est  trop  fort. 
Ils  n'ont  eu  ni  de  très  grands  écrivains,  ni  de  très 
grands  artistes  ;  ils  ne  rêvaient  pas  assez  et  faisaient 
usage  d'une  langue  déjà  gâtée  ^  Leur  vie  s'épuise  en 

1.  Ceci  atteint  saint  Augustin,  il  faut  donc  s'en  expliquer  ;  je  ne  trouve 
rien  de  plus  sensé  que  ce  qu'en  a  dit  Sainte-Beuve,  Port-Royal,  in-12, 
Paris,  1878,  t.  I,  p.  421  :  «  Saint  Augustin  est  comme  ces  grands  empires 
qui  ne  se  transmettent  à  des  héritiers  même  illustres  qu'en  se  divisant. 
M.  de  Saint-Cyran,  Bossuet  et  Fénelon  (on  y  joindrait  aussi  sous  certains 
aspects  Malebranche)  peuvent  être  dits  au  dix-septième  siècle  d'admi- 
rables démembrements  de  saint  Augustin.  Il  n'y  a  qu'un  point  à  excepter 


LES  ELEMENTS.  17 

une  action  ininterrompue.  Ils  entassent  œuvre  sur 
œuvre  sans  attendre  que  tout  ait  le  temps  de  se 
consolider,  de  se  tasser  un  peu,  et  il  arrive  qu'à  l'u- 
sage, on  constate  que  tout  n'y  estpas  également  solide. 

A  les  voir  grandir,  décroître  et  disparaître,  on 
éprouve  une  impression  de  lassitude  comme  serait 
celle  d'une  ascension  trop  roide,  trop  rapide.  Cela 
tient  peut-être  à  ce  que,  pour  les  hommes  comme  pour 
leurs  œuvres,  il  faut  faire  deux  parts,  car  ils  semblent 
avoir  eu  tous  deux  personnalités,  deux  activités, 
deux  tempéraments,  l'un  berbère  et  l'autre  romain, 
qui  ne  se  sont  jamais  bien  fondus,  qui  même  ne 
paraissent  pas  s'être  entendus  toujours  ensemble. 
Du  berbère  ils  tenaient  tous  les  instincts  :  la  sensua- 
lité, l'emportement,  l'indépendance;  du  romain  ils 
tenaient  tous  les  goûts  :  l'utile,  le  grand,  le  fort. 

L'apport  constant  que  les  relations  commerciales 
faisaient  de  l'élément  romain  servait  à  maintenir  à 
peu  près  invariable  ce  tempérament  en  partie  dou- 
ble que  l'action  du  sol  natal  aurait  dû,  semble-t-il, 
attirer  bientôt  irrésistiblement  vers  le  type  de  l'an- 
cêtre berbère.  Mais,  malgré  tout,  la  fascination  du 
pays  d'Atlas  l'emportait.  Ces  Africains  mâtinés  de 
toutes  les  populations  du  monde  :  asiates,  orientales, 
grecques,  italiotes,  gauloises,  ibères,  n'étaient  bien- 
tôt plus  qu'Africains.  Quitter  leur  Afrique  était  la 
plus  cruelle  rupture  de  leur  vie  ;  n'y  pas  mourir  leur 
était  comme  mourir  deux  fois.  C'est  que  le  sol  était 

toutefois,  et  par  où  saint  Augustin  est  fort  inférieur  à  deux  des  précé- 
dents :  je  veux  parler  du  style.  II  y  cède  de  beaucoup  à  Bossuet  et  à 
Fénelon.  Non  pas  qu'il  n'ait  dans  le  sien  grandeur  et  fleur,  mais  il  a 
mauvais  goût.  Cela  tient  à  son  siècle,  à  un  temps  de  décadence  et  de 
rhétorique  oîi  nul  plus  que  lui  n'abonda.  II  est  grand  écrivain,  mais  dans 
une  langue  gâtée;  Bossuet  et  Fénelon  sont  de  grands  écrivains  dans  une 
langue  saine.  Malebranche  n'y  est  qu'excellent,  » 


18  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

vraiment  l'image  de  la  race  qui  en  avait  senti  le 
charme  pénétrant  et  enchanteur. 

Pour  comprendre  l'Africain,  «  il  faut  regarder  la 
nature.  De  Tripoli  au  fond  du  Maroc,  le  long  d'une 
côte  de  cinq  cents  lieues,  entre  les  flots  bleus  de  la 
Méditerranée  et  les  flots  rouges  de  la  mer  des  sa- 
bles, s'étend  cette  contrée  originale,  d'un  gris  ardent, 
qui  ne  ressemble  à  aucune  autre.  Elle  est  toute  en 
contrastes  déconcertants.  Tout  y  est  violent  et  heurté. 
Ici  la  côte  sombre,  bordée  de  courants  perfides', 
ordinairement  fouettée  par  une  mer  démontée;  là,  le 
roc  nu,  fauve  et  mangé  par  la  vague;  ou  bien  de  har- 
dies montagnes,  au  profil  sévère,  vêtues  de  bois 
d'olivier,  coupées  de  gorges  profondes,  d'où  tombent 
de  maigres  torrents  à  moitié  bus  par  les  lauriers  ro- 
ses. On  double  un  cap,  et  soudain  l'on  voit  se  dé- 
rouler un  large  terrain  plat,  morne  et  sec,  comme 
le  steppe  désolé  où  se  traîne  le  Chéliff  ;  ou  c'est  une 
vaste  plaine  lumineuse,  sans  ondulations,  d'une  mer- 
veilleuse fécondité,  comme  la  plaine  du  Sig  ou  la 
Métidja  d'Alger,  comme  les  belles  vallées  de  la  Sey- 
bouse  ou  de  la  Medjerda.  Plus  loin,  vers  le  Sud, 
derrière  d'âpres  montagnes,  ce  sont  de  hautes 
plaines  isolées,  très  riches  encore  malgré  leur  alti- 
tude, comme  autour  de  Bel-Abbès,  de  Sétif  et  de 
Tébessa.  Plus  loin  encore,  le  steppe,  les  lacs  salés, 
et  le  désert  morne,  violet  ou  jaune,  rayé  de  dunes  ou 
fleuri  d'oasis.  Et  partout,  sur  la  montagne,  comme 
sur  la  plaine,  à  la  côte  comme  au  désert,  un  soleil  de 
feu,  un  immense  rayonnement  de  lumière,  un  air  vif 
et  sec,  des  lignes  tourmentées,  un  éblouissement  de 
couleurs. 

«  Sous  ce  climat,  la  passion  s'allume  vite,  amoury 
haine  ou  colère.  Les  sens  s'aiguisent  dans  une  orgie 


LES  ÉLÉMENTS.  19 

de  parfums,  de  rayons  et  de  sons.  Au  pied  de  l'Atlas, 
le  soleil  exalte  l'activité  ou  l'imagination  de  l'homme, 
sans  l'épuiser  ni  l'écraser  ;  le  colon  s'y  trouve  aussi  bien 
pour  travailler  que  le  nomade  pour  rêver;  le  Bédouin, 
d'ordinaire  accroupi  et  somnolent,  déploie  une  acti- 
vité prodigieuse  quand  vient  l'heure  d'agir.  De  tout 
temps,  l'homme  d'Afrique  s'est  jeté  alternativement, 
avec  une  égale  fureur,  dans  le  rêve  et  dans  l'action. 
Ce  qu'il  a  été ,  ce  qu'il  est  encore  dans  la  vie  réelle, 
il  l'a  été  en  littérature,  où  il  a  su  créer  à  son  usage 
un  style  plus  chaud,  plus  concret  et  plus  vivant  :  il 
y  a  donné  à  l'imagination  et  à  la  passion  plus  qu'à  la 
raison,  à  la  fantaisie  et  à  l'audace  plus  qu'à  la  logique 
ou  à  la  tradition.  Par  ses  ascendants,  le  citoyen  de 
Carthage  ou  d'Hippone  tient  à  la  fois  du  rhéteur 
gréco-romain,  du  prophète  oriental  et  de  l'artisan 
kabyle,  tout  cela  s'est  fondu  dans  l'xjmportement  de 
la  nature  et  la  violence  du  climat,  et  il  en  est  sorti  cet 
être  original  et  complexe  :  l'Africain  ^ .  » 


1.  p.  Monceaux,  Les  Africains^  p.  Uh-hb.  Cf.  E.  Fromentin,  Une  année 
dans  le  Sahara,  in-12,  Paris,  1856;  Le  Même,  Une  année  dans  le  Sahel, 
in-12,  Paris,  1858. 


CHAPITRE   II 


LES    SOURCES 


Êpigraphie.  —  Paléographie.   —  Archéologie  monumentale. 
Mobilier.  —  Inslrumenlum  domesticimi. 


Au  premier  coup  d'œil,  les  textes  ayant  rapport  à 
l'histoire  de  lAfrique  chrétienne  sont  nombreux,  ex- 
plicites et  importants  ;  l'historien  qui  en  aborde  l'é- 
tude est  donc  favorisé.  A  y  regarder  avec  plus  d'at- 
tention, on  s'aperçoit  que  si  les  documents  sont  en 
grand  nombre,  l'histoire  de  cette  province  a  été 
aussi  singulièrement  plus  fournie  d'événements  et  il 
se  pourrait,  en  définitive,  que  la  proportion  différât 
assez  peu  de  celle  des  provinces  sur  lesquelles 
nous  savons  peu  ou  rien  parce  qu'il  ne  leur  advint 
pas  grand'chose. 

Tous  les  documents  qu'on  pourrait  faire  comparaître 
pour  une  étude  de  l'Afrique  chrétienne  ne  nous  sont 
pas  parvenus;  nous  ignorons,  en  partie  du  moins, 
ce  qui  a  péri,  et  cela  suffit  à  jeter  quelque  incerti- 
tude sur  la  valeur  absolue  et  sur  la  valeur  relative 
de  ce  qui  nous  reste.  Dans  ce  qui  nous  manque, 
tout  n'est  pas  irrémédiablement  perdu;  les  décou- 
vertes, principalement  archéologiques,  réduisent 
insensiblement,  mais  régulièrement,  la  mesure  de 
notre  ignorance. 


LES  SOURCES.  24 

Ce  que  nous  savons  présente  des  degrés  dans  la 
certitude  et  la  plénitude  ;  mais  c'est  là  la  condition 
de  toute  connaissance  historique.  Cette  considéra- 
tion serait  décourageante  si  on  ne  se  disait  que  sous 
chaque  document,  sous  chaque  débris  il  y  a  un 
homme.  C'est  jusqu'à  lui  qu'il  faut  arriver,  et  s'en 
tenir  au  document  comme  s'il  était  seul,  est  une 
erreur.  Agir  ainsi,  c'est  réduire  l'historien  au  rôle 
de  l'antiquaire  et  tomber  dans  une  illusion  de  mu- 
sée et  de  bibliothèque.  Mais  toute  science,  pour  être 
telle,  doit  débuter  par  une  période  empirique,  celle 
des  fouilles,  des  classements,  des  variantes  et  de  la 
critique  interne.  Ce  sont  les  éléments  qu'elle  analyse^ 
rapproche,  accepte  ou  repousse  pendant  les  opéra- 
tions de  cette  période  que  nous  devons  énumérerici. 

Dans  l'ordre  de  la  dignité,  la  première  place  ap- 
partient, parmi  nos  moyens  d'information,  aux  textes- 
épigraphiques.  Ceux-ci  n'ont  eu  à  souffrir  que  du 
temps  et  de  la  malveillance.  L'épigraphie  chrétienne 
d'Afrique  n'a  guère  tenté  les  Pirro  Ligorio.  Nous 
possédons  des  textes  nombreux,  quelques-uns  éten- 
dus, intéressants  pour  la  plupart,  qu'on  trouve  dis- 
persés dans  les  volumes  du  tome  VIII^  du  Corpus 
inscriptionuin  latinarum  et  dans  les  Supplementa, 
Ces  textes  n'ont  jamais  été  réunis  et  commentés  ,^ 
quoique  le  vœu  d'un  recueil  des  Inscriptiones  chris- 
tianae  Africae  ait  été  formulé  depuis  longtemps. 
Au  fur  et  à  mesure  des  découvertes  et  des  fouilles, 
les  périodiques  locaux  et  étrangers  éditent  les  textes^ 
nouveaux  ^ 


1.  Voici  quelques  indications  qui,  bien  qu'incomplètes,  pourront 
servir  ;  C.  I.  £.,  t.  VIII,  25  =  11416,  n.  55,  56,  57  =  11106,  58«  =  11117, 
67,  78,  150,  181,  252  =  11415,  449,  450-458,  459  =  11256,  460,  462  = 
11644,  463,  464,  586,  603,  618,  670-674,  706,  707,   748,  749,   791,   839,  870^ 


22  L'AFRIQUE  CHRETIENNE. 

Les  textes  paléographiques  sont  bien  loin  d'offrir 
les  garanties  d'inaltérabilité  que  présentent  les  textes 
épigraphiques.  Leur  nombre  est  considérable,  quoi- 

579,880,  913,  983,  984,  992,  1015,  1083,  108^1,  1086-1H6,  1138,  1156,  1169, 
1169%  12ia,  1246,  1247,1389-1393,  1767-1769,2009-2018,  2046,  2051,  2079, 
2189,  2215,  2218,  2219,  2220  =  17614  =  17714,  2223,  2272,  2291,  2293,  2308, 
2311,  2315,   2334  et  additam.,  p.  951,  2335,  2389,  2447,  2448,  2492,  4321, 
4353,  4473,  4488,  4671,  4762,  4763,  cf.  S.  Gsell,  dans  le  Bull,  du  Comité, 
1896,  p.  178,  n.  59  ;  4770,  4787, 4792,  4794,  4799,  5176,  5262-5265,  5352,  5488- 
5494,  5664,  5665,  5669,  7924,  8031,  8189-8192,  8379,  8397,  8427,  8429,  8431, 
8620-8654,  8706-8709,   8730-8731,  8757,  8769,    8825,  9248,  9253,  9255,  9270, 
9271,  9285,  92b6,  9313,  9585,  9586,  9590-9594  et  additam,,  p.  974,  9691- 
%95,  9703,  9704,  9708-9719,  9722,  9731,  9733,  9751,  9752,  9789,  9793,  9794, 
9804,  9808,  9810,   9821,   9823,  9866,   9867,   9869-9871,   9877,  9878,   104758, 
1047563,  104847/104854,  104855, 10509,  10515,  10516  et  11258,  10517, 10518, 
10518%  10522,   10540-10550,  10636-10642, 10656,  10665  ^  17607  ;  ad  n.  2095 
additam.,  p.  943  ;  10686-10689,  10693,  10694,  10698,  10701  =  17617,  10706, 
10707  =17615,  10708,  10711,  10713-10715;  cf.  2309  et  additam.,  p.  950  ;  ad 
2311,  p.  951;  10787,  10904;  ad.  n.  8429,  additam.,  p.  970;  10905,  10927, 
10928,  10933;  ad  8655,  p.  973;  10947,  10689,11064,  11077-11096, 11099,  11104, 
11113,  11118-11124,   11126-11134,  11269,  11270-11273,  11295,  11414-11416, 
11482,  11522,  11526,  11643-11657,  11726",  11727,  11893-11909,  12130,  12196- 
12200,  12410,  12411,  12457,  13393-14257,  14326-14329,  14424,  14443,  14544, 
14600,  14681,  14746,  14790,  14902,   15245-15245,   15419,  16219-16257,  16351, 
16396,  16485,  16488,  16655-16666,  16674,   16701,  16738,  16755,  16758,  16805, 
16839-168^11,  16907,  16908,  17265,  17382-17388,  17414,   17445,  17460.  17580. 
17589,  17604,  17608-17610,   17714-17719,   17729-17732,   17746,  17747,  17758, 
17768,  11782,  17801,  17802,  18517,  18523, 18539,  18552,  18621,  18656,  18668, 
18683,  18704,  18705,  18713,  18714,  18742,  18782,  19102,  19671,  19914,  19918. 
Il  y  a  lieu,  en  outre,  de  consulter  ;  Hubner,  C.  I.  L.,  t.  II,  n.  2110,  cf. 
H.  DE  ViLLEFOSSE,  dans  les  Archives  des  miss,  scientif.,  1874,  p.  401  ;  et 
les  Mélanges  d'arch.  et  d'hist.  de  l'École  française  de  Rome,  1880  sqq. 
passim;  Bulletin  trimestriel  de  géographie  et  d'archéol.  d'Oran,  1880 
sqq.passim  ;  Bulletin  archéologique  du  Comité  des  trav.  histor.;  Comptes 
rendus  de  V Académie  des   inscript,   et   belles-lettres;  De  Rossi,  Bul- 
lettino  di  arch.  cristiana,  1863   sqq.:  R.  Gagnât,  L'année  épigraphi- 
que,  dans  la  Revue  archéologique;  E.  Espérandieu,  dans  la  Revue  de 
l'Art  chrétien;    Bibliothèque    d'archéologie   africaine;    Bulletin    tri- 
mestriel   des   antiquités   africaines;   Revue  africaine;    Awiuaire    et 
ensuite  Recueil  de  la  société  archéologique  de  ta  province  de  Cons- 
tantine;    Bulletin  trimestriel  de    correspondance    africaine,     Ephe- 
meris   epigraphica.    Archives   des    missions   scientifiques,   Nouvelles 
Archives  des  missions  scientifiques,   Bulletin  de  la  Société  des  'Anti- 
quaires  de  France,  Bulletin  épigraphique  de  la  Gaule,  Bulletin  de 
.  l'académie  d'Hippone, 


LES  SOURCES.  23 

que  dans  des  proportions  différentes  selon  qu'il  s'a- 
git des  ouvrages  des  Pères,  des  recueils  canoniques, 
des  écrits  liturgiques  et  des  manuscrits  bibliques. 
Ces  divers  sujets  sont  fort  étendus  et  il  n'y  aurait 
aucun  profit  à  donner  sur  chacun  d'eux  des  biblio- 
graphies écourtées.  Nous  n'avons  d'ailleurs  qu'à  uti- 
liser ces  sources  dont  la  valeur  critique  sera  déter- 
minée ailleurs  ^  Ce  que  nous  ne  pouvons  omettre  de 
faire  remarquer,  ce  sont  les  effets  historiques  de  cette 
littérature.    C'est    par  elle    que  l'Église   d'Afrique 
a  exercé  une  influence  considérable  et,  à  certains 
égards,  prépondérante  sur  le  développement  de  la 
pensée  chrétienne  en  Occident.  Saint  Cyprien  a  été 
le  collaborateur  et,  sur  plusieurs  points,  l'initiateur 
des  évêques    de  Rome   dans  la   constitution  de   la 
discipline  intérieure   du    christianisme  ;    saint  Au- 
gustin a  donné  pour  l'avenir  à  l'Eglise  catholique 
la  direction  intellectuelle   sur    plusieurs    questions 

Quant  aux  livres,  nous  ne  pouvons  songer  à  en  dresser  ici  la  biblio- 
graphie. On  en  trouvera  les  premiers  éléments  dans  l'Index  bibliogra- 
phique placé  au  début  du  tome  VIII®  du  C.  I.  £.,  mais  il  y  aurait  beau- 
coup à  faire  pour  le  mettre  à  jour.  Il  n'y  a  d'ailleurs,  dès  maintenant, 
qu'à  attendre  l'apparition  du  Recueil  des  inscriptions  chrétiennes 
d'Afrique  que  prépare  M.  P.  Monceaux,  cf.  Revue  archéologique^  juil- 
let-août 1903,  p.  59  sq. 

1.  On  peut  mettre  à  profil,  pour  la  période  ante-nicéenne  :  O.  Bar- 
DENHEWER,  Gcschichtc  dcr  altkirchlichen  Lilteratur,  in-S",  Freiburg 
im  B.,  1902,  1903,  t.  I.  et  II;  pour  saint  Augustin  :  E.  Portalié,  article 
S.  Augustin,  dans  E.  Maxgenot,  Z>^c^de  théol.  catholique,  in-^",  Paris, 
1903,  t.  I.  col.  2268-2317.  Pour  les  collections  canoniques  il  faut  encore 
s'en  remettre  aux  renseignements  et  résumés  de  Héfélé,  Concilien- 
geschichte,  in-S",  Tiibingen,  1855,  et  aux  textes  de  la  Conciliorum  amplis- 
sima  collectio  de  Mansi  qui,  telle  qu'elle  est,  avec  ses  incontestables  dé- 
fauts, ses  erreurs  même,  vaut  sans  doute  incomparablement  mieux  que 
celle  qu'on  nous  promet.  La  liturgie  d'Afrique  et  ses  sources  ont  été  ré- 
cemment étudiées  par  D.F.  Cabrol,  Dictionn.  d'archéoL  chrétienne  et  de 
liturgie,  in-i",  Paris,  1903,  t.  I,  col.  591-657.  Les  versions  africaines  de  la 
Bible  ont  été  l'objet  d'une  dissertation  de  M.  P.  Monceaux,  Histoire 
littéraire  de  l'Afrique  chrétienne,' in-S",  Paris,  1901,  1. 1. 


24  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

llléologiques  ^  ;  enfin  «  ce  furent  principalement  des 
Africains,  apologistes  célèbres  ou  traducteurs  igno- 
rés de  l'Ecriture  sainte,  qui  imposèrent  le  latin 
comme  langue  officielle  aux  Églises  d'Occident.  A 
cette  époque,  et  à  cette  époque  seulement,  l'Afrique 
du  Nord  a  joué  un  rôle  prépondérant  dans  l'histoire 
du  monde ^  ».  C'est  à  ce  point  de  vue  agrandi  qu'il 
faut  juger  les  sources  qui  se  sont  épanchées  de  l'A- 
frique en  nappes  plus  ou  moins  fécondes  sur  les  gé- 
nérations et  les  races  comme  d'étage  en  étage, 
c'est-à-dire  de   siècle  en  siècle. 

Les  monuments  figurés  ou,  si  l'on  le  veut,  l'archéo- 
logie monumentale,  forme  une  catégorie  de  docu- 
ments dont  l'étude  pressentie  par  des  hommes 
moins  instruits  que  dévoués,  plus  épris  des  ruines 
que  préparés  à  les  interpréter  ou  même  à  les  dé- 
crire, a  été  reprise  depuis  quelques  années  avec  une 
méthode  exacte  et  une  science  approfondie  ^.  Cette 
partie  tout  empirique  de  l'enquête  sur  le  passé  ap- 

1.  PoRTALiÉ,  op.  cit.,  col.  2501-2561  :  Développement  historique  de 
l'Augustinisme. 

2.  S.  GSELL,  C hronique  aixhéologique  africaine,  dans  les  Mél.  d'arch. 
et  d'hist.,  1900,  t.  XX,  p.  100. 

3.  L'ouvrage  capHal  est  S.  Gsell,  Les  Monuments  antiques  de  l'Algé- 
rie, in-8°,  Paris,  1901-1902,  t.  II,  p.  113-^29  :  Monuments  chrétiens  et 
byzantins.  Il  suffira  de  se  reporter  aux  notices  bibliographiques  qui 
accompagnent  la  description  de  chaque  monument  pour  savoir  où  trou- 
ver tout  ce  qui  a  été  dit  sur  les  édifices  décrits.  Voir  encore  S.  Gsell, 
Edifices  chrétiens  de  Thelepte,  et  Edifices  chrétiens  de  Ammaedera, 
dans  Atti  del  11°  Congresso  internationale  di  archeologia  cristiana  te- 
nuto  in  Roma  nell'  Aprile  1900,  \n-k°,  Roma,  1902,  p.  191-241.  O.  Gran- 
DiDiER,  Deux  monuments  funéraires  à  Tipasa,  Ibid.,  p.  51-79.  Pour  les 
édifices  chrétiens  de  la  Tunisie  :  R.  Gagnât  et  P.  Gauckler,  Les  monu- 
ments historiques  de  la  Tunisie,  1. 1.  Les  monuments  antiques,  in  fol., 
Paris,  1898.  Ce  tome  ne  contient  guère  que  ce  qui  a  trait  à  la  transla- 
tion de  temples  païens  aux  communautés  chrétiennes,  un  des  volumes 
traitera  des  monuments  chrétiens.  Cf.  H.  Leclercq,  art.  Archéologie 
de  l'Afrique  dans  D.  Cabrol,  Dict.  d'arch.  chrét.  et  de  liturg.,  t.  l,  col. 
658-747. 


LES  SOURCES.  25 

porte  un   contingent  de    faits  nouveaux  particuliè- 
rement riche  en  Afrique,  grâce  aux   circonstances 
historiques  et  aux  conditions  géologiques  du  pays. 
Nombre    d'édifices    reparaissent    aujourd'hui    dans 
l'état  où  les  dernières  violences  des  invasions  suc- 
cessives les  ont  laissés  ;   le  sable  est  venu  enterrer 
ces  ruines,  et  «  le  Temps  »  dont  on  a  dit  trop  de 
mal,  demeure  fort  au-dessous,   en  fait  de  ravages, 
des  impitoyables  destructeurs  du  moyen  âge,  de  la 
Renaissance  et  du  xviii*  siècle.  L'appoint  fourni  par 
l'archéologie  monumentale  à  l'étude  des  institutions, 
des  coutumes,  des  idées  qui  furent  successivement 
en  honneur  dans  l'Afrique  chrétienne  est  plus  con- 
sidérable qu'on  ne  serait  tenté  de  le  croire.  Grâce 
à  un  dosseret'  retrouvé  dans  les  ruines  d'une  basi- 
lique, à  Tigzirt,  on  peut  constater  l'essai  d'une  dis- 
position architectonique  aussi  rare  que  disgracieuse, 
les  frontons   destinés  à   soutenir  les  colonnes,    qui 
n'était  rien  moins  qu'un  renversement  hardi  et  com- 
plet de  l'ordre  classique,  bouleversant  «  de  fond  en 
comble,  on  peut  le  dire  sans  métaphore,  toute  l'esthé- 
tique  architecturale   des   Grecs.    Ceux-ci  faisaient 
porter  leurs  frontons  sur  des  colonnes  ;   nos  Afri- 
cains imaginèrent  de  faire  porter  les  colonnes  sur  des 
frontons.  Tentative  audacieuse,  nous  le  répétons, 
mais  plus  bizarre  encore,  et  qui  n'a  eu  d'ailleurs  au- 


1.  Cette  pièce  joue  dans  Tarchitecture  chrétienne  un  rôle  analogue 
à  celui  du  coussinet  sur  lequel  les  Grecs  faisaient  repos  er  l'architrave» 
Nous  ne  pouvons  donner  ici  un  simple  aperçu  des  sources  de  l'archéo- 
logie figurée.  Il  faut,  pour  se  rendre  compte  de  ce  qu'elle  pourrait  fournir 
de  renseignements  positifs,  voir  la  Collection  des  musées  d'Algérie  et  de 
Tunisie  qui  comprend  déjà  Tebessa,  Philippeville,  Alger,  Cherchell, 
Carthage,  Stuhlfauth,  yiittheilungen  des  archâologischen  Instituts', 
Rom.  Abth.,  1898,  t.  XIII,  p.  281-30i,  pi.  IX-X;  les  publications  du  R.  P.. 
Delattre,  les  Comptes  rendus  de  l'Acad.  des  Inscriptions. 

2 


26  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

cun  succès  en  Occident,  si  toutefois  elle  y  a  été 
connue^  ».  C'est  ici  un  exemple  choisi  entre  plu- 
sieurs, mais  il  suffît  à  faire  entrevoir  ce  que  Farchéo- 
logie  monumentale  peut  révéler  sur  les  tendances 
esthétiques  d'une  race  ;  il  nous  serait  aisé  d'en 
prendre  d'autres  qui  feraient  ressortir  ce  que  l'étude 
descriptive  peut  apporter  de  clartés  à  l'obscurité  des 
textes.  L'architecture  a  connu  en  Afrique  des  épo- 
ques bien  distinctes  et  les  édifices  appartenant  à 
chacune  d'elles  sont  des  documents  que  l'historien 
a  le  devoir  de  mettre  à  profit.  L'époque  la  plus  fa- 
vorable aux  constructions  monumentales  en  Afri- 
que fut  celle  des  Antonins  et  des  empereurs  syriens 
(96-235  après  J.-C),  pendant  laquelle  l'architec- 
ture ne  laisse  pas  de  montrer  une  certaine  indépen- 
dance des  traditions  romaines.  La  période  d'un 
siècle  environ,  d'Alexandre-Sévère  à  Constantin 
(225-323),  nous  fait  assister  à  une  décadence  rapide 
suivie  d'une  renaissance  artistique  coïncidant  avec 
l'établissement  officiel  du  christianisme  dans  l'Em- 
pire ^.  «  Les  monuments  élevés  pendant  cette  période , 
dite  période  latine,  sont  remarquables  par  l'emploi 
traditionnel  des  formes  de  l'architecture  classique, 
joint  à  un  soin  extrême  dans  l'appareil  des  cons- 
tructions^.   »    Cette    renaissance  est  brusquement 


1.  p.  Gavailt,  Étude  sur  les  ruines  romaines  de  Tigdrt,  in-S»,  Paris, 
1897,  p.  39,  cf.  p.  73,  fig.  15. 

2.  Voir  particulièrement  les  monuments  chrétiens  de  Haïdra  et  de 
Henschir-Goubeul.  H.  Baladin,  Rapport  de  1882-1883,  dans  les  Arcliiv. 
des  miss,  scientif.,  1887,  p.  223. 

3.  H.  Saladin,  Rapport  de  1885,  dans  les  Nouv.  archiv,  des  miss, 
scientif.,  1892,  t.  II,  p.  379.  Cf.  J.  Gailhabaid,  L'architecture  du  vi"  au 
XVI®  siècle,  m-k'^,  Paris,  1850-1858,  t.  lil.  «  Crypte  de  Jouarre  ».  Comparer 
le  chapiteau  mérovingien  provenant  de  l'église  Saint-Vincent  (actuel- 
lement Saint-Germain  des  Prés)  déposé  au  musée  chrétien  du  Louvre, 
avec  celui   dessiné  à  Bir-Oum-Ali.  H.  Saladin,   Rapport  de  1882-1883, 


LES  SOURCES.  27 

interrompue  par  l'invasion  vandale  (420)  qui  entraîne 
une  misère  matérielle  et  une  pénurie  d'artistes  et 
d'ouvriers  romains  telle  que  «  les  monuments  de 
cette  époque  nous  offrent,  avec  de  nombreuses  ré- 
miniscences classiques  dues  à  l'influence  des  mo- 
numents encore  debout  ou  des  fragments  existants, 
un  art  d'un  caractère  tout  particulier  qui,  par  cer- 
taines interprétations  de  l'ornementation  végétale 
ou  conventionnelle,  offre  plus  d'une  analogie  avec 
nos  monuments  mérovingiens  ou  romans.  Malgré 
les  nombreuses  attaches  de  l'Église  d'Afrique  avec 
Rome,  les  édifices  religieux  n'ont  pas  été  copiés 
sur  ceux  de  la  capitale  du  monde  latin;  ils  ressem- 
blent beaucoup  plus  à  ceux  de  la  Syrie  et  de 
l'Egypte  qu'à  ceux  de  Rome. 

La  période  byzantine  (depuis  533)  substitua  dans 
tous  les  centres  de  population  un  peu  importants  le 
goût  oriental  à  celui  qui  avait  inspiré  les  écoles  indi- 
gènes. Les  investigations  faites  en  Tunisie  tendent  à 
«  confirmer  la  réalité  de  la  conception  que  nous  nous 
étions  faite  de  l'évolution  de  l'art  architectural  à  la  fm 


dans  les  Arcinv.  des  mîss.  scientif.,  1887,  fig.  266.  Nous  ne  pouvons 
nous  attarder  ici  à  faire  une  monographie  de  1'  «  ornement  à  relief 
plat  »,  dont  on  a  trouvé  un  grand  nombre  d'exemplaires  à  Tébessa. 
Ce  genre  de  décoration  obtint  la  vogue,  à  partir  du  iv«  siècle,  dans  le 
bassin  de  la  Méditerranée  ;  il  ressemble  à  un  découpage  appliqué  et  la 
technique  du  bois  y  est  évidente.  Cf.  Clermoxt-Ganneau,  dans  la  Revue 
archéol.,  1873,  I,  p.  ^01  ;  S.  Gsell,  Le  Musée  de  Tébessa,  in-i",  Paris, 
1902,  p.  ^6;  Cattaxeo,  L'Architettura  in  Italia  del  secolo  VI  al  mille 
circa,  Bicerclie  storico-critiche,  in-8o,  Venezia,  1888,  p.  70  sq.  ;  L.  CouRA- 
JOD,  Origines  de  l'art  roman  et  de  l'art  gothique,  in-S",  Paris,  1S99,  p.  13, 
118  sq.,  275,  310  sq.  Nous  verrons  plus  loin  que  les  documents  légen- 
daires insinuent  une  origine  syro-orientale  à  l'Église  d'Afrique;  il  est 
intéressant  d'en  rapprocher  ce  fait  constaté  par  M.  S.  Gsell  que  les  mo- 
numents chrétiens  de  l'Afrique  du  Nord  ressemblent  beaucoup  plus  à 
ceux  de  la  Syrie  et  de  l'Egypte  qu'à  ceux  de  Rome.  Précisément  l'orne- 
ment à  relief  plat  abonde  en  motifs  orientaux  et  pourrait  bien  êti'e 
d'origine  syriaque. 


28  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

de  FEmpire  romain.  Au  moment  où  le  christianisme 
fut  officiellement  reconnu,  les  traditions  d'art  s'é- 
taient unifiées  et  codifiées  depuis  longtemps.  Les 
mêmes  exigences  du  nouveau  culte  agissent  de  la 
même  façon  sur  les  éléments  essentiels  des  traditions 
architecturales,  et  de  l'unité  des  programmes  et  de 
leurs  exigences  partout  les  mêmes,  naquirent  un  cer- 
tain nombre  de  types  d'édifices  qui  formèrent  en 
quelque  sorte  un  patrimoine  commun  dans  lequel 
tous  les  architectes  chrétiens  puisèrent  leurs  inspira- 
tions ^  ».  Il  faut  ici  distinguer  entre  la  Tunisie  et 
l'Algérie.  Le  vaste  territoire  de  la  Numidie  et  des 
Maurétanies  n'a,  semble-t-il,  jamais  connu  le  type 
basilical  byzantin  à  coupole  centrale,  aucun  exemple 
jusqu'à  ce  jour  n'en  peut  être  cité  ^  et  ceci  s'accorde 
bien  avec  ce  que  nous  savons  des  difficultés  rencon- 
trées par  l'administration  byzantine  qui,  en  dehors  de 
la  Proconsulaire,  ne  posséda  jamais  qu'une  étroite 
bande  de  terre  le  long  du  littoral  méditerranéen.  La 
Tunisie  posséda  au  contraire  quelques  belles  églises 
byzantines  ^. 

L'archéologie  monumentale  appelle  comme  natu- 
rellement le  mobilier  et  tout  ce  que  l'on  désigne  sous 
le  nom  ^ instrumentum  domesticum.  Il  n'est  pas 
possible  d'entreprendre  d'en  donner  le  détail  ;  toute- 
fois sous  ce  titre  de  mobilier  nous  devons  comprendre 


1.  H.  Saladin,  Rapport  de  1882-1883,  p.  5^1 1  sq. 

2.  S.  GSELL,  Monuin.  antiq.  de  l'Algérie^  t.  II,  p.  120. 

3.  Mentionnons,  sans  nous  y  arrêter,  trois  catacombes.  A  Arch-Zarra, 
près  de  Salakta,  cf.  De  la  Blanchère,  Découvertes  archéologiques  à 
Carthage  et  dans  la  presqu'île  du  cap  Bon,  dans  le  Bull,  du  Comité, 
1895,  p.  371  sq.;  1880,  p.  216;  1889,  p.  107;  Comptes  rendus  de  l'Acad. 
des  Inscrip.,  1887,  p.  92  ;  Toi  lotte,  Byzacène,  p.  181  ;  à  Khenchela,  cf. 
Bec.  de  Constantine,  1898,  p.  362  sq.;  à  Kherbet-bou-Addoufen,  cf. 
S.  GSELL,  Becherc lies  archéol.  en  Algérie,  in-S-»,  Paris,  1893,  p.  181. 


LES  SOURCES.  29 

ce  qui  a  trait  non  seulement  aux  nécessités  de  la  vie, 
mais  à  l'opulence,  les  arts  libéraux  ainsi  que  les  pro- 
duits industriels  \ 

Bien  qu'il  soit  impossible  de  classer  parmi  les 
«  sources  »  proprement  dites  les  travaux  d'exégèse 
entrepris  pour  élucider  les  textes  et  les  monuments, 
les  classer,  les  éclairer  les  uns  par  les  autres,  on  ne 
saurait  néanmoins  les  passer  sous  silence.  Nous  ne 
mentionnerons  aucun  ouvrage  en  particulier  parce 
que  les  titres  et  références  de  ceux  qui  nous  ont  rendu 
le  plus  de  services  se  rencontreront  souvent  dans 
notre  travail.  Il  n'existe  pas  aujourd'hui  d'ouvrage 
d'ensemble  sur  l'Afrique  chrétienne.  Les  travaux  an- 
ciens de  Melch.  Leydecker,  Emm.  de  Schlestrate, 
St.  Morcelli,  Fr.  Miinter,  Cel.  Cavedoni  doivent  tou- 
jours être  consultés,  mais  vérifiés  et  complétés  ou 
parfois  même  suppléés  et  refaits  entièrement.  Chaque 
année  voit  apparaître  des  documents  nouveaux  et  des 
commentaires  ingénieux  ;  on  les  trouvera  mentionnés 
et  appréciés  dans  la  Chronique  africaine  de  M.  Sté- 
phane Gsell  dont  l'information  et  la  critique  sont  de- 
puis dix  années  la  providence  de  tous  ceux  qui  s'in- 
téressent aux  choses  de  l'Afrique  chrétienne  ^.  , 


1.  Il  est  impossible  d'entreprendre  à  cette  place  une  bibliographie. 
Espérons  qu'il  se  trouvera  un  jour  un  homme  ou  une  académie  qui  fasse 
les  frais  d'un  Corpus  rei  archeologicae  christianae.  Nous  avons  groupé 
quelques  informations  qui  nous  ont  semblé  plus  typiques  que  d'autres 
dans  Archéologie  de  l'Afrique,  cf.  D.  Cabrol,  Dict.  d'arcli.  et  de  liturg., 
t.  1,  col.  707-742. 

2.  S.  Gsell,  Chronique  archéologique  africaine,  dans  les  Mélang. 
d'archéol.  et  d'hist.,  1895,  t.  XV,  p.  301-350;  1896,  t.  XYI,  p.  Wl-490; 
1898,  t.  XVllI,  p.  69-140  ;  1899,  t.  XIX,  p.  35-83  ;  1900,  t.  XX,  p.  79-143  ; 
1901,  t.  XXI,  p.  182-241  ;  1902,  t.  XXII,  p.  301-345.  La  Chronique  de  l'année 
1893,  p.  117-196,  est  de  M.  J.  Toutain;  nous  n'avons  pu  prendre  connais- 
sance à  temps  de  la  Chronique  de  1903.  H.  Fournel,  Étude  sur  la  con- 
quête de  l'Afrique  par  les  Arabes,  a  su  reconnaître  l'importance  des 
documents  d'origine  chrétienne,  in-4'',  Paris,  1857,  préf.,  p.  i  :  «  Plus 

2. 


30  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

d'une  fois,  dit-il,  les  sources  ecclésiastiques  me  sont  venues  en  aide, 
tantôt  pour  fixer  la  date  de  certains  travaux  métallurgiques  dont  je 
retrouvais  les  restes  stériles,  tantôt  pour  faciliter  la  découverte  ulté- 
rieure de  gisements.  »  Nous  n'avons  pas  à  résumer  l'histoire  de  l'incurie 
et  souvent  même  de  l'hostilité  de  l'administration  française  à  l'égard  des 
monuments  de  l'Algérie.  Les  administrations  municipales  et  les  corps 
réputés  savants,  uniquement  préoccupés  d'intérêts  matériels,  se  sont  fait 
un  divertissement  de  ruiner  des  monuments,  principalement  des  textes 
épigraphiques,  dans  un  pays  où  on  les  pourrait  croire  soucieux  d'émula- 
tion à  l'égard  des  seuls  Vandales  dont  ils  ont  dépassé  quelquefois 
les  méfaits.  Cf.  G.  Doublet  et  P.  Gauckler,  Musée  de  Constantîne, 
in-i",  Paris,  1892,  p.  6, 13  ;  L.  Renier,  dans  la  Revue  des  Sociétés  savantes^ 
1880,  p.  U8U  ;  J.  Schmidt,  Bericht  ûber  eîne  epigraphische  Reise  nach 
Alger  und  Tunis,  in^**,  Halle,  1883,  p.  7-8;  R.  Gagnât,  dans  le  Bull, 
épigr.  de  la  Gaule,  t.  I,  p.  238  ;  L.  Bertrand,  Catalogue  du  musée  de  la 
ville  de  Pliilippeville  et  des  antiquités  existant  au  théâtre  romain,  in-16, 
Philippeville,  1890-1892,  p.  6  ;  De  la  Blanchère,  Rapport  à  M.  le  Mi- 
nistre de  Cinstr.  publ.  et  des  beaux-arts,  dans  G.  Doublet,  Musée  d'Al- 
ger, 1890,  p.  6-9.  On  peut  juger  du  respect  porté  aux  monuments  par  ce 
fait  que  le  temple  romain  de  Tébessa  fut  affecté  successivement  depuis 
la  conquête  à  une  fabrique  de  savon,  un  bureau  du  service  du  génie,  un 
prétoire  pour  le  juge  musulman,  une  cantine,  un  cercle  militaire,  une 
prison,  une  église;  il  est  enfin  revenu  à  la  direction  des  beaux-arts. 
G.  Diehl,  Za  conquête  archéologique  de  l'Algérie,  1831-1881;  Le  vanda- 
lisme contemporain  dans  l'Afrique  du  Nord,  dans  la  Revue  interna- 
tionale de  l'Enseignement,  1893. 


CHAPITRE  III 


LES     ORIGINES 


Origine  historique.  —  Légendes.  —  Prétention  à  l'apostoli- 
cité.  —  Les  synagogues.  —  La  nécropole  du  Djebel-Khaoui. 
—  Expansion  rapide  du  christianisme.  —  Il  pénètre  chez 
les  tribus  indigènes.  —  Statistique.  —  Les  at^eae  et  les  pre- 
miers édifices  du  culte  chrétien. 


L'Église  d'Afrique  entre  dans  l'histoire,  en  l'année 
180,  avec  deux  groupes  de  martyrs,  l'un  à  Scilli  \ 
l'autre  à  Madaure  ^.  Quelques  années  plus  tard,  on 
s'aperçoit  que  le  christianisme  avait  fort  prospéré 
puisque,  au  dire  de  Tertullien,  il  poussait  ses  con- 
quêtes au  delà  des  frontières  de  l'empire  ^,  chez  les 
Gétules  et  chez  les  Maures,  au  sud  et  au  sud-est  de 
l'Aurès.  Il  semble  qu'après  les  deux  faits  de  persécu- 
tion relevés  en  l'année  180,  une  longue  accalmie  ait 
favorisé  le  développement  des  communautés  ^  ;  ce 
n'est  que  pendant  les  années  198  à  200  (ou  201)  que 
nous  sommes  avertis  de  nouvelles  violences.  A  cette 

1.  Pour  la  bibliographie  assez  étendue  de  cette  pièce,  cf.  H.  Leclercq, 
Les  temps  néroniens  et  le  deuxième  siècle,  in-80,  Paris,  1901,  p.  108  sq. 
Les  origines  de  l'Église  d'Afrique  sont  rapidement  exposées  par  L.  Du- 
CHESNE,  Les  origines  chrétiennes,  in-S",  Paris,  s.  d.,  lithogr.,  p.  397  sq. 

2.  Epist.  XVI,  inter  Augustinianas,  P.  L.,  t.  XXXIII,  col.  82. 

3.  Tertulliex,  Adv.  ludaeos,  7. 
h.  Ad  Scapulam,  k. 


32  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

date  apparaît  FEglise  de  Cartilage,  nombreuse,  or- 
ganisée, opulente.  En  l'année  197,  Agrippinus  est 
évêque  de  cette  ville  ^  ;  on  ne  saurait  dire  avec  certi- 
tude s'il  en  fut  le  premier  évêque  2;  il  semble  toute- 
fois le  plus  ancien  de  ceux  qui  nous  sont  connus  ^ 
puisque  sous  son  épiscopat  se  serait  tenu  un  concile 
que  saint  Cyprien  qualifie  de  «  très  ancien  «  ^*.  A  ce  mo- 
ment, le  christianisme  est  assez  répandu  pour  que 
Agrippinus  puisse  grouper  autour  de  lui  soixante- 
dix  évêques  venus  de  la  Proconsulaire  et  de  la  Nu- 
midie  ^.  Ainsi  au  début  du  iii^  siècle,  l'évangélisation 
est  assez  ancienne  pour  avoir  donné  le  temps  de  fon- 
der une  Église  importante,  de  pénétrer  dans  l'inté- 


1.  MORCELLI,  Africa  cUristiana,  t.  II,  p,  hU. 

2.  PoNTius,  Vila  Cypriani,  5,  parle  d'une  série  d'évèques  de  Carthage  ; 
or  il  écrit  au  milieu  du  iii^  siècle,  il  est  donc  possible  qu'en  cinquante 
ans  le  siège  ait  vu  se  succéder  plusieurs  évêques;  il  peut  se  faire  qu'on 
doive  reporter  au  début  de  la  liste  un  nom  que  nous  ne  connaissons 
pas,  mais  plus  ancien  que  celui  d'Agrippinus.  On  a  voulu  rajeunir  Agrip- 
pinus de  quelques  années  et  le  donner  pour  successeur  à  Optatus, 
mentionné  dans  les  Actes  de  sainte  Perpétue,  cf.  A.  Harnack,  Geschichte 
der  altchristliclien  Litteratur,  in-8°,  Leipzig,  1893,  t.  I,  p.  687  sq.; 
G.  SCHMIDT,  dans  Gôtting.  gel.  Anzeig.,  1893,  p.  240;  mais  cette  opinion 
est  fondée  sur  une  fausse  interprétation  d'un  passage  de  Tertullien,  cf. 
P.  Monceaux,  Histoire  littéraire  de  l'Afrique  chrétienne  depuis  les  ori- 
gines jusqu'à  l'invasion  arabe,  in-8°,  Paris,  1901,  t.  I,  p.  19.  On  a  voulu 
aussi  vieillir  Agrippinus  jusqu'à  la  fin  du  i«  siècle.  Cf.  A.  Toulotte,  Géo- 
graphie de  l'Afrique  chrétienne,  t.  I.  Proconsulaire,  in-8<>, Montreuil-s.- 
Mer,  1891,  p.  13,  sans  plus  de  succès. 

3.  Tertullien,  De  jejunio,  13  :  Aguntur  praelerca  per  Graecias  illa 
certis  in  locis  concilia  ex  universis  ecclesiis,  per  quae  et  altiora  quae- 
que  in  commune  tractantur,et  ipsa  repraesentatio  totius  nominis  Chris- 
tiani  magna  veneratione  celebralur.  On  a  conclu  de  là  que  jusqu'après 
213,  date  du  traité,  les  réunions  d'évêques  étaient  inconnues  en  Afrique 
et  que,  par  suite,  il  fallait  reporter  les  synodes  et  l'épiscopat  d'Agrippinus 
après  cette  date.  Le  texte  n'autorise  pas  cette  explication  puisqu'il 
parle  de  concilia  ex  universis  ecclesiis. 

II.  s.  Cyprien,  Epist.  LXXIÏI,  3  :  Quando  anni  sint  jam  muUi  et 
ionga  aetas  ex  quo  sub  Agrippino. 

5.  S.  Cyprien,  Epist.  LXX,  U;  S.  Augustin,  De  unie,  baptism.  contr. 
Petilian.,  XIII,  22. 


LES  ORIGINES.  33 

rieur  et  d'y  établir  un  grand  nombre  de  sièges,  d'aller 
plus  loin  encore  et  de  s'infiltrer  dans  les  tribus  indé- 
pendantes. Il  est  superflu  de  chercher  une  date,  on  ne 
la  lira  nulle  part.  Le  bon  sens  des  Africains  les  a 
préservés  de  la  prétention  à  1'  «  apostolicité  »  ;  il 
leur  suffisait  d'être  chrétiens.  Ils  ne  semblent  pas 
avoir  souhaité  autre  chose  sinon  d'établir  que  l'Eglise 
africaine  dépendait  du  siège  de  Rome  pour  la  doctrine 
seulement  et  la  hiérarchie  ecclésiastique  \  En   ce 


1.  Le  texte  connu  delERTiLLiEi^, Depraescripl.  Iiaeret.,  36,  rapproché 
du  même  traité,  20,  ne  dira  rien  de  plus  que  si  d'autres  textes,  qui 
restent  à  découvrir,  le  disent  eux-mêmes.  Cf.  A.  Harnack,  Die  Mis- 
sion und  Ausbreitung  des  Cliristenlums  in  den  drei  ersien  Jahrhunder- 
ten,  in-S",  Leipzig,  1902,  p.  51i,  note  2.  Cf.  Fr.  Mûnter,  Primordia 
Ecclesiae  Africanae,  in-l",  Hafniae,  1829,  p.  10.  S.  Cypriex  parle  de 
l'Église  de  Rome  qu'il  qualifie  de  radix  et  matrix,  mais  c'est  pour 
l'Église  entière,  Ecclesiae  calholicae,  qu'il  la  rconnaît  telle  ;  or  il  est 
clair  que  nul  ne  songeait  à  attribuer  à  l'Église  de  Rome  la  fondation  de 
celle  d'Antioche,  par  exemple  ;  les  termes  de  radix  et  matrix  ne  peu- 
vent donc  être  pris  au  sens  qu'une  lecture  hâtive  leur  a  fait  donner.  La 
question  fut  soulevée  au  iV  siècle;  elle  est  résolue  par  saint  Augustin, 
Episl.  XLlll,  7  :  Erat  etiam  {Carthago)  transmarinis  vicina  regionibus 
et  fama  celeberrima  nobilis  :  unde  non  mediocris  utique  auctoritas  ha- 
beat  episcopum,  qui  posset  non  curare  multitudinem  inimicorum  quum 
se  videret  et  Romanae  Ecclesiae,  in  qua  semper  apostolicae  calhedrae 
viguit  principatus,  et  céleris  terris,  unde  evangelium  ad  ipsam  Afri- 
CAM  VENIT,  per  communicatorias  litteras  esse  coniunctum...  Dans  VAl- 
tercatio  cum  Pascentio  ariano  on  lit  au  contraire  :  Si  enim  licet  dicere 
non  solum  barbaris  lingua  sua,  sed  etiam  romanis  :  si  hora  armen, 
quod  interpretatur  :  Domine,  miserere  !  cur  non  liceret  in  conciliis  Pa- 
trum,  in  ipsa  terra  Graecorum  unde  ubique  destinata  est  fides,  lin- 
gua propria  homousion  confiteri...  Mûnter  à  qui  nous  empruntons  ce 
texte  le  fait  suivre  d'un  autre  plus  clair  encore  :  Addamus,  dit-il,  con- 
vicium  eiusdem  yiugustini  in  donatistarum  sectam  quam  accusât  :  ut 

PRAEC1SAM  AB   ILLA  RADICE  ECCLESIARUM  ORIENTALIUM,   UNDE  EVANGELIUM 

IN  Africam  venit.  Epist.  XLllI,  7.  F.  Munter,  op.  cit.,  p.  12.  Il  est  assez 
remarquable  que  dans  la  lettre  du  pape  Innocent  à  Decentius  de  Gubbio, 
on  ne  réclame  pour  Rome  que  l'honneur  d'avoir  établi  des  Églises  en 
Afrique,  il  n'y  est  pas  question  de  la  foi  ;  la  lettre  du  pape  saint  Gré- 
goire I®"'  à  l'évéque  de  Carthage  Dominique  est  tout  à  fait  décisive  : 
«  Sachant  fort  bien,  dit-il,  où  I'épiscopat  de  vos  Églises  a  pris  son  point 
de  départ,  vous  avez  raison  de  chérir  notre  chair  apostolique  d'y  re- 


34  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

qui  concerne  les  origines  proprement  dites  du  chris- 
tianisme africain  et  la  question  de  savoir  si  les  pre- 
miers missionnaires  de  TÉvangile  qui  mirent  le  pied 
en  Afrique  étaient  envoyés  par  Rome,  nous  n'avons 
aucun  parti  à  prendre.  On  a  parlé  du  culte  des 
apôtres  Pierre  et  Paul  ^ ,  mais  nulle  part  la  dévotion 
pour  ces  saints  n'a  été  plus  vive  qu'en  Angleterre  où 
l'on  ne  peut  songer  à  y  voir  un  sentiment  de  recon- 
naissance pour  une  évangélisation  personnelle  ;  les 
analogies  liturgiques  et  épigraphiques  entre  les  for- 
mules romaines  et  les  formules  africaines  se  réduisent 
à  quelques  mots  et  à  quelques  rites  dont  on  retrou- 
verait ailleurs  des  équivalents.  Ce  qui  est  historique 
et  ce  que  nous  devons  retenir,  c'est  le  lien  intime  qui 
n'a  cessé  pendant  des  siècles  d'attacher  l'Église 
d'Afrique,  autant  par  la  sympathie  que  par  le  senti- 
ment du  devoir,  à  l'Eglise  de  Rome. 

Le  christianisme  a  dû  pénétrer  en  Afrique  par  Car- 
thage,  nous  ne  savons  rien  de  plus.  L'activité  com- 
merciale de  cette  ville  et  ses  relations  avec  les  ports 
syriens  peut  donner  lieu  de  penser  que  l'un  des  con- 
vertis orientaux  de  la  première  heure  venu  de  Jé- 
rusalem, d'Antioche  ou  d'Alexandrie,  y  aura  le  pre- 
mier introduit  le  christianisme  ^.  Cette  distinction 
entre  l'envoi  des  évangélistes  et  l'établissement  de  la 
hiérarchie  ne  doit  jamais  être  perdue  de  vue.  Malgré 


courir  comme  à  la  source  de  votre  ministère  et  de  vous  y  tenir  cons- 
tamment unis  par  une  affection  bien  justifiée.  Episl.,  1.  VIII,  n.  33. 

1.  P.  Mo^CEALX,  Hist.  litt.  de  l'Afrique  chrétienne,  1. 1,  p.  4,  note  4. 

2.  Il  suffît  de  rappeler  en  note  que,  d'après  un  récit  grec  anonyme, 
saint  Pierre  serait  venu  deux  fois  en  Afrique  et  y  aurait  fait  élire  son 
disciple  Crescent  évêque  de  Carthage  :  ...  tîq  KapyyjSovewv  7i6)>et  TÎj; 
'Acpptxï^ç  £7riêa:v£f  èv  tt)  tôv  KpiQtTxsvTa  èîtiaxoTrov  X£ipofO''^<y*Ç»  £'? 
AtyuTTTOv  IpysTai...  "ETreita  sic  AlyuTZTov  è'^KTTpéd'aç,  6ià  t^ç  'Açpi- 
v.r\i  a56tç  eîç  'Pto[j.Y]v  ÛTté^Tpe^'ev.  Anonyme,  De  ss.  Petro  et  Paiilo,  3, 


LES  ORIGINES.  35 

l'obligation  où  l'on  se  trouve  de  ne  pas  accepter  sans 
restrictions  les  indications  fournies  par  les  Pères 
et  les  écrivains  ecclésiastiques  des  premiers  siècles 
en  matière  d'histoire,  on  ne  peut  se  refuser  à  prendre 
en  considération  quelques  paroles  très  claires,  mais 
malheureusement  bien  tardives  et  relevant  peut-être 
plus  de  l'ardeur  de  la  polémique  que  de  la  sérénité 
de  l'histoire.  Tertullien  ne  paraît  pas  avoir  reçu  l'é- 
cho d'une  tradition  sur  l'origine  directement  aposto- 
lique de  l'Église  locale  \  Saint  Cyprien  parle  d'une 
manière  peu  précise.  Saint  Augustin  est  très  net 
d'abord,  puis  il  hésite  ^.  Salvien  appelle  Carthage 

11,  dans  Acta  sanct.,  juin,  t.  V,  p.  U16.  Ps.  Flavius  Dexter,  Clironicon, 

ad  ann.  50  :  Petrus  ut  Christi  vicarius,  Hispanias  adiit Multis  eum 

comitantibus...  Barnaba  Judaque.  Hinc  ad  Africain  et  jEgyptum  mi- 
grât. Cf.  TiLLEMONT,  Mém.  pour  servir  à  l'Iiist.  ecclés.,  l.  I,  p.  525;  P. 
Monceaux,  op.  cit.,  1. 1,  p.  5,  note  1.  Ces  voyages  des  apôtres  mériteraient 
une  étude.  Nicéphore  Calliste,  Hist.  eccl.,  1.  II,  c.  xl,  découvre  tout 
un  itinéraire  :  ...  tv^  'Aippixr)  npoaêaXwv,  MaupiTaviav  xz  xal  ôtov  ty;? 
AiêuYiç  èaTt  Tw  Eùaf^znoii  ôtaôpa(xc6v  xat  upo;  éauéptov  wxeavàv 
elaêaXtov.  Dans  le  Martyrolog.  Hieronym.,  édit.  De  Rossi-Duchesne, 

V  Kal.  Nov.  =  28  octobre,  p.  136  :  Et  in  Carthagine Natal,  aposlo- 

lorum  Simonis  Cananei  et  Judae  Zelotis.  Il  ne  serait  pas  impossible 
que  l'on  ait  même  songé  à  dépouiller  les  Alexandrins  de  saint  Marc, 
malgré  leur  modestie  à  se  contenter  d'un  simple  évangéliste.  Nicé- 
phore, op.  cit.,  I.  Il,  c.  XLiii  :  eut  Ô£  Tiêsptou  Kaicapoç  x^  AiyijTCTtp  xal 
AiêuTÇ],  £Tt  ôs  xal  T^  BapoaptxTg  uàcT)  tov  Xptaxoù  làyo'J  eùaYyeXt» 
<yà{i.£voç 

1.  Cf.  la  note  avant  la  précédente.  De  prescript.,  36  :  liomam  unde 
nobis  quoque  auctoritas  praesto  est...  Videamus  quid  didicerit,  quid 
docuerit,  cum  Africanis  quoque  ecclesiis  contesserarit. 

2.  S.  AUGUsnx,  De  unitate  ecclesiae,  15,  37,  cite  les  paroles  de  l'évêque 
donatiste  de  Cirta,  Petilianus,  affirmant  que  «  l'Evangile  est  arrivé  tard 
icn  Afrique  »  ;  S.  Augustin  répond  :  «  Certainement  l'Afrique  n'est  pas  la 
dernière  dans  l'ordre  de  la  foi  ».  A  la  conférence  de  Carthage  il  est  beau- 
coup plus  affirmatif  :  Quaeris  autem  a  me  unde  communia  mea  sumat 

exordium Coepit  ista  praedicatio  ab  Hierusalem,  inde  se  ab  illus- 

trissimo  exordio  diffudit,  diffundens  Ecclesiam  quam  tenemus  :  primo 
per  vicina,  deindeper  longinqua  etiam  in  Africam  venit.  Mansi,  Conc. 
ampLiss.  coll.,  t.  IV,  p.  229.  Cf.  Enarrat.  in  Psalm.  XLIV,  23,  32;  £narr. 

i3}Psalm.  XLIX,  3. 


36  L'AFRIQL'E  CHRÉTIENNE. 

«  une  ville  chrétienne,  une  ville  ecclésiastique,  que 
les  apôtres  ont  jadis  instruite  ^  ».  Au  vi^  siècle,  nous 
voyons  les  évoques  de  Numidie  solliciter  officielle- 
ment du  pape  Grégoire  P*"  le  maintien  de  toutes  leurs 
vieilles  coutumes  «  qui  s'étaient  maintenues  jusque- 
là,  pendant  si  longtemps,  depuis  les  premières  ordi- 
nations faites  par  saint  Pierre,  prince  des  apôtres  ^  ». 
Leur  demande  fut  accordée  ^.  Il  n'y  a  rien  à  conclure 
historiquement  de  ces  indications  tardives  et  vagues. 
Nous  pouvons  grouper  d'autres  faits  et,  celte  fois, 
avec  un  profit  plus  réel  pour  l'étude  des  origines  de 
la  chrétienté  africaine. 

Il  n'est  pas  possible  de  s'occuper  de  l'expansion 
du  christianisme  sans  tenir  compte  du  rôle  joué  par 
les  synagogues.  Les  Actes  des  Apôtres  ne  nous  lais- 
sent rien  à  apprendre  sur  la  tactique  des  premiers 
missionnaires  de  l'Évangile  ;  il  n'y  a  pas  de  raison 
de  croire  que  l'on  usa  ailleurs  qu'en  Syrie  et  en  Asie 
Mineure  d'un  procédé  différent.  Il  semble  que  par- 
tout, ce  soit  par  les  communautés  juives  qu'on  ait 
amorcé  la  prédication  évangélique.  Les  Juifs  étaient 
nombreux  alors  dans  l'Alrique  du  Nord  \  Nous  y 


1.  Salvien,  De  gubomatione  Dei,  édil.  Halm,1.  VII,  n.  18,  79:  ...  quam 
quondam  doctrinis  suis  aposloii  instiluerant. 

2.  S.  GREGOIRE  l"",  Epist.,  1.  I,  n.  77  :  Gregorius  universis  epîscopis 

Numidiae Petistis  etenim  per  Hilarum  chartularium  nostrum  a 

beatae  memoriae  decessore  noslro,  ut  omnes  vobis  rétro  temporum  con- 
suetudines  servarentur,  quas  a  beati  Pétri  apostolorum  principis  ordi- 
nalionum  iniliis  hactenus  vetustas  longo  servavit. 

3.  M.  P.  Monceaux,  op.  cit.,  t.  I,  p.  6,  voit  dans  celte  concession  l'ap- 
parence d'un  fondement  quelconque  dans  la  demande  ;  nous  croyons,  au 
contraire,  que  dans  une  circonstance  semblable,  la  concession  ne  saurait 
acquérir  cette  portée. 

k.  Un  des  monuments  les  plus  curieux  est  le  cimetière  situé  à  Car- 
tilage entre  Marsa  et  Gamart  qui  remonte  à  l'époque  des  empereurs. 
A.  Delattre,  cité  par  De  VogOé,  dans  la  Revue  arcUéot.,  1889,  t.  XIII, 
p.  178  sq.  ;  E.  de  Sainte-Marie,  Mission  à  Carlliage,  in-8°,  Lyon,  1895. 


LES  ORIGINES.  37 

connaissons  l'existence  de  plusieurs  synagogues  '  et 
de  quelques  colonies  juives  ^  et  Ibn  Khaldoun  donne 
une  longue  liste  des  tribus  berbères  de  Tripoli  et  du 
Maroc  qui  observaient  les  rites  du  judaïsme  ^. 

Sur  les  établissements  des  Juifs  en  Afrique,  cf.  Talmud  de  Jérusalem, 
tr.  Scliebtovoh,  ol.  36;  tr.  Oiddouschim,  fol.  61,  col.  111  ;  Talmud  de  Ba- 
hylone,  tr.  Berakhotli,  fol.  29  a;  tr.  Menachoth,  fol.  110  a;  Gazes,  Essai 
sur  l'histoire  des  Israélites  de  Tunisie,  depuis  les  temps  les  plus  reculés 
jusqu'à  l'établissement  du  protectorat  de  la  France  en  Tunisie,  in-8°, 
Paris,  1888  ;  Lapie,  Les  civilisations  tunisiennes,  in-8°,  Paris,  1898, 
p.  52-60,  123-135,  164-170,  220-226;  ISAAC  Block,  Inscriptions  tumulaires 
des  anciens  cimetières  israélites  d'Alger,  in-8*^,  Alger,  1888;  Wahl,  V Al- 
gérie, in-8°,  Paris,  1889,  p.  214  sq.  ;  P.  Mo\ceaux,  Hist.  litt.  de  l'Afrique 
clirét.,  t.  I,  p.  8,  9. 

1.  A.  Volubilis  (Maroc),  cf.  P.  Behcer,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1892, 
p.  64;  à  Sétif,  cf.  C.  I.  L.,  n.  8423,  8499;  à  Hammam-Lîf  (=  Naro),  cf. 
Journal  officiel  tunisien,  18  et  29  mars,  11  mai  1883;  A.  J.  Delattre, 
Ruines  d'une  antique  synagogue  à  Ilammam-Llf,  dans  Le  Monde,  11  mai 
1883;  Schlumberger,  dans  la  Rev.  archéol.,  1883,  t.  I,  p.  157  sq.  ; 
Comptes  rendus  de  l'Acad.  des  Inscript.,  1883,  p.  15;  E.  Rexan,  dans  la 
Revue  archéol.,  1884,  t.  I,  p.  273  sq.,  fis?,  pi.  VII-X;  u.  Kaufmanx,  dans  la 
Revue  des  Etudes  juives,  1886,  p.  46  sq.  ;  Reiivach,  dans  la  même  revue, 
p.  217  sq.  ;  De  Rossi,  dans  les  Archives  de  l'Orient  latin,  t.  II,  p.  452; 
R.  Gagnât  et  P.  Gauckler,  Les  monuments  historiques  de  la  Tunisie, 
in-fol.,  Paris,  1898,  p.  152  sq.  ;  C.  I.  L.,  n.  12457  a,  b,  c.  ;  R.  de  la  Blan- 
chère  et  P.  Gauckler,  Collections  du  musée  Alaoui,  in-4°,  Paris,  1890, 
1. 1,  p.  12,  n.  15-18;  Bull,  de  la  Soc.  des  Antiq.  de  France,  1895,  p.  150  sq. 

2.  A  Auzia,  cf.  C.  I.  L.,  n.  20760;  à  Tipasa,  cf.  S.  Gsell,  dans  les  Mél. 
d'arch.  et  d'hist.,  1894,  t.  XIV,  p.  804;  à  Gésarée  de  Maurétanie,  cf.  S. 
Gsell,  Cherchel,  Tipasa,  in-8'',  Alger,  1896,  p.  25  ;  à  Oea,  en  Tripolitaine, 
S.  Augustin,  Epist.  LXXI,  3,  5  ;  à  Girta,  C.  I.  L.,  n.  7150,  7155.  Pour  les 
textes  il  faut  d'ailleurs  se  reporter  à  Reinach,  dans  Saglio,  Dict.  des 
antiq.  gr.  et  romaines,  t.  III,  p.  622.  Cf.  C.  I.  L.,  n.  4321  et  additam., 
p.  956;  Delattre,  Lampes  chrétiennes,  dans  la  Rev.  de  l'Art  chrétien, 
1890  et  Revue  des  Eludes  juives,  t.  XIII,  p.  219  sq.  ;  C.  I.  L.,  n.  8423,  8499, 
7155;  Ephem.  epigr.,  t.  V,  n.  537  ;  Rev.  des  Etudes  juives,  t.  XIII,  p.  46, 
217. 

3.  Histoire  des  Berbères  et  des  dynasties  musulmanes,  trad.  de 
Slane,  4  vol.  in-S^»,  Alger,  1855-1858,  t.  III,  p.  208;  en  Tripolitaine,  dans 
TAurès  et  dans  les  Ksour.  Ibn  Khaldoun,  Hist.  des  Berbères  (trad.  de 
Slane),  in-8°,  Alger,  1852,  t.  I,  p.  208,  nous  dit  qu'une  partie  des  Ber- 
bères professait  le  judaïsme.  Parmi  les  Berbères  juifs,  on  distinguait  les 
Djeraoua,  tribu  qui  habitait  l'Aurès.  Les  autres  tribus  juives  étaient  les 
Nefouça,  Berbères  de  l'Ifrikia;  les  Feudelaoua,  les  Mediouna,  les  Beh- 
loula,  les  Ghiatha  et  les  Fazaz,  Berbères  du  Maghreb-el-Asca. 

L'AFRIQUE    CHRÉTIENNE.    —  I.  3 


38  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

La  colonie  juive  de  Carthage  fut  probablement 
florissante  ;  c'est  du  moins  ce  que  les  souvenirs  qui 
nous  en  restent  autorisent  à  penser.  On  peut  juger 
de  son  importance  par  l'étendue  de  son  cimetière  qui 
ne  paraît  pas  cependant  avoir  été  l'unique  ;  il  ne  com- 
porte que  quelques  centaines  de  caveaux,  taillés  dans 
le  calcaire,  distribués  et  décorés  d'après  les  procédés 
en  usage  en  Palestine^.   La   colonie   de   Carthage 

1.  Hypogées  rectangulaires  ayant  accès  par  des  escaliers.  Les  corps 
étaient  logés  dans  les  niches  percées  dans  les  parois.  L'épigraphie  n'y  a 
trouvé  que  peu  de  chose;  la  plupart  des  épitaphes  sont  gravées  sur  le 
marbre,  quelques-unes  sont  peintes  en  rouge.  Cf.  R.  Gagnât  et  J. 
SCHMiDT,  dans  C.  I.  X.,  n.  1^097-1^114;  A.  Delattre,  dans  le  Cosmos, 

1888,  fasc.  167,  p.  16  sq.  ;  1890,  fasc.  258,  p.  132.  Ajouter  Tinscription  du 
C.  I.  L.,  n.  14191.  Pour  la  description  de  cette  nécropole  et  l'indication 
des  peintures  et  épitaphes,  cf.  A.  Delattre,  Gamart  ou  la  nécropole 
juive  de  Cartluuje,  in-4°,  Lyon,  1895;  De  Vogué,  dans  la  Rcv.  arcliéoi., 

1889,  t.  I,  p.  163  sq.  ;  Babelon,  Carthage,  in-12,  Paris,  1896,  p.  175  sq.  ; 
H.  Leclercq,  Afi-ique,  dans  D.  Cabrol,  Dict.  d'arch.  et  de  liturg.,  t.  I, 
col.  745. 

M.  P.  Monceaux  a  étudié  récemment  Les  colonies  juives  dans  l'A- 
frique romaine,  dans  la  Revue  des  Etudes  juives,  1902,  t.  XLV,  p.  1-28. 
Son  travail  laissera  probablement  peu  de  chose  à  ajouter  au  sujet  d'ici 
très  longtemps.  La  colonie  juive  de  Carthage  nous  est  mieux  connue  que 
les  autres  :  outre  les  textes  d'auteurs,  les  tombeaux,  les  épitaphes,  les 
tabellae  devotionis,  les  lampes  en  terre  cuite  et  un  témoignage  du  Tal- 
mud,  nous  la  voyons  fréquemment  mentionnée  par  les  auteurs  chrétiens. 
Tertullien  met  en  scène,  Adv.  Judaeos,  1,  un  prosélyte  juif  qu'il  avait 
lui-même  entendu  discuter.  Le  Talmud  mentionne  à  plusieurs  reprises 
les  noms  des  rabbins  de  Carthage,  qui  paraissent  avoir  vécu  entre  le 
ii<^  et  le  iv«  siècle  de  notre  ère.  Cf.  Munter,  Primordia  Eccl.  africanae, 
p.  165  ;  Neubauer,  La  géographie  du  Talmud,  in-8°,  Paris,  1868,  p.  411  ; 
Hamburger,  Beat.  Encyclopddie  fur  Bibel  und  Talmud,  art.  Karthago. 
La  littérature  chrétienne  mentionne  la  présence  de  groupes  juifs  ou 
de  juifs  isolés  dans  plusieurs  localités.  Outre  celles  oii  nous  avons  men- 
tionné l'existence  d'une  synagogue,  nous  rencontrons  un  archon  à  Cli- 
que, C.  I.  L.,  n.  1205  =  Additam.,  p.  931;  un  sorcier  juif  à  Uzali,  près 
d'Utique,  cf.  S.  Augustin,  De  civil.  Dei,  XXII,  8,  21  ;  des  Israélites  à  Simitiu, 
S.  Augustin,  Appendix,  Sermo  XVII,  9,  P.  L.,  t.  XLVI,  col.  881;  des 
judaïsants  habitaient  à  Thusurus  (=  Tozeur)  sur  les  bords  du  lac  Triton 
dans  la  Proconsulaire,  et  l'évêque  local  était  avec  eux,  cf.  S.  Augustin, 
Epist.  196.  Tertullien  nous  parle  de  païens  judaïsants,  Apolog.  16,  dont 
on  relève  peut-être  une  trace  épigraphique,  cf.  P.  IMonceaux,  Païens 


LES  ORIGINES.  39 

n'avait  dégénéré  en  rien  des  usages  et  des  sentiments 
du  reste  de  la  nation.  Mais  il  n'en  avait  pas  été  ainsi  dès 
la  première  heure  et  la  nécropole  du  Djebel-Khaoui 
en  a  gardé  bon  témoignage.  Juifs  et  chrétiens  y  sont 
enterrés  côte  à  côte  ^  S'il  en  était  ainsi,  «  c'est  donc 
que  l'on  avait  vécu  en  bons  termes;  car  deux  reli- 


judaïsants,  essai  d'explicatioyi  d'une    inscription   africaine,   dans    la 
Revue  archéologique,  1902,   clans  une  inscription  de  Henschir-Djouana, 
à  l'est  de  Kairouan,  localité  voisine  de  Henschir-Joudia.  Hadrumète  avait 
aussi  sa  colonie  juive  qui  a  fourni  bon  nombre  de  tabellae  devotionis, 
cf.  De  la  Blaxchère,  Collections  du  Musée  Alaoui,  in-4°,  Paris,  1890, 
p.  57  sq.,  p.  101  sq.  ;  Comptes  rendus  de  l'Acad.  des  Inscript.,  1892,  p.  226, 
231  ;  WiJ>iSCH,  dans  le  Rheinisches  Muséum,  t.  LV,  1900,  p.  2^6  sq.  ;  S. 
GSELL,  dans  les  Mél.  d'arch.  et  d'Iiist.,  1901,  p.  205;  H.  de  Villefosse, 
dans  le  Bull,  de  la  Soc.  des  Antiq.  de  France,  séance  du  11  décembre 
1901.  En  Tripolitaine,   nous  connaissons  deux   communautés  juives,  à 
Oea,  cf.  S.  Augustin,  Epist.  LXXI;  au  S.-E.  d'Oea,  à  Iscina,  ouScina  qui 
porte  dans  la  Table  de  Peutinger  le  nom  de  Locus  Judaeorum  Augusti, 
cf.  TissoT,   Géogr.  comp.,  t.  I!,  p.  237.  Plusieurs  localités  portent  les 
noms  loudi,  loudia,  en  composition  de  leur  dénomination.  Un  peu   à 
l'Est  de  Leptis  Magna,  dit  M.  P.  Monceaux,  près  de  l'emplacement  de 
Simnuana,  un  petit  cap  s'appelle  Ras-el-lhoudi.  C.  Tissot,  op.  cit.,  t.  Il, 
p.  223.  Entre  Iscina  et  la  frontière  du  pays  de  Barca,  une  localité  qui 
répond  à  la  station  antique  du  Presidio,  porte  encore  le  nom  de  lehou- 
dia.  C.  Tissot,  op.  cit.,  t.  Il,  p.  238.  De  l'autre  côté  de  la  frontière,  en 
Cyrénaïque,   la   première   ville  qu'on  rencontrait,   Borion,   renfermait 
beaucoup  d'Israélites  au  témoignage  de  Procope,  De  aedificiis  Justiniani, 
VI,  2;  depuis  la  petite  Syrte,  toute  une  série  de  colonies  juives  jalonnait 
le  chemin  des  grandes  communautés  de  Cyrène  et  d'Alexandrie.  Il  faut, 
pour  bien  comprendre  ce  système,  lire  les  voyages  du  juif  Benjamin  de 
Tudela,   Voyages  en  Europe,  en  Asie  et  en  Afrique  depuis  l'Espagne 
jusqu'à  la  Chine,  2  vol.  in-8°,  Amsterdam,  173^.  La  Numidie  avait  une 
communauté  juive  à  Hippone,  cf.  S.  Augustin,  Sermo  CXCVI,  4;  à  Cirta, 
cf.  C.  I.  L.,  n.  7150,  7155,  7530  (=  p.  965),  7710;  à  Henschir-Fuara,  près 
de  Morsolt,  cf.  C.  I.  L.,  n.  16701;  au  Ksour-el-Ghennaia,  entre  Lambèse 
et  Diana,  cf.  C.  I.  L.,  n.  i»321  (=  p.  956).  Dans  les  Maurétanies  nous  trou- 
vons des  communautés  à  Sétif,   C.  I.  L.,  n.  8^23,  8499,  cf.  8640  qui  se 
rapporterait  à  un  juif  devenu  chrétien;  à  Auzia,  cf.  C.  I.  L.,  n.  20760; 
à  Tipasa,  cf.  Passio  s.  Salsae,  3;  à  Césarée  de   Maurétanie,  cf.  Acta 
Marcianae,  4;  à  Volubilis,  cf.  P.  Berger,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1892, 
p.  64-66;  M.  P.  Monceaux  a  résumé  ce  que  nous  savons  dans  un  tableau, 
op.  cit.,  p.  10,  fort  bien  fait. 
1.  A.  Delattre,  Gamart;  E.  Babelon,  Carthage,  p.  176-177. 


40  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

gions  en  guerre  ne  se  réconcilient  pas  autour  d'un 
cercueil  ^  ».  Cette  circonstance  jette  un  jour  assez  vif 
sur  les  origines  du  christianisme  en  Afrique  ;  elle  est 
le  seul  fait  contemporain  de  l'événement  et  a  droit  à 
plus  d'attention  de  la  part  de  l'historien  que  tous  les 
textes  que  nous  avons  eu  l'occasion  de  citer.  Le  mot 
le  plus  juste  qui  semble  avoir  été  prononcé  sur  cette 
question  se  trouve  chez  saint  Augustin.  Carthage, 
dit- il.  était  alors  une  ville  importante  et  célèbre;  ses 
évêques  étaient  en  relations  épistolaires  ininterrom- 
pues non  seulement  avec  l'Eglise  de  Rome,  mais 
aussi  «  avec  toutes  les  autres  régions,  d'où  l'Evan- 
gile est  venu  dans  l'Afrique  elle-même  ^  ».  «  Aucune 
base  historique  un  peu  solide  ne  prête  donc  à  sup- 
poser que  les  pays  compris  dans  l'espace  que  nous 
traitons  aient  vu  s'établir  une  église  proprement  dite, 
c'est-à-dire  un  épiscopat  fixe  avant  le  ii®  siècle.  Tout 
concourt  plutôt  à  prouver  que,  dans  leurs  instants 
de  prétentions  les  plus  hautes,  ils  n'ont  jamais  songé 
à  se  chercher  des  droits  de  résistance  en  faisant  va- 
loir des  traces  quelconques  d'origine  précisément 
apostolique  ^.  » 


1.  p.  Monceaux,  op.  cit.,  1. 1,  p.  9. 

2.  S.  Augustin,  Epist.  XLIII,  7.  Cf.  P.  Monceaux,  op.  cit.,  t.  I,  p.  7. 
G.  Cavedoni  observe  que  l'on  pourrait  rattacher  la  prédication  primitive 
de  l'Evangile  en  Afrique  au  texte  de  Act.  Apost.,  II,  10,  qui  comprend 
dans  rénumération  des  convertis  du  jour  de  la  Pentecôte  :  ....  eipartex 
Libtjae  quae  est  circa  Cyrcnen...  des  Africains  ou  Libyens  qui  durent 
rapporter  la  foi  dans  leurs  familles  en  revenant  de  Jérusalem.  Mais  ce 
texte  ne  peut  concerner  que  des  habitants  de  la  Marmarique  et  de  la 
Cyrénaïque  appartenant  à  la  civilisation  gréco-égyptienne.  Toutefois  ces 
deux  contrées  sont  voisines  du  golfe  de  la  Grande-Syrte  et  celui  de  la 
Tripolitaine  et  les  relations  commerciales  étaient  alors  assez  actives 
entre  ces  diverses  provinces. 

3.  [G.  Cahier]  Souvenirs  de  l'ancienne  Église  d'Afrique,  ouvrage 
traduit  en  partie  de  l'italien,  iu-12,  Paris,  s.  d.,  p.  80;  d'après  G.  Cave- 


LES  ORIGINES.  41 

L'expansion  du  christianisme  dut  se  faire  de  proche 
en  proche,  mais  ici  encore  nous  sommes  réduits  à 
n'enregistrer  le  premier  fait  de  statistique  qu'à  l'épo- 
que du  synode  d'Agrippinus  que  nous  voyons  entouré 
de  soixante-dix  évêques  venus  de  la  Proconsulaire  et 
de  la  Numidie  ^  A  ce  moment,  et  dans  la  profonde 
obscurité  où  elle  est  encore  plongée,  l'Eglise  d'Afrique 
donne  un  pape  à  l'Eglise  de  Rome,  c'est  saint  Victor  P^' 
qui  occupe  le  siège  de  saint  Pierre  de  l'année  189 
à  l'année  199'^.  Il  semble  à  peine  douteux  que  cette 
circonstance  ait  contribué  à  mettre  l'Église  d'Afrique 
en  état  de  faire  grande  figure,  alors  même  que  Ter- 
tullien  qui,  pour  cette  première  période,  concentre 
presque  exclusivement  sur  lui  l'attention,  n'aurait 
pas  paru  vers  le  même  temps.  Quoi  qu'il  en  soit,  ici 
comme  sur  d'autres  points,  le  christianisme  semble 
avoir  gagné  de  proche  en  proche  assez  rapidement. 
«  Il  n'est  pas  impossible,  pense  M.  P.  Monceaux,  que 
le  caractère  tout  particulier  des  vieilles  religions  in- 
digènes y  soit  pour  quelque  chose.  Les  dieux  afri- 
cains n'avaient  pas  une  physionomie  bien  arrêtée; 
souvent  une  divinité  locale  a  été  successivement  assi- 


DONi,  Memorie  deir  antica  Chiesa  afvkana  désunie  dell'  Africa  cris- 
tiana  di  Stefano  Antonio  Morcelii,  dans  Memorie  di  religione,  scienze 
e  letteratura  di  Modena,  II«  série,  t.  VIH,  p.  305-365;  t.  IX,  p.  5-51  ;  225- 
272;  t.  X,  p.  5-30,  185-2'48.  En  Afrique,  on  songea  à  accaparer  Simon  le 
Cyrénéen,  cf.  S.  Augustin,  Scrnio  XLVI,  ^il,  sur  Ezéchiel,  c.  xxxiv. 

1.  Nous  avons  dit  plus  haut  les  raisons  que  nous  avons  de  placer  Agrip- 
plnus  dans  les  dernières  années  du  ii«  siècle.  Morcelli  donne  au  concile 
de  Carthage  la  date  198,  Mûnler  donne  215;  Héfélé,  Conciliengcschiclite, 
in-8°,  Freiburg,  1855,  t.  1,  p.  U8  sq.,  donne  218-222.  Nous  avions  adopté 
cette  date  dans  un  autre  travail;  nous  croyons  devoir  revenir  à  celle  de 
Morcelli.  Cf.  S.  Augustin,  De  unico  baplismo  contr.  Petilian.,  13,  22. 

2.  S.  JÉRÔME,  De  scriploribus  ecclesiasticis.  53  ;  édit.  Richardson,  in-S", 
Leipzig,  1896,  cf.  Tillemont,  Mém.  pour  servir  à  riiist.  eccl.,  in-4", 
Bruxelles,  1734,  t.  III,  p.  hU.  Liber   pontificalis  (édit.  Duchesne),  t.  I, 

p.   CCLX. 


42  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

milée  à  plusieurs  divinités  gréco-romaines.  On  ado- 
rait volontiers  ces  dieux  par  couples  ou  par  triades  ; 
et,  dans  chacun  de  ces  groupes,  les  êtres  divins  qu'on 
associait  n'étaient,  en  réalité,  que  des  aspects  divers 
d'un  même  être  ^  De  là,  ces  innombrables  et  curieux 
ex-voto  de  Carthage  à  Tanit  «  face  de  Baal  »  2.  Au 
fond  du  polythéisme  africain,  se  cachait  donc  une 
involontaire  profession  de  foi  monothéiste.  A  l'un 
des  conciles  de  Carthage  que  présida  saint  Cyprien, 
l'évêque  de  Tucca,  Saturninus,  prononça  ces  paroles 
remarquables  :  «  Les  païens,  quoiqu'ils  adorent  des 
idoles,  reconnaissent  pourtant  et  adorent  un  Dieu 
souverain,  père  et  créateur^.  »  Plus  tard,  un  païen, 
Maxime  de  Madaure,  déclarait  à  saint  Augustin  qu'il 
croyait  à  «  un  Dieu  unique,  un  Dieu  souverain^  ». 
Sans  doute  on  pourrait  observer  en  d'autres  pays, 
chez  les  païens  éclairés,  les  mêmes  tendances  au  mo- 


1.  p.  Berger,  La  triade  carthaginoise,  dans  la  Bévue  archéologique, 
1884,  t.  I,  p.  209,  Stèles  d'Hadrumète,  dans  la  Gazette  archéoL,  1884; 
TouTAiN,  Les  cités  romaines  de  la  Tunisie,  in-8°,  Paris,  1895,  p.  227  sq. 
Cf.  p.  224  sq.  :  «  Pas  plus  que  les  noms  nouveaux  et  multiples  donnés  aux 
dieux  et  aux  déesses,  les  métamorphoses  progressives  subies  par  les  mo- 
numents religieux  de  toute  sorte  ne  doivent  nous  induire  en  erreur. 
Lorsqu'ils  invoquaient  Saturne,  Jupiter,  Mercure,  Pluton,  Esculape,  Her- 
cule, Gérés,  Diane  ou  Vénus,  les  Africains  du  ii«  et  du  iii'^  siècle  de  l'ère 
chrétienne  priaient  les  mêmes  divinités  que  leurs  aïeux,  dont  les  sup- 
plications ou  les  actions  de  grâces  étaient  adressées  à  Baal,  à  Baal  Ilam- 
mon,  à  Eschmoun,  à  Melqart,  à  Tanit,  à  Astarté.  L'introduction  de  la 
mythologie  gréco-romaine  en  Afrique  fut  beaucoup  plus  apparente  que 
réelle.  »  A.  Audolle.xt,  dans  VAssocialion  française  pour  l'avancement 
des  sciences,  1896,  t.  II,  p.  802,  affirme  que  la  Demêter  grecque  a  été  iden- 
tifiée à  Tanit;  S.  Gsell,  dans  Mél.  d'arch.  et  d'hist.,  1898,  p.  91,  repousse 
cette  identification. 

2.  C.  I.  Semiticarum,  pars  I,  ch.  xiii.  Cf.  P.  Berger,  Les  ex-voto  du 
temple  de  Tanit  à  Carthage;  Inscription  dédicatoire  des  sanctuaires 
d'Astarté  et  de  Tanit  à  Carthage,  dans  la  Revue  d'Assyriologie,  1898. 

3.  Sententiae  episcoporum  de  haeret.  baptism.,  n.  52.  P.  L.,  t.  III, 
col.  1107. 

4.  S.  Augustin,  Epist.  XVJ,  1. 


LES  ORIGINES.  43 

nothéisme  ;  mais  nulle  part  elles  ne  semblent  avoir 
été  aussi  marquées,  surtout  aussi  habituelles  et  aussi 
populaires  qu'en  Afrique.  La  propagande  chrétienne 
a  dû  profiter  des  profondes  affinités  du  christianisme 
avec  les  religions  locales;  elle  trouvait  un  secret 
auxiliaire  jusque  dans  la  conscience  de  ses  ennemis. 
On  est  tenté  du  moins  de  l'admettre  pour  expliquer 
un  fait  que  nous  ont  révélé  des  fouilles  récentes  :  la 
brusque  désertion  des  sanctuaires  de  Baal,  le  Sa- 
turne africain,  vers  le  milieu  du  iii^  siècle*,  juste 
au  moment  où  le  christianisme  s'étend  et  s'orga- 
nise dans  tout  le  pays  à  la  voix  de  saint  Cyprien. 
Coïncidence  très  significative,  qui  paraît  annoncer 
des  conversions  en  masse  :  si  des  foules  pouvaient 
passer  si  facilement  au  christianisme,  c'est  donc 
que  leur  instinct  religieux  n'y  était  point  dépaysé. 
Voilà  qui  peut-être   aussi  aide  à    comprendre    les 


1.  J.  TouTAiN,  De  Saturni  dei  in  Africa  romana  cuUu,  in-S",  Parisiis, 
1896,  p.  138-139  ;  Le  Même,  Mél.  d'ardu  et  d'Iiist.,  1892,  t.  XII,  p.  112  ;  Le 
MÊME,  Les  cités  romaines  de  la  Tunisie,  p.  228  sq.  :  «  Ce  fut  le  peuple, 
ce  furent  les  humbles  et  les  pauvres  qui  se  convertirent  d'abord.  Les 
premiers  évèques  africains  furent,  sauf  de  très  rares  exceptions,  des 
plébéiens.  La  religion  du  Christ  fut  surtout  accueillie  et  confessée  dans 
les  classes  sociales  qui  étaient  restées  les  plus  fidèles  à  l'antique  religion 
carthaginoise.  »  Nous  trouvons  dans  les  textes  épigraphiques  des  preuves 
matérielles  de  cette  «  contiguïté  »  entre  la  terminologie  africaine  et  la 
terminologie  chrétienne.  J.  Toutain  attribue  aux  fidèles  de  Saturne  des 
dédicaces  qui  nous  paraissent  pouvoir  faire  l'objet  d'un  doute  au  profit 
de  l'épigraphie  chrétienne.  Selon  lui,  les  inscriptions  du  C.  I.  L.,  n.  1^551  ; 
Deus  Sanctus  Aeternus  ;  n.  196  :  Aeternum  numen  praestans  propi- 
tium;  n.  12003,  1134^4  :  Deus  patrius;  Bull,  du  Comité,  1893,  p.  233, 
n°  50  :  Invictum  numen  appartiendraient  à  la  religion  africaine.  Nous 
serons  moins  affirmatifs.  Une  inscription  trouvée  à  Oued-el-Hammam 
(Maurétanie  Césarienne)  et  datée  de  l'année  261,  est  ainsi  libellée  : 
Deo  aeter  \\no  votum  l  quot  prom-  H  isit  Boga-  ||  tus  Sabinil{lus? 
la?)  S  fecit.  [anno]  pr  [ovinciae]  H  ccxxii.  Cf.  L.  Demaeght,  dans  le 
Bull.  trim.  des  antiq.  afric.,  1884,  p.  100,  n.  345.  Il  faut  rapprocher 
celte  formule  de  celle  d'un  autel  chrétien  trouvé  à  Orléansville,  C.  I.  L., 
n.  9704  :  Aram  Deo  ]]  Sancto  Aeterno. 


44  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

progrès  rapides  de  révangélisalion  au  ii®  siècle  K  » 
Il  n'est  pas  aisé  de  délimiter  les  frontières  ecclé- 
siastiques de  rÉglise d'Afrique  ;  sans  doute  ici,  comme 
presque  partout  ailleurs,  le  christianisme  marchait 
dans  le  sillon  tracé  par  l'administration  romaine, 
adaptant  ses  circonscriptions  embryonnaires  aux  di- 
visions provinciales  2.  Au  iii^  siècle,  l'Afrique  était 
divisée  en  trois  provinces  :  1°  l'Afrique  propre,  com- 
prenant la  Tripolitaine,  la  Byzacène  et  la  Proconsu- 
laire; 2<^  la  Numidie;  3^  les  Maurétanies.  Cette  divi- 
sion apparaît  dans  les  actes  d'un  Concile  tenu  à 
Cartilage,  en  258  :  Qiium  m  unum  Carthagini  con- 
çenissent  episcopi  pliirimi  ex  provincia  Africa, 
Numidia,  Mauretania  ^.  Elle  a  dû  faire  place,  dans 
l'organisation  chrétienne,  à  une  division  nouvelle 
adaptée  à  celle  que  Dioclétien  imposa  et  que  nous 
avons  indiquée*.  Quoi  qu'il  en  soit,  il  est  probable 
que  nous  ne  saurons  jamais  avec  précision  le  détail 
de  l'organisation  ecclésiastique  en  Afrique  pendant 
le  iii^  siècle.  Nous  devons  sans  doute  laisser  une  part 
à  l'imprévu,  mais  nous  ne  croyons  pas  préjuger  à 
l'aventure  en  prêtant  à  l'Afrique  chrétienne,  d'une 
façon  générale,  les  mêmes  divisions  qu'à  l'Afrique 


1.  p.  Monceaux,  op.  cit.,  t.  I,  p.  10. 

2.  Aucun  document  ne  nous  donne  lieu  de  croire  que  l'Église  d'Afrique 
ait  agi  différemment  de  ce  qui  se  passait  ailleurs. 

3.  En  l'an  27,  lors  du  partage  de  l'Empire  en  Provinces  de  César  et 
Provinces  du  Peuple,  l'Afrique  et  la  Numidie  firent  partie  des  dernières. 
Mais  d'Auguste  à  Dioclétien  les  changements  se  multiplièrent.  Cf.  H. 
FouRNEL,  Les  Berbers,  t.  I,  p.  50  sq.  Nous  ne  savons  rien  d'assez  précis 
sur  le  christianisme  africain  au  iii«  siècle  pour  espérer  établir  un  rap- 
prochement à  cette  époque  entre  les  divisions  civiles  et  les  divisions 
ecclésiastiques.  S.  Cyprien,  Opéra,  in-fol.,  Parisiis,  l'726,  p.  329.  Cf.  H. 
FouRNEL,  op.  cit.,  1. 1,  p.  62,  note  3. 

'i.  La  répartition  provinciale  de  Dioclétien  aboutit  dans  l'ensemble  à 
un  morcellement  des  anciennes  divisions.  En  ce  qui  concerne  l'Afrique, 
nous  voyons  que  l'on  songea  à  se  prémunir  contre  le  danger  des  grands 


LES  ORIGINES.  45 

telle  que  l'avait  divisée  Fadministration  impériale  ^ . 
11  faut  néanmoins  réserver  la  part  de  cet  esprit 
d'apostolat,  inhérent  au  christianisme,  qui  entraînait 
ses  adeptes  et  bientôt  sa  hiérarchie  dans  des  direc- 
tions que  les  civilisations  phénicienne  et  romaine 
n'avaient  pas  abordées.  Car  il  s'en  faut  que  ces  civi- 
lisations eussent  conquis  toute  la  région  de  l'Atlas. 
La  Maurétanie  conserva  toujours  quelque  chose  d'in- 
dépendant ;  la  région  montagneuse  à  l'ouest  de  FAurès 
et  les  plateaux  qui  dominent  le  Tell  ne  devinrent 
guère  romains.  Des  tribus  berbères  et  maures,  à 
l'égard  desquelles  Rome  se  contentait  d'une  alliance 
avecles  cheikhs  nationaux,  couraient  dans  l'immense 


commandements  et  à  rendre  plus  facile  le  maniement  des  populations 
indigènes.  Un  passage  de  Lactance,  De  mortib.  persecut.,  7,  ne  laisse 
pas  de  doute  à  ce  sujet.  Ce  calcul  ne  réussit  guère.  Cf.  H.  Fournel,  op.  cit., 
t.  I,  p.  63,  note  3.  La  «  Liste  de  Vérone  »  qui  date,  d'après  Mommsen,  de 
l'année  297,  nomme  les  provinces  d'une  façon  un  peu  différente,  mais 
cette  liste  ne  peut  être  utilisée  qu'après  une  forte  opération  critique.  Cf. 
Fallu  de  Lessert,  liée,  de  Const.,  1888,  t.  XXV,  p.  171  ;  Revue  arcliéoL, 
t.  XIV,  p.  393;  G.  JULLLAN,  Mél.  d'arcli.  et  d'hist.,  1882,  t.  II,  p.  85;  MOMM- 
SEN, C.  I.  £.,  Introd.,  p.  xvii  sq.;  G.  Tissot,  Géogr.  comparée  de  l'Afr. 
rom.,  t.  II,  p.  42;  F.  Ferrère,  Tm  situation  religieuse  de  l'Afrique  ro- 
maine depuis  la  fin  du  iv^  siècle  jusqu'à  l'invasion  des  Vandales  (429), 
in-8°,  Paris,  1897,  p.  U  sq.  Gf.  L.  Godard,  Observations  sur  la  formation 
des  diocèses  dans  l'anc.  Egl.  d'Afrique,  dans  la  Revue  africaine,  t.  II, 
p.  399sq.  ;  L.  Renier,  dans  G.  Boissière,  ^s^uiised'Mng  histoire  de  la 
conquête  et  de  l'administration  romaine  dans  le  nord  de  l'Afrique,  princi- 
palement en  Numidie,  in-8'>,  Paris,  1878,  p.  424.  Appendice  H  :  Les  diocèses, 
1.  Il  importe  de  ne  pas  faire  de  confusion  entre  ce  qui  est  dû  à  Rome 
et  aux  races  précédemment  établies  dans  le  pays.  Il  faut  distinguer 
entre  VAfrica  et  la  Maurétanie  Césarienne.  Cf.  J.  Toutain,  Les  cités  ro- 
maines de  la  Tunisie,  p.  2,  16  sq.  ;  E.  Cat,  Essai  sur  la  province  de 
Maurétanie  Césarienne,  in-8°,  Alger,  1891.  Pendant  les  premiers  siècles 
de  notre  ère,  villes  romaines  et  villes  indigènes  vécurent  à  côté  les  unes 
des  autres,  mais  il  n'y  eut  guère  de  mélange  entre  les  institutions  des 
unes  et  des  autres;  c'était  le  cas  en  Maurétanie.  Dans  VAfrica,  l'assi- 
milation a  été  réelle  entre  les  traditions  locales  et  les  méthodes  im- 
portées par  les  vainqueurs.  Partout  on  remarque  la  prépondérance  et 
très  vite  la  prédominance  du  système  romain.  C'est  ce  qu'il  nous  im- 
portait de  constater. 

3. 


46  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

plaine  du  Tell  ;  les  hauts  plateaux,  le  Sahara  et  tout 
l'ouest  de  l'Atlas,  c'est-à-dire  la  Tingitane,  étaient 
occupés  par  les  Gétules,  qui  descendaient  jusqu'à  la 
côte,  tantôt  pour  le  commerce,  tantôt  pour  le  pillage. 
AudiredeTertullien,  quelques  tribus  gétules  avaient 
entendu  annoncer  l'Évangile  avant  le  commencement 
du  iii^  siècle  ^  «  L'évangélisation  de  cette  frontière 
n'a  pas  d'histoire  distincte  de  celle  de  l'évangélisation 
de  l'Afrique  en  général.  On  ne  connaît  aucun  apôtre  des 
Maures;  on  ne  trouve  nulle  part  une  Église,  une  or- 
ganisation ecclésiastique  spéciale  à  ce  peuple.  Le 
christianisme  s'y  est  infdtré  de  proche  en  proche, 
comme  dans  la  province  elle-même;  les  évêchés  se 
sont  fondés  au  milieu  des  groupes  de  population,  à 
une  distance  plus  ou  moins  grande  vers  l'intérieur. 
Mais  c'est  toujours  l'Église  d'Afrique^.  »  Si  nous 
tenons  compte  de  ces  «  enfants  perdus  »,  nous  ne 
pouvons  cependant  les  faire  entrer  dans  l'étude  du 
développement  régulier  qui  fait  l'objet  de  notre  re- 
cherche. 

Tertullien  est  le  premier  écrivain  qui  nous  parle 
de  l'Église  d'Afrique  ^.  Il  écrit  dans  les  dernières  an- 
nées du  11^  siècle  et  le  début  du  iii^  et,  à  cette  époque, 
il  est  manifeste  que  l'Église  de  Carthage  est  le  cen- 
tre et  le  foyer  du  christianisme  africain.  A  Carthage, 
nous  dit  Tertullien,  on  voyait  chaque  jour,  en  temps 

1.  Tertullien,  Adv.  ludaeos,  7. 

2.  L.  DUCHESNE,  Eglises  séparées,  in-12,  Paris,  1896,  p.  280.  Cf.  Y. 
Geslin  de  Bourgogne,  JSote  sur  l'occupation  des  Aurès  par  les  Ro- 
mains, dans  les  Mém.  de  la  Société  d'émulation  des  Côtes-du-Nord, 
1873-1874;  E.  Masqueray,  De  Aurasio  monte,  in-8°,  Paris,  1886.  On 
trouverait  peut-être  dans  les  idiomes  barbares  des  tribus  actuelles  quel- 
ques indications  utiles.  Les  Touaregs  appellent  un  bon  génie  enjelous. 
Cf.  Vivien  de  Saint-Martin,  L'Année  géographique,  1863,  p.  126. 

3.  Il  n'est  pas  le  premier  Africain  clirétien  qui  ait  écrit,  ainsi  que  nous 
Talions  voir  plus  loin. 


LES  ORIGINES.  47 

de  persécution,  plusieurs  chrétiens  jugés  et  mis  à 
mort  ^  les  fidèles  isolés  en  péril,  les  propriétés  des 
chrétiens  saccagées  ^.  Chaque  jour  aussi  quelque 
assemblée  chrétienne,  dénoncée  par  un  traître,  était 
envahie  et  pillée  ^,  les  cimetières  étaient  violés  ^*.  Ce 
que  nous  savons  de  plus  précis  se  lit  dans  un  texte 
célèbre  qu'on  ne  saurait  omettre  de  citer.  S'adressant 
à  la  population  païenne,  Tertullien  lui  dit  :  «  Sans 
prendre  les  armes,  sans  nous  révolter,  nous  pourrions 
vous  combattre,  simplement  en  nous  séparant  de 
vous  ;  car,  si  cette  multitude  d'hommes  vous  eût 
quittés  pour  se  retirer  dans  quelque  contrée  éloignée, 
la  perte  de  tant  de  citoyens  de  tout  état  aurait  décrié 
votre  gouvernement  et  vous  eût  assez  punis  :  vous 
auriez  été  effrayés  du  silence  de  votre  solitude,  du 
silence,  de  Fétonnement  du  monde,  qui  aurait  paru 
comme  mort  ;  vous  auriez  cherché  à  qui  commander  ; 
il  vous  serait  resté  plus  d'ennemis  que  de  citoyens.  A 
présent,  la  multitude  des  chrétiens  fait  que  vos  enne- 
mis paraissent  le  petit  nombre...  Nous  ne  sommes  que 
d'hier^  et  nous  remplissons  tout,  vos  villes,  vos  îles, 
vos  châteaux,  vos  bourgades,vos  conseils,  vos  camps  ^, 


1.  Tertullien,  Exhort.  ai  martyres,  1-6. 

2.  Apologeticus,  37. 

3.  Ibid.,  7. 

U.  Ibid.,  37.  Les  fouilles  du  R.  P.  Delattre,  à  Carlhage,  ont  rendu  au 
jour  des  cimetières  païens  de  l'époque  impériale,  maison  n'a  pas  retrouvé 
la  trace  de  cimetières  chrétiens  d'une  si  haute  antiquité,  bien  qu'ils 
aient  très  probablement  existé.  Les  émeutes,  dont  parle  Tertullien,  les 
ont  sans  doute  fait  disparaître  et  des  actes  semblables  ont  pu  se  renou- 
veler pendant  le  iii^  siècle. 

5.  11  se  pourrait  que  celle  expression  concernât  surtout  le  christianisme 
en  Afrique;  il  semble  difficile,  même  à  un  avocat,  de  qualifier  deux 
siècles  écoulés  comme  un  seul  jour. 

6.  Il  y  a  ici,  du  moins  en  ce  qui  concerne  l'Afrique,  une  inexactitude 
manifeste.  En  dehors  du  soldat  célébré  par  le  De  Corona  et  qui  se  trou- 
vait au  camp  de  Lambèse,  nous  ne  connaissons  qu'une  seule  inscription 


48  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

VOS  tribus,  vos  décuries,  le  palais,  le  sénat,  le  Ib- 

chrétienne  relevée  jusqu'à  ce  jour  dans  tout  le  camp  de  Lambèse  et  dans 
ses  cimetières.  Cf.  R.  Cagnat,  Le  Musée  de  Lambèse,  in-i",  Paris,  1895, 
p.  25.  Celte  inscription,  publiée  par  Poulle  dans  le  liée,  de  Conslantine, 
t.  XXII,  p.  aoo,  n.  161  et  C.  I.  L.,  n.  18^88,  est  déposée  aujourd'hui  au 
praetorium.  Elle  offre  une  belle  formule;  lign.  7  :  InCristo  vivas  et  in 
me[liuscrescas\.  Le  fait  est  dautant  plus  remarquable  que  la  présence  des 
chrétiens  dans  les  armées  a  été  un  des  facteurs  de  l'expansion  du  christia- 
nisme. M.  R.  Cagnat,  L'Armée  romaine  d  Afrique  et  l'occupation  militaire 
de  l'Afrique  sous  les  empereurs,  \n-k°,VixY\%,  1892,  p.  ai3,aparlé  A\x  Culte 
des  dieux  dans  le  corps  d' occupât  ion  d' Afrique  ;  il  n'a  pas  abordé  la  ques- 
tion du  culte  chrétien  ni  des  soldats  chrétiens.  L'armée  d'occupation  com- 
portait des  légions  et  des  troupes  auxiliaires  indigènes  que  fournissaient 
les  tribus  établies  dans  le  pays.  La  Numidie  possédait  la  légion  III«  Au- 
guste et  des  corps  auxiliaires,  les  Maurétanies  Césarienne  et  Tingitane 
n'avaient  pas  de  légionnaires.  Ce  n'est  donc  qu'à  Lambèse  (qui  fournis- 
sait la  cohorte  de  garnison  en  détachement  à  Carthage),  C.  I.  L.,  n.  2532, 
que  nous  devons  chercher  la  trace  de  chrétiens  venus  de  contrées  loin- 
taines et  important  le  christianisme  en  Afrique,  car,  outre  la  legio  III'^ 
Augusta,  nous  savons  que  les  légions  IX'^  Hispana,  VI^  F  errata,  I^ 
Macriana  Liberalrix,  VII^  Gemina,  III"  Cyrenaica,  XXII'^  Primigenia, 

IV^  Flavia,  F»  Macedonica,  ///»  Gallica,  /»  Italica,  11^ ?,  III^  Ita- 

lica,  III^  Parthica,  XX^  Valeria  Viclrix,  ont  envoyé  à  différentes  épo- 
ques des  détachements  en  Afrique.  Cries  épitaphes  chrétiennes  mention- 
nant en  Afrique  la  profession  militaire  sont  extrêmement  rares ,*(7. /./,., 
n.  5229  :  miles;  9248  :  tribunus  numeri  Primanorum;  9255  :  ex  prae- 
posilis  equilum  armigerorum  juniorum;  16655  :  veteranus;  P.Blanchet, 
dans  iVouv.  arch.  des  miss,  scientif.,  1899,  p.  112,  n.  7  :  centurio;  et  tou- 
tes ces  épitaphes  ne  sont  pas  préconstantiniennes.  Nous  ne  croyons  pas 
que  l'épisode  du  martyr-conscrit Maximilien,  Rlixart,  Actasincei^amar- 
tyrum,  in-4<>,  Parisiis,  1689,  p.  309,  dénote  un  état  d'esprit  assez  général 
en  Afrique,  pour  expliquer  historiquement  le  fait  archéologique  que  nous 
signalons;  d'autre  part,  il  nous  paraît  avéré  que  l'Afrique  s'est  trouvée 
dans  des  conditions  tout  à  fait  analogues  à  celles  de  la  Gaule  ou  de  la 
Grande-Bretagne.  Or,  ni  l'un  ni  l'autre  de  ces  pays  qui  ont  hébergé  des 
légions  pendant  les  trois  premiers  siècles  du  christianisme  n'ont  rendu 
une  seule  pierre  qui  mentionne  la  profession  militaire  d'un  chrétien.  Cf.  G. 
WiLMANNS,  Die  rômische  Lagerstadt  Africas,ûans  les  Commentationes  in 
honorem  Mommsenii,  in-8°,  Berlin,  1877,  p.  190  sq.,  trad.  H.  Thédenat, 
Etude  sur  le  camp  et  la  ville  de  Lambèse,  dans  le  Bull,  des  antiq.  afric, 
1884;  Delamare,  Recherches  sur  l'ancienne  ville  de  Lambèse,  dans  les  Mém. 
de  la  Soc.  des  Antiq.  de  Frarice,  2«  série,  t.  I,  p.  30  sq.  W.  Pfitzner, 
Geschichte  des  rômischen  Legionen  von  Augustus  bis  Hadrianus,  in-S", 
Leipzig,  1881;  M.  Fiegel,  Historia  Legionis  IW^  Augustae,  m-8°,  Berlin, 
1882.  Pallu  de  Lessert,  Les  briques  légionnaires.  Contribution  à  la 
géographie  militaire  de  l'Afrique  romaine,   dans   la  Rev.  de  l'A/rique 


LES  ORIGINES.  49 

rum  ^L'  «  Apologétique  »  fut  écrite  vers  l'année  197  ^  ; 
le  livre  «  A  Scapula  »,  qui  est  de  l'année  212^,  nous 
donne  des  chiffres  :  «  Que  ferez-vous  de  tant  de  mil- 
liers d'individus  de  tout  sexe,  de  tout  âge,  de  tout 
rang,  qui  s'offriront  à  vos  coups  ?  Qu'il  faudra  de  bû- 
chers et  de  glaives  !  Que  souffrira  Cartilage  que  vous 
devrez  décimer^*.  »  Il  dit  encore  que  «  dans  chaque 
ville  plus  de  la  moitié  des  habitants  sont  chrétiens  ^  », 
et  il  y  avait  dans  l'Afrique  septentrionale  des  centai- 
nes de  villes  ^  dont  quelques-unes  très  peuplées. 
Ailleurs  il  raille  le  fisc  dont  l'ingénieuse  rapacité  n'a 
pas  songé  à  exploiter  une  source  d'abondants  reve- 
nus en  imposant  les  consciences  chrétiennes  ^.  Mal- 
gré l'habituelle  exagération  des  paroles  de  TertuUien, 
son  témoignage  paraît,  en  l'espèce,  recevable.  Il 
écrit  dans  le  pays  même  dont  il  parle  et  où  il  sera  lu, 


/"rançatse,  1888.  Pour  être  complet  ou,  du  moins,  pour  ne  soustraire  au- 
cun détail  à  la  discussion,  nous  devons  signaler  la  découverte,  en  1856, 
au  sud-est  des  ruines  de  Lambèse,  d'une  area  rectangulaire  de  ôO^X^O"", 
close  par  un  mur  de  0'",50  d'épaisseur.  Elle  renfermait  un  grand  nombre 
de  sépultures,  tombes  en  briques  disposées  en  triple  étage  et  sarcophages 
en  pierre  isolés  ou  par  groupes  ;  un  de  ces  groupes  comprenait  de  70  à 
80  tombes  sur  trois  rangs.  Il  n'y  avait  aucun  mobilier  funéraire.  «  Ce  ci- 
metière, ditMoLL,  Ayin.  de  Constantine,  1858-1859,  p.  216  sq.,  pi.  XI,  est 
d'origine  chrétienne,  cela  nous  paraît  probable.  »  «  Je  serai  comme  cet 
auteur,  enclin  à  le  croire  »,  ajoute  S.  Gsell,  Monum.  antiq.  de  l'Algérie, 
in-80,  Paris,  1902,  t.  II,  p.  400,  note  1. 

1.  Tertulliem,  Apologeticum,  37. 

2.  D.  CABROLetD.  Leclercq,  Monum.  Ecoles,  liturg.^  in-4°,  Parisiis, 
1902,  t.  I,  praef.,  p.  cxciv;  P.  Monceaux,  Chronologie  des  œuvres  de 
TertuUien,  dans  la  Revue  de  Philologie,  1898,  t.  XXII,  p.  77,  adopte  la 
date  197. 

3.  D.  Cabrol  et  D.  Leclercq,  op.  cit.,  p.  cxiv  ;  Monceaux,  op.  cit., 
p.  77. 

U.  Tertullien,  Ad  Scapulam,  5. 

5.  Tbid. 

6.  Pour  VAfrica  et  la  Numidie,  voir  p.  8,  note.  Toulotte,  Géogra- 
phie de  U Afrique  chrétienne,  in-8°,  Montreuil-sur-Mer,  1894. 

7.  Tertullien,  De  fuga  in  persecutione,  12. 


50  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

il  s'occupe  de  la  situation  présente,  il  paraît  donc 
tenu  à  observer  quelque  précision  dans  ses  évalua- 
tions; en  outre,  si  on  le  juge  d'après  ce  qu'il  a  écrit 
sur  l'expansion  du  christianisme  dans  les  autres  con- 
trées de  l'Empire,  il  semble  avoir  eu,  en  ces  matières, 
quelque  souci  de  l'exactitude  ^ .  Mais  les  monuments 
ne  nous  permettent  pas  d'en  vérifier  le  degré.  Nous 
ne  savons  d'après  quelles  données  Miinter  a  cru  pou- 
voir fixer  pour  l'Afrique  romaine,  au  début  duiii^  siè- 
cle, le  chiffre  de  la  population  chrétienne  à  100.000 
âmes;  aucun  texte,  à  notre  connaissance,  n'appuie  ou 
n'infirme  ce  calcuP  que  B.  Aube  croit  un  peu  trop 
élevé  ^. 

Si  la  période  préconstantinienne  a  fourni  quelques 
épitaphes,  elles  sont  en  trop  petit  nombre  pour  pré- 
senter les  éléments  d'une  statistique  et  nous  croyons 
devoir  nous  abstenir  d'attribuer  à  des  sépultures  chré- 
tiennes, violées  ou  désaffectées,  toute  une  catégorie 
de  marbres  funéraires  d'où  les  formules  païennes 
sont  absentes.  Nous  ne  pouvons  songer  à  recueillir 
ici  les  épitaphes  que  leur  formulaire  place  parmi  les 
plus  anciens  monuments  du  christianisme  en  Afrique  '  ; 


1.  Nous  avons  eu  l'occasion  de  nous  en  expliquer  dans  Les  Martyrs^ 
Recueil  de  pièces  authentiques,  in-S",  Paris,  190'4, 1. 111,  préf.,  p.  Lxxxv.  Cf. 
P.  MuRY,  Le  nombre  des  chrétiens  de  yéron  à  Commode,  dans  la  liev. 
des  Quest.  hist.,  1877,  t.  XXII,  p.  522. 

2.  F.  MÛMER,  Primordia  Ecclesiac  Africanae,  in-4°,  llafniae,  1829, 

p.  2a. 

3.  B.  AUBÉ,  L'Église  d'Afrique  et  ses  premières  épreuves  sous  le  règne 
de  Septime-Sévère,  dans  la  Bcvuc  historique,  1879,  t.  XI,  p.  246. 

4.  Il  ne  faudrait  pas  toutefois  se  confier  absolument  au  laconisme  des 
formules  pour  revendiquer  une  antiquité  imaginaire  à  l'épitaphe.  C'est 
ainsi  que  le  nom  d'une  défunte  suivi  des  seuls  mots  :  in  pace  se  ren- 
contre jusqu'au  v^  siècle,  P.  Gauckler,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1901, 
p.  140,  n.  67;  ce  qui  dépasse  la  mesure  ordinaire  du  retard  des  provinces 
sur  le  formulaire  de  Rome,  cf.  C  Bayet,  De  titulis  Atticae  christianis 
antiquissimis,  iii-S",  Luleliae,  1878;  E.  Le  Bla\t,  Manuel  d'épigraphie 


LES  ORIGINES.  51 

nous  ferons  exception  pour  deux  d'entre  elles  qui 
nous  révèlent  les  noms  de  deux  chrétiennes.  L'une 
est  celle  de  Rasinia  Secunda,  morte  à  Tipasa  en  Fan- 
née  238: 

RASINIA 

SECVNDA 

REDD-XVI 

KAL-NOVEM 

P-CLXXXXVIIII 

Rasinia  Secunda  redd[idit  spiritum),  XVI  kalend. 
Noçembr.   [anno]  p[rovinciaê)  199^. 

L'autre  est  celle  d'une  chrétienne  enterrée  à  Giufi 
{=:  Henschir  Mscherga)^  dont  l'épitaphe  rappelle  en 
même  temps  que  sa  mémoire  celle  de  cinq  jeunes  en- 
fants. Le  christianisme  de  cette  femme  est  attesté  par 
son  nom  de  Quod  vult  deus.  L'épitaphe  rédigée  par 
les  soins  du  mari  survivant  nous  apprend  qu'elle  dut 
mourir  avant  l'année  227.  Aucun  signe  de  christia- 
nisme ni  de  paganisme  sur  cette  pierre  que  fit  graver 
un  proconsul  romain  C.  Quintilius  Marcellus  semble 
une  raison  suffisante  de  présumer  que  ce  personnage 

d  après  les  marbres  de  la  Gaule,  ia-12,  Paris,  1869,  p.  29.  Au  iv*=  siècle,  oia 
trouve  :  in  pace  et  l'ancre  à  Damous-el-Karita,  C.  I.  L.,  n.  13^71.  La  formation 
du  type  épigraphique  chrétien  en  Afrique  se  fit  très  lentement  et  par  con- 
séquent l'épigraphie  ne  nous  apporte  qu'un  secours  minime  pour  Tétude 
de  la  période  des  origines.  Les  épitaphesde  Magna  Crescentina,  S.  Gsell, 
dans  les  Mél.d'arch.  et  d'hist.,l89U,l.Xl\\p.  ^07  et  de  Rasinia  Secunda, 
C.  I.  L.,  n.  9289,  se  comptent  bien  vile  et  n'apprennent  guère  autre  chose 
que  des  noms  et  des  dates. 

1.  A.  Berbrugger,  dans  la  lievue  africaine,  1867,  t.  XI,  p.  ^87;  C.  I.L., 
n.  9289;  addenda,  p.  974,-  supplem.,  n.  20856;  L.  Duchesae,  dans  les 
Précis  historiques,  1890,  p.  523-531,  et  dans  les  Compte*  rendus  de  CAcad. 
des  inscr.,  1890,  p.  116;  De  Rossi,  Bull,  di  arch.crist.,  1815,  p.  12,150; 
S.  Gsell,  Tipasa,  dans  les  Mél.d'arch.  et  d'hist.,189'i,  p.  313;  P.  Mon- 
ceaux, Hist.  litt.  de  l'Afr.chrét.,l.  II,  p.  121,  note  3. 


52  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

était  chrétien  ;  nous  en  avons  une  autre  preuve  dans 
réloge  qu'il  consacre  à  l'épouse  défunte  Pescennia 
Qiiod {>ult  deus^honestae memoriae  femina ^  bonis na- 
talibus  nata,  matronaliter  nupta.  On  remarquera 
que  ces  mots  sont  empruntés  à  un  célèbre  document 
chrétien,  la  «  Passion  de  sainte  Perpétue  »,  écrite 
quelques  années  auparavant  :  Vihia  Perpétua^  ho- 
neste  nata,  libéralité?'  instituta^  matronaliter  nupta  ^ . 
Voici  l'épitaphe  de  Pescennia  ^  : 

PESCENNIA  QVODVVLDEVS 

H -M-  F-  BONIS  NATALIBVS 

NATA   •    MATRONALITER 

NVPTA     •  VXOR    CASTA 
5     MATER  PIA  GENVIT  FILI 

OS-m-ET  FILIAS-IPVIXIT 

ANNIS-XXX-  P- VICTORI 

NA-VIXIT-ANNIS-VlhP- 

SVNNJVS  •  VIXIT  •  ANNIS 
10     III  •  P  •  MARCVS     VIXIT 

ANNIS  •  Il  •  P  •  MARCEL 

LVS-VIXIT-ANNV-I-P-FO 

RTVNATA-  VIXjT  •  ANNIS 

XIII  •  M  •  VIII  •  P  MARCEL 
15     LVS^CONIVGI  DIGNAE 

SED   ET   FILIS   FILIABVS 

QVE     NOSTRIS     ME     VI 

VO       MEMORIAM       FECI 

OMNIBVS  ESSE  PERENNEM 


1.  Armitage  Robinson,  The  Passion  of  S.  Perpétua,  %  II,  dans  Texts 
and  Studies,  1. 1,  n.  2, 1891,  p.  62. 

2.  C.  I.  £.,  n.  870;  ligne  15  :  Proconsciv....  ;  Ximemes,  Hîstoria,  fol. 
2^6;  Procos...  ;  Shaw,  Travels,  p.  138.  C.  Cahier,  C.  Cavedoni,  Souve- 
nirs de   l'Egl.  d'Afrique,  p.  8'a.  A  la  dernière  ligne,  il  faut  suppléer  : 


LES  ORIGINES.  53 

Le  a  liber  ad  Scapulam  »  nous  apprend  que  parmi 
les  fidèles  se  trouvaient  «  des  chevaliers  et  des  dames 
romaines,  nobles  comme  [le  proconsul],  peut-être  ses 
plus  proches  parents  et  ses  amis  les  plus  intimes  ^  », 
dont  la  vaillance  dans  les  supplices  provoquait  un 
mouvement  continuel  de  conversions.  «  Bien  des 
hommes,  écrit  Tertullien,  frappés  de  notre  coura- 
geuse constance,  se  prennent  à  s'enquérir  d'une  si 
admirable  patience,  et,  sitôt  qu'ils  connaissent  la  vé- 
rité, ils  sont  des  nôtres  et  marchent  dans  nos  voies  ^.  » 
La  période  qui  s'étend  de  l'année  de  198  à  l'année 
212  paraît  avoir  été  signalée  par  plusieurs  persécu- 
tions et  les  documents  s'accordent  à  parler  de  nom- 
breux martyrs  ^,  parmi  lesquels  les  uns  furent  tortu- 
rés avant  le  jugement  '',  d'autres  relégués  dans  les 
îles  ^,  d'autres  décapités  ^,  d'autres  encore  livrés 
aux  bêtes  '^. 

Tous  ces  faits  rapprochés  et  additionnés  donnent 

quam  volo.  Cf.  Rossi,  dans  SpicU.  Solcsmense,  t.  IV,  p.  507;  Schwarze, 
op.  cit.,  p.  64,  note  I.Morcelli,' A  frica  clvistiana,  in-fol.,  Brixiae,  H67, 
t.  II,  p.  91. 

1.  Tertullien,  Ad  Scapulam,  5. 

2.  Ibid.  C'était  son  cas  à  lui-même,  celui  de  Justin  l'Apologiste  et  ce 
sera  celui  d'Arnobe.  Un  peu  plus  tard,  vers  le  milieu  du  iii®  siècle,  l'au- 
teur d'un  traité  attribué  à  saint  Cyprien  dira  de  même  :  «  Lorsque  des 
mains  cruelles  torturaient  les  membres  du  saint,  lorsque  le  bourreau  lui 
déchirait  les  chairs  sans  pouvoir  abattre  sa  constance,  j'ai  entendu  par- 
ler les  assistants.  L'un  disait  :  «  C'est  une  grande  chose  dont  je  me  trouble 
fort  que  de  voir  maîtriser  ainsi  la  douleur.  »  D'autres  reprenaient  :  «  Cet 
homme  doit  avoir  des  enfants,  car  une  épouse  est  assise  à  son  foyer  et 
cependant  l'amour  des  siens  est  impuissant  à  le  fléchir.  Il  faudra  péné- 
trer et  connaître  le  mystère  qui  fait  sa  force.  »  Ps.  Cyprien,  Liber  de 
laude  martyrii,  15.  Cf.  E.  Le  Blant,  Les  persécuteurs  et  les  martyrs, 
in-8o,  Paris,  1893,  p.  99. 

3.  Passio  s.  Perpetuae,  13,  dans  Ruixart,  Acta  sincera,  1689,  p.  92. 
U.  Tertullien,  Apologeticum,  12. 

5.  Ibid. 

6.  Ibid, 

7.  Ibid. 


54  L'AFRIQUE  CHRÉTIENiNE. 

la  preuve  de  Texistence  d'une  Église  d'Afrique, 
étendue,  florissante;  mais  dont  il  ne  nous  est  pas 
possible,  en  l'état  de  nos  connaissances,  de  dresser 
la  statistique  pas  plus  que  d'en  faire  une  description 
précise.  Si  l'Eglise  d'Afrique  se  dérobe  à  la  curio- 
sité, l'historien  ne  se  trouve  pas  cependant  réduit  à 
tout  ignorer  de  ce  qui  la  concerne.  Fort  heureuse- 
ment, la  métropole  de  cette  Eglise,  la  communauté 
de  Cartilage,  nous  est  parfaitement  connue  vers  la 
fin  du  11*^  siècle.  Nous  devons  nous  y  arrêter  quel- 
que temps  puisque,  à  cette  période  des  origines, 
elle  est  notre  sujet  tout  entier. 

C'est  une  question  de  savoir  si  les  Eglises  ont  été 
organisées  et  traitées  d'après  les  lois  qui  réglaient 
l'existence  des  collèges  funéraires^  ;  mais  il  n'est  pas 
douteux  que  la  communauté  chrétienne  de  Carthage 
n'ait  formé  de  très  bonne  heure  un  groupe  fermé 
ayant  ses  lieux  de  réunion  dans  lesquels  elle  n'ad- 
mettait que  les  seuls  fidèles.  Il  semble  que  ces  lieux 
de  réunion  aient  été  établis  dans  les  cimetières  qui 
attiraient  particulièrement  l'attention  ^.  Ces  cime- 
tières ne  ressemblaient  pas  à  ceux  dans  lesquels 
s'assemblaient  les  communautés  à  Rome,  à  Naples, 
à  Clusium,  à  Syracuse,  à  Malos^  et  dans  d'autres 
régions  où  la  nature  du  sol  invitait  à  y  pratiquer 
des  excavations.   En  Afrique,  les  catacombes  sont 

1.  MOMMSEN,  Decollegiis  et  sodaliciis  liomanonim,  in-8o,  Kiliae,  1843; 
De  Rossi,  I  collegii  funeraticii  famîgliari  e  privatî,  e  le  loro  denomi- 
nazîoni,  dans  Commentationes  pliilologae  in  honorem  T.  3Iommsenii, 
in-8°,  Berolini,  1877,  p.  705-711  ;  J.  E.  Keating,  Roman  législation  on 
collegia  and  sodalicia  and  its  bearing  on  the  history  of  tlie  Agapè,  dans 
The  Agapè,  in-12,  London,  1901,  p.  180;  H.  Leclercq,  au  mot  Agape 
dans  D.  Cabrol,  Dict.  d'ardu  et  de  Uturg.,  1. 1,  col.  788  sq. 

2.  Tertullien,  Ad  Scapiilam,  3  :  Areae  non  sint! 

3.  11  va  sans  dire  que  nous  ne  prétendons  pas  introduire  des  commu- 
nautés chrétiennes  dans  toutes  ces  villes  dès  la  fin  du  il"  siècle. 


LES  ORIGINES.  55 

exceptionnelles^  ;  les  cimetières  étaient  à  ciel  ouvert, 
on  les  appelait  areae.  Celles  de  la  communauté  de 
Carthage  nous  sont  connues.  Elles  étaient  situées, 
ainsi  que  l'exigeaient  les  lois  romaines^,  hors  de  l'en- 
ceinte des  villes  que  ne  devait  pas  souiller  le  con- 
tact des  cadavres.  Dans  les  grandes  agglomérations, 
à  Rome,  à  Carthage,  à  Alexandrie^,  les  cimetières 
des  chrétiens  se  trouvent  dans  le  voisinage  immédiat 
des  cimetières  païens;  mais  ils  en  sont  isolés  par 
des  clôtures^.  11  était  scandaleux  de  laisser  enterrer 
un  chrétien  parmi  les  membres  d'une  association 
païenne^;  aussi  pouvons-nous  croire  qu'on  excluait 
avec  rigueur  de  \area  tous  ceux  qui  n'avaient  pas 


1.  Catacombe  :  1"  à  Sullecthum,  dans  le  BmIL  du  Comité,  1886,  p.  216; 
1889,  p.  107;  1895,  p.  371;  2°  près  de  Khenchela,  au  Djebel  Djabba,  cf. 
Vars,  dans  le  Bec.  de  Constantine,  1898,  t.  XXXIII,  p.  362-370.  Elle  con- 
siste en  une  galerie  circulaire  dans  laquelle  d'autres  galeries  viennent 
déboucher.  «  Ces  couloirs  sont  taillés  dans  un  tuf  assez  friable;  leurs 
parois  présentent  des  loculi  superposés,  que  ferment  des  briques  séchées 
au  soleil.  On  n'a  vu  dans  cet  hypogée  aucune  inscription  chrétienne,  ni 
aucun  monogramme  du  Christ;  mais  les  dispositions  en  sont  assez  ca- 
ractéristiques pour  qu'on  y  reconnaisse  une  catacombe  creusée  par  des 
chrétiens.  »  S.  Gsell,  Monum.  antiq.  de  l'AlgéiHe-,  3°  peut-être  se  trouve- 
t-il  une  catacombe  dans  l'une  des  basiliques  de  Kherbet-bou-Addoufen  : 
elle  consisterait  en  une  galerie  longue  d'au  moins  60  mètres,  large  de 
2  mètres  environ.  Des  cases  «  en  forme  de  mangeoire  de  cheval  »  sont 
creusées  par  étages  superposés  dans  les  parois.  Les  cases  étaient  fermées 
par  des  briques.  Ragoï,  dans  le  lîec.  de  Constanline,  1873-74,  t.  XYI, 
p.  252;  S.  Gsell,  Recherches  archéol.  en  Algérie,  in-8°,  Paris,  1893, 
p.  181  ;  Le  Même,  Monum.  antiq.  de  l'Algérie,  t.  II,  p.  181. 

2.  H.Leclercq,  Ad  Sanctos,  dansD.  C\brol,  Dict.  d'arch.  et  de  liturg., 
t.  I,  col.  479. 

3.  Le  Même,  Alexamlrie,  Ibid.,  t.  I,  col.  1125. 

h.  Il  existait  aussi  des  aî'cac  païennes,  par  exemple  à  Carthage,  les  deux 
areae  dans  lesquelles  furent  ensevelis  les  gens  de  la  maison  impériale. 

Pour  les  cimetières  chrétiens  de  Carthage,  cf.  A.  L.  Delattre,  Décou- 
verte d'un  cimetière  chrétien  dans  les  ruines  de  Carthage,  dans  Les 
Missions  catholiques,  10  mars  1882;  Fouilles  et  découvertes  dans  un 
ancien  cimetière  chrétien  de  Carthage  situé  près  de  La  Malga,  dans 
même  revue,  févr.-mars  1883. 

5.  S.  Cyprien,  Epist.  LXVII,  6  (édit.  IIartel). 


56  L'AFRIQUE  CHRETIENNE. 

appartenu  de  leur  vivant  à  la  communauté  ^ .  Les 
fidèles  de  Carthage  se  trouvaient  ainsi  rassemblés 
pour  dormir  le  dernier  sommeil  dans  un  terrain  au 
nord  de  Byrsa,  le  long  et  en  dehors  d'un  vieux  mur 
d'enceinte  qui  séparait  de  la  ville  proprement  dite  le 
faubourg  de  Mégara.  Uarea  s'étendait  depuis  le 
village  actuel  de  la  Malga  jusqu'au  Bordj-Djedid. 
Là  reposèrent  des  milliers  de  chrétiens  ^  parmi  les- 
quels il    a    dû    s'en  trouver   d'illustres  ^  ;    nous  sa- 


1.  Nous  connaissons  d'autres  areae  que  celle  de  Carthage,  malheureu- 
sement nous  ne  pouvons  faire  autre  chose  ici  que  de  les  indiquer,  il 
existait  à  Cirta  une  area  martyrum.  Le  texte  qui  nous  renseigne  à  son 
sujet  est  fort  intéressant.  Appendice  à  S.  Optât  (édit.  Ziwsa),  p.  19i, 
ligne  25,  27,  p.  196,  ligne  16,  parce  qu'il  mentionne  l'existence  d'un 
édifice  situé  sur  ce  cimetière  des  martyrs.  Il  dit  que  les  évêques  s'y 
réunirent,  en  mars  305,  in  casa  maiore.  Par  suite  de  la  persécution,  on 
avait  transporté  dans  ce  lieu  la  chaire  épiscopale,  Ibid.,  p.  19^,  ligne  7- 
8,  cf.  p.  195,  ligne  28.  A  Césarée  de  Maurétanie,  autre  area  célèbre.  Cf. 
C.  I.  £.,  n.  9585;  G.  Doublet,  Musée  d'Alger,  in-a^  Paris,  1890,  pL  II, 
fig.  1;De  Rossi,  Borna  sotlerr.,  t.  I,  p.  86,  96,  97,  105-106;  t.  III,  p.  411  ; 
Bull,  diarch.  crist.,  1861,  p.  28;  1878,  p.  73  ;  1881,  p.  120;  Inscript. 
chrisL  urb.  Romae,  t.  II,  p.  xyxiv  ;  H.  Leclercq,  au  mot  Agape. 
dans  D.  Cabrol,  Dict.  d'arch.  et  de  liturg.,  1. 1,  col.  810  sq.,  813,  note  1  ; 
P.  Monceaux,  dans  le  Bull.de  la  Soc.  des  anliq.  de  France,  1901,  p.  253, 
256;  Le  Même,  Hist.  liit.  de  l'Afr.  clirét.,  t.  II,  p.  125-129;  S.  Gsell, 
dans  les  Mél.  d'arch.  et  d'hist.,  t.  XXII,  1902,  p.  3'42,  noie  5.  L'inscrip- 
tion nous  apprend  que  cette  area  fut  d'abord  propriété  privée  de  Seve- 
rianus,  qui  la  mita  la  disposition  de  ses  coreligionnaires  ;  puis  elle  devint 
propriété  de  l'Église  de  Césarée.  Kunstle,  dans  Theolog.Quarlalschri^t, 
1885,  p.  ^'jl  ;  Lavigerie,  De  l'utilité  d'une  mission  archéologique  perma- 
nente à  Cartilage,  in-8o,  Alger,  1881,  p.  42  sq.,  rapporte  des  fouilles  exé- 
cutées dans  cette  area,  située  à  l'ouest  de  la  ville,  près  de  la  voie  qui  con- 
duisait à  Cartennae  (=  Toie^);  malheureusement  ces  fouilles  furent  faites 
sans  méthode  et  interprétées  plutôt  que  décrites.  Aujourd'hui  le  terrain 
a  été  bouleversé;  cf.  S.  Gsell,  Cherchel-Tipasa,  p.  67  sq.  Schwarze, 
op.  cit.,  p.  124. 

2.  A.-L.  Delattre,  Vépigraphie  chrétienne  à  Carthage,  in-8'',  Paris, 
1891  ;  C.  I.  L.,  n.  13393-14096  ;  cf.  14415-14269,  en  tenant  compte  des  in- 
dications topographiques  pour  chacun  des  tituli  de  cette  2«  série.  Les 
tombes  les  plus  anciennes  sont  du  côté  de  l'ouest. 

3.  Quoiqu'il  faille  se  montrer  d'une  extrême  réserve  en  fait  d'identi- 
fications, rappelons  celles  qu'a  proposées  le  R.  P.  Delattre  touchant 


LES  ORIGINES.  57 

vons  que  saint  Cyprien  fut  enterré  «  dans  les  areae 
du  procurateur  Macrobius  Candidianus,  situées  rue 
des  Mappales,  à  côté  des  Piscines  ^  »,  et  son  tombeau 
devint  un  centre  où  l'on  apportait  les  morts  d'assez 
loin,  par  exemple  :  le  martyr  Maximilien  dont  une 
dame  de  Théveste,  nommée  Pompeiana,  apporta  les 
restes  pour  les  ensevelir  en  ces  lieux  ^. 

On  s'explique  les  colères  de  la  populace  contre  les 
cimetières  de  Cartilage  si  on  observe  que  les  docu- 
ments les  plus  anciens  nous  font  voir  l'usage  d'élever 
dans  ces  cimetières  un  édifice  servant  de  lieux  de 
réunion  aux  fidèles^;  on  appelait  très  modestement 


les  martyrs  scillilains,  cf.  Cosmos,  27  févr.  189i,  et  les  saintes  Perpétue 
et  Félicité.  Cf.  Lavigerie,  op.  cit.,  p.  52;  Delattre  dans  le  Bull,  du 
Comité,  1886,  p.  220  sq.;  Cosmos,  lU  janv.  1888, 19  mars  1892,  27  janv.  et 
3  févr.  189^. 

1.  Acla  proconsuloria  Cyprîani,  5  ;  cf.  A.-L.  Delattre  dans  le  Cosmos, 
1  déc.  1889;  P.  Monceaux,  Le  tombeau  et  les  basiliques  de  S.  Cyprien  à 
Carthage,  dans  la  jRei».  archêol.,  1901,  t.  XXXIX,  p.  190  sq. 

2.  Acta  S.  Maximiliani,  3,  dans  Ruinart,  ylcta  sincera  (1713),  p.  301. 

3.  Pour  le  m^  siècle,  les  témoignages  ne  manquent  pas.  Outre  la  cella 
de  Cherchel  dont  nous  allons  parler,  C.  I.  L.,  n.  9585,  nous  mentionne- 
rons celle  de  Cirta  :  casa  maior,  cf.  supra,  p.  56,  note  1,  ce  qui  in- 
dique Uexistence  dans  le  même  cimetière  d'une  casa  minor  et  peut-être 
d'autres  encore;  quand  ces  édifices  étaient  vastes,  ils  prenaient  le  nom 
de  Basilicae.  Ainsi,  à  Carthage,  au  début  du  iv"  siècle,  la  basilica  no- 
varum  était  construite  sur  un  cimetière,  les  areae  novae,  cf.  Mél.  d'arcli. 
et  d'hist.,  1901,  t.  XXI,  p.  207.  Ceci  est  absolument  conforme  au  sens  du 
mot  basilica  eu  Gaule,  cf.  H.  Leclercq  au  mot  Agaune,  dans  D.  Cabrol, 
Dict.  d'arcli.  et  de  liturg.,  t.  I,  col.  851  sq.  L'inscription  de  Césarée  con- 
cernant la  cella  construite  par  le  propriétaire  légal  de  Yarea  porte  une 
indication  de  propriété.  Ce  point  est  important  à  noter  pour  l'étude  de 
la  condition  légale  des  communautés  chrétiennes.  S.  Gsell,  Monum. 
antiq,  de  l'Algérie,  retarde  l'inscription  jusqu'à  l'époque  constantinienne 
à  cause  de  la  présence  des  sigles  a.  co.  Cf.  H.  Leclercq,  A.  w.  dans  D. 
Cabrol,  Dict.  d'arch.  et  de  liturg.,  t.  I,  col.  11  sq.  Le  titulus  de  Cherchel 
ayant  été  probablement  retranscrit  d'après  celui  qui  avait  été  détruit, 
cela  nous  reporte  assez  haut  et  la  cella  de  Cherchel  pourrait  faire  men- 
tion d'un  martyr  Sévérianus,  cf.  Martyrol.  hieronym.  (édit.  De  Rossi, 
Duchesne),  in-fol.,  Bruxelles,  1894,  au  23  janvier,  contemporain  de  la 
persécution  de  Valérien,  ou  même  de  Septime-Sévère  qui  y  aurait  été 


58  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

cette  salle,  cella,  mais  il  ne  faut  pas  songer  à 
retrouver  jamais  rien  de  la  cella  qui  dut  entendre 
sans  aucun  doute  les  ardentes  prédications  du  prêtre 
Tertullien .  Les  areae  africaines  comprenaient  deux 
parties  distinctes  :  Vhortus,  où  se  pressaient  les 
tombes,  eiVarea  martyrum^  qui  contenait  sous  un 
édiculeles  corps  des  martyrs.  Les  dimensions  ont  dû 
varier  beaucoup  suivant  les  localités  et  le  dévelop- 
pement que  prenaient  les  communautés.  A  Césarée 
de  Maurétanie,  l'enclos  n'aurait  eu,  paraît-il,  que 
30  mètres  de  long  sur  15  mètres  de  large.  «  Au 
centre  s'élevait  un  édicule  de  2  mètres  de  côté,  ainsi 
qu'un  autre  plus  petit;  ils  étaient  voûtés  et  montés 
sur  quatre  murs  à  cintres  ouverts^.  »  Autour  de  l'é- 
dicule  on  avait  accumulé  les  cadavres  et,  en  certaines 
parties,  on  trouva  six  corps  superposés  ;  plus  loin 
ils  s'espaçaient  dans  Varea  et  en  dehors  de  l'enclos, 
dans  Vhortiis,  qui  ne  communiquait  avec  l'enclos  que 
par  une  seule  porte. 

C'était  là  primitivement  et  en  temps  de  persécu- 
tion, lorsque  les  domaines  funéraires  restaient  seuls 
accessibles,  que  les  fidèles  se  réunissaient^.  Là  se 


enseveli  cf.  P.  Monceaux  dans  le  Bull,  de  Soc.  des  Antiq.  de  France. 
1901. 

1.  On  trouve  aussi  casa  maior,  area  muro  cincta. 

2.  TouLOTTE,  Géographie  de  V Afrique  chrétienne.  Maurétanies,]).26, 
cf.  S.  GSELL,  Monum.  antiq.  de  C Algérie,  t.  II,  p.  399-400.  D'après  A. 
TouLOTTE,  les  deux  édicules  seraient  ceux  de  Sévérianus  et  du  prêtre 
Victor  dont  l'inscription  a  été  trouvée  tout  à  côté  et  qui  mentionne  la 
construction  d'un  accubitorium  renfermant  plusieurs  corps.  C.  I.  £,., 
n.'9586  ;  G.  Doublet,  Musée  d'Alger,  p.  23, 62,  pi.  II,  fig.  h  ;  De  Rossi,  Roma 
Sotterranea,  t.  I,  p.  106. 

3.  Gesta  apud  Zenophilum,  en  appendice  à  S.  Optât,  dans  Corpus 
script,  eccl.  latin.,  1893,  t.  XXVI,  p.  194;  Cives  in  area  marttjrum  fue- 
runt  inclusi;  et  plus  loin  :  Populus  Dei  in  casa  maiore  fuit  inclusus. 
L'isolement  de  la  cella  était  facile  à  obtenir  d'après  le  texte  que  nous 
rapportons  ici. 


LES  ORIGINES.  59 

trouvait  la  mensa  du  martyr,  c'est-à-dire  la  dalle  en 
forme  de  table  qui  recouvrait  son  tombeau.  Il  est 
possible  que,  malgré  les  bouleversements  subis  par 
l'Église  de  Carthage,  il  nous  soit  resté  quelque  chose 
de  l'une  de  ses  anciennes  areae.  On  a  remarqué 
que  le  grand  atrium  annexé  à  la  basilique  de  Da- 
mous-el-Karita  récemment  fouillée,  offre  les  mêmes 
éléments  que  nous  avons  rencontrés  à  Cherchel, 
quoique  avec  des  dispositions  différentes;  c'est-à- 
dire,  «un  enclos  demi-circulaire,  à  ciel  ouvert,  entouré 
de  portiques  et  un  trichonim  où  chacune  des  absides 
renfermait  une  mensa  de  martyr. 

«  Évidemment,  cet  atrium  de  Carthage  a  été  re- 
construit au  moment  où  l'on  éleva  la  basilique;  mais, 
selon  toute  apparence,  pour  ne  point  toucher  aux 
tombes  des  martys,  on  y  a  reproduit  le  plan  de  Varea 
primitive^  ».  Peut-être  la  décoration  de  ces  édicules 
était-elle  inspirée  des  modèles  qui  obtenaient  la 
vogue  dans  l'Église  de  Rome;  on  a  tout  lieu  de  le 
supposer.  Qui  sait  si  quelque  riche  fidèle  n'avait  pas 
fait  appel  à  un  peintre  nommé  Hermogène,  qui  exer- 
çait à  Carthage  sa  profession  et  tomba  dans  l'hé- 
résie -.  Quelques  épitaphes  auxquelles  on  hésite  à 


1.  p.  Monceaux,  HisU  lUt.  de  l'Afrique  clirét.,  t.  I,  p.  15;  A.  L.  De- 
LATTRE,  Basilique  de  Damous-el-Karita,  Cartilage,  1892,  in-8^  Cons- 
tantine,  1892,  17  pp.  et  1  pi.  ;Le  Même,  La  basilique  de  Damous-el- 
Karita,  dans  le  Recueil  de  Constantine,  1890-1891,  t.  XXYI,  p.  185-202; 
S.  GSELL,  dans  les  Mél.  d'arch.  et  d'Iiist.,  1900,  t.  XX,  p.  118;  1901, 
t.  XXI,  p.  211,  note  2,  au  sujet  de  l'identification  proposée  dans  le  Nuovo 
bulL  di  arch.  cristiana,  1898,  t.  IV,  p.  219-226;  Fr.  Wieland,  Ein 
Ausflug  ins  altcliristliclie  Afrika,  in-12,  Stuttgart,  1900,  p.  2ft-36,  et  pi. 
p.  27;  G.  Stuhlfauth,  Bcmerkungen  von  einer  cliristlich-arcliâologis- 
x:hen  Studien  reise  nacli  Malta  und  Nord-Afrika,  dans  Mittheilungen 
des  K.  deustch.  archàoL  Instituts.  Rômische  Abtheilung,  1898,  p.  275- 
304;  H.  Leclercq,  au  mot  Afrique,  dans  D.  Cabrol,  Dict.  d'arch.  et  de 
iiturg.,  t.  I,  col.  692  sq. 

2.  Tertullien,  Adv.  Hermogenem,  1  sq.  Il  professa  l'éternité  de  la  matière. 


60  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

fixer  une  date,  mais  assurément  très  anciennes*, 
portent  les  symboles  cliers  aux  fidèles  :  la  colombe, 
l'ancre,  la  palme,  le  chrîsmon.  De  semblables  ima- 
ges auront  pu  tapisser  les  murailles  des  premières 
cellae. 

La  communauté  de  Carthage  paraît  ne  s'être  pas 
contentée  d'une  simple  cella;  elle  avait  un  local  sans 
doute  plus  proche  du  centre  de  la  ville;  ce  serait  celui 
que  Tertullien  nomme  Vecclesia  ^  et  qui  semble  avoir 
comporté  une  maison  entière^.  Nous  ne  savons  rien 
de  plus  sur  sa  situation,  sa  distribution  intérieure  ;  à 
peine  peut-on  dégager  des  textes  quelques  traits  que 
confirment  d'ailleurs  les  usages  connus  d'autres 
églises.  Cette  église  possédait  un  autel  '*  et  lorsque 
les  frères  s'y  rassemblaient,  il  était  facile  de  distinguer 
les  fidèles  demeurant  debout  du  clergé  autorisé  à 
s'asseoir^.  Mais  ces  lieux  de  réunions  étaient  connus 
de  tous  ^  et  il  est  probable  qu'il  existait  des  refuges 
dissimulés  avec  cette  ingéniosité  qu'inspire  une  foi 
ardente  aux  jours  de  danger.  Ce  fut  parmi  des  alter- 
natives de  paix  et  d'angoisses  que  grandit  la  commu- 
nauté. Nous  les  raconterons  bientôt,  mais  l'histoire 
ne  se  compose  pas  seulement  du  récit  des  événements, 
elle  s'intéresse  aux  épisodes  de  la  croissance  et  de 


1.  Épitaphe  de  Magna  Crescentina,  à  Tipasa,  cf.  S.  Gsell,  dans  les 
Mélang.  d'arch.  et  d'hisU,  1894,  t.  XIV/p.  407.  Cf.  C.I.L.,  n.  791;  13471, 
13550;  P.  Gauckler,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1892,  p.  92,  n.  7.  11  faut 
sur  ce  terrain  se  montrer  assez  circonspect,  car  il  y  avait  des  «  amateurs 
d'antiquité  »  alors  comme  de  nos  jours.  On  rencontre  au  v®  siècle  une 
formule  du  type  le  plus  archaïque,  P.  Gauckler,  dans  le  Bull.  duComité^ 
1901,  p.  140,  n.  67. 

2.  Tertullien,  De  virginibus  velandis,  13, 

3.  De  pudicitia,  4. 

4.  De  oratione,  28.  Cf.  ibid.,  11,  19. 

5.  De  exhortatione  caslitatis,  7. 
G.  Ad  ISationes,  i,  7. 


LES  ORIGINES.  61 

révolution  morale,  au  progrès  des  institutions  et  des 
arts,  à  toutes  les  directions  que  l'activité  de  l'homme 
aborde  et  parcourt  avec  un  succès  dont  elle  demeure 
juge.  Ceci  semblerait  étendre  indéfiniment  notre  su- 
jet; nous  nous  efforcerons  de  rester  bref. 

On  ne  saurait  apprécier  exactement  la  première 
période  de  l'histoire  de  l'Afrique  chrétienne  à  l'aide 
des  seules  circonstances  qui  ont  marqué  quelques- 
unes  des  années  de  ce  début.  Nous  savons  peu  de 
chose,  mais  nous  pouvons  combler  nos  lacunes  au 
moyen  des  renseignements  de  toute  sorte  que  nous 
apportent  les  institutions  fondées  dès  cette  époque 
des  origines  et  maintenues  ou  développées  dans  la 
suite.  Dès  les  premières  années  du  m®  siècle,  l'Afri- 
que chrétienne  se  montre  vivante  et  viable.  Il  se  peut 
que  l'efflorescence  de  ses  institutions  ne  lui  soit  pas 
particulière  et  que  d'autres  Églises  aient  vu  des  com- 
mencements non  moins  sages  et  prospères,  mais  nous 
n'avons  à  nous  intéresser  qu'à  l'Afrique,  elle  suffira  à 
notre  tâche.  Ses  institutions  ayant  été  l'ossature  qui 
a  servi  de  soutien  à  tout  ce  grand  corps,  il  y  a  lieu 
de  les  exposer  avec  quelque  détail  ^ . 


1.  Sur  les  institutions  dont  nous  allons  exposer  l'origine  et  le  progrès  on 
peut  consulter  :  Pamelius,  Liturgica  latinorum,  2  vol.  in-^^,  Coloniae 
Agrippinae,  1571  ;  P.  Le  Brun,  Explication  des  prières  de  la  Messe,  in-8°^ 
Paris,  1777,  t.  III,  p.  131  sq.  ;  J.  Bixgham,  The  Antiquities  of  tlie  Chris- 
tian Church,  in-80,  Oxford,  1855,  t.  I  sq.  ;  Warren,  The  Liturgy  and 
Bitual  of  the  antenicene  Church,  in-S»,  London,  1897;  L.  Duchesxe,  Les 
origines  du  culte  chrétien,  in-8°,  Paris,  1898;  Mone,  Lateinische  und 
griechiesche  Messen  aus  dem  ziveiten  bis  sechsten  lahrhundert,  in-8°^ 
Frankfurt  ani  Mein,  1850.  G.  J.  Bunsen,  Analecta  antenicaena,  in-8", 
London,  1851,  t.  III,  p.  237-242;  M.  Gerbert,  Vêtus  liturgia  alemannica, 
in-i",  San  Blasii,  1776, 1. 1,  p.  63  ;  Krazer,  De  apostolicis  necnon  antiquis 
Ecclesiae  occidentalis  liturgiis,  in-8°,  Auguslae  Vindelicorum,  1786;  E. 
Schlestrate,  De  fide  et  ritibus  ecclesiae  Africanae,  dans  Antiquitates 
Ecclesiae,  in-foL,  Romae,  1692;  Grancolas,  L'ancien  sacramentaire  de 
l'Église,  t.  L  Les  anciennes  liturgies,  in-8°,  Paris,  1704;  Morcelli,  yl/"n'ca 

4 


62  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

cliristiana,  in-i",  Brixiae,  1816  ;  C.  Cwedom,  Memorie  deU'antica  Chiesa 
africana,  dans  les  Memorie  di  Modena,  II®  série,  l.  VIII,  p.  305-365;  t.  IX, 
p.  5-51,  225-272;  t.  X,  p.  5-30, 185-248.  C.  CAHIER,  5owuem>s  de  l'ancienne 
Église  d'Afrique,  in-12.  Paris,  s.  d.  F.  Probst,  Liturgie  der  drei  ersten 
christlichen  lahrhunderte,  in-S",  Tùbingen,  1870;  D.  Cabrol,  Liturgie 
de  l'Afrique,  dans  le  Dict.  d'arch.  et  de  liturg.,  1903,  t.  I,  col.  591-657; 
D.  Cabrol  et  D.  Leclercq  ,  Monum.  Eccl.  liturg.,  in-V,  Parisiis,  1902, 
1. 1,  n.  1578-21/ia  ;  2149-2172  ;  2808-2824,  3933-4042,  4168,  4353,  4353  a,  b. 


CHAPITRE  IV 


LES    INSTITUTIONS 


Formation  de  la  semaine  et  de  l'année  chrétiennes.  —  Fêtes  du 
Seigneur.  —  Périodes  privilégiées.  —  Les  jours  de  «  station  ». 
—  Le  culte  des  morts.  —  La  hiérarchie.  —  Le  métropolitain 
de  Carthage.  —  Les  circonscriptions  ecclésiastiques. 

Il  faut  se  garder  d'attribuer  aux  origines  des  insti- 
tutions sociales  une  consistance  et  une  prévoyance 
qui  sont  les  résultats  d'un  développement  dont  nous 
pouvons  suivre  les  phases  principales.  A  l'origine,  les 
fidèles  introduisent  parmi  les  occupations  de  leur 
journée  l'assistance  à  une  réunion  remplie  par  des 
exercices  religieux  ;  le  caractère  quotidien  ou  lieddo- 
madaire  de  ces  réunions  n'est  pas  absolument  déter- 
miné, peut-être  a-t-il  varié  suivant  les  Eglises  et  les 
circonstances.  Chaque  réunion  est  isolée  de  celles 
qui  l'ont  précédée  et  de  celles  qui  la  suivront;  elle 
n'a  aucun  rapport  avec  l'année  civile  ou  avec  l'année 
religieuse  ^  Les   frères   gardent  leur  année  civile, 


1.  Et  cela  aussi  bien  pour  les  Juifs  que  pour  les  Gentils.  Comme  le  point 
peut  sembler  obscur,  nous  renvoyons  à  la  démonstration  que  nous  avons 
faite  de  l'impossibilité  d'attribuer  une  valeur  de  repas  pascal  liturgique  à 
l'Eucharistie,  à  cause  de  sa  réitération  fréquente  dans  le  cours  de  l'année. 
H.  Leclercq,  Agape,  dans  F.  Cabrol,  Dict.  d'arcli.  et  de  liturg.,  t.  I,  col. 
780-783. 


€4  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

juive  pour  les  Juifs,  grecque  ou  romaine  pour  les  Gen- 
tils; de  là  sortira  l'année  ecclésiastique,  combinaison 
des  deux  usages ,  juif  et  gréco-romain  ^ .  Mais  ceci 
suppose  un  temps  plus  ou  moins  long.  Au  début,  tout 
se  réduisait  au  sacrifice  qui  «  a  été  le  centre  de  for- 
mation, et  dans  toute  la  rigueur  du  terme,  le  noyau 
de  la  liturgie  catholique^  »,  et  à  la  réunion  synaxaire 
occupée  par  la  lecture  des  écrits  des  apôtres  et  le 
chant  des  psaumes.  Sacrifice  et  réunion  synaxaire  se 
soudèrent  en  un  épisode  unique  qui  ne  laisse  pas  ce- 
pendant de  montrer  aujourd'hui  le  point  de  suture  de 
ses  deux  parties^.  Le  cursus  cottidianus  s'était  ainsi 
constitué  et,  tel  quel,  il  pouvait  s'adapter  à  n'importe 
quel  jour  de  la  semaine.  L'influence  juive  paraît  avoir 
conduit  vers  une  fixation  plus  stable  de  l'institution 
nouvelle.  Depuis  une  époque  très  ancienne,  un  grou- 
pement de  sept  jours,  dont  le  dernier  consacré  à  la 
prière  et  au  repos,  existait  chez  les  Juifs.  Les  chré- 
tiens se  conformèrent  à  cette  périodicité  jusqu'à  ce 
qu'ils  aperçussent  une  convenance  qui  tôt  ou  tard  ne 
pouvait  manquer  de  les  frapper.  Il  s'en  fallait  d'un 
jour  seulement  pour  que  la  solennité  hebdomadaire 
coïncidât  avec  la  commémoration  du  jour  de  la  ré- 
surrection du  Seigneur  '*.  La  réunion  chrétienne 
se  tenait  le  jour  du  sabbat  au  soir,  comme  dans  la 
synagogue;  on  y  priait,  on  y  prêchait;  après  cela 
avait  lieu  la  fraction  du  pain;  la  cérémonie  s'achevait 
à  l'aurore,  le  dimanche.  La  synaxe  et  le  sacrifice  se 
firent  donc  le  dimanche  matin  ;  cela  devint  une  cou- 


1.  D.  Cabrol  et  D.  Leclercq,  Momim.  Eccl.  lilurg.,  1. 1,  p.  193*. 

2.  D.  Cabrol,  Les  origines  de  la  messe  et  le  canon  romain,  dans  la 
Bévue  du  Clergé  français,  1900,  t.  XXIII,  p.  585. 

3.  D.  Cabrol  et  D.  Leclercq,  op.  cit.,  t.  I,  p.  lxxxiii  sq. 
h.  Ibid.,  t.  I,  n.  623,  68i,  815,  Si'i,  1701. 


.     LES  INSTITUTIONS.  65 

tume  chrétienne.  Le  dimanche  fut  le  jour  liturgique 
par  excellence;  il  devint  ainsi  le  pivot  de  la  se- 
maine ,  et ,  d'autres  causes  aidant ,  il  remplaça  le 
sabbat.  Il  fut  appelé  le  jour  du  Christ,  le  jour  du  Sei- 
gneur^ xupiaxïi,  dont  c'était  la  fête^.  Ce  fut  un  nou- 
veau pas  dans  la  voie  de  la  formation  d'une  année 
chrétienne  ^. 

La  préoccupation  toute  sentimentale  de  la  commé- 
moration d'où  était  sorti  le  dimanche  paraît  avoir  con- 
duit à  un  nouveau  stade.  Il  est  possible  qu'au  retour  de 
l'époque  de  la  fête  de  Pâques,  les  frères  aient  éprouvé 
un  besoin  plus  vif  de  célébrer  le  grand  événement 
dont  la  commémoration  hebdomadaire  était  devenue 
un  fait  consacré.  Ainsi  par  une  sorte  de  parallélisme, 
la  fête  hebdomadaire  servit  de  type  à  la  fête  annuelle. 
De  \octa{>e  sortit  \ anniversaire.  A  ce  point  le  cycle 
chrétien  avait  reçu  son  caractère  essentiel  et  défini- 
tif 3. 

Puis  la  fête  annuelle  qu'on  appela  la  pâque^  se  dé- 

1. 11  se  produisit  donc  une  sorte  de  glissement  qui  entraîna  la  solennité 
du  sabbat  jusqu'au  lendemain,  mais  le  sabbat  ne  fut  probablement  pas 
aboli,  pas  plus  que  le  dimanche  ne  fut  décrété.  Quand  le  déplacement  fut 
un  fait  accompli,  le  sabbat  ne  laissa  pas  de  retenir  une  dignité  particu- 
lière, surtout  en  Orient,  ainsi  qu'en  témoignent  Cassien  et  Éthéria, 
Peregrinatio  ad  loca  sacra. 

2.  Cf.  en  faveur  de  celte  théorie,  Act ,  xx,  7  sq. 

3.  11  va  sans  dire  que  nous  nous  abstenons  de  toute  fixation  chronolo- 
gique pour  l'histoire  de  ce  développement. 

U.  Ce  qui  tendrait  à  montrer  que  tout  ce  développement  s'est  accompli 
de  bonne  heure,  pendant  les  années  où  l'Église  naissante  se  trouva  sous 
l'influence  presque  exclusive  du  judaïsme.  Remarquons  que  Jésus  n'avait 
pas  imposé  de  nom,  il  dit  :  toùto,  Matth.  xxvi,  26,  28;  Marc,  xiv,  22, 2U  ; 
Luc.  XXII,  17,  19.  Pour  la  liturgie,  nous  retrouvons  l'influence  asiatique 
que  nous  avons  constatée  déjà.  La  lettre  de  Firmilien  à  saint  Cyprien 
concernant  la  procédure  à  suivre  pour  le  baptême  des  hérétiques  et  pour 
les  jours  de  station,  concorde  avec  l'Asie  et  diffère  de  l'usage  romain. 
L.  DUCHESNE,  Origines  du  culte  chrétien,  in-8°,  Paris,  1898,  p.  220  sq. 
Par  contre,  LeBlant  signale  des  analogies  verbales,  telles  que  :  qui  nos 
precesserunt,  refrigerium,  mais  elles  prêtent  à  des  objections. 

4. 


66  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

veloppa,  gagna  de  proche  en  proche  sur  le  cours  de 
l'année  qui  se  mit  à  graviter  autour  d'elle;  elle  s'an- 
nexa une  préparation,  le  carême,  et  un  complément, 
le  temps  pascal,  qui  isolèrent  trois  mois  de  Fan- 
née.  La  Pentecôte,  autre  solennité  juive,  entra  dans 
la  dépendance  de  la  Pâque  ;  puis  survinrent  d'autres 
anniversaires,  mais  ceux-ci  consacrés  aux  martyrs. 
A  partir  de  ce  moment,  nous  rencontrons  les  textes 
positifs,  c'est  cet  état  de  choses  que  nous  décrivent 
les  écrivains  africains. 

A  la  fin  du  ii^  siècle,  c'est-à-dire  à  l'heure  où  elle 
entre  dans  l'histoire,  l'Église  d'Afrique  a  rompu  toute 
attache  avec  le  culte  et  le  calendrier  juifs  :  Nobis 
quibus  sabbata  extranea  sunt  et  neomeniae  et  feriae 
a  Deo  aliquando  dilectae  \  écrit  Tertullien,  et  ail- 
leurs :  Pe7'  Jesum  nunc  quoque  concussum  est  sab- 
batum  ^.  Il  est  intéressant  de  rapprocher  de  ces  pa- 
roles une  lampe  trouvée  à  Carthage  représentant  le 
serpent  infernal  et  le  chandelier  à  sept  branches  ren- 
versé, foulés  aux  pieds  par  le  Christ^.  Le  samedi  n'a 
cependant  pas  perdu  tous  ses  privilèges,  car  certains 
fidèles  prétendent  que  ce  jour-là,  comme  le  dimanche, 
on  ne  doit  pas  fléchir  les  genoux''.  Un  privilège ana- 


1.  Tertullien,  De  idololatria,  li. 

2.  ID.,  Adv.Marc,  IV,  12.  AUeslalion  analogue  chez  S.  Cyprien,  Tes- 
tim.  adv.  Judaeos,  I,  16. 

3.  E.  Le  Bla>'T,  La  controverse  des  chrétiens  et  des  Juifs  aux  pre- 
miers siècles  de  l'Église,  dans  les  3/ém.  de  la  Soc.  des  antiq.de France, 
1896,  p.  249,  planche  en  regard  de  la  p.  hl.  On  sait  combien  le  chande- 
lier est  fréquent  sur  les  épitaphes  juives,  C.  I.  G.,  t.  IV,  n.  9910,  9903, 
9907,  9910,  9912,  9914,  9916,  9917,  9919-9921,  9923,9926;  à  Venouse,  cf. 
C.  I.  L.,  t.  IX,  n.  6199,  6204,  6212,  6219,  6221,  6224,  6225,  6236.  A  Car- 
thage, cimetière  juif  de  Gamart,  C.  I.  L.,  n.  14102,  14104.  E.  Le  Blant, 
Inscr.  chrét.  de  laGaule,  in-4»,  Paris,  18561865,  t.  II,  p.  621,  et  Nouveau 
■recueil,  in-4°,  Paris,  1892,  n.  284  a,  292. 

4.  Tertullien  ,  De  oratione,  23,  On  trouve  cet  usage  prescrit  par  les  ca- 
nons, mais  seulement  à  une  époque  postérieure,  en  ce  qui  concerne  l'Afrique. 


LES  INSTITUTIONS.  67 

logue  consacre  dès  lors  officiellement  la  période  du 
temps  pascal.  La  Pâque  qui  se  célèbre  au  premier 
mois,  est  suivie  d'une  série  de  50  jours,  pendant  les- 
quels on  prie  debout  et  on  supprime  toute  pénitence  ^ . 
D'autre  part,  la  semaine  avec  son  jour  de  pénitence^ 
semble  avoir  de  bonne  heure  une  institution  corres- 
pondante dans  le  carême  annuel  ;  en  outre,  la  nuit  de 
Pâques  se  passe  en  veilles  et  en  prières  et  la  passion 
répond  au  premier  jour  des  azymes^.  On  est  surpris 
de  ne  rencontrer  nulle  part  la  fête  de  Noël  à  la  date 
où  nous  la  célébrons,  mais  un  écrit,  peut-être  afri- 
cain, le  livre  De  Pascha  computus^  dont  la  compo- 
sition remonte  au  milieu  du  iii^  siècle  ^,  assigne  la 
date  de  naissance  du  Christ  au  28  mars. 

L'importance  prise  dans  le  férial  africain  par  le 
culte  des  martyrs  ne  doit  pas  nous  induire  en  erreur. 
En  réalité,  les  solennités  attribuées  aux  martyrs 
sont  demeurées  très  longtemps  sans  influence  sur  la 
formation  du  cycle  ordonné  exclusivement  d'après  les 
éléments  que  nous  avons  dégagés;  aussi  étudierons- 
nous  séparément  ce  culte  simplement  intercalé  dans 
les  périodes  laissées  libres  par  d'autres  périodes  privi- 
légiées, exclusives  de  tout  autre  culte  ^.  Le  dimanche 


i.  Tertullien,  Z)e  jejunto,  \h;  Be  idololatria,  14;  De  orationey23. 

2.  Tertullien,  De  jejunio^  lU. 

3.  Tertullien,  Ad  uxorem,  II,  U  ;  Adv.  ludaeos,  8. 

4.  En  la  5e  année  du  règne  de  Gordien  (=  242-243  apr.  7.-C.).  A.  Har- 
NACK,  Gesch.der  allchr.  Litteralur,  1. 1,  p.  720,  n.  15;  E.  Hufmayr,  Die 
pseudocyprianîsche  Sclirift  «  De  Pascha  computus  »,  in-S»,  Augsburg, 
1896,  revendique  cet  écrit  pour  un  membre  du  clergé  romain  ;  P.  Mon- 
ceaux, Hist.  litt.  de  l'Afr.  chrét.,  t.  II,  p.  97-102,  écarte  également  cet 
écrit  de  la  littérature  africaine  ;  Corp.  script,  eccl.  lat.,  édit.  Hartel, 
t.  III,  p.  267.  Notons  que  S.  AUGUSTIN,  Sermon  CCII,  reprochera  aux  do- 
natistes  de  ne  pas  observer  cette  fête. 

5.  C'est  le  cas  pour  le  Carême  qui,  au  vi^  siècle,  dans  le  calendrier 
de  l'Église  de  Garthage,  demeure  exempt  de  fêtes  de  martyrs. 


68  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

prenait  une  importance  croissante  :  Ethnicis  semel 
ajinuusdies^  quisque  festus  est:  tibi  octa^us  quisqiie 
dies  ^  ;  il  avait  pris  définitivement  son  titre  de  «  jour 
du  Seigneur  »,  Z)o/7z/n/67^s  dies^\  il  avait  ses  privi- 
lèges et  ses  rites  d'institution.  Le  jeûne  et  l'agenouil- 
lement sont  interdits^;  de  plus,  il  y  a  vigile  et  cé- 
lébration de  l'eucharistie'^.  Dans  le  cours  de  la 
semaine,  nous  voyons  apparaître,  à  une  époque  dont 
la  fixation  reste  fort  difficile,  deux  jours  particulière- 
ment signalés,  le  mercredi  et  le  vendredi,  jours  de 
jeûne  et  de  pénitence  que  les  fidèles  ont  coutume 
d'appeler  jours  de  station.  Il  semble  que  ces  jours 
n'aient  pas  obtenu  en  Afrique  une  approbation  uni- 
verselle, on  chicane  sur  leur  origine,  ou  bien  on  les 
représente  comme  des  rigueurs  purement  montanis- 
tes;  dans  tous  les  cas,  on  souhaite  voir  un  adoucis- 
sement de  la  discipline  à  leur  endroit,  et  on  réclame 
que  le  jeûne  ne  soit  pas,  en  ces  jours,  prolongé  au 
delà  de  none  (3  heures  de  l'après-midi)  ^.  Ces  sta- 
tions sont  indiquées  dans  les  documents  anciens  et 
dans  la  Didachè^  mais  on  ne  se  montrait  satisfait  que 
si  on  parvenait  à  leur  donner  une  interprétation  quel- 
conque. Peut-être  ne  faut-il  pas  chercher  autre  chose 
sinon  dans  la  station  du  vendredi  un  mémento  de  la 
passion,  une  sorte  de  carême  hebdomadaire  ;  dans 
la  station  du  mercredi  un  mouvement  de  ferveur  at- 
tribuant au  jour  central  de  la  semaine  un  privilège 
destiné  à  le  signaler  ou  simplement  à  satisfaire  quel- 
ques esprits  désireux  de  pénitence  et  imaginant  par 


1.  Tertullien,  De  idololatria,  lU. 

2.  De  corona,  3,  11. 

3.  Ibid.,  3. 

U.  Ad  iixorem,  II,  U. 
5.  De  jejunio,  2, 10,  13. 


.     LES  INSTITUTIONS.  69 

rigueur  de  s'abstenir  en  ces  jours  de  station  de  re- 
cevoir le  corps  du  Seigneur  dans  la  crainte  que  les 
espèces  eucharistiques  ne  rompent  le  jeûne.  Ter- 
tullien  conseille  en  pareil  cas  de  réserver  l'eucha- 
ristie jusqu'à  l'heure  où  le  jeûne  est  terminé  ^^. 
Comme  les  dimanches,  les  jours  de  station  eurent 
leur  cérémonial.  Ces  jours-là,  on  priait  toujours  à 
genoux  ^^  et,  si  la  persécution  devenait  menaçante, 
on  redoublait  d'austérités^^.  Cette  organisation  n'est 
encore  qu'embryonnaire,  mais  tous  les  linéaments  de 
l'organisme  définitif  existent  et  fonctionnent  :  la  pas- 
sion, la  fête  de  Pâques,  le  carême,  le  temps  pascal,  le 
dimanche,  les  jours  de  station,  quelques  anniver- 
saires de  martyrs  et  des  défunts  de  la  famille,  et  c'est 
tout. 

Pendant  une  longue  période  d'un  siècle  environ, 
de  258  à  380,  c'est-à-dire  de  saint  Cyprien  à  saint 
Augustin,  les  documents  deviennent  rares  et  laco- 
niques. Nous  ne  pouvons  pas  suivre  le  développement 
régulier  des  germes  que  nous  avons  observés,  mais 
nous  pouvons  constater  l'importance  des  institutions, 
nouvelles  qui  en  sont  sorties.  Tout  d'abord,  on  a 
maintenu  les  solennités  existantes,  on  y  a  même 
ajouté  quelque  chose.  Pâques  conserve  ses  privi- 
lèges ;  son  caractère  festival  se  caractérise  de  plus 
en  plus  et  se  fixe  dans  tous  les  textes  qui  lui  sont 
attribués,  tels  que  le  psaume  :  Haec  dies  qiiam  fecit 
DojninuSj  exultemus  et  laetemur  in  ea^  et  l'acclama- 
tion :  Alléluia  ^  Pâques  continue  à  attirer  à  elle  le 

1.  De  oratione,  19. 

2.  Ibid.,  13,  23. 

3.  De  fuga,  1. 

U.  S.  Augustin,  Senno  CCXXV,  cf.  Sermones  CXXV,  CCX,  CCXLIII, 
CCLII,  CCLIV,  CCLV,  etc.  Epist.XWY].  Les  moines  eux-mêmes  quittent 
leur  solitude  pour  venir  célébrer  celte  fête,  Epist.  CCXIY,  CCXY. 


70  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

carême  et  le  temps  pascal.  Le  début  du  carême  est 
maintenant  fixé  à  quarante  jours  avant  la  fête  ;  on 
diminue  le  nombre  des  jours  de  pénitence  de  tous  les 
dimanches  qui  se  rencontrent  dans  ce  temps  ^  et  aux- 
quels on  conserve  le  caractère  de  joie.  Pendant  le 
courant  de  la  semaine,  on  se  livre  au  jeûne,  à  la 
prière,  à  la  lecture  et  aux  œuvres  de  charité  ^;  ces 
exercices  absorbent  presque  entièrement  les  jour- 
nées du  vendredi  et  du  samedi  saints,  consacrés  par 
des  cérémonies  longues  et  solennelles^. 

Plusieurs  fêtes  gravitent  autour  de  la  fête  de  Pâ- 
ques. Ce  sont  la  Pentecôte,  pourvue  d'une  vigile ''*  ; 
l'Ascension  qui  est  fêtée,  dit  saint  Augustin,  toto  orbe 
terrarum  et  qu'il  met  sur  le  même  rang  que  les 
grandes  solennités  de  Pâques,  de  Pentecôte,  de 
Noël^.  D'autres  fêtes  sont  fixes;  ce  sont  :  la  Noël  et 
l'Epiphanie,  bien  nettement  distinguées  l'une  de 
l'autre  ^. 

Le  l*^""  des  calendes  de  janvier,  commencement 
de  l'année  civile,  était  consacré  par  des  réjouis- 
sances païennes  d'un  caractère  licencieux.  L'Eglise 
institua  un  jeûne  à  pareil  jour  et,  dès  le  iv®  siècle, 
cette  pratique  de  pénitence  était  répandue  in  unwer- 
sum  mundum'^\  elle  devait  finalement  abolir  l'usage 
qu'elle  était  destinée  à  combattre. 


1.  Sermo  CCV;  cf.  Scrmones  CXXV,  CCLX,  OCX. 

2.  Epist.  LV. 

3.  Sermones  CCXVIII,  CCXIX,  CCXXI. 
h.  Sermones  CCLIX,  CCLXVI. 

5.  S.  Augustin  semble  considérer  les  fêtes  de  Noël  et  de  l'Ascension 
comme  d'institution  apostolique,  c'est  une  erreur;  elles  étaient  incon- 
nues de  TertuUien  et  de  S.  Cyprien.  Quant  à  l'Ascension,  il  paraît  dé- 
montré que  son  institution  était  fort  récente  au  début  du  v*'  siècle.  Cf. 
Scrm.  XCVl,  CCLXU;  Epis  t.  Ll\;  Paléographie  musicale,  i.\,  p.  102. 

6.  Sermones  CLXXXIV,  CLXXXV,  CLXXXVI,  CLXXXYIII,  CLXXXIX,  etc. 

7.  Serwo  CXCVlir. 


LES  INSTITUTIONS.  71 

L'apparition  du  culte  des  martyrs  dans  le  cycle 
chrétien  est  attestée  à  une  date  certaine  dès  l'année 
155*,  à  Smyrne.  En  Afrique,  nous  rencontrons  une 
attestation  non  moins  formelle  dès  l'année  250^. 
Saint  Cyprien  écrit  aux  confesseurs  de  la  foi  :  «  Mar- 
quez le  jour  de  la  mort  (de  ceux  qui  périssent  en 
prison)  afin  que  nous  puissions  célébrer  leur  commé- 
moraison  parmi  les  mémoires  des  martyrs.  Ce  jour- 
là,  nous  ferons  des  oblations  et  des  sacrifices  en  sou- 
venir d'eux.  Vous  n'avez  pas  oublié  que  nous  offrons 
des  sacrifices  chaque  fois  que  nous  célébrons  la  mort 
et  l'anniversaire  des  martyrs^.  »  Ce  culte  des  martyrs 
n'a  pas  toujours  été  nettement  distinct  du  culte  des 
morts  et  les  honneurs  à  rendre  à  la  dépouille  des 
fidèles  n'incombent  pas  moins  gravement  que  lors- 
qu'il s'agit  de  la  dépouille  des  martyrs  ^.  On  garde  le 
souvenir  des  uns  et  des  autres  :  adhihe  sororum 
nostrarum  exempla^^ ^  et  leurs  noms  sont  écrits  au- 
près de  Dieu  :  quorum  nomina pênes  Deum^^  parfois 
lui  seul  les  connaît  :  quorum  nomina  scit  is  qui 
fecit  ^,  mais  il  suffit,  puisqu'on  reste  en  communion 
avec   eux  :  sancti  Dei  memoramini  in  conspectu 


1.  Martyrium  Polycarpi,  c.  xviii,  dans  Opéra  pair.  aposL,  édit.  F.  X. 
FUNK,  1. 1,  p.  302. 

2.  D.  Cabrol  et  D.  Leclercq,  op.  cit.,  1. 1,  p.  cxcv. 

3.  S.  Cyprien,  Epîst.  XXVIII,  2;  XXXIV,  3. 

U.  S.  Cyprien,  Epist.  II,  3  :  Corpora  medicata  condimentis  aepullura 

mausoleis  et  monumentis  sequestrantur corpora  martyrum  aut  cae^ 

terorum  si  non  sepeliantur,  grande  pericuium  imminet  eis  quibus  in 
cumbit  hoc  opus. 

5.  Tertullien,  Ad  uxorem,  I,  4. 

6.  Ibid. 

7.  C.  I.  L.,  n.  7924,  cf.  H.  Leclercq,  Actes  des  Martyrs,  dans  D.  Ca- 
brol, Dict.  d'arch.  et  de  liturg.,  1. 1,  col.  416;  E.  Le  Blant,  Inscript, 
chrét.  de  la  Gaule,  n.  563  ;  D.  Cabrol  et  D.  Leclercq,  Monum.  Ecoles* 
liturg.,  t.  I,  p.  CLX. 


72  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

Domini  ^  ;  formules  qui  se  retrouveront  sur  les  dipty- 
ques, dans  les  oraisons,  dans  les  inscriptions,  dans 
les  martyrologes.  On  emploie  Fencens  lors  de  la 
sépulture^,  on  prie  pour  ceux  qui  ne  sont  plus,  on 
sollicite  pour  eux  l'obtention  d'un  lieu  de  rafraîchis- 
sement et  l'admission  parmi  les  élus  :  pro  anima 
ejus  orat  et  refrigerium  intérim  adpostulat  et  ei  in 
prima  resurrectione  consortium  ^.  Ces  derniers 
mots  nous  font  entrevoir  la  distinction  la  plus  grave 
que  l'on  commença  à  faire  entre  les  morts  et  les 
martyrs.  TertulMen  enseigna  que  les  martyrs  en- 
traient dans  le  paradis  sans  aucun  délai  ^'  ;  quant 
aux  fidèles  qui  n'avaient  pas  confessé  le  Christ 
dans  les  supplices,  les  opinions  étaient  partagées. 
Deux  courants  d'opinions  divisaient  les  esprits  :  sui- 
vant les  uns,  l'âme  ou  juste  ou  purifiée  était  admise 
près  de  Dieu  dès  l'instant  où  elle  quittait  la  terre  ; 
suivant  d'autres,  le  ciel  lui  restait  fermé  jusqu'au 
jour  de  la  résurrection.  «  Le  ciel  n'est  ouvert  à  per- 
sonne tant  que  la  terre  subsiste,  »  écrit  Tertullien  ^; 
et  il  développe  sa  pensée  dans  sa  réfutation  de  l'hé- 
rétique Marcion  qui  enseignait  que  ceux  qui  avaient 
cru  à  la  Loi  et  aux  prophètes  étaient  tourmentés  en 
enfer,  tandis  que  ceux  qui  avaient  cru  et  obéi  à  Dieu 
et  à  Jésus-Christ  étaient  portés  dans  le  sein  d'Abra- 
ham. Or,  être  reçu  dans  le  sein  d'Abraham,  c'est  le 
rafraîchissement  dans  l'attente  du  dernier  jour  et  de 


1.  C.  I.  L.,n.  792^. 

2.  Tertullien,  De  idololatria,  11;  Apologeticiim,  U2. 

3.  Tertullien,  De  monogamia,  10. 

k.  De  Resurr.  carnis,  17;  E.  Le  Bla>'t,  Les  persécuteurs  et  les  mar- 
tyrs, in-8o,  Paris,  1893,  p.  10^. 

5.  De  anima,  55;  De  resurrectione  carnis,  '»3.  Cf.  Maï,  Script.  vet<. 
nova  coUcctio,  m-U°,  Tîomac,  1831,  t.  V,  p.  34,  u.  2. 


LES  INSTITUTIONS.  73 

la  résurrection  du  corps  ^  Mais  cette  résurrection 
n'est  elle-même  que  la  «  première  résurrection  », 
signal  d'une  période  de  bonheur  matériel  et  spirituel 
dont  les  élus  seuls  doivent  jouir.  Cette  doctrine  fut 
adoptée  par  Tertullien^,  Commodien^,  Lactance  ^' 
et  saint  Augustin  ^  ;  elle  nous  révèle  l'opinion  la  plus 
importante  pour  notre  recherche  puisque  l'idée  d'un 
état  intermédiaire  des  âmes  des  fidèles  inaugurait 
une  distinction  féconde  en  conséquences  dont  la  prin- 
cipale et  la  première  qui  se  dégagea  concernait  le 
culte  des  martyrs  admis  dans  le  paradis  par  antici- 
pation du  jugement  dernier  ®. 

La  pensée  de  solliciter  le  refrigerium^  «  rafraîchis- 
sement »  ou  «  soulagement  »  quelconque,  témoigne 
de  la  croyance  à  un  échange  de  services  entre  les 
vivants  et  les  défunts,  et  c'est  d'après  cette  idée  que 
s'introduisirent  des  usages  liturgiques  basés  sur  la 
préoccupation  ordinaire  de  l'anniversaire  :  Offert 
annuis  diebus  dormitionis  ejus'^...  pro  dormitione 
ejus  apud  i>os  fiât  ohlatio,  aut  deprecatio  aliqua 
nomine  ejus  in  Ecclesia  frequentetur^ .  Pro  cujus 
spiritu  postulaSj  pro  quo  oblationes  annuas  red- 
dis...,  in  oratione  commémoras,  offeres,  et  commen- 


1.  Adv.  Marcioncm,  IV,  34. 

2.  Ibid.,  III,  24. 

3.  ïnstructiones,  II,  3. 

4.  Instît.  divinae,  VU,  14. 

5.  De  civitate  Dei,  XX,  7. 

6.  Plusieurs  liturgies  de  l'Orient  et  de  l'Occident  s'accordaient  à  en- 
seigner la  rémunération  tardive  des  âmes.  Pour  le  détail  de  cette  ques- 
tion dans  les  liturgies,  cf.  H.  Leclercq,  Ame,  dans  D.  Cabrol,  Dict. 
darcli.et  de  litiirg.;  L.  Atzberger,  Gescliichte  der  christliche  Eschato- 
logie innerhalb  der  vorcânisclien  Zeit,  in-S",  Freiburg,  1896,  p.  137,  245, 
276,  277,  303  sqq.,  307,  309,  314,  393,  396,  401,  532. 

7.  Tertullien,  De  monogamia,  10. 

8.  S.  Cyprien,  Epist.  LXYI,  1,  2. 

l'afriqce  chrétienne.  —  I.  5 


74  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

dahisper  sacerdotem  etascendet  sacrificium  tuum  ^ . 
Oblationes  pro  defunctis^  pro  natalitiiSy  annua  die 
facimus^. 

Outre  la  prière  officielle  pour  les  morts,  nous  avons 
un  exemple  de  la  prière  privée  ^  et  d'assez  bonne 
heure  nous  entrevoyons  des  catégories  pour  lesquelles 
on  ne  prie  pas.  Ce  sont  d'abord  les  indignes  dont  le 
nom  ne  doit  pas  être  prononcé  dans  la  prière  des 
prêtres  à  l'autel  :  neque  enim  apud  altare  Dei  me- 
retur  nominari  in  sacerdotum  prece  qui  ah  altari 
sacer dotes  et  ministros  noluit  as^ocari^*.  Puis 
viennent  ceux  qui  sont  morts  dans  le  Christ  et  qui 
vivent  en  Dieu  :  quos  ç^içere  apud  Deum  dicimus^\ 
ce  sont  les  martyrs  au  sujet  desquels  saint  Augustin 
est  catégorique.  On  doit,  dit-il,  prononcer  leur 
nom,  on  ne  doit  pas  prier  pour  eux  ^,  ce  serait  leur 
faire  injure  de  prier  pour  eux  ^  ;  au  contraire,  l'Église 
se  recommande  à  leurs  prières  ^.  En  ce  qui  concerne 
les  enfants,  il  semble  que  leur  jeune  âge  ne  les  dis- 
pense pas  du  secours  des  prières.  Lugere  [quod  fas 
est)  nolite,  tamen  orate  pro  illis  ^,  dit  à  leur  propos 
Commodien. 

Une  inscription  trouvée  à  Rome,  mais  qui  doit  être 


1.  Tertullien,  De  Exhort.  castitatis,  11. 

2.  De  corona,  3. 

3.  Passio  s.  Perpetuae,  7;  cf.  Monum.  Eccl.  lilurq.,  1. 1,  n.  3962-396^1, 
3978. 

U.  S.  Cyprieiv,  loc.  cit. 

5.  De  mortalitale,  20. 

6.  S.  Augustin,  Sermo  CLIX,  1  :  Cum  martyres  eo  loco  recitantur  ad 
altare  Dei,  ubi  non  pro  ipsis  oretur  :  pro  caeteris  autem  commemoratis 
defunctis  oretur. 

7.  Sermo  CLIX,  1  :  Injuria  est  enim  pro  martyre  orare,  cujus  nos 
debemus  oralionibus  commendari. 

8.  Sermo  CCLXXXIV,  5. 

9.  Instructiones,  H,  32  :  Filios  non  lugendos. 


LES  INSTITUTIONS.  75 

très  probablement  restituée  à  l'Afrique,  nous  apprend 
que,  vers  la  première  moitié  du  iv^  siècle,  on  ne  lais- 
sait pas  de  rencontrer  des  personnes  qui  croyaient  à 
l'admission  immédiate  des  âmes  —  de  celles  des 
enfants  du  moins  —  dans  la  béatitude  ^  : 

MAGVS  PVER  INNOCENS 
ESSE  lAM  INTER  INNOCENTIS  COEPISTI 
-f  QVAM  STAVILES  TIVI  HAEC  VITA  EST 

QVAM  TE  LETVM  EXCIPET  MATER  ECLESIA  DE  OC 
5  MVNDO  REVERTENTEM.COMPREMATVR  PECTORVM 
GEMITVS    •  STRVATVR  FLETVS  OCVLORUM  J/ 

Magus  puer  innocens  esse  iam  inter  innocentis^ 

{=  ntes)  coepisti  quant  staçilestwi  (=  ista  nie  tibi?) 

haec  cita  est.  Quant  te  letum  excipet  Mater  e[c)cle-' 

sia    de   [h)oc   mundo    reçertentem,    Comprematur 

pectorum  gemitus,  Struatur  fletus  oculorum. 

A  partir  du  iv^  siècle,  les  commémoraisons  de  mar- 
tyrs augmentent  en  nombre  et  en  solennité.  On  leur 
donne  encore  les  noms  anciens  de  natalitîa,  anni- 
versaria,  patrocinia  2,  mais  on  tend  à  substituer  à 
ces  appellations  les  termes  plus  pompeux  de  50- 


1.  De  Rossi,  De  tilulis  cartliaginiensibus,  dans  Pitra,  Spicil.  Soles- 
mense,  t.  IV,  p.  535,  536;  cf.  Guasco,  Musaei  capitolini  antiquae  inscrip- 
tiones,  in-fol.,  Romae,  1775,  t.  III,  p.  138;  Adami,  Del  culto  dovuto  ai 
sanli  martiri,  p.  111.  Il  n'est  pas  douteux  qu'il  s'agisse  d'un  enfant 
en  bas  âge,  c'est  le  sens  ordinaire  du  mot  innocens  dans  l'épigraphie 
africaine;  cf.  C.  I.  L.,  n.  5491,  un  an;  5492,  huit  ans;  8636,  trois  ans; 
ces  formules  sont  tirées  de  S.  Cyprien,  De  Utpsis,  2:  Quam  vos  laeta 
excipit  mater  ecclesia  de  praelio  revertentes ,  ei  Ibid.,  16  :  Compri- 
matur  pectorum  gemitus,  slruatur  fletus  oculorum.  L'inscription  per- 
met de  corriger  la  leçon  inintelligible  des  mss.  qui  portaient  staluatur. 
C'est  la  deuxième  fois  qu'un  texte  africain  permet  de  rétablir  la  leçon 
altérée  d'un  ms.  Cf.  E.  Le  Blant,  L'Épigraphie  en  Gaule  et  dans  l'A- 
frique romaine,  p,  117-119. 

2.  S.  Augustin,  Sermones  III,  XIII,  CCLXXXV  ;  In  psalmum  LXXXVIIL 


76  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

lemnia,  solemnitales ,  festwitates  ^.  Le  jour  de  la 
fête  de  saint  Cyprien  est  désigné  comme  le  sanctissi- 
muSy  le  solemnissimus  dies^.  Le  culte  des  martyrs 
tend  à  prendre  des  proportions  excessives.  Le  férial 
se  charge  de  noms  et  il  semble  qu'on  ait,  dès  le 
début  du  V®  siècle,  adopté  le  système  des  fêtes  ren- 
voyées ^.  Évidemment,  si  on  agit  de  la  sorte,  nous 
pouvons  conclure  à  une  tendance  marquée  vers  l'ex- 
tension du  sanctoral  et  probablement,  ainsi  qu'il  arrive 
d'ordinaire,  aux  dépens  du  temporal^. 

Le  culte  des  martyrs  tourna  finalement  à  l'abus. 
Les  édicules  et  les  basiliques  se  multiplièrent  à  tel 
point  qu'on  en  rencontrait  en  tous  lieux,  en  rase 
campagne,  le  long  des  routes,  et  la  plupart  d'entre 
eux  ne  se  rapportaient  à  aucun  épisode  de  la  vie  des 
martyrs,  ne  contenaient  parfois  aucune  relique.  Le 
canon  34®  du  concile  tenu  à  Carthage  en  438  régla  ce 
point  de  discipline  et  décida  que  ces  édifices  non 
pourvus  de  reliques  seraient  démolis;  si  les  dispo- 
sitions du  peuple  ne  permettaient  pas  de  le  faire  sans 
danger,  on  avertirait,  en  sorte  que  les  fidèles  s'abs- 
tinssent d'y  venir  '^. 

La  hiérarchie  ecclésiastique  en  Afrique  n'offre 
rien  de  particulier  ;  elle  est  conforme  à  ce  que  nous 
rencontrons  partout  dans  le  christianisme  primitif. 


1.  s.  Augustin,  Sermones  III,  CCLXXX,  CCXCV. 

2.  Sermones  CCCIX-CCCXIII. 

3.  In  psalm.  LXXX,  P.  L.,  t.  XXXVII,  col.  1046  :  Sed  quoniam  peren- 
dino  die,  id  est  quarta  sabbali  non  possumus  ad  mensam  Cypriani  con- 
venire  quia  festivitas  est  sayictorum  martyrum;  crastino  die  ad  ipsam 
mensam  conveniamus. 

h.  P.  Batiffol,  Histoire  du  bréviaire  i^omain,  in-12,  Paris,  1893, 
•p.  121  sqq. 

5.  Mansi,  Concil.  ampliss.  coll.,  t.  III,  col.  971;  cf.  t.  TV,  col.  494.  Peut- 
être  avons-nous  un  édifice  de  celte  catégorie  à  Aïn-Mechira;  cf.  S.  Grail- 
tOT  et  S.  GsELL,dans  les  Mélang.  d'arch,  et  d'Iiist,,  1894,  l,  XIV,  p.  591. 


LES  INSTITUTIONS.  77 

Nous  avons  vu  à  Carthage  deux  évêques,  Agrippinus 
et  Optatus  ^ ,  et  nous  savons  que  ceux  qui  président 
les  réunions  des  fidèles  sont  des  hommes  éprouvés, 
des  senior  es,  dont  la  charge  ne  s'achète  pas,  mais  se 
donne  à  Félection^.  Les  noms  d'évêque,  de  prêtre, 
de  diacre  sont,  à  cette  époque,  d'un  usage  déjà 
ancien,  et  nous  voyons  que  ceux  de  veuve,  de  vierge, 
de  docteur  et  de  martyr  sont  également  connus^, 
ce  qui  suppose  que  les  rangs  eux-mêmes  existent 
dès  lors.  Il  n'est  pas  tout  à  fait  clair  que  par  le  titre 
de  docteur,  Tertullien  ne  désigne  un  personnage  orné 
de  la  grâce  des  charismes^*.  On  saisit  bien,  surtout 
dans  la  correspondance  de  saint  Cyprien,  quelques 
froissements  entre  les  membres  des  divers  degrés 
de  la  hiérarchie  qui  cherchent  à  s'affranchir  de  la 
subordination'^,  mais  cela  même  prouverait  l'exis- 
tence de  cette  subordination.  On  troiwe,  vers  le  milieu 
du  iii*^  siècle,  le  titre  de  sous-diacre*^,  des  acolytes, 
un  exorciste,  un  lecteur;  il  y  a  même  une  charge, 
tombée  plus  tard  en  désuétude,  le  doctor  audien- 


1.  A  lire  le  texte  de  Passio  S.  Perpétuée,  on  ne  trouve  rien  qui  rattache 
ce  personnage  à  l'Église  de  Carthage;  nous  irons  même  un  peu  plus 
loin  et  nous  dirons  qu'il  pourrait  plus  probablement  avoir  été  évêque 
de  Thuburbo,  En  effet,  Perpétue  le  voit  dans  une  de  ses  visions  et  lui 
reproche  la  façon  dont  il  laisse  s'introduire  le  désordre  parmi  les  fidèles 
à  la  sortie  des  assemblées  chrétiennes.  Le  texte  ajoute  que  l'évèque 
disputait,  suivant  sa  coutume,  avec  un  de  ses  prêtres,  nommé  Aspasius. 
Or  Perpétue  n'habite  pas  Carthage,  mais  elle  habite  Thuburbo  ;  elle  a 
bien  plus  de  chances  de  savoir  ce  qui  se  passe  dans  sa  ville  que  partout 
ailleurs.  En  outre,  elle  lui  reproche  la  sortie  tumultueuse  des  fidèles,  or 
elle  était  catéchumène  et  sortait  avant  la  fin  de  la  réunion;  c'est  donc 
ce  qui  se  passe  et  ce  qu'elle  a  appris  parce  qu'elle  habite  la  ville. 

2.  Tertullien,  Apologeticum,  39. 

3.  De  prsescriptionibus,  3. 

U.  Ibid.  :  Est  utique  frater  aliquis  doctor  gratia  scientiœ  donalus. 

5.  S.  Cyprien,  Epîst.  65. 

6.  Epist.  2'i,  78,  79,  80  {inter  Cyprianicas)  ;  cf.  Commodien,  Instruc- 
tiones,  II,  26. 


78  L'AFRIQUE  CHUETIENXE, 

tium  ^ .  Peu  de  modifications  sont  intervenues  après 
la  paix  de  l'Église  ;  on  voit,  dans  saint  Augustin,  la 
mention  des  chantres  et,  à  l'époque  de  la  persécution 
vandale,  l'Eglise  de  Carthage  compte  un  archidiacre 
désigné  sous  le  nom  de  secundus  in  officio  tninis- 
trorum  2.  ' 

Ce  qui,   dans  cette  hiérarchie,  mérite  de  retenir 
l'attention,   c'est  la   place    qu'y  tenait    l'évêque  de 
Carthage,  qui  avait,  sans  en  porter  officiellement  le 
titre,  le  rang  et  les  prérogatives  de  primat  d'Afrique. 
Le  primat  de  Carthage  jouissait  d'une  situation 
considérable.  Les  Africains  se  flattaient  eux-mêmes 
en  relevant  son  prestige.  Il  semble  que,  jusqu'à  la 
paix  de  l'Eglise,   la  situation,   quoique  florissante, 
des  Eglises   provinciales  ait  pu  être  connue  direc- 
tement par  le  primat  d'Afrique  3.  A  partir  du  iv^  siècle, 
on  commence  à  relever  les  mentions  de  primaties 
provinciales.    Dès   305,    il    y   avait   un    primat  de 
Numidie^';  peut-être,  dès  314,  la  Byzacène,  la  Tri- 
politaine  et  les  Maurétanies  en  sont-elles  pourvues  ^  ; 
en  349,  la  Byzacène  a  son  primat^;  en  393,  la  Mau- 

1.  Episi,  1h. 

2.  Victor  de  Vite,  De  pcrsecutione  vandalica  et  C.  I.  L.,  n.  58  a. 

3.  On  ne  relève  nulle  trace  de  primats  provinciaux  dans  la  corres- 
pondance de  saint  Cyprien  ni  dans  les  actes  des  conciles  tenus  sous  son 
épiscopat.  MoRCELLi,  Africa  christiana,  t.  1,  p.  30.  Le  texte  grec  de  la 
Passion  des  martyrs  scillitains  donne  à  Carthage  le  titre  de  «  métro- 
pole »  Tzly]alov  KapOayevvyi;  (xyiTpouoXewç,  et  ce  titre  se  lit  encore  au 
vi«  siècle  dans  la  Notitia  Alexandrina,  édit.  Gelzer  dans  le  Byzanti- 
nische  Zeitschrift^  1892,  p.  22  sq.  :  Kapx^^wv  (JiyiTpdTtoÀi;  [LZ-^xh]  t^ç 
Atêuyîç  Trîç  ôyxix^ç. 

h.  Secundus,  évOque  de  Thiges  (=  Kourbala),  qui  présida  le  concile 
de  Cirta,  contre  les  Donatisles.  Cf.  S.  Optât,  De  schism.  Donatisl.,  ^; 
S.  Augustin,  Contra  Cresconium,  III,  26. 

5.  C'est  douteux,  car  la  lettre  de  Constantin  au  proconsul  d'Afrique 
prescrit  l'envoi  de  délégués  à  Arles,  choisis  par  les  évêques.  Pour  la 
Tripolitaine  et  une  des  Maurétanies,  le  fait  semble  bien  prématuré. 

6.  Le  synode  pour  lequel  l'évêque  d'Hadrumète  réclame  la  confirma- 


LES  INSTITUTIONS.  79 

rétanie  Sitifîenne  en  obtient  un*.  Rien  ne  nous 
apprend  que  la  Tripolitaine  qui  ne  possédait  que 
sept  évêques  et  la  Tingitane  qui  ressortissait  ecclé- 
siastiquement  de  la  Maurétanie  Césarienne,  aient 
jamais  possédé  de  primats.  Cette  organisation  s'ex- 
plique eu  égard  au  nombre  des  évêchés  qui,  sou- 
dainement accru  au  iv^  siècle  dans  une  proportion 
considérable,  demeura  stationnaire.  Les  listes  épis- 
copales  africaines  comptent  parmi  les  plus  précieux 
documents  historiques  de  ce  pays,  mais  elles  ont 
subi  le  sort  de  tant  d'autres  pièces  ;  altérées  d'abord 
par  les  copistes  ignorants  du  moyen  âge,  elles  ont 
été  dans  la  suite  mal  interprétées  par  les  commen- 
tateurs^. EUies  Dupin  porte  le  nombre  des  évêchés 
d'Afrique  à  690  3,  Morcelli  à  720  '*.  L.  de  Mas-Latrie 
à  768^,  F.  Ferrère  à  632^,  Nous  croyons  qu'il  serait 
prématuré  de  tenter  ici  un  classement  des  anciens 
évêchés  de  l'Afrique  septentrionale  ;  des  recherches 
entreprises  dans  ce  but  nous  ont  permis  de  juger 


tion  du  concile  provincial  de  3^9,  témoigne  de  l'existence  d'un  primat 
provincial  convocateur  du  synode.  Sur  les  primats  provinciaux,  cf. 
HiNSCHius,  Kirchenrecht  (1878),  t.  II,  p.  2. 

1.  Synod.  Hippon.  (392 \  can.  3. 

2.  Il  faut  se  garder  d'en  faire  à  ces  derniers  un  reproche  trop  sévère, 
car  ils  avaient  tout  à  deviner  et  savaient  si  peu  de  choses  avec  certi- 
tude ;  ils  ne  soupçonnaient  même  pas  l'épigraphie  —  quoique  dès  le 
xvii"  siècle,  Jacques  Spon  eût  dû  leur  entr'ouvrir  les  yeux.  —  Le  P.  Har- 
douin,  Ellies  Dupin,  Morcelli  ont  fait  presque  tout  ce  qu'ils  pouvaient 
faire  à  l'époque  où  ils  ont  travaillé. 

3.  s.  Optati  Milevitani  Opéra,  édit.  E.  Dupix,  in-fol.,  Parisiis,  1700, 
Praefatio.  Sur  les  sièges  épiscopaux  cf.  Kuhn,  Die  stâdlische  und  biir- 
gerliche  Verfassung  des  rômischen  Reichcs,  t.  II,  p.  U51.  A.  Harnack, 
Die  dMission,  in-S",  Leipzig,  1902,  p.  516,  note  5.  Pour  les  évêques  des 
Saltus,  cf.  C.  I.  L.,  t.  VIII,  suppl.  1,  p.  1171  ;  L.  Schmidt,  op.  cit.,  p.  59. 

'i.  Morcelli,  op.  cit.,  t.  I,  au  commencement. 

5.  L.  DE  Mas-Latrie,  Les  anciens  évêchés  de  l'Afri]ue  septentrionale, 
in-8o,  Alger,  1887,  19  pp. 

6.  F.  Ferrère,  op.  cit.,  p.  359-376. 


80  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

que  les  questions  multiples  qui  s'attachent  à  ce  sujet 
n'autorisent  pas  encore  un  travail  définitif  ^ . 

Les  primats  provinciaux  étaient  nommés  par  les 
synodes  de  leurs  provinces  respectives  dont  ils 
faisaient  connaître  la  décision  au  primat  de  Car- 
tilage^; leur  autorité  se  réduisait  à  peu  de  chose. 
Ils  présidaient  le  synode  provincial,  désignaient  les 
délégués  au  concile  de  Carthage^,  jugeaient  les 
appels  des  prêtres,  diacres  et  clercs  de  la  province 
condamnés  par  leur  évêque  à  moins  que  les  appelants 
n'eussent  préféré  s'adresser  immédiatement  eux- 
mêmes  à  Cartilage  ^  ;  enfin  ils  donnaient  à  ceux  qui 
allaient  en  Italie  des  litterae  formatae^ . 

Le  lien  très  étroit  qui  attachait  l'Eglise  d'Afrique 
à  l'Église  de  Rome  ne  faisait  de  doute  pour  per- 
sonne, malgré  l'attitude  très  indépendante  —  parfois 
même  jusqu'à  la  résistance  ouverte  —  du  clergé 
africain  à  l'égard  du  pape  ^.  Des  textes  bien  connus 

1.  Il  faudra  tenir  compte  de  quelques  identifications  heureuses  de 
A.  TouLOTTE,  Géographie  de  V Afrique  chrétienne,  Numidie,  p.  151,  en  ce 
qui  a  trait  aux  Gubzatenses.  Une  observation  de  M.  F.  Ferrère,  op.  cit., 
p.  li,  domine  les  recherches  à  faire.  «  Il  est  probable  que  les  listes 
d'évêchés  ont  été  grossies...  On  verra  qu'il  n'y  avait  pas  tout  à  fait,  en 
Afrique,  500  évêchés.  Ce  qui  explique  l'exagération  des  chiffres  donnés 
par  Ellies  Dupin  et  par  Morcelli,  c'est  qu'ils  ont  dressé  leurs  listes  en 
relevant  tous  les  noms  d'évêques  cités  dans  les  monuments  de  l'histoire 
ecclésiastique  africaine.  Or,  beaucoup  d'évêchés  n'ont  pas  existé  simul- 
tanément; beaucoup  d'autres  n'ont  pas  eu  une  place  déterminée  et  fixe, 
quand  un  disparaissait,  un  autre  était  constitué  ailleurs.  » 

2.  Synod.  Hippon.,  can.  5. 

3.  Conc.  Carthag.  XVI,  can.  11.  Ce  concile  était  annuel,  ou  peu  s'en 
faut,  jusqu'en  ^07.  On  déclara  alors  qu'il  se  réunirait  dans  le  cas  d'absolue 
nécessité  seulement  et  dans  une  ville  à  désigner  d'après  la  commodité  du 
plus  grand  nombre. 

U.  Conc.  Carthag.  XVI,  can.  17. 

5.  Synod.  Hippon,  can.  27.  Ces  lettres  rendaient  à  peu  près  les  mêmes 
services  que  le  celebret  de  nos  jours. 

6.  Cf.  J.  Cii.vPMAX.  The  holy  See  and  Pelagianismus ,  dans  Dublin 
lievieiv,  t.  CXX,  p.  88-112;  t.  CXX,  p.  Jil-ôO.  Le  Même,  Apiarius,  dans  la 


LES  INSTITUTIONS.  81 

et  souvent  cités  de  saint  Augustin,  de  saint  Cyprien, 
et  même,  dans  une  certaine  mesure,  les  attaques  de 
Tertullien,  établissent  cette  prépondérance  de  l'Eglise 
romaine  sur  celle  d'Afrique.  Cependant  un  ensemble 
de  circonstances  avait  contribué  à  grandir  le  primat 
de  Carthage  aux  yeux  de  toute  l'Église  d'Afrique  et 
les  titulaires  ne  semblent  avoir  rien  tenté,  à  notre 
connaissance  du  moins,  pour  modérer  la  tendance  à 
exalter  l'influence  de  l'évêque  de  Carthage,  fût-ce 
au  détriment  de  la  subordination  nécessaire  à  l'égard 
de  l'évêque  de  Rome.  L'un  d'eux  disait  qu'il  portait 
le  fardeau  de  toutes  les  Églises  d'Afrique  :  Ego  cunc- 
tarum  Ecclesiaruîn,  dignatione  Dei,  sollicitudinem 
sustineo  K  C'était  ce  qu'on  lui  répétait  parmi  ses 
collègues  :  «  Vous  êtes  chargé  de  soutenir  les 
Églises  )).  Necesse  habes  omnes  Ecclesias  sufful- 
cire  ^.  Le  primat  visitait  les  provinces  chaque  année, 
principalement  à  l'approche  des  conciles;  s'il  y  man- 
quait, on  réclamait  sa  présence  ^.  Ses  pouvoirs  étaient 
assez  étendus.  Il  avait  le  droit  de  choisir  un  prêtre 
dans  un  diocèse  différent  du  sien  et  de  l'ordonner 
évêque,  ou  bien  encore  il  pouvait  imposer  à  un  dio- 
cèse la  mutation  d'un  clerc  dans  un  autre  diocèse^*. 
C'était  à  lui  qu'il  appartenait  de  convoquer  les  con- 
ciles de  l'Afrique  entière,  de  ratifier  les  élections 
épiscopales  ^,  de  signer  au  nom  de  tous  les  lettres 


même  revue,  t.  CXXIX,  p.  98-122;  Le  Même,  S.  Augustin  and  his  angli- 
can Critics,  dans  la  même  revue,  juillet  1890,  p.  89-109,  cf.  Anal,  bol- 
land.,  1891,  t.  X,  p.  488. 

1.  Codex  Canonum  Africae,  55.  Sur  ce  recueil,  formé  en  M9,  cf.  HÉ- 
FÉLÉ,  Hist.  des  Conciles  (trad.  Delarc),  t.  II,  p.  304  sq. 

2.  Ibid.,  M. 

3.  Ibid.,b2. 

U.  Conc.  Carthag.  III,   can.  7. 
5.  Synod,  Hippon,  (393),  can.  h. 

5. 


82  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

synodales  ^  ;  de  fixer,  une  année  à  l'avance,  le  jour  de 
la  célébration  de  la  fête  de  Pâques  ^. 

Quand  on  voit  la  façon  dont  saint  Cyprien  exer- 
çait les  droits  de  sa  charge  dans  son  Église  ^,  on 
constate  l'existence,  au  moins  transitoire,  d'une 
sorte  de  régime  représentatif,  mais  il  se  peut  que  la 
modération  apportée  par  ce  grand  homme  n'ait  pas 
été  toujours  suivie  par  ses  successeurs  ;  ainsi  la  pri- 
matie  dégénéra  parfois  en  une  sorte  de  patriarcat 
indépendant  dont  les  sentences  étaient  sans  appel. 
C'est  contre  cet  abus  que  tentait  de  réagir  un  concile 
qui  conférait  aux  clercs  le  droit  de  soumettre  leur 
cas  au  concile  général  de  Cartilage  ''. 

Les  canons  de  l'Église  d'Afrique  témoignent  de  la 
jalousie  avec  laquelle  elle  garda  ses  privilèges  et 
portent  parfois  même  la  trace  d'une  volonté  arrêtée 
d'entraver  la  liberté  d'un   recours  à  Rome  ^.   Un 


1.  Conc.  Carthag.  V,  can.  19. 

2.  Ibid.,  can.  19. 

3.  Beauchet,  dans  la  Nouvelle  Bévue  historique  du  Droit,  1883,  p.  395, 
U.  Conc.  Carthag.  XVI,  can.  17.  Cf.  L.  de  Mas-Latrie.  L'episcopus 

Gumnitanus  et  la  primauté  de  l'évêque  de  Cartilage,  dans  la  Bibiioth. 
de  l'Ecole  des  Chartes,  1883,  p.  72  sq. 

5.  En  droit,  les  évêques  pouvaient  s'adresser  au  pape,  mais  il  semble 
bien  qu'on  ne  s'y  soit  résigné  en  fait  qu'en  raison  de  l'amoindrissement 
croissant  que  les  rivalités  intérieures  infligeaient  au  siège  de  Carlhage. 
Ces  dispositions  peuvent  être  le  résultat  du  foisonnement  des  évêchés 
et  de  la  valeur  fort  différente  de  ceux  qui  occupaient  les  sièges.  Déjà 
saint  Cyprien  trouve  matière  aux  observations  suivantes  :  «  Les  évêques 
qui  doivent  instruire  les  autres  et  leur  montrer  l'exemple,  méprisent  l'ad- 
ministration des  choses  saintes  pour  se  mêler  des  affaires  séculières,  et 
plusieurs,  abandonnant  leur  chaire  et  leur  peuple,  courent  de  province  en 
province,  pour  se  livrer  à  de  honteux  trafics.  Au  moment  même  où  leurs 
frères  meurent  de  faim, ils  ne  songent  qu'à  amasser  beaucoup  d'argent;  ils 
s'emparent  par  fraude  des  héritages  d'autrui  et  font  profiter  leur  argent 
par  l'usure.  »  De  lapsis,  et  toute  la  fin  de  ce  passage  est  reprise  et  citée 
par  S.  Augustin,  Epist.  CVIll,  10,  ad  Macrobium.  On  s'étonne  moins  de 
ces  récriminations  en  apprenant  qu'Aurélius,  primat  de  Carthage,  dit 
avoir  un  évêque  à  ordonner  tous  les  dimanches,  Cod.  canon.  A  fric,  can.  U9. 


LES  INSTITUTIONS.  83 

prêtre  excommunié,  fût-il  réintégré  par  «  un  juge- 
ment d'outre-mer  » ,  demeure  exclu  du  clergé  d'Afri- 
que; bien  plus,  lorsque  prêtres,  diacres  ou  clercs 
croiront  avoir  à  se  plaindre  du  jugement  rendu  par 
leur  évêque,  ils  pourront,  avec  le  consentement  de 
ce  dernier,  s'adresser  aux  évêques  voisins  qui  pren- 
dront connaissance  du  différend.  S'ils  veulent  en 
appeler  de  nouveau,  la  cause  sera  portée  devant  leur 
primat  ou  devant  le  concile  d'Afrique,  mais  quicon- 
que fera  appel  à  un  tribunal  d'outre-mer  doit  être 
exclu  de  la  communion  dans  l'intérieur  de  l'Afrique. 
Ce  n'était  là  d'ailleurs  que  l'extension  au  bas  clergé 
d'une  mesure  qui  avait  atteint  depuis  longtemps  les 
évêques,  au  moins  sous  la  forme  des  obstacles  amon- 
celés sur  leur  chemin  dès  que,  sans  l'aveu  du  primat, 
ils  songeaient  au  voyage  de  Rome  ^ . 

Il  importe  à  la  suite  de  notre  travail,  de  fixer  les 
limites  des  circonscriptions  ecclésiastiques,   qui,   à 


Comme  toujours,  les  textes  canoniques  expliquent  bien  des  choses. 
La  multiplication  des  sièges  était  amenée  dans  bien  des  cas  parles  vieux 
sentiments  païens  sur  la  cité  antique,  indépendante.  11  semble  que 
saint  Léon  le  Grand  soit  le  premier  pape  qui  ait  essayé  une  réforme  sur 
ce  point.  Illud  sane  inter  omnia  volumus  statuta  canonum  custodiri,  ut 
non  in  quibuslibet  locis^  nec  in  quibuslibet  castellis,  et  ubi  ante  non 
fucrunt  episcopi  consecrenlur.  Ubi  minores  sunt  plèbes,  minoresque 
cojiventus,  presbyterorum  cura  sufficiat;  episcopalia  autem  gubema- 
cula  tion  nisi  majoribus  populis  et  frequeyitibus  civitatibus  oporlel 
praesidere.  S.  Léon,  Epist.  LXXXVII,  2.  Il  y  avait  des  évêques  ruraux 
en  assez  grand  nombre,  principalement  dans  les  fundî,  les  saltus,  cf. 
Collât.  Carthag.  (411),  dies  I,  ch.  clxxxi  :  Alypius  Thagastensis  dixit  : 
Scriptum  sit  omnes  istos  in  fundis,  vel  in  villis  esse  episcopos  ordinatos, 
non  in  aliquibus  civitatibus.  —  Petilianus  respondit  :  Sic  etiam  tu 
multos  habes  per  omnes  agros  dispersos. 

1.  Ces  mesures  avaient  d'ailleurs  un  côté  utile.  Osius  de  Cordoue 
disait  publiquement  devant  les  Pères  de  Sardique  (347)  :  «  Beaucoup 
d'évêques  vont  constamment  à  la  cour  impériale,  surtout  les  évêques 
africains,  qui  n'acceptent  pas  les  conseils  salutaires  de  notre  collègue  et 
frère  bien-aimé  Gratus  (de  Carthage).  Ces  intrigues  inconsidérées  nous 
font  du  tort  et  sèment  des  rancunes  »;  Concil.  Sardicense,  can.  7. 


84  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

partir  de  l'an  393,  vont  s  identifier  avec  les  circons- 
criptions civiles,  sauf  un  petit  nombre  d'exceptions, 
notamment  la  Tingitane  qui,  au  point  de  vue  ecclé- 
siastique, fut  réunie  à  la  Maurétanie  Césarienne.  Il 
semble  que,  jusqu'à  la  fin  du  iii^  siècle,  on  ne  se  soit 
guère  préoccupé  de  calquer  exactement  le  dispositif 
adopté  par  l'état  romain.  Saint  Cyprien  mentionne 
l'existence  des  trois  provinces  civiles  auxquelles  il 
oppose  l'unique  province  religieuse  concentrée  sous 
le  gouvernement  du  métropolitain  de  Carthage  \  Il 
est  possible  que  l'on  ait  eu  l'idée  préconçue  de  n'a- 
dopter le  cadre  des  grandes  circonscriptions  civiles 
que  lorsque  le  nombre  et  la  prospérité  des  Églises 
permettraient  de  le  remplir.  Ainsi,  à  mesure  qu'on 
s'éloignait  de  Carthage,  l'apparition  des  circonscrip- 
tions se  fait  de  plus  en  plus  tardive^.  La  Proconsu- 
laire avait  pour  métropole  Carthage,  et  pour  limites  : 
au  nord,  la  mer;  à  l'ouest,  uub  frontière  passant  par 

1.  s.  Cyprien,  Epîst.  XLV  :  Latins  fusa  est  nostra  provincia,  habel 
enim  Numidiam  et  Mauritaniam  sibi  coliacrentes.  De  nombreuse 
éditions  disent  :  et  Maurîtanias  duas;  Baluze,  Notae  ad  Cyprianuirij 
p.  U5li,  a  expliqué  que  cette  faute  remonte  à  l'édition  de  Paul  Ma- 
nuce,  1563,  et  elle  est  reproduite  dans  les  éditions  d'Aide  dont  EUies 
Dupin  a  dû  faire  usage,  ce  qui  l'a  induit  en  erreur  dans  sa  Geogra- 
phia  sacra.  Sur  le  texte  du  concile  de  256  :  Cum  in  unum  Cartha- 
gini  convenissent  kalendis  septembris  episcopi  plurimi  ex  provincia 
Africa,  Numidia,  Mauritania,  cum  presbyteris,  cf.  H.  Fournel,  Etude 
sur  la  conquête  de  l'Afrique  par  les  Arabes,  t.  I,  p.  62,  note  3,  note  c  et 
notes  1*,  2*. 

2.  S.  Augustin,  Epist.  LYIII,  parle  des  deux  Numidies,  ainsi  que  les 
actes  du  concile  de  Carthage,  en  419;  néanmoins  rien  ne  permet  de 
supposer  que  la  hiérarchie  ecclésiastique  se  fût  conformée  alors,  par  la 
nomination  de  deux  primats,  aux  deux  Numidies,  la  consularis  et  la 
proconsularis.  D'ailleurs  la  distinction  civile  ayant  pris  fin  en  313,  ou 
au  plus  tard  en  320,  cf.  Goyau,  dans  les  Mél.  d'arch.  et  d'hist.,  1893, 
t.  XIII,  p.  251  sq.,  p.  277,  il  reste  douteux  qu'elle  se  fût  maintenue  près 
d'un  siècle  dans  la  hiérarchie  ecclésiastique.  C'est  le  contraire,  avec  la 
Maurétanie  Sétifienne,  qui,  dès  le  temps  de  Dioclétien,  a  son  existence 
propre  et  sa  métropole;  on  attendra  jusqu'en  393  pour  la  détacher  de  la 


LES  INSTITUTIONS.  85 

Ammaedera  ^  la  région  de  Simittu  et  Naraggara  et 
contournant  Thaia  qu'elle  laissait  à  la  Numidie.  Celle- 
ci  était  bornée  au  nord  par  le  rivage  de  la  mer  de 
Tucca  à  Thabraca:  à  l'ouest  par  une  ligne  partant  de 
l'embouchure  del'Ampsaga  et  enfermant  les  villes  de 
Cuicul,  Zaraïet  Bagaï^.  LaByzacène  se  terminait  aux 
points  suivants  :  entre  Altiburus-Tugga  et  Mactaris- 
Aggar,  Leptis  Minor,  entre  Putput  et  Upenna.  Les 
villes  de  Upenna,  Horrea  Cœlia,  Hadrumète,  Rus- 
pina  lui  appartenaient  ;  à  l'ouest,  ses  limites  passaient 
à  Cilium.  Thelepte,  Capsa,  Thiges,  Tuzurus;  au  sud, 
Nepte,  le  lac  Triton;  au  sud-est,  la  région  des  Arzu- 


circonscription  ecclésiastique   de   la   Numidie.   Ce   n'est  qu'au  synode 
d'Hippone  (393)  qu'on  lui  concède  un  primat. 

1.  11  faut  remarquer  que  les  circonscriptions  civile  et  ecclésiastique  ne 
coïncident  pas  toujours  rigoureusement.  L'adrinistration  civile  avait 
placé  Calama  et  Theveste  dans  la  Proconsulaire  ;  la  répartition  épiscopale 
les  met  en  Numidie,  mais  par  contre  elle  dépouille  la  Numidie  de  Sicca 
et  BuUa-Regia  qu'elle  attribue  à  la  Proconsulaire.  A.  Schwarze,  Zur 
Entivicklung  der  kirchliclien  Provinzen,  dans  tinter  suc  hung  en  iiber 
die  ausscre  Entivicklung  der  afrikanischen  Kirche,  mit  besonderer  Ver- 
wertung  der  archdologischen  Funde,  in-S",  Gottingen,  1892,  p.  18-28  et 
pour  les  provinces  civiles,  ibid.,  p.  2-18. 

2.  Ces  indications  sont  souvent  soumises  à  des  variations;  c'est  ainsi 
qu'une  inscription  a  permis  une  rectification  topographique  qui  n'est  pas 
sans  importance.  Cette  inscription,  découverte  en  1895  à  Kherbet-el-Ma-el- 
Abiod,  à  mi-chemin  entre  Aziz-ben-Tellis  et  Bordj-Mamra,  est  datée  de 
Vanno  provinciae  ^35  =  UlU  apr.  J.-C.  On  faisait  donc  usage  en  ce  lieu 
de  l'ère  de  Maurétanie.  «  Ce  document,  écrit  M.  Cagnat,  permet  de  rec- 
tifier le  tracé  de  la  province  de  Numidie  vers  l'ouest.  On  admettait  jus- 
qu'ici que  cette  frontière,  après  avoir  suivi  l'Oued-Enja,  passait  entre 
Cuicul  et  Mons  et  descendait  en  ligne  droite  jusqu'au  Chott  Beida  (entre 
Perdices  et  ISova  Sparsa).  Nous  voyons  maintenant  que  la  région  voi- 
sine d' Aziz-ben-Tellis  et  de  Bordj-Mamra  était  comprise  dans  la  Mauré- 
tanie puisqu'on  s'y  servait  pour  la  supputation  des  années  de  l'ère  mau- 
rétanienne.  »  R.  Cagnat,  Chronique  d'épigraphie  africaine,  dans  le  Bull, 
du  Comité,  1895,  p.  319  sq.  Cf.  E.  Michon,  Nouvelles  ampoules  à  eulo- 
gies,  dans  les  Mém.  de  la  Soc.  des  Antiq.  de  France,  1897,  p.*  299; 
Ch.  Clermom-Ganneau,  Le  culte  de  saint  Mennas  en  Maurétanie,  dans 
Recueil  d'arch.  orientale,  t.  II,  p.  180-181  ;  C.  I.  L.,  n.  13'423. 


86  L'AFRIQUE  CHRETIENNE. 

ges  '  qui  s'étendait  de  la  Tripolitaine  au  pied  de 
l'Aurès.  La  Tripolitaine  était  comprise  entre  le  lac 
Triton  et  la  petite  Syrte,  au  nord;  la  mer  et  la  grande 
Syrte,  à  l'est;  la  région  des  Arzuges,  à  l'ouest;  le 
désert  et  la  Cyrénaïque,  au  sud.  La  Maurétanie  Sé- 
tifienne  avait  la  Numidie  pour  frontière  orientale,  la 
mer  pour  frontière  septentrionale  ;  enfin  une  ligne 
tirée  à  l'ouest  du  Sinus  Numidicus,  à  gauche  de  l'em- 
bouchure de  rUsar,  passant  au  sud  de  Zabi,  au  nord 
de  Tubuna  et  s' enfonçant  au  désert,  marquait  sa  li- 
mite avec  la  Maurétanie  Césarienne.  Celle-ci  était 
séparée  de  la  Tingitane  à  l'est  par  une  ligne  droite 
allant  de  l'embouchure  du  Malva  à  l'Atlas  ;  la  mer  et 
le  désert  formaient  ses  limites  au  nord  et  au  sud  ^. 


1.  C'est  le  Belad-el-Djerid.  Aurelius,  Epist.  Carthag.  ad  omnes  epi- 
scopos  per  Byzacenam  et  Arzugitanam  provinciam  constitiitos,  dans  Har- 
DOUIN,  Concilia,  t.  I,  col.  1232  ;  d'après  Orose,  Histor.,  1,  2,  elle  aurait 
fait  partie  de  la  Tripolitaine. 

2.  Un  autre  point  de  dissemblance  entre  circonscriptions  civiles  et  cir- 
conscriptions ecclésiastiques.  Celles-ci  n'avaient  pas  de  métropole  en 
dehors  de  Carthage,  métropole  de  toute  l'Eglise  d'Afrique.  Dans  chaque 
circonscription,  le  primat  était  l'évêque  le  plus  âgé,  il  demeurait  dans 
son  siège,  on  le  qualifiait  de  senex,  ou  bien  de  primae  sedis  episcopus. 
Ce  n'était,  en  définitive,  qu'un  doyen.  «  Quand  saint  Augustin  dominait 
l'Afrique  par  son  génie,  le  primat  de  Numidie  était  Mégalius,  obscur 
évêquede  Calama.  »  F.Ferrère,  La  situation  religieuse  de  f Afrique  ro- 
maine depuis  la  fin  du  iv«  siècle  jusqu'à  l'invasion  des  Vandales  (^429), 
in-8°,  Paris,  1897,  p.  9;  Thomassin,  Ancienne  et  nouvelle  discipline  de 
l'Eglise,  in-8°,  Barle-Duc,  1875,  t.  V,  ch.  xx,  paraît  croire  qu'on  eût  été 
embarrassé  pour  désigner  des  villes  primaliales  dans  chaque  circonscrip- 
tion ;  la  raison  véritable  est  probablement  plus  disciplinaire.  Il  y  avait  ici 
ou  bien  un  souvenir  de  l'ancien  usage  qui  interdisait  à  l'évêque  de  changer 
d'Eglise,  ou  bien  une  remontrance  à  l'usage  nouveau  qui  voulait  qu'un 
évêque  pût  échanger  son  siège  contre  celui  d'un  archevêque.  S.  Léon  V", 
Epist.  IV,  nous  apprend  qu'on  comptait  les  années  d'ancienneté  pour  la 
primatie  d'après  le  temps  de  la  consécration.  Ceci  concorde  bien  avec  la 
mention  de  quelques  épitaphes  d'évêques.  C.  I.  L.,  n.  2009,  mort  à  52 
ans,  dont  12  années  d'épiscopat;  R.  Gagnât,  dans  le  Bull,  du  Comité, 
1895,  n.  328,  mort  à  60  ans,  dont  18  années  d'épiscopat.  Plus  ordinai- 
rement on  supprime  la  mention  des  années  de  la  vie  pour  se  borner 


LES  INSTITUTIONS.  87 

aux  années  d'épiscopat,  C.  I.  L.,  n,  9286,  9709,  11893,  1189^,  H.  Char- 
don, dans  le  Bull,  du  Comité,  1900,  p.  115,  pi.  V.  Le  pape  Grégoire  P'', 
Epist.  LXXIV,  écrivit  à  Gennadius,  prescrivant  que  désormais  le  primat 
résiderait  dans  une  ville  déterminée  après  avoir  été  élu  par  l'assemblée 
des  évêques.  Mais  il  ne  fut  pas  tenu  compte  de  ces  prescriptions. 


CHAPITRE  V 


LES    DIALECTES 


Existence  d'une  littérature  chrétienne  primitive  en  Afrique. 
—  Dialectes  en  usage.  —  Le  grec.  —  Influence  du  pape 
Victor.  —  Le  punique.  —  Le  libyque.  —  Le  latin. 


L'expansion  du  christianisme  nous  apparaît  en 
Afrique  dès  les  premiers  documents  qui  nous  parlent 
de  son  existence  :  àMadaure  \  à  Scilium,  àCarthage, 
dans  la  Proconsulaire,  laNumidie,  laByzacène,  à  Ha- 
drumète,  à  Thysdrus,  à  Lambèse,  àUthina,  à  Tipasa 
en  Maurétanie.  Ces  débuts  font  présager  le  pullule- 
ment de  la  période  qui  va  du  iv^au  vie  siècle;  mais, 
à  vrai  dire,  la  conquête  chrétienne  de  l'Afrique   est 


1.  La  nomenclature  et  l'onomastique  ne  doivent  pas  être  négligées 
dans  la  recherche  des  origines.  Parmi  les  premiers  martyrs  africains  se 
trouvent  des  noms  puniques.  Cet  élément  punique  doit  être  au  moins  rap- 
pelé, puisqu'on  ne  peut  faire  plus,  dans  ces  débuts  de  l'Eglise  d'Afrique. 
Cf.  T.  Zahîv,  Geschichte  des  neutestamentliche  Kanons,  in-S",  Erlangen, 
1881,  t.  I,  p.  UQ  sq.  Bon  nombre  de  noms  indigènes  sont  d'autant  plus  inté- 
ressants qu'ils  permettent  de  se  faire  une  idée  de  la  composition  de  l'E- 
glise de  l'Afrique.  Ce  sont  des  noms  puniques  ou  berbères  demeurés  inal- 
térés; il  y  en  a  aussi  de  libyques  ;  Baric,  Jader,  Mettun,  NamfamOf 
Namgedde,  Gudden,  Miggin,  Sanaë.  La  rareté  des  noms  patronymiques 
dans  les  inscriptions  chrétiennes  d'Afrique  n'est  pas  telle  qu'on  ne  puisse 
espérer  gagner  quelques  autres  noms.  Sur  toute  cette  question,  cf. 
TouTAiv,  Les  cités  romaines  de  la  Tunisie,  p.  167-196. 


LES  DIALECTES.  89 

faite,  sinon  achevée,  dès  le  début  du  iv^  siècle  ^  Nous 
avons  dit  les  éléments  ethniques  sur  lesquels  elle 
s'est  exercée.  De  leur  diversité  surgissait  une  diffi- 
culté considérable.  Quel  idiome  adopter  avec  les  con- 
vertis? 

Aussi  longtemps  qu'il  ne  s'agissait  que  de  fonder 
des  Églises  ou  d'envoyer  en  avant  des  missionnaires, 
il  suffisait  d'avoir  sous  la  main  des  hommes  possé- 
dant les  notions  du  langage  employé  par  ceux  qu'ils 
allaient  rencontrer;  mais  dès  qu'il  s'agissait  de  fon- 
der des  provinces  ecclésiastiques,  de  les  rattacher  à 
la  métropole,  la  question  devenait  complexe.  N'était- 
ce  pas  rebuter  à  tout  jamais  les  indigènes,  ces  insai- 
sissables Berbères,  que  d'espérer  les  convertir  assez 
à  fond  pour  les  amener  à  employer  la  langue  de  con- 
quérants détestés  ;  d'autre  part,  fallait-il  subordonner 
à  leur  conversion  très  problématique  les  chances 
d'établissement  solide  qu'on  trouvait  en  s'appuyant 
sur  la  population  coloniale  gréco-romaine  ^  ?  Incon- 
testablement et  à  première  vue,  la  province  d'Afrique 
était  une  terre  latine^. 


1.  A.  Ha.rna.Ck,  Die  MissîoJi  und  Ausbreitung  des  Christentums  in  den 
ersten  drei  Jahrhunderten,  p.  520-527.  Cette  liste  est  la  plus  récente; 
nous  y  renvoyons  provisoirement  sous  réserve  des  additions  et  des  ré- 
férences à  faire. 

2.  Nous  ne  mentionnons  pas  l'élément  punique  parce  qu'il  se  conser- 
vait principalement  dans  les  basses  classes  qui  offraient  de  sérieuses 
ressemblances  avec  l'élément  libyque  ou  berbère  et,  par  conséquent, 
formait  comme  une  annexe  très  voisine  de  l'élément  autochtone,  quant 
aux  mœurs,  aux  passions,  aux  intérêts.  11  peut,  à  ce  point  de  vue,  sans 
qu'on  s'écarte  trop  de  la  réalité  historique,  être  considéré  comme  peu 
différent  de  celui-ci.  Les  classes  élevées  conservaient  le  punique,  mais 
c'était  sans  doute  affaire  d'élégance,  comme  on  se  pique  de  savoir  le 
celte  ouïe  provençal;  la  bourgeoisie  en  usait  couramment. 

3.  Nous  verrons  qu'elle  a  fourni  les  premiers  monuments  latins  de  la 
littérature  chrétienne;  en  ce  qui  concerne  la  littérature  païenne,  cf. 
P.  Monceaux,  Les  Africains,  Étude  sur  la  littérature  latine  d'Afrique, 
in-12,  Paris,  189^1. 


90  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

Nous  savons  peu  de  chose  sur  les  origines  de  la  lit- 
térature chrétienne  en  Afrique  en  dehors  des  ouvrages 
qui  nous  ont  été  conservés.  Tertullien  parle  d'impro- 
visations qui  se  faisaient  dans  les  repas  communs 
des  frères  et  il  est  probable  qu'elles  avaient  la  forme 
ou,  du  moins,  Fallure  lyrique  ^  Peut-être  même 
s'essaya-t-on  parfois  à  des  compositions  sur  un  thème 
marqué  d'avance,  comme  par  exemple  :  les  souf- 
frances et  le  triomphe  des  martyrs  ^.  On  ne  peut  rien 
dire  de  ces  ouvrages,  mais  on  peut  croire  qu'ils  se 
ressentaient  des  goûts  et  des  préoccupations  ordi- 
naires des  communautés  naissantes.  On  repensait  la 
Bible,  avec  la  vigueur  et  l'exaltation  qu'une  foi  nou- 
velle met  au  cœur  des  hommes  ;  peut-être  aussi,  avec 
cette  hauteur  et  cet  emportement  de  sentiment  avec 
lesquels  ces  hommes  se  donnaient  à  leur  nouvelle  re- 
ligion. «  Si  vous  aimez  le  théâtre  pour  les  leçons 
qu'on  y  trouve,  disait  Tertullien,  nous  avons,  nous 
chrétiens,  une  assez  belle  littérature,  assez  de  vers, 
assez  de  sentences,  assez  même  de  cantiques,  assez 
de  chants;  et  ce  ne  sont  pas  des  fables,  ce  sont  des 
vérités  ^.  »  Ils  avaient  donc  dès  lors  une  littérature. 
De  quoi  se  composait-elle?  Nous  l'ignorons. 

Nous  ne  sommes  pas  beaucoup  plus  avancés  au 
sujet  de  la  langue  dont  on  usait  dans  les  réunions  et 
dans  laquelle  les  communautés  célébraient  la  liturgie. 
Nous  savons  que  les  dialectes  grecs  et  latins  et  les 
idiomes  indigènes   se  partageaient  l'Afrique,    mais 

1.  Tertullien,  Apologetlcum,  39  :  Post  aquam  maniialemet  lumîna,  ut 
quisque  de  Scripturis  sanctis  vel  de  proprîo  ingenio  potest,  provocahir 
in  médium  Deo  cancre. 

2.  Scorpiace,  7  :  cantatur  et  exitus  martyrum. 

5.  De  spectaculîs,  29;  P.  Monceaux, //wf.  litt.  de  l'Afriq.  chrct.,  t.  I, 
p.  50,  croit  qu'il  s'agit  ici  de  la  Bible;  c'est  assez  possible,  c'est  même 
probable,  mais  la  phrase  de  Tertullien  n'est  pas  limitative. 


LES  DIALECTES.  91 

rien  ne  donne  lieu  de  supposer  qu'ils  se  soient  trouvés 
limités  à  des  circonscriptions  nettement  localisées; 
c'est  le  contraire  que  les  faits  semblent  insinuer. 

L'Afrique  fut  témoin  d'un  essai  d'hellénisme  ;  il  dura 
peu,  et  il  n'en  resta  rien  ^  Pendant  le  règne  du  roi  de 
Maurétanie,  Juba,  la  ville  de  Gœsarea  (=  Cherchel), 
sa  capitale,  devint  une  cité  grecque.  Après  sa  mort  et 
celle  de  son  fils  Ptolémée,  leur  création  tomba  aux 
mains  des  empereurs  et  Césarée  se  transforma  en 
une  ville  romaine.  Le  latin  conquit  tous  les  esprits 
cultivés  de  Carthage  à  Tanger.  Il  ne  faudrait  pas 
en  conclure  que  l'Église  d'Afrique  n'ait  eu  ni  la  con- 
naissance, ni  aucune  impression  des  sources,  des  rites 
et  des  usages  qui  faisaient  alors  l'illustration  des 
Églises  de  l'Orient. 

Le  grec  était,  au  ii®  siècle,  parlé  couramment  à 
Carthage  ^.  Quatre  traités  de  Tertullien  furent  écrits 

1.  Nous  entendons  ceci,  au  point  de  vue  de  la  culture  générale,  et  du 
tour  intellectuel  de  la  société  africaine,  car  au  point  de  vue  archéologique 
le  règne  de  Juba  laissa  un  monument  d'un  grand  intérêt,  son  tombeau  élevé 
sur  une  crête  du  Sahel  algérien.  Les  Arabes  le  désignent  sous  le  nom  de 
Kbour-er-Roumia,  mais  il  est  plus  connu  sous  le  nom  de  Tombeau  de 
la  chrétienne  (au  sud-ouest  de  Koléa),  et  ce  nom  n'a  pas  laissé  de  pro- 
voquer plusieurs  méprises,  cf.  S.  Gsell,  Les  nioyiuments  antiques  de 
P Algérie,  in-8°,  Paris,  1901,  1. 1,  p.  69.  Sur  Juba  et  sou  essai  de  royaume 
helléniste,  cf.  G.  Muller,  Fragm.  hist.  grsecoy^um,  t.  III,  p.  û65  sqq.  G.  de 
LA  Blanchère,  De  regeJuba;  P.  Monceaux,  Statues  de  Clierchel  prove- 
nant du  musée  grec  des  rois  maures,  dans  la  Gazette  archéologique, 
1886. 

2.  L.  DucHESNE,  En  quelle  langue  ont  été  écrits  les  actes  des  saintes 
Perpétue  et  Félicité,  dans  les  Comptes  rendus  de  l'Acad,  des  inscr., 
1891,  séance  du  23  janvier,  p.  41.  Sur  toute  cette  question  du  grec  et 
des  idiomes  indigènes,  cf.  W.  Bernhardy,  Grundriss  der  rômischen  Li- 
teratur,  in-8°,  Halle,  1850,  note  53.  Voir  une  hypothèse  ingénieuse  de 
M.  P.  Monceaux,  Hist.Utt.,  t.  I,  p.  83,  au  sujet  de  la  conversation  en 
grec  de  sainte  Perpétue  avec  l'évêque  Optât.  Perpétue,  croit-il,  parlait 
grec  ordinairement;  elle  aura  écrit  en  grec.  Saturus,  lui,  était  pour  le 
latin  puisqu'il  a  remarqué  que  sa  compagne  parlait  grec,  donc  il  y  aurait 
eu  un  premier  récit  en  grec,  un  autre  en  latin  et  les  deux  ont  été  com- 
pulsés par  le  montaniste  qui  a  rédigé  la  Passion  en  latin. 


92  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

en  grec  et  il  est  remarquable  que  c'étaient  ceux  qui 
s'adressaient  au  grand  public;  d'autres  furent  tra- 
duits en  cette  langue  ^ .  Le  texte  latin  de  la  Passion 
de  sainte  Perpétue  contient  un  certain  nombre  de 
mots  grecs  et  nous  montre  la  jeune  femme  s'entrete- 
nant  en  grec  avec  son  évêque  Optatus.  Le  récit  de 
son  martyre  et  celui  des  martyrs  de  Scilli  a  été  écrit 
primitivement  en  latin,  mais  traduit  en  grec  de  bonne 
heure  "-.  Un  autre  fait  nous  montre   à  quel  point  la 


1.  C'étaieut  les  traités  De  spectaculis.  De  baptismo,  De  velandis  vii^gi- 
nibus.  De  corona  militis.  Cf.  C.  P.  Caspari,  Oin  Tertuil  graeske  Skrifter 
dans Forhandlinga^ in  Verdensk.  Selsk.  i Cliristiana,  1875, p.^03  sq.;  A.Har- 
NACK,  Gesch.  der  allchristl.  Literatur^  in-S",  Leipzig,  1893,  1. 1,  p.  673  sq. 
On  pourrait  citer  des  témoignages  non  moins  probants  empruntés  à  la 
littérature  païenne.  Nous  possédons  encore  l'esquisse  d'une  leçon  d'A- 
pulée qui  fut  commencée  dans  une  langue  et  achevée  dans  l'autre.  A 
Carthage  en  particulier  (et  cette  ville  dut  sur  bien  des  points  donner  le 
ton  aux  autres  communautés),  l'influence  helléniste  était  prépondé- 
rante au  ii«  siècle  de  notre  ère.  Cf.  Perrot  et  Chipiez,  Histoire  de 
CArt  dans  l'antiquité,  in-4°,  Paris,  1885,  t.  III,  p.  i53  sq.  ;  Pu.  Berger  et 
H.  Saladin,  Recherche  des  antiquités  dans  le  nord  de  l'Afrique,  1890, 
p.  78-95.  P.  Monceaux,  Les  Africains,  p.  81  sq.  Le  trafic  avec  les  Asiates 
avait  attiré  ceux-ci  près  des  comptoirs  de  Carthage.  Cf.  pour  ces  relations 
de  l'ancienne  Carthage  avec  le  monde  grec,  Polybe,  Hist.,  XXII,  4; 
TITE-LIYE,  Hist.,  XLl,  22;  C.  /.  G.,  n.  1565,  2322  b,  5365,  5?i96  ;  VIVIEN 
DE  Saint-Martix,  Le  nord  de  l'Afrique  dans  l'antiquité  gr.  et  rom., 
in-8o,  Paris,  1863,  p.  326  sq.  ;  Lexormant,  Monnaies  et  médailles,  in-8", 
Paris,  1883,  p.  1^4l-l^»^i.  Par  la  Numidie  s'étaient  produites  des  infil- 
trations sur  un  autre  point,  car  les  relations  étaient  fréquentes  dès  le 
temps  de  Massinissa,  cf.  Bull,  de  corresp.  hellénique,  t.  II,  p.  400;  t.  III, 
p.i69;Cirta  avait  une  colonie  de  Grecs;  Strabox,  XVII,  p.  832;  Salluste, 
Jugurlha,  26;  L.  Muller,  Numism.  de  l'anc.  Afrique;  E.  Babelon,  Re- 
cherche des  antiq.  du  nord  de  l'Afrique,  p.  174-195;  P.  Monceaux,  Grecs 
et  Maures  d'après  les  monnaies  grecques  du  musée  d'Alger,  dans  le 
Bull,  de  corr.  africaine,  1884.  Césarée  de  Maurétanie  fut  un  autre  point 
d'infiltrations  helléniques. 

2.  A.  ROBiNSON,  The  Passion  of  Perpétua,  dans  Texts  and  Studies, 
in-8°,  Cambridge,  1891,  1. 1,  p.  47  sq.  M.  Harris  et  Gifford  avaient  émis 
l'opinion  que  le  texte  grec  découvert  par  eux  dans  la  bibliothèque  du 
patriarcat  grec  de  Constantinople  était  l'original;  cette  opinion  avait  été 
adoptée  par  A.  IIarnack  dans  Theotogische  Litcraturzeilung,  1890, 
p.  423. 


LES  DIALECTES.  93 

langue  grecque  était  répandue  dans  la  communauté 
de  Carthage.  Une  incantation  amoureuse  dont  l'au- 
teur paraît  être  une  esclave  chrétienne  d'une  instruc- 
tion assez  négligée  est  écrite  en  latin,  avec  des 
caractères  grecs  ^ .  Cependant  il  semble  que  le  grec 
était  moins  répandu  que  le  latin  ^  ;  ce  dut  être  la  raison 
qui  engagea  Tertullien  à  traduire  en  latin  les  traités 
qu'il  avait  d'abord  édités  en  grec  et  à  abandonner 
cette  dernière  langue  dans  les  écrits  qu'il  publia 
dans  la  suite.  Le  pape  Victor  devait  être  assez  peu 
familier  avec  la  langue  grecque,  quoique  africain  de 
naissance,  pour  que,  devenu  chef  d'une  Eglise  dans 
laquelle  le  grec  était  encore  la  langue  officielle,  il 
ait  écrit  ses  quelques  ouvrages  en  latin  ^,  ce  qui 
semble  avoir  été  une  innovation  ^.  C'était  le  premier 
des  Africains  qui  fit  figure  dans  l'Église  et,  en  véri- 
table Africain,  il  montait  au  premier  rang.  Il  n'est 
pas  douteux  que  sa  présence  à  Rome  n'ait  exercé  une 
influence  considérable  et  définitive  sur  l'Eglise  d'A- 
frique. Ce  pape  latin  sut  tourner  ses  compatriotes 
africains  vers  le  génie  latin  et  la  langue  latine. 
Quoique  n'entrant  dans  l'histoire  qu'après  avoir 
quitté  l'Afrique,  il  ne  cesse  de  lui  appartenir  par  ce 


1.  Nous  l'avons  publiée  et  commentée,  D.  C^brol  et  D.  Leclercq, 
Monum.  Eccl.  liturg.,  t.  I,  n.  4353;  Dict.  d'arch.  et  de  liturg.,  1. 1,  col. 
527  au  mot  Adjuration.  On  y  trouvera  la  littérature  de  ces  curieux  do- 
cuments. 

2.  Peu  d'épigraphie  grecque  à  Carthage  et  dans  les  quelques  villes  du 
littoral,  presque  rien  dans  les  villes  de  Tintérieur.  Il  faut  y  regarder  de 
bien  près  avant  d'accueillir  comme  témoignages  africains  les  estampilles 
doliaires  qui  peuvent  venir  d'officines  étrangères.  Cf.  P.  Monceaux, 
Hist.  litt.  de  VAfr.  chrétienne,  1. 1,  p.  51,  notes  2, 3  ;  J.  Toutain,  Les  cités 
romaines  de  la  Tunisie,  p.  200. 

3.  s.  JÉRÔME,  De  vir.  illustribus,  53.  La  première  épitaphe  papale  en 
latin  est  celle  de  Corneille  (258). 

4.  Ibid.  Cf.  Liber  ponlificalis  (édit.  Duchesne),  t.  I,  1886,  p.  137. 
Cf.  p.  61. 


94  L'AFRIQUE  CHRETIENNE. 

qu'il  avait  d'immuable,  son  tempérament.  C'était  un 
lutteur,  actif,  énergique,  tenace.  Son  pontificat  ne 
nous  paraît  si  rempli  d'obstacles  que  parce  qu'au  lieu 
de  les  tourner,  il  les  enfonçait.  Il  excommunia 
Théodote  de  Byzance  ^ ,  et  les  montanistes  ^.  Ayant 
rencontré  une  opposition  considérable  sur  la  question 
de  la  date  de  la  Pâque^  et  les  évêques  d'Asie  lui  ré- 
sistant, il  les  excommunia  ^  et  les  fit  céder.  Ceux 
qui  tinrent  bon  devinrent  hérétiques  ;  c'était  bataille 
gagnée.  Il  écrivait  mal,  dit  saint  Jérôme,  qui  était 
bon  juge  ^,  mais  il  écrivait  quand  même  et  il  écrivait 
en  latin.  Dans  son  orbite,  on  rencontre  un  certain 
Archeus^,  évêque  de  Leptis  en  Tripolitaine,  dont  il 
reste  une  phrase  ou  deux. 

Le  progrès  de  la  colonisation  romaine  en  Afrique 
amenait  l'abandon  graduel  de  la  langue  grecque.  Au 
début  du  iii^  siècle,  un  citoyen  de  Leptis  s'exprimait 
plus  aisément  en  grec  qu'en  latin  '^  ;  vers  le  milieu  du 
siècle,  l'empereur  Gordien,  l'élu  de  Carthage,  a  pour 
auteurs  favoris  Platon  et  Aristote  ^  ;  on  nous  dit  qu'un 
siècle  plus  tard,  le  professeur  de  philosophie  de  saint 
Augustin  commente  avec  emphase  les  Catégories 
d'Aristote,  mais  saint  Augustin  et  le  poète  Dracontius 
sauront  fort  mal  cette  langue  ^.  La  domination  by- 

1.  EusÈBE,  llxst.  eccl.,  V,  28. 

2.  Tertullien,  Adv.  Praxeam,  1. 

3.  D.  Cabrol  et  D.  Leclercq,  Monum.  Eccl.  liturg.,  t.  I,  p.  193*. 

^.  L.  DUCHESNE,  La  question  de  la  Pâque  au  concile  de  Nicée,  dans  la 
Revue  des  questions  historiques,  juill.  1880. 

5.  S.  JÉRÔME,  Chron.  ad  ann.  2209  :  Victor...  cujus  mediocria  de  re- 
ligione  extant  volumina. 

6.  Mai,  Specilegium  romanum,  t.  III,  p.  707  ;  A.  Harnack,  Gesch.,  t.  I, 
p.  776;  P.  L.,  t.  V,  col.  IWO;  P.  Monceaux,  Hist.  litt.,  t.  1,  p.  5'i. 

7.  AuRELius  Victor,  Epitome,  20. 

8.  Capitolin,  Gordianus,  7. 

9.  s.  Augustin,  Confessiones,  I,  \U  ;  Contra  Peliiianum,  I,  91  ;  De  Tri- 
nitate,  III,  1.  «  Nous  n'avons  pas,  nous  autres  Africains,  assez  d'habitude  de 


LES  DIALECTES.  95 

zantine  réveillera  dans  les  villes  de  l'Atlas  les  tradi- 
tions helléniques,  mais  le  Tell  oriental  et  la  côte  mau- 
rétanienne  seront  seuls  atteints;  encore  pourrait-on 
se  demander  si  le  byzantinisme  du  vi®  siècle  doit  être 
considéré  comme  un  prolongement  de  l'hellénisme. 
A  cette  dernière  phase  de  son  existence,  le  grec 
offre  quelques  productions  parce  que  les  Africains 
ne  se  déshabituèrent  jamais  complètement  d'écrire. 
Les  littérateurs,  somme  toute,  sont  seuls  avec  les 
membres  des  administrations  venus  de  la  métropole  à 
savoir  le  grec  et  peut-être  aie  parler  et  à  l'entendre  ^. 
Il  ne  nous  est  demeuré  aucun  monument  punique 
de  la  littérature  chrétienne^,  bien  qu'il  ne  soit  pas 
douteux  que  pendant  toute  sa  durée  l'Église  d'Afrique 
ait  eu  à  employer  cette  langue.  C'était  surtout, 
semble-t-il,  dans  les  villes  du  littoral  de  la  Procon- 
sulaire, anciens  comptoirs  de  Carthage,  que  le  pu- 
nique était  répandu.  La  bourgeoisie  y  avait  gardé  sa 
langue,  sa  religion,  ses  coutumes^.  Le  peuple  et  la 
classe  moyenne  parlaient  punique  :  on  n'entendait 


la  langue  grecque  pour  être  capables  de  lire  et  d'entendre  les  livres  que  les 
Grecs  ont  écrits  sur  la  Trinité.  »  Au  contraire  S.  Fulgence  de  Ruspe  et 
Facundus  d'Hermiane  savaient  assez  de  grec  pour  suivre  toutes  les  sub- 
tilités des  théologiens  grecs. 

1.  Voyez  l'œuvre  de  Priscien  deCésarée,  de  Junilius,  de  Victor  de  Tunis 
et  surtout  de  Corippus. 

2.  HiLGENFELD  a  proposé  une  conjecture  touchant  un  original  punique 
des  actes  de  sainte  Félicité  ;  elle  était  inacceptable.  Cf.  L.  Duchesne,  En 
quelle  langue  ont  été  écrits  les  Actes  de  sainte  Perpétue?  dans  les  Comptes 
rendue  de  l'Acad.  des  inscr.,  1891,  p.  Ul. 

3.  Les  villes  africaines  avaient  conservé  quelque  chose  de  leurs  an- 
ciennes coutumes,  par  exemple,  Carthage  et  plusieurs  autres  villes  étaient 
gouvernées  par  des  sufètes,  C.  I.  £.,  n.  7,  10525;  t.  V,  n.  4922;  L. 
MiJLLER,  Numismatique  de  l'ancienne  Afrique,  t.  Il,  p.  149;  on  trouve 
même  des  sufètes  à  Calama,  C.  I.  L.,  n.  5306,  5369;  à  Thibiuca,  à 
Avltta  Bibba,  C.  I.  Z.,  n.  765,  797.  Il  y  aurait  lieu  de  s'assurer  que  l'or- 
ganisation ecclésiastique  en  Afrique  ne  s'est  pas  ressentie,  elle  aussi» 
pour  quelque  chose  de  ces  vieux  usages. 


96  L'AFRIQUE  CHRETIENNE. 

guère  de  latin  qu'à  l'école^.  L'épigraphie  témoigne 
à  quel  point  le  vieil  idiome  était  répandu.  A  Maktar, 
à  Masculula,  à  Thugga,  à  Smitthu,  à  Mididi  ^  ont  été 
retrouvées  des  épitaphes  ;  en  Byzacène  et  en  Tripo- 
litaine  et  même  à  Tingis  en  Maurétanie,  on  a  battu 
monnaie  avec  des  légendes  puniques  jusqu'au  temps 
de  Tibère^.  Nous  savons  par  ailleurs  que  Septime- 
Sévère,  né  à  Leptis,  était  fort  disert  en  cette  langue 
dont  il  avait  gardé  quelque  chose  de  rauque  dans  la 
voix,  afrum  quiddam,  et  la  sœur  de  cet  empereur 
ayant  continué  d'habiter  Leptis,  ville  de  la  Tripoli- 
taine  restée  phénicienne,  ne  quitta  sa  cité  pour  Rome 
qu'après  l'élévation  de  Sévère  ;  mais  elle  y  parla  un  tel 
jargon  qu'on  fut  contraint  de  la  renvoyer  à  Leptis,  au 
grand  regret  de  la  cour  qui  s'en  amusait  fort  ^'.  La 
prédication  chrétienne  a  donc  dû  se  faire  souvent  en 
punique.  11  n'y  a  pas  lieu  d'être  surpris  que  nous  ne 
possédions  aucun  monument  technique  de  la  liturgie 
en  cette  langue,  car  on  sait  que  l'Afrique  n'a  livré 
jusqu'à  ce  jour  aucun  de  ces  anciens  livres,  même  en 
langue  latine  ^  ;  mais  ceci  n'enlève  rien  au  fait  prin- 
cipal et  nous  savons  qu'au  temps  de  saint  Augustin, 
dans  le  diocèse  d'Hippone,  la  connaissance  du  pu- 
nique était  indispensable  aux  prêtres  de  certaines 
localités  ^.  A  la  fin  du  v*'  siècle  et  au  vi%  Arnobe  le 


1.  TOUTAIN,  op.  cit.,  p.  202. 

2.  C.  I.  I.,  n.  5209,  5216-5218,  5220,  5225,  17317,  17319,  17320. 

3.  L.  MiJLLER,  Numismatique  de  l'ancienne  Afrique,  in-i",  Paris, 
1860-1874;  E.  Babelon,  Recherche  des  antiquités,  p.  175-184.  Il  était  admis 
dans  les  tribunaux,  cf.  Digeste,  XXXII,  xi,  1  ;  XLV,  i,  1. 

U.  Spartien,  Severus,  15;  C.  I.  L.,  p.  2;  R.  Basset,  Études  sur  les 
dialectes  berbères,  in-8°,  Alger,  1894,  n.  7,  15,  16. 

5.  Il  est  possible  que  les  Églises  de  langue  punique  aient  été,  au  point 
de  vue  du  langage  liturgique,  dans  le  même  cas  que  celle  de  Scythopolis, 
cf.  RuiNART,  Acta  sincera,  1689,  p.  372. 

6.  S.  AUGUSTIN,  Epist.  CVIII,  14;  CCIX,  3;  Sermo  CLXVII,  3. 


LES  DIALECTES.  97 

jeune  ^  et  Procope  ^  mentionnent  encore  son  exis- 
tence ^.  Parmi  les  derniers  et  les  plus  célèbres  parti- 
sans de  la  langue  punique,  il  faut  mentionner  les 
Circoncellions  ^. 

L'idiome  libyque  ou  berbère  ^  est  presque  totale- 
ment ignoré  des  écrivains  de  l'Afrique,  à  l'exception 
de  saint  Augustin  qui  en  dit  quelques  mots  et  traite 
cette  langue  comme  un  idiome  à  Fusage  des  tribus 
barbares.  Dès  le  règne  de  Massinissa,  le  libyque 
avait  vu  consommer  sa  déchéance  au  profit  du  pu- 
nique. Les  progrès  du  punique  en  Numidie  n'y  effa- 
cèrent cependant  pas  le  souvenir  du  libyque  dont  on 
a  retrouvé  autour  de  Cirta  un  grand  nombre  de  frag- 
ments épigraphiques.  D'autres  ont  été  relevés  dans 
la  vallée  de  la  Chefïia,  à  quelques  lieues  d'Hippone. 
«  A  partir  de  Massinissa,  beaucoup  de  Numides  par- 
lèrent à  la  fois  le  libyque  et  le  punique,  comme  leurs 
descendants  usent  de  l'arabe  et  du  berbère,  puis  le 
latin  vint  par-dessus,  comme  aujourd'hui  le  français, 
et  il  eut  sa  place  entre  les  deux  autres  langues,  sans 
les  faire  tout  à  fait  oublier  ^.  » 


1.  Arnobe  le  jeune,  Comment,  in  Psalm.  CIV. 

2.  Procope,  Bell,  vandal.,  II,  10. 

3.  Cf.  MOYERS,  Die  Phônizier,  in-S",  Breslau,  1841-1846,  t.  II,  p.  476- 
A78. 

4.  TiLLEMONT,  Mém.  hist.  eccL,  in-4°,  Bruxelles,  1731,  t.  VI,  p.  38, 
col.  2;  cf.  H.  FOURNEL,  Les  Berbers,  in-4°,  Paris,  1875,  t.  I,  p.  64. 

5.  Berbère  est  le  nom  qu'on  lui  donne  aujourd'hui.  Il  s'est  conservé 
jusqu'à  nos  jours  presque  sans  altération  parmi  plusieurs  tribus  du 
Sahara  et  peut-être  fut-il  refoulé  par  le  latin  et  le  néo-punique  dans  les 
districts  montagneux  et  d'un  accès  difficile,  en  particulier  dans  le  massif 
qui  sépare  la  Tunisie  de  l'Algérie.  Quant  au  punique,  il  n'a  pas  disparu, 
mais  il  s'est  fondu  lors  des  invasions  arabes  dans  la  langue  des  conqué- 
rants. Les  affinités  très  étroites  qui  existaient  entre  les  deux  idiomes 
jd'origine  sémitique  expliquent  sans  peine  cette  fusion.  Cf.  H.  Leclercq, 
dans  D.  Cabrol,  Dict.  darch.  chrét.  et  de  liturg.,  t.  I,  col.  754. 

6.  G.  Boissier,  L'Afrique  romaine,  in-12,  Paris,  1901,  p.  350. 

6 


08  L'AFRIQUE  CHRETIENNE. 

D'après  ce  que  nous  venons  de  dire,  on  peut  pres- 
sentir que  la  langue  officielle  de  l'Jiglise  d'Afrique  =a 
été  le  latin.  Mais  cette  question  du  latin  d'Afrique 
demeure,  après  beaucoup  de  solides  travaux,  assez 
obscure.  Et  tout  d'abord  nous  ignorons  jusqu'aux 
éléments  d'une  statistique  partageant  les  africains 
qui  employaient  les  vieux  idiomes  indigènes  et  le 
grec  et  ceux  qui  parlaient  latin  ;  nous  savons  même 
qu'au  temps  d'Apulée,  qui  avait  fait  cependant  de 
fortes  études  à  Carthage,  ce  latin  était  assez  mauvais 
pour  qu'on  ne  pût  se  risquer  à  le  parler  à  Rome  sans 
l'avoir  corrigé  ^  Ce  qui  paraissait  impoli  dans  ce 
latin,  c'étaient  souvent  de  vieux  termes  ou  des  tours 
archaïques  qu'on  eût  retrouvés  dans  les  campagnes 
d'Italie  et  dans  les  ruelles  misérables  du  Transtévère 
et  de  la  Suburre  ^  ;  mais  le  fond  archaïque  demeura 
toujours  un  peu  trop  à  la  surface  du  latin  africain, 
même  policé  ^.  Il  eut  encore  à  supporter  le  contact  et 
même  certains  compromis  philologiques  avec  les 
idiomes  punique  et  libyque.  La  résistance  obstinée 
de  ces  deux  idiomes  à  toute  tentative  de  suppression 
ou  d'assimilation  était  telle  que  leur  connaissance 
avait  fini  par  s'imposer  même  aux  fils  des  colons  nés 


1.  Apulée,  Métam.,  I,  1.  Cela  tenait  à  ce  que  «  ce  ne  furent  point  les 
beaux  esprits  de  Rome  qui,  au  lendemain  de  la  conquête,  partirent  pour 
Utique  et  s'établirent  dans  les  comptoirs  de  la  côte  et  dans  les  plaines  de 
l'intérieur.  Ce  furent  de  pauvres  gens,  anciens  soldats,  métayers  ou  mar- 
chands ruinés,  aventuriers  en  quête  de  la  fortune.  Ils  emportèi-ent  avec 
eux  et  répandirent  autour  d'eux  la  langue  qu'ils  avaient  toujours  parlée, 
le  patois  des  carrefours  ou  des  municipes  italiens,  comme  aujourd'hui  nos 
zouaves  et  nos  tirailleurs  acclimatent  dans  nos  colonies  l'argot  de  nos 
faubourgs  ».  P.  Monceaux,  Les  Africains,  p.  100. 

2.  Voir  dans  plusieurs  inscriptions  chrétiennes  les  traces  de  ce  latia 
populaire;  par  exemple,  Marturorum. 

3.  Cet  aspect  archaïque  du  latin  d'Afrique  a  été  mis  en  lumière  par  K. 
SiTTL,  Die  lokalen  Verse hiedenlieiten  der  lateinische  Sprache,  in-S",  Er- 
langen,  1882,  p.  120-1^0. 


LES  DIALECTES.  99 

en  Afrique.  On  ne  pouvait  songer  à  se  faire  entendre 
du  peuple  des  campagnes  sans  ces  idiomes;  de  là 
cette  action  des  patois  indigènes,  plus  sensible  chez 
les  chrétiens  «  contraints  par  la  nécessité  et  habitués 
à  prêcher  en  libyque  ou  en  punique,  comme  nos 
prêtres  aujourd'hui  encore  se  servent  du  flamand 
dans  les  campagnes  du  Nord,  du  celtique  en  Bre- 
tagne et  du  provençal  dans  le  Midi  ^  ».  D'autre  part, 
les  exigences  de  la  polémique  et  de  l'exégèse  à  sou- 
tenir contre  les  colonies  juives  nombreuses  en  Afri- 
que ont  laissé,  elles  aussi,  leur  empreinte  sur  la 
langue^.  Ajoutez  la  déformation  lente  produite  par 
une  prononciation  fautive  et  sur  plusieurs  points, 
semble-t-il,  irréformable.  On  transportait  dans  la 
langue  des  mots  non  pas  nouveaux,  mais  d'une  phy- 
sionomie nouvelle  ^.  On  reconnaissait  un  Africain  à 


1.  p.  Monceaux,  op.  cit.,  p.  103. 

2.  P.  SiTTL,  op.  cit.,  p.  92-109. 

3.  A.  AUDOLLEM,  De  l'orthographe  des  lapicides  carthaginois,  dans  la 
Revue  de  philologie,  1898,  t.  XXII,  p.  213-222.  Ce  très  judicieux  travail  ne 
dispense  pas  de  recourir  aux  auteurs  qui  l'ont  précédé,  cf.  K.  Sittl,  op. 
cit.;  G.  W.  MoELLER,  Titulorum  africanorum  orthographia,  in-8°,  Gry- 
phiswaldae,  1875;  M.  Hoffmann,  Index  grammaticus  ad  Africae  provin- 
ciarum  TripoUtanae,  Byzacenae,  Proconsularis  titulos  latinos,  formant 
le  t.  I  des  Dissert,  philol.  Argent,  selectae,  in-S",  Argentorato,  1879;  B. 
KUEBLER,  Die  latein  Sprache  auf  afrik.  Inschriften,  dans  Archiv,  ftir 
lateinische  Lexik  und  Grammatik,  1892,  l.  VIII,  p.  161-202  ;  H.  Leclercq, 
au  mot  Afrique,  dans  D.  Cabrol,  Dict.  d'arch.  et  de  liturg.,  t.  I,  col. 
752.  Sur  les  infiltrations  indigènes  dans  la  langue  latine  il  faut  remarquer 
qu'à  mesure  qu'avança  la  colonisation  romaine,  l'élément  sémitique  se  fit 
une  place  plus  large  dans  le  vocabulaire  et  les  procédés  d'expression.  A 
cet  égard,  observe  M.  Monceaux,  il  est  fort  curieux  de  comparer  entre 
elles  les  différentes  inscriptions  trouvées  dans  le  pays.  On  y  voit  le  latin 
se  déformer  de  plus  en  plus,  au  contact  des  idiomes  indigènes,  à  mesure 
que  s'étend  son  domaine  géographique  ;  il  s'altère  progressivement  non 
seulement  d'un  siècle  à  l'autre,  mais  encore  de  l'Est  à  l'Ouest  et  du  Nord 
au  Sud.  C'est  qu'à  chaque  étape  de  la  colonisation  augmentait  dans  l'en- 
semble du  pays  la  proportion  d'indigènes  parlant  ou  essayant  de  parler 
latin. 


100  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

son  langage,  à  ce  stridor  punicus  dont  parle  saint 
Jérôme  \  ou  bien  au  labdacisme^  qui  «  fourmille 
en  Afrique  où  il  est  rare  d'entendre  bien  prononcer 
un  L  ^  ». 

Ce  latin  avait  donc  une  physionomie  singulière, 
mais  ce  n'est  qu'à  partir  de  l'époque  chrétienne  et 
dans  son  rapport  avec  l'Eglise  d'Afrique  que  nous 
devons  faire  entrer  notre  recherche.  Ce  qui  paraît 
l'avoir  préservé  d'une  absorption  complète  ou  d'une 
pénétration  trop  dissolvante  par  les  idiomes  indi- 
gènes, c'est  le  goût  très  vif  des  choses  littéraires  qui 
s'empara  des  Africains  dès  la  fin  du  i^''  siècle  de  notre 
ère.  L'instruction,  la  grammaire,  la  rhétorique  prirent 
en  Afrique  un  subit  développement.  L'élite  s'attarda 
au  style,  mais  l'élan  était  donné.  Apulée  avait  laissé 
la  formule  définitive  à  l'usage  des  cerveaux  africains, 
un  mélange  de  baroque  et  de  puissant  avec  la  re- 
cherche à  tout  prix  de  l'effet  violent.  Le  succès  fut 
grand  et  durable  ;  ce  n'était  plus,  comme  avec  le  grec, 
le  punique  ou  le  libyque,  un  moyen  de  transaction, 
c'était  l'expression  du  tempérament  africain.  De  là 
son  expansion  et  sa  pénétration  parmi  les  masses. 

Cependant,  vers  le  début  du  v®  siècle,  il  existait 
encore  des  christiani  punici ^  mais  nous  ne  saurions 
préjuger  de  leur  nombre.  La  langue  latine  dut  être 
en  Afrique,  comme  dans  les  autres  provinces  de 
l'Empire,  la  langue  officielle  imposée  avec  une  cer- 


1.  s.  JÉRÔME,  EpisU  CXXX,  5.  p.  I.,  t.  XXII,  col.  1109. 

2.  s.  Isidore,  OHg.,  I,  38,  8;  Schulten,  Die  rômische  Afrîca,  in-B°, 
Leipzig,  1900, 

3.  Pompée  le  Maure,  Comm.  art.  Donat.,  p.  286,  dans  les  Gramm. 
latini  de  Keil,  t.  V,  p.  95  sq.  Nous  ne  pouvons  faire  un  grand  nombre  de 
citations,  nous  renvoyons  à  P.  Monceaux,  Les  Africains,  p.  110  sqq.  et  à 
la  Bibliographie  que  nous  avons  donnée,  dans  D.  Cabrol,  Dict.  d'arcfi. 
et  de  liturg.,  1. 1,  col.  IIU  sq. 


LES  DIALECTES.  101 

taine  ostentation  par  l'administration  romaine  :  Opéra 
data  estf  dit  saint  Augustin,  ut  imperiosa  cwitas  non 
solum  jugum^  ^eruni  etiom  linguam  suant  domitis 
gentibus  imponeret  ' . 

Toutefois  cette  exigence  ne  dépassait  pas  le  cercle 
toujours  assez  restreint  de  ceux  qui  doivent  régler 
leur  façon  d'agir  d'après  les  volontés  du  pouvoir  ;  le 
sermo  plebeius,  vulgaris,  cottidianus,  ne  subit  que 
lentement  l'infiltration  de  la  langue  classique  et 
cette  infiltration  s'opéra  principalement  par  le  mou- 
vement qui  poussait  en  masse  vers  les  écoles  la  jeu- 
nesse de  ce  temps.  Ces  générations  d'hommes  ins- 
truits ont  dû  puissamment  aider  l'administration 
romaine  à  refouler  les  partisans  du  sermo  vulgaris 
dans  l'obscurité.  Ces  jeunes  lettrés,  précisément  afin 
de  faire  montre  de  leur  science,  ont  pris  à  tâche 
d'employer  les  mots  recherchés  qu'une  érudition, 
mieux  préparée  de  nos  jours  qu'elle  ne  l'était  jadis, 
à  pu  restituer  à  leurs  légitimes  inventeurs;  et  ce 
sont  ces  jeunes  lettrés,  Apulée,  saint  Cyprien,  Ar- 
nobe,  Lactance,  saint  Augustin  qui,  rhéteurs  de  pro- 
fession, ont  constitué  le  fond  caractéristique  de  la 
littérature  africaine. 

Après  tant  d'essais  infructueux  pour  dresser  un 
catalogue  des  termes  relevant  certainement  de  Va- 
fricitas,  nous  nous  bornerons  à  constater  que,  dans 
l'état  actuel  delà  philologie,  les  «  africanismes  »  sem- 
blent réduits  à  n'être  plus  que  des  phénomènes  au 
lieu  de  constituer  un  idiome  complet.  Ce  qui  paraît 
vraisemblable,  c'est  que  le  latin  classique  et  officiel 
ne  se  laissa  guère  pénétrer  par  les  patois  africains 


1.   s.  Augustin,  De  civitate  Dei,   XIX,  7.   Cf.   Plutarque,  Cato,  12; 
Suétone,  Claudius,  16. 

6. 


102  L'AFRIQUE  CHRETIENNE. 

qu'il  poussa  devant  lui  à  mesure  que  s'étendait  la 
civilisation  et  la  puissance  romaines.  Nous  avons  vu 
que,  du  temps  d'Apulée,  on  parlait  à  Madaure  un  si 
méchant  latin  que  cet  écrivain  fut  obligé,  à  son  arri- 
vée à  Rome,  d'apprendre  à  nouveau  la  langue;  deux 
siècles  plus  tard,  la  petite  ville  numide  avait  bien 
changé,  on  s'y  était  à  ce  point  latinisé  que  les  noms 
puniques  sonnaient  d'une  manière  étrange  aux 
oreilles  de  Maxime  le  grammairien.  Les  sons  latins 
sont  maintenant  les  premiers  qui  frappent  les  oreilles 
d'un  jeune  enfant  qui  n'a  besoin  que  d'écouter  pour 
apprendre  cette  langue  K 

Le  christianisme  devint  un  moyen  puissant  d'ex- 
pansion de  la  langue  latine.  A  défaut  de  livres  litur- 
giques qui  semblent  tous  perdus,  les  traités  catéché- 
tiques  des  Pères  ne  nous  sont  parvenus  qu'en  latin; 
de  plus,  les  inscriptions  qui  ornaient  les  églises,  fron- 
tons de  marbre  ou  pavements  de  mosaïque,  présen- 
tent presque  exclusivement  l'emploi  du  latin.  Sans 
doute,  il  fallait  faire  effort  pour  être  entendu  ;  saint 
Augustin  commet  volontairement  des  fautes  de  gram- 
maire et  emploie  des  mots  incorrects,  aimant  mieux, 
dit-il,  mécontenter  les  savants  que  de  rester  in- 
compris de  son  peuple,  et  l'ensemble  des  inscriptions 
païennes  et  chrétiennes  des  derniers  siècles  de  l'em- 
pire nous  prouve  que  les  personnes  de  la  condition 
la  plus  modeste  choisissaient  pour  leur  tombe  une  épi- 
taphe  latine  ;  en  effet,  les  tituli  grecs  ou  rédigés  dans 
l'idiome  indigène  sont  si  rares  qu'ils  méritent  à  peine 
une  mention.  «  Si  les  inscriptions,  observe  juste- 
ment M.   Gaston  Boissier,  étaient  d'une  correction 


1.  Pour  les  locutions  vicieuses  et  VAppendix  Probi,  cf.  H.  Leclercq, 
au  mot  Afrique,  dans  Dict.  d'arch.  et  de  liturg.,  t.  I,  col.  743,  n.  37. 


LES  DIALECTES.  103 

irréprochable,  on  pourrait  supposer  qu'elles  n'ont 
été  rédigées  que  par  des  lettrés  de  profession,  et 
qu'au-dessous  d'eux  on  ne  connaît  que  les  idiomes 
du  pays.  Les  impropriétés  de  termes,  les  erreurs 
de  grammaire,  les  solécismes  et  les  barbarismes 
qu'on  y  rencontre  presque  à  chaque  ligne,  nous 
montrent  que  nous  avons  affaire  à  des  ignorants, 
qu'ils  parlent  mal  latin,  mais  qu'au  moins  ils  le  par- 
lent. Il  faut  donc  croire  que  les  Africains  ont  fini 
par  se  rendre  maîtres  d'une  langue  qui  leur  était 
d'abord  étrangère,  puisqu'ils  s'en  servent  pour  ex- 
primer les  sentiments  qui  leur  tiennent  le  plus  ^ .  » 
Enfin  si  les  «  africanismes  »  se  sont  trouvés  faire  par- 
tie de  la  langue  classique,  on  peut  en  dire  autant  des 
termes  barbares.  Il  n'y  avait  pas  deux  façons  de  par- 
ler mal  le  latin,  mais  une  seule,  qui  se  retrouve  dans 
toutes  les  provinces;  l'Afrique,  l'Espagne,  la  Gaule, 
l'Italie  et  Rome  même  commettent  des  fautes  sem- 
blables, et  sur  ce  point  encore  Vafricitas  ne  nous 
donne  rien  de  positif.  «  Où  est  le  latin  vulgaire  qui 
soit  différent  du  latin  de  l'Eglise  d'Afrique?  Dans 
toutes  les  provinces  de  l'Empire,  le  latin  fut  la  lan- 
gue du  peuple  romain,  la  langue  de  la  maison,  de  la 
famille,  du  marché,  de  la  rue,  de  l'atelier  et  des 
camps.  Mais  pourquoi  parler  donc  du  latin  africain? 
Le  voici  :  cette  langue  commune  à  toutes  les  pro- 
vinces devint  d'abord,  en  Afrique,  la  langue  écrite  et 
la  langue  littéraire.  A  Rome,  en  Italie  et  dans  les 
autres  provinces,  elle  fut  seulement  parlée  et  n'eut 
pas  de  littérature. L'Afrique  seule  eut  des  Tertulliens, 
des  Cypriens  et  des  Augustins.  Voilà  pourquoi  il  est 
permis  de  prononcer  le   nom  de  latin   africain  et 

1.  G.  BoissiER,  L Afrique  romaine.^  in-12,  Paris,  1901,  p.  344  sq. 


104  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

d'appuyer  cette  dénomination  sur  le  caractère  spécial 
de  ces  grands  écrivains,  mais  non  sur  la  langue  elle- 
même  \  » 

1.  J.  Aymeric,  Origine   africaine  du  Codex  Lugdunensis,    dans  les 
Lettres  chrétiennes,  t.  IV,  p.  255. 


L'HISTOIRE 


CHAPITRE  PREMIER 
l'époque  de  tertullien 

Les  cultes  païens  en  Afrique.  —  Attitude  du  christianisme  à 
leur  égard.  —  Calomnies  contre  les  fidèles.  —  Hostilité 
ouverte.  —  Tactique  des  Églises  pour  obtenir  la  tolérance 
de  l'État  romain.  —  Les  martyrs  scillitains  (180).  —  Mal- 
veillance des  proconsuls  (197-8).  —  L'  «  Apologétique  »  de 
Tertullien.  —  Premiers  martyrs.  —  La  fuite  pendant  la  per- 
sécution, —  L'édit  de  Sévère  (202?).  —  Le  martyre  des  saintes 
Perpétue,  Félicité  et  de  leurs  compagnons  (203).  —  L'inci- 
dent de  Lambèse  (211).  —  Proconsulat  de  Scapula  Tertullus 
(212).  —  Le  rôle  et  l'influence  de  Tertullien.  —  Son  passage 
au  montanisme. 

La  prédication  du  christianisme  en  Afrique  provo- 
qua une  opposition  dont  le  sentiment  populaire  fut, 
beaucoup  plus  que  les  lois  impériales,  le  véritable 
motif.  L'Afrique  n'était  pas  moins  tolérante  que 
Rome  à  l'égard  des  importations  religieuses,  à  con- 
dition que  celles-ci  s'accommodassent  de  l'état  de 
choses  existant.  Le  christianisme  y  eût  trouvé  sa 
place  aussi  bien  que  toute  autre  religion  nouvelle 
sans  son  exclusivisme  qui,  en  Afrique  comme  partout 
ailleurs,   le    rendait  intolérable    aux  partisans  des 


106  L'AFRIQUE  CHRETIENNE. 

vieux  cultes.  Or,  en  Afrique  plus  qu'ailleurs,  cet  ex- 
clusivisme se  heurtait  à  des  positions  acquises  et  à 
des  convictions  tenaces.  Tout  le  pays,  aussi  bien 
dans  les  villes  du  littoral  que  dans  les  cités  de  l'in- 
térieur, était  livré  à  ce  qu'on  pourrait  appeler  le 
bigotism.  Les  dieux  pullulaient.  C'étaient  d'abord  les 
vieilles  divinités  indigènes  :  Monna  à  Thignica  (  = 
Aïn-Tounga)  ^ ,  Mathamos  à  Masculula  (  =  Henschir- 
Guergour)  ^,  Draco  dans  la  région  de  Thignica  et  de 
Thubursicum  (=  Teboursouk)  3,  Haos  etJocolon  aux 
environs  de  Naragorra  (=  Ksiba-Mraou)  et  de  Tha- 
gaste  (=  Souk-Arras)  '*,  Lilleus  à  Madaure  (= 
Mdaourouch)  ^,  leru  près  de  Cirta  ^,  Medaurus  à 
Lambèse  ^,  Baldir  à  Calama  (=  Guelma)  ^,  Bacax 
dans  la  grotte  du  Taïa  ^.  En  Maurétanie,  on  adorait 
les  dieux  maures  ^*^,  la  divinité  de  Maurétanie  ^\  la 
déesse  maure  ^^  ou  la  Diane  des  Maures  ^^,  Au- 
liswa    à  Tlemcen^^;    Hiempsol^^,   Ptolémée^^    et 


1.  C.  I.  L.,  n.  IWll.  On  trouvera  un  grand  nombre  de  détails  précieux 
sur  l'Afrique  dans  E.  de  Ruggiero,  Dizioyiario  epigraftco  cli  antichîta  ro- 
mana,  t.  I,  p.  3^6  sq. 

2.  Ibid,,  n.  15779. 

3.  Ibid.,  n.  152^7,  15378;  cf.  9326  et  Passio  S.  Salsae. 
li,  C.  I.  L.,  n.  16759  (=  ^6Zil);  16809. 

5.  Ibid.,  n.  ^1673. 

6.  Ibid.,  n.  5379. 
l.Ibid.,  n.  26^2;  cf.  2581. 

8.  Ibid.,  n.  5279,  21481  ;  cf.  19121-19123  ;  S.  AUGUSTIN,  Epist.  XVII,  2  : 
habere  tuos in  numinibiis  Abaddires. 

9.  C.  I.  L.,  n.  5504-5518  ;  18828-18857. 

10.  Ibid.,  2638-2641  ;  cf.  9327,  21486. 

11.  Ibid.,  n.  8926. 

12.  Ibid.,  n.  21665. 

13.  Ibid.,  n.  8436;  cf.  Tertullien,  Ad.  nation.,  II,  8,  Varsutina  Mau- 
rorum. 

14.  C.  I.  L.,  n.  9906-9907. 

15.  Ibid.,  n.  8834,  17159;  cf.  9007,  20731. 

16.  Ibid.,   n.  9342,  8927,  20977. 


L'ÉPOQUE  DE  TERTULLIEN.  107 

Juba^  anciens  rois  du  pays,   y  avaient  des  autels. 

Ce  personnel  mythologique  avait  fait  bon  accueil 
à  celui  des  envahisseurs  puniques  dont  les  idoles 
avaient  survécu  à  la  puissance  de  leurs  adorateurs  ^. 
Les  noms  de  Tanit  ^,  la  Juno  Caelestisy  Virgo  Cae- 
lestis,  Caelestis,  et  de  Baal  étaient  révérés  dans  toute 
la  Proconsulaire,  dans  la  Numidie  ^*  et  jusqu'en  Mau^ 
rétanie  ^.  Baal-Hammon  ^,  identifié  avec  Saturne, 
l'emportait  sur  tous  les  autres  dieux  puniques;  on 
l'adorait  dans  un  grand  nombre  de  sanctuaires,  prin- 
cipalement à  Thugga  ^,  à  Thignica  ^  et  sur  le 
Djebel-bou-Kerneïn,  en  face  de  Carthage  ^. 

D'autres  dieux  s'étaient  associés  à  ceux-ci  et  ils 


1.  Miixucius  FELIX,  Octavîus,  21  :  Juba  Maiiris  volentibus  deus  est; 
Lactance,  Divin.  inslit.,i,  15;  De  la  Blanchère,  7)e  rege  Juba,  p.  107; 
P.  Gauckler,  Musée  de  Cherchel,  p.  20  ;  C.  I.  L.,  n.  20627.  D'autres  rois 
des  dynasties  indigènes  étaient  l'objet  d'un  culte,  cf.  Tertullien,  Apo- 
logeticum,  24;  S.  Cyprien,  Quod  idola  dii  non  sunt,  2. 

2.  P.  Berger,  Recherche  des  antiquités  dans  le  nord  de  l'Afrique, 
1890,  p.  62  sq. 

3.  C.  I.  Semit.,  part.  I,  c.  xiii;  C.  I.  £.,  n.  2226;  cf.  Carton,  Le  sanc- 
tuaire de  Baal-Saturne  à  Dougga,  in-8°,  Paris,  1896;  De  la  Blanchère 
et  Gauckler,  Musée  Alaoui,  G.  754-76Ji. 

4.  C.  I.  L.,  /i.  993,  999,  1318,  lU2li,  8241,  12376,  14850,  15512,  16411, 
16415,  16417.  Cf.  Gagnât,  Gauckler,  Sadoux,  Les  monuments  histori- 
ques de  la  Tunisie,  I.  Les  temples  païens,  p.  24-34  ;  Doublet  et  Gau- 
ckler, Musée  de  Constantine,  in-4<>,  Paris,  1890,  p.  58,  82-84,  pi.  III. 

5.  C.  L  L.,  n.  9796;  G.  DOUBLET,  Musée  d'Alger,  m-U",  Paris,  1890, 
p.  63  sq.,  pi.  III-IV. 

6.  P.  MONCEAUX,  Hist.  litt.  d.  l'Afr.  chrét.,  1. 1,  p.  31,  note  4. 

7.  Carton,  op.  cit.,  cf.  Comptes  rendus  de  VAcad.  des  inscr.,  1891, 
p.  437;  1893,  p.  357;  Bull.  d'Oran,  1893,  p.  63  sq.  ;  C.  L  L.,  n.  15515;  Ga- 
gnât, Gauckler  et  Sadoux,  op.  cit.,  p.  82-85,  pi.  XXV-XXVII. 

8.  P.  Berger  et  R.  Gagnât,  Le  sanctuaire  de  Saturne  à  Aïn  Tounga, 
dans  Bull,  du  Comité,  1889,  p.  207  sq.  ;  C.  I.  L.,  n.  14912-15199;  Gagnât, 
Gauckler  et  Sadoux,  op.  cif.,  t.  I,p.  79;  De  la  Blanchère  et  P.  Gauckler, 
Musée  Alaoui,  G.  113-650,  D.  15-301. 

9.  TouTAiN,  dans  les  Mél.  d'arch.  et  d'hist.,  1892,  p.  19  sq.;  Gagnât, 
Gauckler  et  Sadoux,  op.  cit.,  1. 1,  p.  81-82  ;  De  la  Blanchère  et  Gauckler, 
op.  cit.,  G.  651-655,  D.  302-357. 


108  L'AFRIQUE  CHRETIENNE. 

étaient  sans  nombre  ;  car  le  monde  antique  tout  en- 
tier contribuait  à  remplir  ce  Panthéon  éclectique.  La 
statistique  ne  pourra  en  être  dressée  d'ici  longtemps, 
car  les  fouilles  continuent  à  apporter  des  indications 
inconnues  jusqu'à  nos  jours,  mais  on  peut  prévoir  que 
la  conclusion  à  laquelle  il  faudra  s'arrêter,  c'est  que 
l'Afrique  n'était  pas  moins  hospitalière  aux  cultes 
des  Latins,  des  Grecs  et  des  Orientaux  qu'à  d'autres 
cultes  qui  étaient  en  droit  de  se  réclamer  d'une  an- 
tiquité plus  lointaine.  «  Sérapis,  écrit  M.  Monceaux, 
avait  ses  adorateurs  non  seulement  à  Carthage  \ 
mais  encore  dans  de  simples  bourgades  de  l'inté- 
rieur 2;  la  Grande  Mère  des  Dieux  avait  les  siens 
dans  beaucoup  de  villes  de  la  Proconsulaire  et  des 
autres  provinces,  à  Sicca  Veneria,  à  Zama-Regia,  à 
Mactaris,  à  Lambèse,  à  Thibilis,  à  Mileu,  à  Cae- 
serea  ^.  Puis  l'Afrique  avait  adopté  presque  toutes 
les  divinités  gréco-romaines  ^*.  Chaque  culte  avait 
ses  temples  ou  ses  autels,  et  ses  prêtres  ^.  Même  des 
associations  particulières  de  dévots  s'étaient  formées 


1.  CI.  L.,  n.  1002-1007;  12Zi9M2W3. 

2.  Ibid.,  n.  14792,  21487;  Musée  Alaoui,  G,  863;  Gsell,  Musée  de  Phi- 
lippeviUe,  in-4°,  Paris,  1898,  p.  53,  pi.  V;  Musée  de  Cherchel,  m-k°,  Pa- 
ris, p.  135,  pi.  XIV.  Plusieurs  monuments  africains  se  rapportent  au 
culte  d'Isis  ;  R.  Gagnât,  Musée  de  Lambèse,  \u-U°,  Paris,  1893,  p.  23  ;  à 
Gherchel,  Musée  de  Cherchel,  p.  95  et  137,  pi.  III  et  XIV;  à  Bulla-Regia, 
Musée  Alaoui,  K.  134-135. 

3.  C.  I.  L.,  n.  1649,  2633,  5524,  8203,  9401, 15848,  16440  ;  Bull,  du  Co- 
mité, 1891,  p.  529.  Sur  le  temple  de  Mactaris,  cf.  Gagnât,  Gauckler  et 
Sadoux,  op.  cit.,  1. 1,  p.  60-61. 

4.  Gf.  TouTAiN,  Les  cités  romaines  de  la  Tunisie,  p.  206  sq.  Signalons 
encore  des  monuments  du  culte  de  Mithra,  trouvés  dans  diverses  loca- 
lités, CL  L.,  n.  2675,  6975,  9256,  18025,  18235,  et  surtout  à  Philippeville, 
cf.  Musée  de  Philippeville,  p.  44-51,  pi.  VI.  Revue  critique,  9  mars 
1903. 

5.  11  y  avait  souvent  plusieurs  prêtres  pour  un  même  dieu.  C  L  L., 
n.  998, 117%,  12001,  12003. 


L'EPOQUE  DE  TERTULLIEN.  109 

en  bien  des  endroits  :  des  collèges  de  Dendrophores 
en  l'honneur  de  la  Mère  des  Dieux  ^  de  Marten- 
ses  en  l'honneur  de  Mars  ^,  de  Venerii  ^  ou  de  Ce^ 
reaies  ^  en  l'honneur  de  Vénus  ou  de  Cérès,  sur- 
tout ces  mystérieuses  curies,  si  nombreuses  dans 
la  région,  et  qui  correspondaient  probablement  à  des 
divisions  municipales  ^.  Au  milieu  de  tous  ces  dieux 
étrangers,  arrivés  à  la  suite  des  marchands  ou  des 
soldats,  des  administrateurs  ou  des  colons,  brillait 
au  premier  rang  la  Triade  Capitoline,  composée  de 
Jupiter,  Junon  et  Minerve  que  l'on  associait  dans  un 
temple  triple  ou  dans  trois  temples  voisins.  A  l'exem- 
ple de  Rome  et  de  Carthage,  la  plupart  des  cités 
importantes  paraissent  "avoir  eu  leur  Capitole  ^  : 
c'était  le  cas  à  Thugga  '^,  à  Sufetula  ^,  à  Thamu- 

1.  Dendrophores  :  à  Thugga,  C.  I.  L.,  n.  15527  ;  a  Mactaris,  BuU.  du 
Comité,  1891,  p.  529;  à  Cirta,  C.  L  L.,  n.  69aO-69^tl  ;  à  Rusicade,  Ibid., 
7956;  à  Silifis,  Ibid.,  n.  8^57;  à  Caesarea,  Ibid.,  n.  9401,  21070;  à  Thamu- 
gadi,  Ibid.,  n.  17907. 

2.  Martenses  à  Uccula,  C.  I.  L.,  n.  14365. 

3.  Venerii  à  Sicca,  C.  I.  L.,  n.  15881. 

4.  Céréales  ou  Cerealicii,  à  Bisica,  Vaga,  Mustis,  El-Oust,  C.  I.  Z,., 
n.  12300,  14394, 15585, 15589, 16417.  Sur  les  temples  africains  des  Cereres, 
cf.  Gagnât,  Gauckler  et  Sadoux,  op.  cit.,  1. 1,  p.  35-38. 

5.  C.  I.  L.,  n.  629,  826,  829,  974,  1828,  2712,  2714,  2596,  3302,  11008, 
11201,  11340  sqq.,  11774,  11813  sqq.,  12353  sqq.,  14613,  14683.  Sur  ces 
curies  africaines  qui  sont  mentionnées  par  les  inscriptions  d'une  foule  de 
villes  en  Proconsulaire  et  en  Numidie,  cf.  Toutain,  op.  cit.,  p.  278  sq.  ; 
S.  GSELL,  dans  Bull,  du  Comité,  1900,  p.  xvii. 

6.  Sur  ces  capitoles  africains,  cf.  l'article  Juppiter,  dans  le  Lexikon 
der  griech.  und  roem.  Mxjthol.  de  Roscher,  t.  II,  p.  470  sq.  ;  P.  Gau- 
ckler, L  archéologie  de  la  Tunisie,  1896,  p.  43  sq.;  Boeswillwald,  Gagnât 
et  Ballu,  Timgad,  in-4o,  Paris,  1896-1897,  p.  156-157;  Gagnât,  Gauckler 
et  Sadoux,  op.  cit.,  1. 1,  p.  1-18,  pi.  I-IX. 

7.  C.  I.  L.,  n.  1551315514,  cf.  H.  Saladin,  dans  les  Nouvelles  ar- 
chives des  Missions  scientif.,  t.  II,  p.  490  sq.;  Gagnât,  Gauckler  et  Sa- 
doux, op.  cit.,  t.  I,  p.  1-4,  pi.  I.  II. 

8.  H.  Saladin,  dans  les  Archives  des  Miss,  se,  3^  série,  t.  XIII, 
p.  66  sq.;  Gagnât  et  Saladin,  Voyage  en  Tunisie,  in-8'>,  Paris,  1894, 
p.  140  sq.;  Gagnât,  Gauckler  et  Sadoux, op.  cit.,  p.  14-18,  pi.  VIII-X. 

L^AFRIQUE   CHRÉTIENNE.   —  I.  7 


ItO  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

gadi  \  à  Théveste  et  Lambèse  ^,  à  Cirta  ^,  en  bien 
d'autres  endroits,  même  dans  de  très  petites  villes'*. 

«  Au-dessus  de  toutes  ces  religions,  le  culte  offi- 
ciel des  empereurs,  qui,  peu  à  peu,  allait  envelopper 
tout  le  reste.  En  mainte  cité,  plusieurs  Dwi  avaient 
leur  temple  distinct  ^  ;  bientôt  l'on  allait  élever  par- 
tout des  autels  à  Septime-Sévère,  un  enfant  du  pays, 
dont  les  Africains  devaient  garder  un  long  souve- 
nir ^.  Pour  n'oublier  personne,  la  plupart  des  villes 
avaient  institué  un  culte  collectif  des  empereurs  di- 
vinisés. Enfin,  chacune  des  provinces  africaines  pos- 
sédait sa  religion  provinciale  :  culte  des  Din,  d'après 
quelques  savants;  culte  de  Rome  et  d'Auguste  '^, 
suivant  l'hypothèse  la  plus  vraisemblable  ^.  » 

Qu'on  juge  d'après  cette  énumération  —  et  elle 
est  loin  d'être  complète  —  de  la  multitude  de 
croyances,  d'habitudes,  d'intérêts  que  le  christia- 
nisme devait  froisser  et  alarmer.  Il  y  a  plus.  Contrai- 

1.  C,  I.  L.,  n.  2388.  Le  capitole  de  Thamugadi  a  été  déblayé  récem- 
ment par  le  Service  des  Monuments  historiques,  cf.  Boeswillwald, 
Cagxat  et  Ballu,  Timgad,  une  cité  africaine  sous  l'empire  romain, 
in-V,  Paris,  1896-1897,  p.  153-182  ;  G.  BoissiER,  L'Afrique  romaine, 
in-12'>,  Paris,  1895,  p.  203  sq. 

2.  C.  I.  L.,  n.  1858;  R.  Cag.xat,  Lambèse,  in-8'',  Paris,  1893,  p.  56  sq. 

3.  C.  I.  L.,  n.  6981,  6983-698'i;  A,  Audollent,  dans  la  Revue  archéoL, 

1890,  t.  I,  p.  '32  sq. 

h,  C.  I,  L.,  n.    906,  6339;   Comptes  rendus  de  l'Acad.   des  inscr., 

1891,  p.  Ukl;  1892,  p.  232.  Bull,  du  Comité,  1892,  p.  15^. 

5.  C.  I.  L.,  n.  6948,  7963,  cf.  n.  993,  lk9h;  E.  KoKNEMANN,  Beitràge 
zur  alten  Geschichte,  1901, 1. 1,  p.  112,  127,  128, 139,  140-142. 

6.  Spartien,  Severus,  13;  C.  I.  L.,  n.  19121. 

7.  Pallu  de  Lessert,  Les  assemblées  provinciales  et  le  culte  provin- 
cial dans  l'Afrique  romaine,  in-8°,  Paris,  1884;  Le  Même,  Nouvelles 
observations  sur  les  assemblées  provinciales  dans  l'Afr.rom.,  1890;  cf. 
GuiRAUD,  Les  assemblées  provinciales,  in-S»,  Paris,  1886,  p.  74  sq.  ;  Beur- 
LiER,  Essai  sur  le  culte  rendu  aux  empereurs  romains,  in-8°,  Paris, 
1890,  p.  120  sq. 

8.  P.  MONCEAUX,  op.  cit.,  t.  I,  p.  32  sq.  N'oublions  pas  Mithra,  S.  Gsell, 
Musée  de  Philippeville,  in-4<»,  Paris,  1898,  p.  48. 


L  ÉPOQUE  DE  TERTULLIEN.  111 

rement  à  ce  qui  se  passait  sur  d'autres  points  de 
l'empire  où  les  âmes  étaient  abandonnées  au  plus 
profond  scepticisme  par  suite  de  la  déchéance  de  la 
religion  officielle,  les  Africains  possédaient  ce  que 
nous  devons  appeler,  faute  d'une  autre  expression, 
une  vie  spirituelle.  Il  en  était  pour  eux  comme  pour 
les  Orientaux.  Les  cultes  sémites  recelaient  une  part 
d'inexprimable  béatitude  dans  leurs  formules  et 
leurs  théologies  mystérieuses.  L'engouement  qui  ac- 
cueillit le  judaisme  au  i^""  siècle,  le  mithriacisme  au 
siècle  suivant  dans  les  milieux  occidentaux  comme 
la  Gaule  et  Rome  répondait  à  la  solitude  désespé- 
rée où  les  religions  esthétiques  de  la  Grèce  et  du 
Latium  avaient  plongé  leurs  affiliés.  Cette  émotion 
d*âme  que  les  hommes  de  ce  temps  voulaient  con- 
naître, ils  ne  la  trouvaient  pas  dans  les  charmants 
enfantillages  municipaux  auxquels  se  réduisait  le 
paganisme  officiel.  Et  s'il  en  était  ainsi  sur  le  sol 
natal  de  ce  paganisme,  à  plus  forte  raison  la  situa- 
tion était-elle  la  même  et  plus  accentuée  encore  dans 
la  province  d'Alrique  toute  imprégnée  des  religions 
sémites  sur  lesquelles  le  contraste  du  culte  officiel 
avait  jeté  un  nouvel  attrait.  Les  Africains  respec- 
tueux de  ce  culte  se  soumettaient  à  ses  prescriptions, 
mais  les  hommages  rendus  à  Esculape,  à  Saturne, 
à  Junon,  étaient  détournés  de  leur  destination  et 
s'en  allaient  à  Eschmoun,  à  Baal-Hammon,  à  Tanit 
avec  lesquels  on  les  identifiait. 

Le  christianisme  ne  pouvait  et  ne  voulait  entendre 
parler  à  aucun  prix  d'un  semblable  compromis  de 
conscience  et  si,  nonobstant  sa  résistance,  il  en 
profita  lui-même  dans  la  suite,  ce  fut  parce  que  le 
vieux  germe  punique  survécut  et  opéra  quand  même, 
pour  lui,  quoique  malgré  lui.  Ce  qui  exaspéra  les 


112  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

Africains  fut  la  prétention  du  christianisme  à  s'isoler 
et  à  remplacer  ;  car  il  ne  s'agissait  pas  de  la  réforme 
des  vieux  cultes,  mais  de  leur  destruction.  Et  cette 
destruction  impliquait  non  seulement  le  désaveu  de 
la  croyance,  mais  encore  l'abandon  des  espoirs  in- 
digènes, toujours  vivaces,  d'indépendance  et  de 
liberté  conjoints  à  cette  croyance. 

11  est  possible  que  cette  doctrine  des  chrétiens  — 
la  seule  chose  qu'en  voulussent  voir  les  païens  —  ait 
été  exposée  ou  pratiquée  avec  une  certaine  mala- 
dresse; qu'on  ait  fait  usage  d'affirmations  trop  caté- 
goriques, d'anathèmes  trop  offensants  ;  on  peut  le 
croire  puisqu'il  s'agit  d'Africains  —  mais  on  ignore 
tout  de  ces  premières  polémiques  et  de  l'accueil  qui 
fut  fait  généralement  à  la  nouvelle  secte.  Si  les 
chrétiens  firent  des  avances,  elles  furent  probable- 
ment reçues  avec  défiance  ;  car,  en  Afrique  comme 
dans  le  reste  de  l'Empire,  la  prétention  à  s'isoler 
indisposait  à  leur  égard.  La  société  au  milieu  de 
laquelle  on  vit  est  ordinairement  assez  mal  disposée 
pour  ceux  qui  la  dédaignent.  Tertullien  répétera 
bien  haut  que  les  chrétiens  ne  se  distinguent  des 
autres  citoyens  que  par  une  morale  plus  sévère  ; 
il  fera  remarquer  qu'on  les  voit  au  forum,  aux  ther- 
mes, au  marché,  dans  les  boutiques,  qu'ils  exercent 
tous  les  métiers;  cela  ne  servira  de  rien.  Pour  les  an- 
ciens, la  pierre  de  touche  était  la  vie  domestique  ;  là 
se  célébrait  le  culte,  là  se  réunissait  la  famille.  Or, 
à  mesure  que  cette  famille  voyait  ses  membres  s'af- 
filier au  christianisme,  ses  rangs  s'éclaircissaient  à 
l'heure  des  réunions,  les  rites  devenaient  difficiles  à 
remplir  ;  peut-être  parfois,  faute  de  la  voix  d'une 
jeune  fille  ou  d'un  adolescent,  fallut-il  omettre  les 
hymnes  sacrés;  le  culte  en  souffrait,   la  prospérité 


L'ÉPOQUE  DE  TERTULLIEN.  113 

de  la  famille  était  menacée.  S'il  s'agissait  des  sacri- 
fices publics,  on  remarquait  les  mêmes  vides,  ou 
bien,  le  jour  des  jeux,  le  cirque  et  l'amphithéâtre 
étaient  délaissés,  dédaignés.  Et,  pendant  ce  temps, 
on  savait  que  les  nouveaux  sectaires  se  réunissaient, 
usant  d'artifices  pour  demeurer  à  l'abri  des  investi- 
gations. On  ignorait  ce  qu'ils  faisaient,  mais  des 
bruits  circulaient  avec  persistance  qu'on  chuchotait 
avec  dégoût.  Ces  gens,  si  empressés  à  condamner 
toutes  les  pratiques  saintes  qui  étaient  comme  l'his- 
toire même  delà  patrie,  eux  qui  fuyaient  toutes  les 
pratiques  innocentes  que  leurs  parents,  leurs  amis, 
observaient  avec  bonheur,  et  même  avec  consolation  ; 
eux  enfin  qui  repoussaient  toutes  ces  pratiques  nobles 
qui  avaient  donné  la  richesse  et  la  liberté  dans  le 
passé  ;  ces  chrétiens  qui  refusaient  de  faire  acte  de 
croyant,  acte  de  citoyen,  se  livraient  à  des  plaisirs 
d'un  dévergondage  inouï;  ces  moralistes  étaient  des 
athées,  des  traîtres,  des  infâmes. 

Parmi  ceux  qui  exploitaient  et  colportaient  avec 
le  plus  d'acharnement  ces  calomnies  se  trouvaient  les 
Juifs,  et  on  les  croyait. 

Les  plaisanteries  d'un  tour  grivois  ou  obscène 
avaient  presque  toujours  accueilli  les  Juifs  dans  la 
société  romaine,  leur  rendant  inabordables  certains 
lieux  de  réunion,  les  thermes  et  les  bains  plus  par- 
ticulièrement ^  Habiles  à  détourner  l'attention,  sur- 
tout lorsque  de  gênante  elle  devenait  dangereuse,  les 
synagogues  paraissent  avoir  trouvé,  grâce  à  l'impé- 


1.  KE1SA.N,  Marc-Aurèle,  in-S»,  Paris,  1883,  p.  556,  note  1  ;  Eild,  Les  Juifs 
à  Rome  devant  l'opinion  et  dans  la  littérature,  dans  la  Revue  des  études 
juives,  1884,  t.  VIII,  p.  1  ;  1885,  t.  XI,  p.  18, 161  ;  P.  Lejay,  Le  sabbat  juif 
et  les  poètes  latins,  dans  la  Revue  d'Iiist.  et  de  litt.  religieuses,  1903, 
t.  VIII,  p.  305-335. 


114  L'AFRIQUE  CHRETIENNE. 

ratrice  Poppée,  dans  le  christianisme  débutant,  le 
nouveau  bouc  émissaire  ' .  La  distinction  entre  Juifs 
et  chrétiens  mit  longtemps  à  se  faire  aux  yeux  de 
l'Etat  romain,  quoique  dans  chaque  camp  on  s'effor- 
çât de  dissiper  cette  confusion  volontaire.  En  Afrique, 
où  le  nombre  des  Juifs  était  considérable  ^,  Tertullien 
les  considérait  comme  une  des  forces  ennemies  qu'il 
avait  à  combattre.  Leur  influence  ne  put  prévaloir 
pendant  les  années  de  calme  qui  suivirent  la  persé- 
cution de  l'an  180.  Les  proconsuls  se  montrèrent 
tolérants,  parfois  même  bienveillants  ^  ;  Pudens,  sous 
le  règne  de  Sévère,  pendant  les  années  où  cet  em- 
pereur africain  témoigna  des  sentiments  favorables 
aux  chrétiens  '*,  avait  appliqué  à  ceux-ci  ce  que  con- 
tenaient de  favorable  les  rescrits  de  Hadrien  -^  et 
d'Antonin  ^  ;  il  avait  même  renvoyé  libre  un  chrétien 

1.  Ce  poiat  parliculier  est  trop  étranger  au  sujet  du  présent  travail 
pour  être  traité  ici  avec  les  développements  qu'il  exige;  nous  y  revien- 
drons. 

2.  ViTRk,  Spicilegium  Solesmense,  in-i",  Parîsiis,  1852,  t.  I,  p.  xx-xxi; 
E.  NoELDECHEN,  TcrlulUan's  Gegen  die  Juden  auf  Einheit,  Eclitheit. 
Enststehung,  dans  Texte  und  Untersuchungen,  t.  XII,  2*  partie,  in-8°. 
Leipzig,  1894,  p.  5-lU. 

3.  Pertinax  (188-189);  Didius  Julianus  (189-190)  ;  Cincius  Severus  (190- 
191)  ;  cf.  Fallu  de  Lessert,  Fastes  des  provinces  africaines,  1896,  t.  1. 
p.  223-22'i  et  Vespronius  Candidus  (191-192).  Ibid.,  t.  I,  p.  230-233.  La 
démonstration  faite  par  J.  Sch.midt,  Ein  Beitrag  ziir  Chronologie  dcr 
Schriften  Tertullians,  dans  le  Bheinisclies  Muséum,  1891.  77  sq.,  ne 
laisse  aucun  doute  sur  la  qualité  de  proconsul  de  tous  ces  personnages. 

U.  Sévère  était  né  à  Leplis,  Spartiex,  Severus,  15;  pendant  son  gou- 
vernement dans  la  Lyonnaise  (186),  naquit  l'ainé  de  ses  fils,  Antonin,  plus 
connu  sous  le  nom  de  Caracalla  ;  il  lui  donna  une  nourrice  chrétienne. 
Pendant  le  règne  de  Sévère,  le  nombre  d'esclaves  et  d'affranchis  impé- 
riaux professant  le  christianisme  est  assez  considérable.  On  est  fondé 
à  croire  que  les  Africains  y  étaient  représentés. 

5.  G.  Callewaert,  Le  rescrit  d'Hadrien  à  Minucius  Fundanus,  dans 
la  Rev.  d'hist.  etdelitt.  relig.,  1903,  t.  Vlil,  p.  152-190,  et  la  bibliographie, 
p.  152,  note  1.  Ch.  Guigxebert,  Tertullien,  étude  sur  ses  sentiments  à 
l'égard  de  l'empire  et  de  la  société  civile,  in-8°,  Paris,  1901,  p.  73-9'i. 

6.  A.  IlARNACK,  Das  Edikt  des  Antoninus  Plus,  in-8°,  Leipzig,  1895; 


L'ÉPOQUE  DE  TERTULLIEN.  115 

qui  n'était  pas  accusé  régulièrement'.  Cependant 
les  bruits  les  plus  calomnieux  circulaient  sur  les 
fidèles.  Le  peuple  qui  de  tout  ne  comprend  que  les 
dehors  accueillait  avidement  les  récits  infâmes  qu'on 
colportait;  plus  l'accusation  était  monstrueuse  ou 
ridicule,  plus  elle  obtenait  de  crédit  :  «  Tel  com- 
mence à  calomnier,  dit  TertuUien,  puis  vient  un 
second  qui  ajoute  aux  mensonges  du  premier  ;  bien- 
tôt un  troisième  va  renchérir  sur  les  fables  débitées 
par  ses  devanciers,  et  ainsi  de  suite.  Le  vulgaire 
accepte  tout  les  yeux  fermés  et  se  fait  l'écho  docile 
des  infamies  qu'on  invente  sur  notre  compte^.  »  La 
calomnie  s'exerçait  en  particulier  au  sujet  des  cala- 
mités physiques  qui  ravageaient  les  provinces  (peste, 
fièvre,  épizootie)  ^,  et  des  infamies  dont  les  assem- 
blées chrétiennes  passaient  pour  être  le  théâtre. 
«  Si  le  Tibre  inonde  Rome,  si  le  Nil  n'inonde  pas 
les  campagnes,  si  le  ciel  est  fermé,  si  la  terre  trem- 
ble, s'il  survient  une  famine,  une  guerre,  une  peste, 
un  cri  s'élève  aussitôt  :  «  Les  chrétiens  au  lion  !  à 
mort  les  chrétiens  ^  !  »  Tel  était  le  premier  mou- 
vement de  la  foule  ;  parfois  sa  fureur  avait  une  cause 
différente.  Depuis  longtemps,  les  païens  se  divertis- 
saient  à  tourner  en  ridicule  la  dévotion  des  Juifs 


L.  Saltet,  VédH  d'Antonin,  dans  la  Bev.  d'Iiist.  et  de  litt.  relig.^  1896, 
t.  I,  p.  383-392. 

1.  TERTULLIEN,  Ad  Scopulam,  4  :  Pudens  ctiamque  missiim  ad  se 
chrislianum  in  elogîo  concussione  ejvs  intellecto,  dimisit,  scisso  elogio, 
sine  accusatore  negans  se  audilurum  hominem  secundum  mandatum. 
Il  semble  que  le  proconsul  brusqua  le  débat  et  que,  personne  ne  se 
présentant  pour  soutenir  la  plainte,  il  déchira  le  rapport  de  police  et 
refusa  de  procéder  à  l'interrogatoire.  Les  mots  secundum  mandatum 
indiquent  qu'on  appliquait  encore  la  législation  du  rescrit  de  Trajan 
interdisant  de  recevoir  une  accusation  anonyme. 

2.  TERTULLIEN,  Ad  nationcs,  1,  7. 

3.  Ibid.,  I,  9;  Apologeticum,  40. 

4.  Ibid. 


116  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

qu'ils  accusaient  d'adorer  une  tête  d'âne  ^.  Ceux-ci, 
vexés,  s'étaient  ingéniés  à  reporter  sur  les  chrétiens 
cette  imputation,  et  ils  y  avaient  réussi^.  Un  jour, 
un  Juif  apostat,  valet  d'amphithéâtre  ou  bestiaire, 
imagina  de  se  promener  dans  les  rues  de  Car- 
tilage portant  un  tableau  sur  lequel  on  avait  peint 
un  personnage  vêtu  de  la  toge,  tenant  un  livre,  ayant 
des  oreilles  d'âne  et  un  pied  fourchu  ;  on  lisait  au- 
dessous  :  «  Le  Dieu  des  chrétiens,  onocoitès^  ».  Ca- 
lomnie dont  l'expression  obscène  dépasse  la  mesure 
de  ce  que  l'on  peut  écrire,  mais  qui  devait  peu 
surprendre  et  dégoûter  les  païens  habitués  à  l'ex- 
trême licence  de  leurs  divinités  '*. 

1.  Tacite,  Hist.,  V,  5. 

2.  Parmi  les  monuments  qui  nous  sont  parvenus  de  cette  calomnie, 
on  connaît  le  «  crucifix  du  Palatin  »,  reproduit  très  souvent.  F.-X.  Kraus, 
Das  Spott-crucifix  vom  Palatin,  m-8°,  Wien,  1869,  trad.  Ch.  de  Linas, 
Le  crucifix  blasphématoire  du  Palatin,  in-8°,  Arras,  1870;  D.  Cabrol  et 
U.  Leclercq,  Monum.  Eccl.  liturg.,  t.  1,  n.  3802.  Une  intaille  publiée 
par  Stefanom,  Gemmae  antiquae,  Veneliis,  16^6,  pi.  XXX,  représente 
un  âne  faisant  le  maître  d'école  devant  quelques  enfants  respectueusement 
inclinés;  republiée  par  Fr.  Munter,  Primorclia  Ecclesiae  Africanae, 
in-4°,  Hafniae,  1829,  p.  218  ;  cf.  p.  167  sq.  Le  musée  de  Luynes  {Biblioth. 
nationale,  cabinet  des  antiques,  terres  cuites,  n.  779)  possède  une  terre 
cuite  venant  de  Syrie,  représentant  un  petit  homme  vêtu  d'une  longue 
robe,  tenant  un  livre  ;  il  a  la  tête  d'âne,  de  longues  oreilles  ;  détail  ob- 
scène. Cf.  E.  Renan,  dans  les  Comptes  rendus  de  CAcad.  des  inscript., 
1770,  p.  32-36. 

3.  Tertulliex,  Ad  nationes,  1,  Vi  ;  Apologelicum,  16.  De  Rossi,  Roma 
sotterranea,  1. 111,  p.  85^,  a  fait  observer  qu'il  y  avait  eu  deux  courants 
différents,  l'un  simplement  ridicule,  mais  qui  ne  faisait  que  rapprocheT 
le  christianisme  des  sectes  égyptiennes,  adoratrices  de  figures  kunocé- 
céphales,  leonlocéphales,  etc.  ;  l'autre  était  rigoureusement  monstrueux 
ainsi  que  le  prouve  la  lecture  ôvoxottr];  =  Cf.  Dictionn.  d'arcliéoL 
rlirét.  et  de  liturgie,  1. 1,  au  mot  Ane. 

k.  En  dehors  des  esprits  attachés  au  sens  graveleux  que  les  grands 
mythes  païens  étaient  susceptibles  de  recevoir  et  de  la  foule  ignorante, 
les  dieux  avaient  conservé  pour  de  bons  esprits  une  signification  assez 
voisine  des  hautes  conceptions  morales  dont  ils  avaient  été,  dans  les 
temps  plus  anciens,  l'expression  concrétisée.  Cette  manière  de  consi- 
dérer dieux  et  déesses  a  été  exposée  avec  toute  la  clarté  et  l'exacti- 


L'EPOQUE  DE   ÏERTULLIEN.  117 

Il  semble  que  toutes  les  classes  de  la  société  fus- 
sent conjurées  dans  la  haine  à  l'égard  des  chrétiens. 
Le  rhéteur  Fronton,  dont  le  talent  n'égalait  pas  la 
réputation,   avait  pris  parti  contre  eux.  11  débita  un 
grand  discours  Contre  les  chrétiens  ^ ,  qui  ne  valait 
sans  doute  ni  plus  ni  moins  que  ses  autres  ouvrages, 
mais  Fronton  était  à  la  mode  et  on  dut  trouver  qu'il 
avait  raison.    Après  lui,  Apulée  imagina,  dans  ses 
Métamorphoses,  une  femme  ayant  une  passion  folle 
pour  un  âne.  «  C'était,  dit-il,  une  ennemie  de  la  foi, 
une  ennemie  de  toute  pudeur  ;  elle  méprisait  et  foulait 
aux  pieds  nos  divinités  saintes;  en  revanche,  elle 
était  initiée  à  une  certaine  religion  sacrilège,  elle 
croyait  à  un  Dieu  unique  ;  par  ses  dévotions  hypocri- 
tes et  vaines,  elle  trompait  tous  les  hommes^  ».  Pour 
ceux  qui  avaient  vu  le  valet  juif  portant  son  tableau 
obscène  dans  la  ville,  l'allusion  était  bientôt  com- 
prise. Il  n'était  bruit  alors  dans  la  ville  entière,  dit 
Tertullien,  que  de  ce  Dieu  des  chrétiens  engendré 
par  un  âne  ;  on  ne  parlait  que  de  cela^.  On  donnait  des 
détails  sur  les  assemblées,  détails  obscènes,  comme 
le  sont  d'ordinaire  les  accusations  qu'on  porte  contre 
les  novateurs    religieux.  C'était  l'inceste  d'Œdipe 
et  le  festin  de  Thyeste;  car  de  la  part  des  chrétiens, 
toutes  les  abominations  semblaient  possibles. 

Nous  ne  savons  pas  tous  les  heurts  que  chrétiens 
et  païens  eurent  entre  eux  pendant  cette  période; 
mais  il  est  probable  que,  pendant  les  années  de  paix, 
quelques  difficultés  se  produisirent,   qui  pouvaient 

lude  désirable  par  Paul  de  Saim-Victor,  Les  deux  Masques,  in-S", 
Paris,  1883,  t.  I,  et  Les  grandes  Déesses,  dans  Hommes  et  Dieux,  in-12, 
Paris,  1883. 

1.  MiNUCius  FELIX,  Octavius,  9  et  31. 

2.  Apulée,  Métamorph.,  IX,  14. 

3.  Tertullien,  Ad  Naliones,  I,  l'j. 

7. 


118  L'AFRIQUE  CHRETIENNE. 

faire  présager  les  violences  qui  suivirent.  Sous  le 
proconsulat  de  Pertinax,  son  historien  enregistre  un 
grand  nombre  de  séditions  provoquées  par  les  pro- 
phétesses  du  temple  de  Caelestis^.  Peut-être  les 
chrétiens  faisaient-ils  l'objet  de  ces  prédictions  me- 
naçantes? En  toutes  circonstances,  il  leur  fallait  se 
tenir  sur  leurs  gardes.  A  la  première  bagarre  il  y 
avait  toujours  quelques  pierres  qui  leur  étaient  ré- 
servées. Pendant  les  bacchanales,  on  envahit  leurs 
cimetières  et  on  viola  les  tombes  ^  ;  c'était  un  des 
divertissements  de  la  populace  de  Carthage  que 
d'extraire  ainsi  de  la  tombe  des  corps  en  putréfac- 
tion et  de  les  mettre  en  pièces^.  Les  fidèles  s'en 
vengeaient  par  des  épigrammes  '*. 

Ce  qu'il  y  avait  de  grave  et  vraiment  menaçant 
dans  tout  ceci,  c'était  que  les  chrétiens  se  trou- 
vaient, de  fait,  hors  la  loi.  Celle-ci  attribuait  au 
terrain  où  un  mort  était  inhumé  le  caractère  de 
«  lieu  religieux  »  ;  elle  le  prenait  sous  sa  protec- 
tion, le  rendait  inviolable,  inaliénable,  imprescrip- 
tible^. Or  nous  ne  voyons  pas  que  les  dévastateurs 
aient  été  punis  ^;  on  se  contenta  probablement  de 
prévenir  de  nouveaux  désordres. 

Les  chefs  des  Éo^lises  s'efforçaient  sans  doute  de 


1.  Jules  Capitolin,  Pertinax,  u. 

2.  Tertullien,  Ad  Scapulam,  3. 

3.  Ibid.  Mêmes  intentions,  pendant  l'intérim  d'Hilarianus,  de  la  part 
de  la  foule,  qui  réclame  l'abolition  du  caractère  religieux  des  cimetières, 
c'est-à-dire  l'impunité  pour  les  violateurs. 

U.  Ibid.  Après  cet'e  violation  des  areae  cémétériales  survint  une  fa- 
mine et  TertuUien  fit  observer  que  les  areae  des  païens,  dans  lesquelles 
on  battait  le  blé,  étaient  devenues  également  inutiles. 

5.  Marcien,  au  Digeste,  I,  viii,  6;  cf.  P.  Allard,  Les  Domaines  funé- 
raires des  chrétiens,  dans  llist.  des  pcrséc,  t.  11,  p.  ^57  sq. 

6.  TertuUien  n'eût  pas  manqué  d'eu  tirer  un  argument  contre  de  nou- 
velles émeutes. 


L'ÉPOQUE  DE  TERTULLIEN.  119 

calmer  cette  effervescence.  Il  semble  que,  malgré 
quelques  esprits  remuants,  la  direction  adoptée  en 
Afrique  ait  été  sage  et  pleine  de  modération.  Une 
opinion  se  répandait  alors  qui  tendait  à  prévaloir,  et 
l'illustre  catéchiste  d'Alexandrie,  Clément,  devait 
l'enseigner  sans  doute,  puisqu'il  la  pratiquait  \ 
On  professait  que  celui  qui  ne  se  sent  pas  la  force 
d'affronter  la  confession  de  sa  foi  au  milieu  des 
tourments,  doit  prendre  la  fuite.  En  Afrique,  les 
fidèles  recevaient  cet  enseignement,  ou  bien  on  leur 
conseillait  d'acheter  à  prix  d'argent  le  silence  des 
officiers  subalternes  chargés  de  la  recherche  des 
fidèles^.  Non  seulement  les  particuliers,  mais  des 
Églises  entières  espéraient  par  ce  moyen  détourner 
le  coup  ^.  Cette  conduite  ne  recueillait  pas  que  des 
applaudissements  et,  ainsi  qu'il  arrive  trop  souvent, 
au  moment  où  le  danger  devenait  imminent,  la 
dissension  se  mettait  parmi  les  fidèles. 

La  Passion  de  sainte  Perpétue  nous  fait  voir  un 
évêque  Optatus  et  un  prêtre  Aspasius  occupés  par 
leurs  perpétuelles  disputes,  et  dans  le  même  temps 
le  clergé  de  Carthage  comptait  en  Tertullien  un  de 
ces  hommes  dont  le  talent  entraîne  toujours  —  quels 
que  soient  leurs  sophismes  —  ce  groupe  de  brouil- 
lons et  de  mécontents  qu'on  rencontre  partout.  Tandis 
qu'on  s'efforçait  de  calmer  les  ressentiments  qui 
grondaient,  ces  fanfarons  bravaient  le  peuple  et  irri- 
taient les  magistrats  dont  les  dispositions  étaient 
devenues  moins  favorables.  Tertullien  lui-même 
avait,  en  un  temps,  partagé  l'opinion  de  ceux  qui 


1.  CLEMENT,  Stromata,  IV,  U. 

2.  Tertullien,  De  fuga,  12. 

3.  Ibid.,  13. 


120  L'AFRIQUE  CHRETIENNE. 

parlaient  de  fuite  ^  ;  mais  il  ne  pouvait  pas  être  bien 
longtemps  modéré. 

Il  avait  cependant  d'autant  plus  de  raisons  de  mé- 
nager les  susceptibilités  qu'on  avait  déjà  senti  s'ap- 
pesantir le  bras  de  l'administration  romaine.  Pendant 
la  première  année  du  règne  de  Commode  en  180, 
le  proconsul  d'Afrique  Vigellius  Saturninus-  fit  com- 
paraître devant  son  tribunal  douze  chrétiens  envoyés 
de  Scillium  ^.  Ils  étaient  sept  hommes  et  cinq  fem- 
mes et,  si  on  en  juge  d'après  leurs  noms,  plusieurs 
d'entre  eux  étaient  d'origine  punique  '\  Tous  s'ef- 
facèrent devant  l'un  d'entre  eux,  qui  parla  au  nom 
des  autres.  On  leur  proposait  un  délai  pour  réfléchir. 
'(  Dans  une  cause  si  juste,  il  n'est  pas  besoin  de  délai, 
répondirent -ils,  qu'on  le  tienne  donc  pour  écoulé.  » 
On  les  prit  au  mot  et  on  leur  coupa  la  tête.  Ils  fu- 


1.  Tertulliex,  Ad  uxorem,  1,  2. 

2.  TissoT,  Fastes  de  la  province  romaine  d'Afrique,  in-S",  Paris,  1885, 
p.  121-122;  Fallu  de  Lessert,  Fastes  des  provinces  africaines,  ia-H»,  Pa- 
ris, 1896,  t.  I,  p.  221-223. 

3.  Les  Actes  des  martyrs  de  Scillium  sont  le  plus  ancien  document 
daté  de  la  littérature  latine  chrétienne.  Ils  ont  une  littérature  assez  con- 
sidérable et  qu'on  trouvera  énumérée  dans  II.  Leclercq,  Les  temps 
néroniens  et  le  deuxième  siècle,  in-S",  Paris,  1902,  p.  108  sq.  Comme  il 
existe  cinq  recensions  latines  et  une  recension  grecque  du  texte,  cette 
pièce  fournit  un  autre  genre  d'intérêt.  Cf.  H.  Leclercq,  au  mot  Actes 
des  martyrs,  dans  D.  Cabrol,  Dict.  d'arcli.  et  de  liturg.,  t.  I,  col.  378. 
Ces  martyrs  sont  inscrits  au  Marlyrologium  hicronymianum,  p.  lxx  et 
92  et  dans  le  Kalendarium  carlhaginense  au  XV[1J  k.  Aug.  =  17  juil- 
let. Leur  lieu  d'origine  n'est  pas  définitivement  identifié.  Il  a  existé 
une  Ecclesia  Scillitana  dans  la  Proconsulaire  ;  elle  est  mentionnée  par 
la  liste  de  Uii  et  par  la  lettre  de  6^6.  Cf.  C.  Tissot,  Géogr.  comp.  de  la 
prov.  rom.  d'Afr.,  t.  II,  p.  636  et  775.  Noter  que  cette  Ecclesia  Scillitana 
est  certainement  distincte  de  Cillium  (  =  Kassrine)  en  Byzacène. 

U.  Speratus,  Nartzalus,  Cittinus ,  Veturius,  Félix,  Aquilinus,  Lac- 
tancîus,  Januaria,  Generosa,  Vestia,  Donata,  Secunda.  Dans  la  version 
grecque  des  Actes,  Laktantius  est  remplacé  par  Kelestinos;  dans  d'au- 
tres textes  latins  on  lit  Venerius  au  lieu  de  f'eturius  et  Vestigia  pour 
Vestia. 


L'EPOQUE  DE   TERTULLIEN.  121 

rent  ensevelis  près  de  la  ville  ^  et  une  basilique  fut, 
dans  la  suite,  élevée  sur  leur  tombeau  -.  On  a  cru  en 
retrouver  remplacement  à  l'ouest  de  Cartliag-e,  près 
du  hameau  de  Douar-el-Chott^. 

Ces  Actes  sont  d'un  grand  intérêt  historique,  mal- 
gré leur  forme  littéraire  dialoguée  et  l'absence  de 
toute  prétention  littéraire,  ils  nous  font  voir  le  niveau 
moral  des  premières  chrétientés  de  l'Église  d'Afrique. 
L'autorité  dont  jouit  Speratus  parmi  ses  compagnons 
donnerait  lieu  de  croire  que  ce  personnage  a  été  évé- 
.que  ou  prêtre,  mais  c'est  là  une  simple  conjecture. 
Speratus  est  visiblement  préoccupé  des  accusations 
qui  se  colportent  contre  les  frères.  Il  y  répond  au  lieu 
de  répondre  à  celles  du  proconsul.  «  Je  n'ai  pas  volé, 
dit-il,  et  quand  j'achète  quelque  chose,  je  paie  l'im- 
pôt. »  Manifestement  lui  et  ses  compagnons  ont  fort 
à  cœur  de  déclarer  qu'ils  honorent  l'empereur,  qu'ils 
l'honorent  en  tant  que  César. 

On  voit  que  dans  leur  ville  de  Scillium,  eux  aussi 
et  dès  avant  cette  première  date  de  180  avaient  été 
molestés  ;  «  mais,  quand  on  nous  maltraitait,  nous 
avons  rendu  grâce  ;  car  nous  honorons  notre  empe- 
reur'^  ».   Ils   sont   condamnés  —    et  probablement 

l.KaTaxôiVTai  Ôà  Tzkrinio^i  KapOayévvyiç  (xy]Tp07r6X£a);,ditle  Mapxûpiov 
SîrepaTou,  The  Passion  of  s.  Perpétua,  tvîth  an  Appendix  on  the  Scil- 
litan  martyrdom,  édit.  Robixson,  in-8°,  Cambridge,  1891,  p.  117. 

2.  Victor  de  Vite,  Hist.  persec.  vandal.,  I,  3,  9  (édit.  Halm).  S.  Augus- 
tin, Sermo  CLV. 

3.  A.  L.  De,.attre,  dans  le  Cosmos  du  27  février  1894.  Pour  la  discus- 
sion critique  des  textes  et  la  priorité  à  accorder  au  texte  latin  sur  la 
recension  grecque.  Cf.  P.  MoycEXVX,  Hist.  litt.  de  VAfr.chrét.,  t.  I,p.66sq. 

4.  Le  mot  car  semblerait  insinuer  qu'il  s'agit  de  sévérités  des  em- 
pereurs, c'est-à-dire  de  l'administration,  et  non  de  brutalités  populaires. 
II  est  possible  qu'il  y  ait  là  une  allusion  à  quelque  persécution  sous 
Marc-Aurèle.  Malheureusement  nous  ne  savons  rien  de  précis  sur  l'esclave 
Namphamo,  martyr  à  Madaure.  On  a  parlé  du  5  décembre  180,  P.  Mon- 
ceaux, op.  cit ,  t.  I,  p.  43;  du  k  juillet  de  la  môme  année,  P.   Allard, 


122  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

poursuivis  —  en  vertu  de  la  législation  de  Trajan  ; 
voici  le  verdict  :  «  Speratus,  Nartzalus,  Cittinus, 
Donata,  Vestia,  Secunda  et  les  autres  ont  confessé 
qu'ils  vivaient  suivant  le  rite  chrétien.  Attendu 
qu'on  leur  a  offert  la  faculté  de  revenir  à  la  religion 
des  Romains,  et  qu'ils  ont  refusé  avec  obstination, 
nous  les  condamnons  à  périr  par  le  glaive.  » 

Calomnies  et  bravades  amenaient  un  état  d'exaspé- 
ration qui  se  satisfaisait  dans  quelques  brutalités 
populaires,  mais  les  hommes  de  sens,  les  esprits 
rassis,  réservaient  leur  irritation  pour  une  accusation 
plus  grave  et  qui  touchait  plus  profondément  les 
vieux  Romains  et  les  loyalistes  provinciaux.  On  im- 
putait aux  fidèles  l'abandon,  et  qui  plus  est,  la  haine 
des  traditions  nationales  '  et,  au  moment  où  les 
frontières  de  l'empire  commençaient  à  devenir  le 
théâtre  d'incursions  sans  cesse  renaissantes,  dans 
cette  Afrique  où  l'on  s'occupait  déjà  peut-être  de 
tracer  le  fossé  de  Sévère,  il  fallait  peu  de  chose  pour 
alarmer  un  patriotisme  aussi  ombrageux  que  sincère. 
Les  protestations  de  fidélité,  de  dévouement  aux  em- 
pereurs, n'entraînaient  guère  la  conviction,  et  la  sus- 
picion officielle  se  montrait  déjà  plus  menaçante, 
lorsqu'un  acte  inconsidéré  vint  probablement  hâter 
la  persécution  ouverte. 


op.  cit.,  t.  I,  p.  ^36;  du  h  décembre,  Neumanx,  Die  rômische  Staat  und 
die  atlgemeine  Kirche  bis  auf  Diocletian,  in-8,  Leipzig,  1900,  t.  I,  p.  76, 
286.  Tout  cela  est  conjecture.  Rien  n'indique  que  le  Namphamo  du  nori' 
Decembr.  au  Martyrol.  hieron.  (1894),  p.  150,  soit  celui  dont  nous  par- 
lons. Ce  nom  se  retrouve  p.  15'4,  XV  Kal.  Jan.  et  p.  155,  XIV  Kal.  Jan. 
et  C.  I.  L.,  n.  540,  642,  1529,  11681,  11696,  14418,  14606,  14617,  14644, 
15599,  15712.  Cf.  TouTAiN,  Les  cités  romaines,  p.  176,  et  S.  Augustin, 
Epist.  XVII.  On  n'a  rien  de  plus  sûr  pour  le  martyr  Miggin,  nom  très 
commun  en  Afrique  ;  C.  I.  L.,  n.  11476,  15794, 18656,  20600. 

1.  H.  Leclercq,  Comment  le  christianisme  fut  envisagé  dans  l'empire 
romain,  dans  Le  Deuxième  siècle.  Dioclétien,'m-S°,  Paris,  1902,  p.  1-51. 


L'ÉPOQUE  DE  TERTULLIEN.  123 

Depuis  quelques  années,  l'Eglise  d'Afrique  jouis- 
sait de  cette  paix  troublée  lorsqu'en  197  ou  198,  les 
proconsuls  se  montrèrent  tout  différents  de  leurs 
prédécesseurs  .  Des  fidèles  furent  arrêtés  pour  délit 
de  religion  et  mis  en  prison^.  Tertullien  leur  écrivit: 
«  Bienheureux  martyrs  désignés,  pendant  que  l'É- 
glise, notre  mère  et  notre  maîtresse,  vous  nourrit 
du  lait  de  la  charité  et  que  le  dévouement  de  vos 
frères  vous  apporte  dans  la  prison  de  quoi  soutenir 
la  vie  du  corps,  permettez-moi  de  contribuer   à  la 

nourriture  de  votre  âme Vous  habitez  un  séjour 

ténébreux,  mais  vous  êtes  vous-mêmes  lumière.  Des 
liens  vous  enchaînent,  mais  vous  êtes  libres  pour 
Dieu.  Vous  respirez  un  air  infect,  mais  vous  êtes 
un  parfum  de  suavité.  Vous  attendez  la  sentence  d'un 
juge,  mais  vous-mêmes  vous  jugerez  les  juges  de  la 
terre  ^.  »  Deux  livres  du  même  auteur,  écrits  vers  le 
même  temps  ^,  sont  certainement  antérieurs  à  la 
jurisprudence  introduite  par  l'édit  de  202  et  il  semble 
que  ce  soit  encore  d'après  les  lois  ou  rescrits  des  deux 
premiers  siècles  que  les  fidèles  aient  alors  été  in- 
quiétés^. La  publication  de  V Apologétique  marque 


1.  Probablement  à  Carthage. 

2.  Tertullien,  Ad  Martyres,  1.  Comparer  ce  traité  avec  celui  d'Orl- 
gène  portant  le  mCme  titre  et  qui  n'est  qu'une  pesante  dissertation  sur  le 
martyre.  J'ai  fixé  ailleurs  à  l'année  202  la  date  de  cet  écrit;  il  me  semble 
qu'il  faut  remonter  plus  avant  de  quelques  années.  Rapprocher  les  der- 
niers mots  de  la  citation  des  paroles  de  sainte  Perpétue  et  de  ses  com- 
pagnons à  Hilarianus  dans  l'amphithéâtre  :  «  Tu  nous  juges,  mais  Dieu 
te jugera.» 

3.  Ad  Nationes  et  Apologeticum.  Le  premier  de  ces  écrits  en  février, 
le  deuxième  vers  la  fin  de  l'année. 

^.  La  situation  juridique  décrite  par  Tertullien  dans  Y  Apologeticum, 
qui  est  postérieure  aux  livres  Ad  Nationes,  nous  reporte  exactement 
à  celle  contre  laquelle  réclame  le  premier  groupe  apologiste  :  Justin, 
Méliton,  Athénagore.  L'accroissement  considérable  de  l'élément  chrétien 
dans  l'empire  paraît  être  la  principale  raison  du  rescrit  ou  de  l'édit  de 


124  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

un  instant  solennel  dans  Thistoire  du  christianisme 
africain.  Ce  livre,  composé  avec  un  art  et  une  passion 
égale,  rempli  d'une  amertume  et  d'une  logique 
troublantes,  va  devenir  pour  les  fidèles  tout  autre 
chose  qu'une  arme  défensive,  ainsi  que  semblerait  l'y 
destiner  son  nom;  mais  une  arme  offensive.  Telle 
sera  le  plus    souvent  désormais  l'attitude  des  chré- 


Sévère  devenu  une  nécessité  puisque  l'application  de  l'ancien  droit  était 
rendue  impossible  à  raison  des  multitudes  contre  lesquelles  il  eût  fallu 
sévir.  Nous  voyons  que,  jusqu'à  cette  année  202,  les  chrétiens  condam- 
nés sont  les  seuls  qui,  traduits  devant  les  magistrats,  ont  trahi  leur 
foi.  Pcrducimur  ad  potestales.  Tertulliex,  Ad  Nationes,  I.  1  ;  Chris- 

tianus interrogatus,  confilelur;  damnolus,  gloriatur.  Apolog.,  11. 

On  emploie  l'exil  et  la  mort  non  pour  obtenir  les  aveux,  mais  pour 
l'apostasie,  Apolog.,9,  11;  enfin  on  fait  usage  de  voies  extraordinaires, 
Apolog.,  12,  31,  50.  Ce  droit  ne  fut  pas  abrogé,  mais  l'ordonnance  de  202 
prévoyait  un  cas  nouveau,  jusque-là  ignoré  ou  négligé  par  la  jurispru- 
dence :  la  conversion.  Si  l'on  admet  —  et  il  faut  bien  l'admettre  -  que 
les  lois  répondent  à  une  situation  donnée,  on  reconnaît  à  cette  seule 
observation  combien  le  mouvement  de  conversions  devait  être  devenu 
inquiétant  pour  les  partisans  des  dieux  de  l'État.  Ils  voyaient  déjà  les 
chrétiens  en  majorité,  ruinant  ces  divinités  qui  pour  eux  se  confondaient 
avec  les  destins  de  l'Empire  :  Obsessam  vociferanlur  civitatem.  C'était 
à  ce  péril  que  prétendait  s'opposer  et  remédier  l'ordonnance  de  Septime- 
Sévère  dont  Spartiex,  Severus,  17,  nous  a  conservé  la  disposition  inté- 
ressante pour  nous  :  Judaeos  péri  sub  gravi  poena  vetuit,  item  etiam 
de  ckristianis  sanxit.  A  cette  époque,  la  propagande  juive  était  presque 
réduite  à  rien;  plusieurs  écoles  rabbiniques  Tinterdisaient  même. Les 
chrétiens  étaient  donc  particulièrement  visés  et  un  délit  spécial  se 
trouvait  introduit  contre  eux.  Dans  Je  cas  de  conversion,  ils  tombaient 
sous  le  coup  de  la  jurisprudence  nouvelle;  le  conquirendinonsunt,  deTra- 
jan,  ne  leur  était  pas  applicable.  C'est  le  cas  pour  sainte  Perpétue  et  ses 
compagnons.  Mais  la  violence  et  l'arbitraire  ne  peuvent  facilement  se 
fixer  une  limite.  Le  péril  de  l'ordonnance  de  Sévère  est  d'inaugurer  le 
droit  de  recherche.  Ce  n'est  encore,  à  vrai  dire,  que  contre  une  caté- 
gorie d'individus  et,  somme  toute,  la  catégorie  sur  laquelle,  si  on  fait 
abstraction  du  droit  supérieur  de  la  conscience,  TÉtat  pouvait  réclamer 
comme  sur  des  transfuges  de  son  culte  à  lui;  mais  le  principe  est  posé, 
on  ne  s'y  tiendra  pas,  ou  bien  on  s'y  tiendra,  mais  en  imaginant  de  nou- 
velles catégories.  Après  celle  des  déserteurs  du  paganisme,  ce  sera  celle 
<les  embaucheursdu  christianisme.  A  l'ordonnance  de  202  contre  les  con- 
vertis fera  écho  l'édit  de  257  contre  les  chefs  officiels  des  communautés 
chrétiennes. 


L'ÉPOQUE  DE  TERTULLIEN.  125 

tiens  indigènes  ou  créoles  africains  à  l'égard  de 
l'État  intolérant  ou  persécuteur.  Il  ne  s'agit  plus 
dans  cette  Apologie,  comme  dans  celles  des  écri- 
vains plus  anciens,  de  faire  appel  à  la  raison,  au  bon 
sens,  à  l'iiumanité.  Tertullien  invoque  le  Droit  ro- 
main ^ . 

Jamais  chez  les  chrétiens  on  n'avait  lu  pareil  livre. 
On  ne  peut  songer  à  le  résumer,  car,  s'il  avait  pu 
l'être,  Tertullien  lui-même  l'eût  résumé;  mieux 
vaut  le  lire  tel  qu'il  Fa  écrit.  On  a  cité  mille  fois 
quelques-uns  de  ses  mots  éclatants  qui  sont  entrés 
dans  le  fonds  commun  de  la  défense  du  christianisme  ; 
ils  sont  encore  dans  toutes  les  mémoires,  comme  ils 
furent  sur  toutes  les  lèvres  dès  l'heure  de  leur  appa- 
rition^. Tout  de  suite,  les  Eglises  s'aperçurent  qu'une 
chose  grave  venait  de  se  passer.  Désormais  il  ne 
s'agissait  plus  de  tolérance,  mais  de  droits. 

Ïa' Apologétique  n'était  pas  le  coup  d'essai  du  maître. 
Cet  Africain  était  né  à  Carthage  vers  l'an  160^,  d'une 
famille  païenne  '' .  Les  ouvrages  témoignent  de  la  bril- 

1.  Cela  fît  entrer  la  polémique  religieuse  dans  une  phase  nouvelle  : 
Méliton  aboutissait  à  une  pastorale,  Théophile  à  un  concordat.  V Apo- 
logétique do.  Tertullien  eut  pour  premier  résultat  d'écarter  l'ancienne  mé- 
thode apologétique:  cf.  C.  Ferrim,  Die  juristisclien  Kenntnisse  des  Arno- 
bius  und  des  Laktanlius,  dans  Zeitschrift  der  Savigng-Stiftung  fur 
Rechtsgeschichte.  lîoman.  Abtheilung,  t.  XV,  18%,  p.  3^3-352.  Pour  les 
connaissances  et  la  carrière  juridiques  de  Tertullien,  cf.  Teuffel-Schwabe, 
Gesch.  der  altchrisll.  Liter.  (5  édit.),  p.  938;  Schanz,  Gc5c/i.  der  rôm. 
Liter.  (1896),  t.  III,  p.  182;  P.  Mo\CE\ux,  Hist.  lîlt.  de  l'Afrique  chrét. 
(1901),  t.  I,  p.  180  sq.  ;  EusiiBE,  Hist.  eccl.,  II,  2;  I.  A.  Pagenstecher,  De 
jurisprudenlia  TertuUiani,  in-^o,  Harderoviae,  1743. 

2.  Sur  la  traduction  grecque  de  l'Apologétique,  cf.  A.  Harnack,  Die 
griechische  Uebersetzung  des  Apologeticus  Tertullians,  in-8°,  Leipzig, 
1892.  Cf.  O.  Bardeivhewer,  Geschichte  des  altkirclilichen  Literatur, 
in-8«,  Freiburg,  1903,  p.  333. 

3.  Ou  même  vers  l'an  150,  cf.  Noeldechen,  Tertullians  Geburtsjalir, 
dans  Zeitsclirift  fur  wissensch.  Tlieol.,  1886,  t.  XXIX,  p.  207  sq. 

U,  Son  père  aurait  été  centurion.  S.  Jérôme,  De  viris  illustr.,  53.  Pour 


126  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

lante  culture  littéraire  qu'il  avait  reçue  ;  la  langue 
grecque  ne  lui  était  pas  moins  familière  que  la  langue 
latine'.  Il  s'adonna  à  l'étude  du  droit ^  et  y  prit  sans 
doute  le  goût  des  arguments  juridiques  et  du  style 
oratoire  dont  il  devait  faire  un  fréquent  usage.  Doué 
d'une  originalité  du  meilleur  aloi,  d'un  esprit  iro- 
nique, d'une  imagination  vive,  il  exalta  tous  ces  dons 
jusqu'à  la  bizarrerie,  la  méchanceté  et  la  fantaisie 
pure  ;  mais  non  pas  à  tel  point  qu'il  ne  put  ressaisir 
son  génie,  le  conduire  à  son  gré  et  lui  faire  pro- 
duire des  ouvrages  du  plus  rare  mérite.  Cependant 
la  fougue  de  son  âme  l'emportait  sans  cesse.  Il  pen- 
sait trop  vite  et  trop  fort;  sa  conviction  était  toute 
de  passion  ;  on  ne  s'aperçoit  pas  qu'il  ait  aimé  rien  ni 
personne.  C'était  un  lutteur  et  un  convaincu,  il  se 
trompa,  changea  de  camp  et  apporta  soudain  à  l'at- 
taque le  même  entrain,  la  même  fougue,  qu'il  avait 
mis  à  la  défense.  Il  ne  devait  guère  avoir  de  cœur, 
car  il  vécut  très  vieux,  dit-on,  et  il  disputa  trop.  On 
Fa  comparé  au  grand  Arnauld  à  qui  il  ne  ressemblait 
guère  et  à  Lamennais  à  qui  il  ne  ressemblait  pas. 
Les  hommes  de  cette  qualité  ne  sont  qu'à  un  seul 
exemplaire.  A  cet  âge,  où  les  hommes  commencent  à 
apprécier  leurs  aises,  il  se  fit  montaniste,  peut-être 


ses  noms,  cf.  Ronsch,  Das  Neue  Testament  TertuUians,  in-8°,  Leipzig, 
1871,  p.  3  sq. 

1.  Les  traites  qu'il  écrivit  en  grec  sont  perdus;  les  suivants  nous  sont 
parvenus  traduits  par  lui-même  en  latin  :  De  speclaculis,  De  baptismo. 
De  velandis  virginibus. 

2.  Il  y  a  eu  un  juriste  du  nom  de  Tertullien  qu'on  reste  libre  d'identi- 
fier avec  le  prêtre  de  Carlhage,  dont  Euskbe,  Ilîst.  eccl.^  II,  2,  nous  dit 
Toù;  'P(o{JLa((ov  v6[jlo\;ç  rjxpiêwxw;  àvrjp.  Cf.  Teuffel,  i/î5f.  de /a /ttf. 
rom.,  trad.  Bonnard,  in-S»,  Paris,  1883,  t.  II,  p.  61,  n.  6.  A.  Harnack, 
TertuUian  in  cler  Littcj^alur  der  allenkirche,  dans  Siliungsberichle 
der  pliilol.  hist.  Klasse,  Berlin,  13  juin  1895,  p.  559,  se  déclare  pour 
l'identification. 


L'EPOQUE   DE  TERTULLIEN.  127 

par  besoin  de  dispute,  fatigue  de  la  modération.  Son 
caractère  ne  se  démentit  pas ,  tous  ses  écrits  sont  écrits 
du  même  ton,  tous  ses  raisonnements  sont  raisonnes 
de  la  mên]te  manière.  Il  avait  lu  beaucoup  et  mal. 
Son  style  paraissait  à  Renan  «  le  phénomène  litté- 
raire le  plus  étrange  :  un  mélange  inouï  de  talent,  de 
fausseté  d'esprit,  d'éloquence  et  de  mauvais  goût^  ». 


1.  E.  Renan,  Matx-Aurèle,  in-S",  Paris,  1883,  p.  ^56.  Nous  devons  ré- 
péter ici  ce  que  nous  avons  dit  au  début  de  ce  livre  :  nous  ne  pouvons  tout 
dire  et  nous  exposons  l'enchaînement  psychologique  qui  forme  l'histoire 
de  l'Afrique  chrétienne.  Nous  omettons  donc  bien  des  points  qui  ont 
leur  intérêt  et  leur  importance,  mais  qui,  selon  nous,  ne  modifient  pas 
essentiellement  nos  conclusions.  Il  va  sans  dire  que  chaque  point  de  dé- 
tail, un  traité,  un  pamphlet,  une  question  gardent  leur  valeur,  mais 
nous  ne  nous  arrêtons  pas.  Quant  aux  sources  d'information  pour  la 
critique  textuelle,  littéraire  et  le  commentaire  historique  des  écrits  de 
Tertullien,  nous  renvoyons  à  la  notice  de  cet  écrivain  dans  O.  B\rden- 
HEWER,  Gescli.  der  alticîrchl.  Lilcratur,  in-8",  Freiburg  im  B.,  t.  II, 
p.  332-39^.  La  partie  bibliographique  y  est  traitée  avec  un  soin  qui  rend 
superflu  tout  essai  de  ce  genre  d'ici  quelques  années;  il  suffira  de  la 
tenir  «  au  courant  ».  Nous  nous  bornerons  à  quelques  indications  : 
Uhlhorn,  Fundamenta  chronologiae  Tevtullianeae,  in-8'',  Gôttingen, 
1852;  BONWETSCH,  Die  Schriften  TertuUians  nacli  dcr  Zeit  ihrer  Ab 
fassung,  in-S",  Bonn,  1878  ;  Smith,  Dictionarxj  of  Christian  Biograpky, 
au  mot  Tertullianus  ;  Noeldechen,  Die  A  bfassungszeit  der  Schriften  Ter- 
tuUians, in-8°,  Leipzig,  1888;  J.  Schmidt,  Ein  Beitrag  ziir  Chronologie 
der  Schriften  TertuUians  dans,  Rheinischcs  3Iuscum,  1891,  p.77sq.  ;  Kell- 
NER,  Ch7^07iologiae  Tertullianeae  5wp/;/e?ne)jfa,in-8»,  Bonn,  1890;  Schanz, 
Gesch.der  rôm.  Liter.,  in-8o,  Mùnchen,  1896,  p.  241  sq.  ;  P.  MoNCEAix,C/iro- 
nologie  des  œuvres  de  Tertullien,  dans  la  lievue  de  Philologie,  1898,  p.  77 
sq.  ;  Le  Même,  Hist.  litt.  de  VAfr.  chrét.,  t.  I,  p.  193  sq.  Sur  le  person- 
nage lui-même,  cf.  P.  Monceaux,  op.  cit.,  t.  I,  p.  177  sq.  Les  bibliogra- 
phies de  Chevalier  et  Donaldson,  et  H.  Gomperz,  TertuUianea,  in-8", 
Vindobonae,  1895;  A.  Hauck,  Tertuilian's  Lebcn  und  Schriften,  in-S», 
Erlangen,  1877;  A.  Kroymann,  Quacstiones  Tertullianeae,  in-8'',  Gottin- 
gue,  1893  ;  L  van  der  Vliet,  Studia  Ecclesiastica,  Tertullianus,  iii-8°, 
Lugd.  Batav.,  1891  ;  G.  H.  Wirth,  Der  Verdiensl.  Begriff  in  der  christ- 
lichenkirche,  in-8",  Leipzig,  1892;  G.  A.  Schneider,  Tertullian,  in-S**, 
Lugd.  Batav.,  1896;  J.  Kaye,  The  Ecclesiastîcal  History  of  the  second 
and  third  Centuries  illustraled  from  the  ït'ritings  of  Tertullian,  in-8°, 
Edinburg,  1898;  C.  Guignebert,  Tertullien.  Étude  sur  ses  sentiments  à 
l'égard  de  Cempire  et  de  la  société  civile,  in-S»,  Paris,  1901.  Ce  dernier 
écrit  est  trop  excellent  dans  son  ensemble  et  sauf  quelques  réserves,  pour 


128  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

C'est  trop  dire.  Si  médiocre  que  fût  la  société,  si 
grossier  que  fût  le  peuple  de  Carthage  à  la  fin  du 
II''  siècle,  il  fallut  plus  que  cela  pour  forcer  l'atten- 
tion et  commander  l'enthousiasme  ;  car  ce  fut  par  son 
seul  talent  que  Tertullien  gagna  l'ascendant  et  l'au- 
torité qu'il  exerça  sur  les  esprits.  Il  avait  les  habi- 
tudes delà  composition  classique.  Il  commençait  par 
exposer  la  question,  réfutant  ce  qu'il  jugeait  erreur, 
proclamant  ce  qu'il  tenait  pour  vérité  et  poursuivant 
sa  démonstration,  absolvant  et  condamnant  tour  à 
tour  au  nom  des  principes  qu'il  a  posés,  et  qu'on  ne 
discute  pas.  Comme  son  œuvre,  celle  du  moins 
que  nous  possédons,  est  avant  tout  polémique,  il  faut 
s'attendre  à  une  certaine  force  de  langage.  Pour  y  at- 
teindre, Tertullien  se  fait  un  style  très  personnel, 
comme  d'un  homme  qui  veut  à  tout  prix  être  lu^ 
Ce  style  tient  à  son  tempérament  et  à  son  milieu.  Il 
emprunte  presque  sans  démarquer  et  prend  son  bien 
où  il  le  trouve,  chez  Apulée  surtout.  Il  pratique  l'art 
pour  produire  l'image,  pour  le  beau  littéraire,  au 
moins  autant  que  pour  la  vérité.  Sa  langue  est  faite 
du  latin  des  rhéteurs,  de  celui  du  peuple,  et  du 
grec  ;  à  cela  il  ajoute  tout  ce  qui  s'entend  alors  et 
peut  servir  à  sa  démonstration  :  mots  techniques, 
néologismes,  mots  vulgaires,  il  accepte  tout,  et 
lorsque,  malgré  cela,  il  en  manque,  sur-le-champ  il 
improvise  un  mot  nouveau  ;  on  le  croirait  du  moins. 
On  ne  sait  où  en  était  le  latin  chrétien  avant  lui  et  il 
n'est  pas  prudent  de  lui  rien  attribuer  en  propre.  Il 


qu'on  s'acquitte  de  l'éloge  dont  il  est  digne  en  le  signalant  ainsi  au  passage. 
Il  est  l'introduction  indispensable  à  l'étude  du  christianisme  en  Afrique 
et  dans  les  provinces  occidentales  de  l'Empire. 

1.  Comparez  Les  philosophes  français  du  xix«  siècle,  de  Taine,  pour 
le  procédé,  littéraire. 


L'ÉPOQUE  DE  TERTULLIEN.  129 

est  possible  qu'il  n'ait  fait  que  rajeunir  de  vieux 
mots,  qu'il  en  ait  composé  d'autres  d'après  les  rè- 
gles de  l'analogie.  Est-ce  lui  qui  a  inauguré  les 
verbes  en  izare  calqués  sur  les  verbes  grecs  en  ti^eiv, 
lui  qui  a  augmenté  le  nombre  des  adverbes,  altéré  le 
sens  de  certaines  prépositions  et  qui  doit  être  tenu 
pour  responsable  de  quelques  autres  violences  gram- 
maticales? Tout  cela  est  possible,  mais  rien  de  tout 
cela  n'est  assuré.  Ce  qui  est  bien  à  lui,  mais  non  à 
lui  seul,  c'est  l'emphase  :  l'accumulation  des  mots 
équivalents  :  maie  ac  pessime,  magistri  et  praepo- 
siti;  accouplements  de  synonymes  :  justitia  innocen- 
tiae,  fides  obsequii;  abus  du  pluriel  pour  les  mots 
abstraits  :  concatenatîones  temporum,  simplicitatesy 
enormitates ;  comparatifs  et  superlatifs  renforcés  : 
extremius,  extremissimi,  magis  proxima. 

Ce  style  ardu,  souvent  obscur  et  bientôt  fatigant, 
avec  son  intarissable  flux  de  mots  éclatants,  d'images 
brutales,  de  pensées  trop  rapprochées  par  une  logique 
sans  trêve,  une  élocution  précipitée;  ces  pamphlets 
haletants,  faits  pour  être  tournés  en  harangue,  ont, 
malgré  la  logique  qui  les  mène,  quelque  chose  de  dis- 
loqué dans  l'exécution;  une  accumulation  de  termes 
qui  ne  laisse  aucun  repos  à  l'esprit  et  qui  rem- 
place la  conviction  par  la  surprise  ;  une  rapidité  de 
diction  qui  laisse  des  inconnues  dans  la  phrase  et  con- 
traint parfois  à  interrompre  l'auteur  pour  reprendre 
dans  l'énigme  de  sa  parole  la  suite  de  sa  pensée. 

Nature  trop  puissante,  logicien,  poète,  il  eut  des 
clartés  sur  tout,  même  sur  le  Beau,  ce  qui  est  presque 
sans  exemple  parmi  les  chrétiens  de  ce  temps.  Érudit, 
orateur,  trop  fort  pour  être  très  bon,  il  eut  quelques 
partisans,  beaucoup  d'admirateurs  :  on  ne  parle  nulle 
part  de  ses  amis. 


130  L'AFRIQUE  CHRETIENNE. 

Un  tel  homme  venait  au  moment  le  plus  dange- 
reux. La  position  des  chrétiens,  nous  Tavons  vu,  était 
redevenue  intolérable.  Un  grand  nombre  de  fidèles 
étaient  en  prison.  Parmi  eux  se  trouvaient  sans  doute 
quelques-uns  des  «  nombreux  frères  martyrs  »  dont 
parlent  les  Actes  de  sainte  Perpétue  ' ,  peut-être  aussi 
deux  apostats  repentants  Castus  et  zEmilius.  «  Vain- 
cus dans  un  premier  combat,  rapporte  saint  Cyprien, 
Dieu  les  rendit  victorieux  au  second.  D'abord  ils  cé- 
dèrent aux  flammes  ;  les  flammes  leur  cédèrent  en- 
suite. Ils  terrassèrent  l'ennemi  par  les  mêmes  armes 
qui  avaient  servi  à  les  terrasser  auparavant^.  » 
L'exorde  de  V Apologétique  montre  la  condition  des 
chrétiens.  Plusieurs  d'entre  eux  comparaissaient 
chaque  jour  devant  les  tribunaux^.  La  cause  ne 
traînait  pas  en  longueurs;  accusés,  ils  ne  se  défen- 
daient pas;  interrogés,  ils  avouaient;  condamnés, 
ils  s'en  faisaient  gloire^.  Quelques-uns  furent  tor- 
turés avant  le  jugement^;  il  y  en  eut  de  relégués 
dans  les  îles^;  d'autres  furent  décapités"^;  d'autres 
encore  déchirés  par  les  bêtes  féroces^,  par  les  crocs 
de  fer^;  des  fidèles  furent  brûlés  ^*^;  il  y  en  eut  de 
crucifiés  ^  ^  ;  une  chrétienne  fut  condamnée  à  subir 
les  derniers  outrages'^.  Des  frères  furent  lapidés 


1.  Passio  S.  Perpeluae,  13. 

2.  S.  Cyprien,  De  lapsis,  13. 

3.  Tertullien,  Apologet.,  1. 
U.  Ad  Nationes,  I,  1. 

5.  Apologeticum,  li. 

6.  /d.,  12. 

7.  Ibid. 

8.  Ibid. 

9.  Ibid. 

10.  Ibid. 

11.  Ibid. 

12.  /d.,  50. 


L'ÉPOQUE  DE  ÏERTULLIEN.  131 

à  coups  de  pierres  dans  les  rues,  et  leurs  maisons 
furent  brûlées  ^ . 

Le  paganisme,  qui  ne  voyait  le  plus  souvent  dans 
les  actes  religieux  qu'une  démonstration  d'ordre 
civique  et  à  qui  l'inviolable  asile  de  la  conscience 
était  mal  connu,  croyait  venir  à  bout  de  son  dessein 
contre  ces  opiniâtres  en  obtenant  d'eux  une  partici- 
pation purement  extérieure  aux  sacrifices.  11  arriva 
souvent  que,  ne  pouvant  obtenir  l'abjuration,  on  intro- 
duisait de  force  dans  la  bouche  des  fidèles  des  bou- 
lettes de  pain  trempées  dans  le  sang  des  victimes 
immolées  aux  idoles^. 

Ce  revirement  soudain  d'une  paix  relative  à  une 
persécution  ouverte  ne  trouvait  pas  toutes  les  âmes 
préparées  à  l'épreuve.  Beaucoup  de  chrétiens  pri- 
rent la  fuite  au  début  de  la  persécution,  ainsi  que 
les  y  autorisait  la  condescendance  de  l'Église  qui 
disait  :  «  Mieux  vaut  encore  fuir  de  ville  en  ville 
que  de  renier  le  Christ  dans  la  prison  ou  dans  la 
torture.  Plus  heureux  cependant  ceux  qui  sortent 
de  ce  monde  avec  la  gloire  du  martyre^  ».  Mais  les 
fugitifs  rencontraient  souvent  tant  de  privations 
dans  les  lieux  où  ils  se  cachaient  que,  n'y  tenant 
plus,  ils  rentraient  dans  les  villes,  escomptant  une 
indulgence  qu'ils  ne  rencontraient  pas  toujours''. 
Un  Africain,  nommé  Rutilius,  avait  fui  et,  craignant 
d'être  découvert,  changeait  souvent  de  retraite  ;  ce- 
pendant, ne  se  sentant  pas  en  sécurité,   il  préféra 


1.  Apologetîciim,  37. 

2.  Id.,  9. 

3.  Ad  uxorern,  I,  2.  Le  traité  De  fuga  in  persecutioyie,  qui  soutient 
l'opinion  opposée,  est  de  l'an  213. 

^t.  Passio  S.  Theodoli  Ancyrani^  avec  les  réserves  qui  s'imposent 
depuis  la  critique  de  cette  pièce  par  H.  Delehaye,  dans  Analecta  bol- 
landiana,  1903,  t.  XXll. 


132  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

payer  rançon,  mais  il  fut  arrêté  quelques  jours  plus 
tard,  torturé  et  brûlé  vif  ^  Un  écrit  de  Tertullien, 
daté  de  l'année  212,  nous  montre  les  épreuves  aux- 
quelles les  chrétiens  étaient  soumis.  «  Aujourd'hui, 
dit-il,  nous  sommes  dans  le  feu  même  de  la  persé- 
cution. Ceux-ci  ont  attesté  leur  foi  par  le  feu,  ceux- 
là  par  le  glaive,  d'autres  par  la  dent  des  bêtes.  Il 
en  est  qui,  ayant  trouvé  sous  les  fouets,  dans  la  mor- 
sure des  ongles  de  fer,  un  avant- goût  du  martyre, 
soupirent  maintenant  dans  les  cachots  après  sa  con- 
sommation. Nous-mêmes,  nous  nous  sentons  traqués 
de  loin,  comme  des  lièvres  destinés  à  tomber  sous  les 
coups  du  chasseur^.  »  Les  morts  eux-mêmes  furent 
persécutés.  Non  seulement  la  foule  se  précipita  dans 
les  cimetières  au  cri  de  :  Areae  non  sint^,  mais  on 
fouilla  les  tombeaux  pour  lacérer  ou  jeter  à  la  voirie 
les  cadavres  des  chrétiens^. 

L'éditde  Sévère  avait  commencé  à  s'exécuter^.  On 
ignore  les  raisons  qui  modifièrent  l'attitude  d'abord 
bienveillante  prise  par  l'empereur  à  l'égard  des 
chrétiens.  Il  semble  toutefois  que  ce  prince  fut  un 
esprit  trop  avisé  pour  qu'on  ne  doive  pas  chercher 
à  sa  détermination  un  calcul  fondé  sur  la  situation 
respective  des  chrétiens  et  de  l'État.  L'antagonisme 
irréductible  que  nous  avons  signalé  n'existait  pas 
seulement  entre  les  fidèles  et  les  partisans  des 
cultes  indigènes.  Presque  vers  le  même  temps  où  la 
religion  chrétienne  apparut,  une  religion  d'Etat  avait 
été  inaugurée  :  le  culte  de  Rome  et  d'Auguste.   Il 


1.  Tertullien,  De  fuga,  5. 

2.  Scorpiace,  7. 

3.  Ad  Scapulam,  3. 
U.  Apologeticum,  37. 

5.  Cf.  P.  Allard,  Ilist.  des  perséc,  t.  II,  p.  55  sq. 


L'EPOQUE  DE  TERTULLIEN.  133 

ne  devait  plus  s'agir  désormais  de  prier  pour  TEm- 
pereur,  il  fallait  prier  l'Empereur.  Toute  tentative 
d'accommodement  avec  les  chrétiens  devenait  dès  lors 
impossible  et  ils  tombaient  sous  l'accusation  de  lèse- 
majesté  ^  Mais  il  y  a  plus;  des  mots  imprudents, 
des  écrits  d'où  la  modération  était  absente,  des 
invectives  ardentes  et  même  des  paroles  à  double 
entente  qu'on  pouvait  sans  peine  transformer  en 
menaces,  circulaient  parmi  les  chrétiens  ;  et  on 
leur  prêtait  au  besoin  ce  qu'ils  n'avaient  pas  dit. 
La  secte  religieuse  devait,  aux  yeux  d'un  politique 
et  d'un  administrateur  peu  enclin  aux  rêves  mys- 
tiques et  au  langage  imagé,  apparaître  surtout 
comme  un  parti  politique  dans  lequel  la  religion 
était  un  prétexte  et  la  morale  une  fanfaronnade. 
Marc-Aurèle  la  jugeait  à  peu  près  de  la  soHe  et 
Sévère  n'avait  ni  les  lumières  ni  la  bonhomie  de 
Marc.  Il  n'était  plus  possible  à  un  chef  d'État  d'es- 
quiver le  problème  social  et  politique  que  le  chris- 
tianisme avait  posé.  A  Rome  et  dans  toutes  les  pro- 
vinces et  surtout  dans  cette  Afrique  si  voisine  et 
dont  il  était  sorti,  Sévère  voyait  se  constituer  un 
parti  qui,  accru  de  jour  en  jour,  constitué  en  cor- 
poration, riche,  agissant,  présentait  des  garanties 
et  inspirait  des  inquiétudes  auxquelles  ne  s'appli- 
quait plus  une  législation  caduque.  Le  fait  qui  pa- 
raît avoir  frappé  le  plus  l'attention  de  l'empereur 
fut  l'accroissement  numérique  des  chrétiens;  il 
y  voyait  un  péril  et  prétendit  l'étouffer.  Depuis  la 
législation  nouvelle,  reconnaissant  à  la  propriété  ec- 
clésiastique le   titre    de   corporation    funéraire,   le 


1.  H.  Leclerco,  Le  deuxième  siècle.  Dioctétien,  in-S",  Paris,  1903  : 
Comment  le  christianisme  fut  envisagé  dans  l'empiix  romain,  p.  1-65. 

8 


134  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

christianisme  était  devenu  un  collège,  ou  si  l'on  le 
veut,  un  groupement  de  collegia  funeraticia.  Il 
en  avait  les  bénéfices,  il  les  garda  ;  cependant  il 
dut  se  soumettre  aux  conséquences  de  la  suspicion 
qu'il  avait  inspirée  dès  la  première  heure.  La  corpo- 
ration existait  légalement,  mais  ses  membres  étaient 
tous  individuellement  suspects,  et  suspects  au  titre 
même  qui  les  attachait  à  la  corporation.  Cepen- 
dant le  nombre  même  des  chrétiens  qui  inquiétait 
l'empereur,  les  préservait  d'une  persécution  qui  eût 
dépeuplé  l'empire  ;  on  s'y  prit  différemment  pour  les 
atteindre  :  Tédit  de  202  ^  visa  principalement  l'accrois- 
sement des  communautés.  Les  Eglises  se  recrutaient 
alors,  au  témoignage  de  Tertullien,  beaucoup  moins 
par  les  naissances  que  par  les  conversions  d'adul- 
tes^. Ce  fut  cette  propagande  que  l'empereur  pré- 
tendit interdire.  «  Pendant  son  voyage  [en  Palestine], 


1.  La  date  de  la  persécution  fait  quelque  difficulté.  Il  faut  tenir 
compte  pour  la  discussion  des  travaux  suivants  :  Ceuleneer,  Essai  sur 
la  vie  et  le  règne  deSeptime-Sévère,  in-fi»,  Liège,  1884,  p.î222  ;  Gellens  Wil- 
FORD,  La  famille  et  le  «  cursus  lionorum  »  de  Septime-Sévère,  dans  le 
Bull.  trim.  des  antiq.  africaines,  1884,  t.  I.  Fallu  de  LEâSERT,  Fastes 
des  provinces  africaines  sous  la  domination  ?'omame,in-4o,  Paris,  1896, 
t.  T,  p.  238,  note  3,  dit  •  qu'il  y  a  en  effet  quelque  incertitude  sur  la 
date  exacte  de  la  persécution  de  Sévère.  On  hésite  entre  200,201  et  202. 
Cf.  WiRTH,  Quaestiones  Severianae.  Disserlatio  liistorica,  quam  ad  sum- 
mos  in  philosophia  honores  impetrandos  scripsit,  in-8'',  Lipsiae,  1888, 
p.  33.  Neumann,  Der  rômische  Staat  und  die  allgemeine  Kirche  bis  auf 
Diocletian,  t.  I,  p.  162,  adopte  la  date  202,  au  commencement  de  l'an- 
née. 

2.  Tertulliex,  Apologeticu7n,  18  :  Fiunt,  non  yxascuntur  christiani. 
Celte  constatation  s'explique  par  la  fécondité  limitée  d'un  grand  nom- 
bre de  mariages.  De  là  était  peut-être  sortie  une  rivalité  entre  chrétiens 
de  naissance  et  convertis.  C'était  à  qui  se  ferait  de  sa  situation  indivi- 
duelle un  titre  d'honneur,  cf.  Lupi,  Disserlatio  et  animadvers.  ad  nu- 
per  inventum  Severae  martyy^is  cpitaphium,'\n-h9,  Panormi,  1735,  p.  136; 
Bayet,  De  titulis  Atticae  clirislianis  anliquissimis,[in-8°,LuleliaePavi- 
siorum,  1877,  n"  75;  E.  LE  Blam,  Les  Actes  des  martyrs,  '\nA°,  Paris, 
1882,  p.  237,  ^95. 


L'EPOQUE  DE  TERTULLIEN.  135 

rapporte  Spartien,  il  donna  de  nombreuses  lois  aux. 
habitants  de  ce  pays.  Il  défendit,  sous  de  grandes 
peines,  de  se  faire  juif  et  rendit  le  même  décret  par 
rapport  aux  chrétiens  ^  »  Si  l'on  s'en  tient  aux  ex- 
pressions du  biographe  :  christianos  vêtait  fieri, 
cet  acte  frappait,  non  seulement  les  convertis,  mais 
ceux  qui  avaient  provoqué  les  conversions.  Il  y  a 
donc  désormais  une  double  législation  à  l'égard  des 
chrétiens.  Les  fidèles  nés  dans  le  christianisme  res- 
teront soumis  au  droit,  tel  que  l'a  réglé  le  rescrit 
deTrajan^;  les  autres,  convertisseurs  et  convertis, 
seront  soumis  à  un  droit  d'exception,  et  le  magistrat 
pourra  agir  d'office  contre  eux. 

Ce  fut  ce  droit  d'exception  qui  frappa  un  groupe 
de  martyrs  africains,  illustre  entre  tous^.  La  perse-, 
cution  commença  en  Afrique  sous  le  proconsulat  de 
Minutius  Timinianus,  mais  ce  magistrat  étant  mort 
pendant  son  année  de  gouvernement,  le  procura- 
teur Hilarianus^'  remplit  par  intérim,  pendant  la 
vacance,  les  fonctions  de  gouverneur.  Peut-être  ce- 
lui-ci paraissait-il    au  peuple  de   Carthage   n'avoir 


1.  Spartiex,  Severus,  17  :  In  ilhiere  Palaestinis  pluriina  jura  fun- 
davit.  ludaeos  fieri  sub  gravi  poena  vetuit,  item  etiam  de  christianis 
sanxit.  Cf.  B.  Aube,  Les  chrétiens  dans  l'empire  romain,  de  la  fin  des 
Antonins  au  milieu  du  iii«  siècle,  iu-S",  Paris,  1881,  p.  70  sq.;  P.  Allard, 
op.  cit.,  t.  II,  p.  37  sq. 

2.  Pline,  Epist.,  1.  X,96,  97. 

3.  On  distingue  malaisémeut  à  celte  date  entre  les  victimes  atteintes 
en  vertu  de  l'édit  de  202  et  celles  qui  furent  peut-être  l'objet  de  dénon- 
ciations conformes  au  rescrit  de  Trajau.  Dans  une  telle  pénurie  de  ren- 
seignements, mieux  vaut  s'en  tenir  à  quelques  noms. 

U.  C'est  du  moins  ce  qu'affirment  Tertullien,  Ad  ScapuL,  3,  et  la 
Passio  Perpetuae,  6  :  Hilarianus  procurator,  qui  tune  loco  proconsu- 
lis  Minuci  Timiniani  defuncti  jus  gladii  acceperat;  cf.  G.  Tissot, 
Fastes  des  prov.  rom.  d'Afr.,  p.  135-136;  Pallu  de  Lessert,  Fastes  des 
prov.  afric,  t.  I,  p.  236-239;  P.  Allard,  Hist.  des  perséc,  t.  II,  p.  85, 
note   1. 


136  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

pas  l'autorité  qui  peut  se  faire  craindre;  toujours 
est-il  que  :  «  Sous  le  gouvernement  dHilarianus,  dit 
Tertullien,  la  foule,  parlant  de  nos  sépultures,  s'é- 
criait :  «  Qu'il  n'y  ait  plus  pour  eux  de  cimetières  ; 
areae  non  sintK  )>  Comme  il  arrive  souvent,  le  peu- 
ple interprétait  la  pensée  des  édits  dont  le  pouvoir 
central  entendait,  pour  son  compte,  ne  pas  dépasser 
la  lettre.  En  réclamant  la  suppression  des  cime- 
tières, c'était  la  suppression  de  la  corporation  et  la 
mise  hors  la  loi  qu'on  demandait.  On  ne  se  sentait 
pas  libre  d'agir  dans  cette  plèbe,  superstitieuse  à 
l'excès,  aussi  longtemps  que  les  cimetières  conser- 
vaient leur  caractère  religieux  et  légal.  Quelle  que 
soit  la  fermeté  qu'ait  déployée  en  la  circonstance  le 
procurateur,  il  donna  à  la  populace  une  mesure  de 
satisfaction.  Parmi  les  chrétiens  dont  le  martyre 
inaugura  le  droit  nouveau  se  trouvaient,  dit  un  ré- 
cit contemporain,  Jucundus,  Artaxius,  Saturninus; 
ils  furent  brûlés  vifs,  et  Quintus,  qui  mourut  en  pri- 
son^. L'écrit  que  nous  citons  ajoute  qu'il  périt 
«  beaucoup  d'autres  martyrs  »,  multos  fj^atves  mar- 
tyres^. Parmi  eux  ont  pu  se  trouver  Laurent  et 
Ignace  avec  leur  mère  Gelerina^.  C'était  une  famille 
de  martyrs  :  le  petit-fils  de  Celerina,  le  neveu  de 
Laurent  et  d'Ignace,  devait  confesser  la  foi  sous  la 
persécution  de  Dèce.  Le  22  mai  203,  moururent  ^- 
milius  et  Castus,  d'abord  apostats,  ensuite  martyrs^. 

1.  Tertulliex,  Ad  Scapulam,  3. 

2.  Passio  S.  Perpeluae,  11. 

3.  Ibid.,  13. 

ix.  S.  Cyprien,  Epist.  3^,  3.  Dès  le  temps  de  saint  Cyprien,  l'Église 
de  (larthage  célébrait  leur  anniversaire  ;  plus  tard,  on  éleva  à  Carthage 
la  basiiica  Celermae.  Cf.  S.  Augustin,  Sermo  XLVIIl;  cf.  Victor  de 
Vite,  I,  3.  Cependant  le  nom  de  ces  martyrs  n'est  pas  inscrit  dans  le 
Kalendarium  Karthaginense,  de  Mabillon. 

5.  S.  Cyprien,  De  lapsis,  13;  S.  Augustin,  Sermo  CCLXXXV;  Kalend. 


L'ÉPOQUE  DE  TERTULLIEN.  137 

Le  18  juillet,  sous  le  proconsulat  de  Rufînus  ^ ,  mou- 
rut une  vierge  du  nom  de  Guddène  ^.  Pendant  deux 
années  on  poursuivit  et  on  condamna  les  chrétiens 
jusque  sous  le  proconsulat  de  Julius  Asper  ^  dont 
la  magistrature  marque  un  temps  d'arrêt  dans  la 
persécution. 

Ce  fut  pendant  cette  crise  que  l'amphithéâtre  de 
Cartilage  fut  à  jamais  illustré  par  le  martyre  d'une 
jeune  femme  de  22  ans,  nommée  Perpétue,  et  de  ses 
compagnons.  Aucune  littérature  ne  possède  de  mor- 
ceau plus  émouvant  que  celui  dans  lequel  la  martyre 
écrivit  le  récit  de  ses  derniers  jours.  Lorsque  le 
temps  fut  venu  pour  elle  de  mourir,  la  plume  qu'elle 
déposa  fut  ramassée  par  un  témoin  qui  nous  a  laissé 
le  récit  de  cette  mort''.  Les  diverses  copies  de  la  re- 


Karthag.,  XI  Kal.  Junias  ;  MarUjVOl.  Iiieronym.^  XI  Kal.  Jun.  (édit.  Rossi- 

DUCHESNE),   p.  LXX  el  6^. 

1.  Fallu  de  Lessert,  op.  cit.,  t.  I,  p.  239-2^1;  Wirth,  op.  cit.,  p.  50. 

2.  Ce  nom,  ses  dérivatifs  et  ses  composés  ne  sont  pas  rares  en  Afrique. 
Gadaeus,  C.  L.  I.,  n.  793;  Gadaîa,  n.  877;  Gadaïs,n.  11307  ;  Gaddaeus, 
n.  12378  ;  Guddem,  n.  1266  ;  Gyddem,  n.  1512^  ;  cf.  n.  378,  759, 902  ;  Guduis, 
ri.  12087;  Gududis,  n.  1152  ;  Gududia,  n.  US9;Gududio,  n.  19UU  ;  Gududia- 
nus,BulL  du  Comité,  1892,  p.  173,  n.  5b;Gudulus,n.  1907,  2033;GudM/a, 
n.  11258  ;Cududus,  n.  11918,  12167,  15995;  Cudulus,  n.  15902;  Cutullus, 
n.llbl5;Na7^gendud,  n.  28^.  Cette  martyre  est  mentionnée  auMartyrol. 
Adonis,  W  Kal.  Aug.,P.  L,  t.  CXXIII,col.  30^  ;  Tillemom,  Hist.des  Em- 
pereurs, t.  III,  p.  102  ;  MoRCELLi,  A  frica  christiana,  t.  II,  p.  62,  et  Neumann, 
Die  Rômische  Staat,  1. 1,  p.  177,  identifient  cette  martyre  avec  le  Guddens 
du  Sermo  CCXCIV  de  S.  Augustin  :  Habilus  in  basilica  majorum,  in 
natali  marlyris  Guddentis,  V.  Kal.Julii.  Identification  fort  douteuse.  Cf. 
P.  Monceaux,  Hist.  litt.  de  l'Afr.  clirét.,  t.  I,  p.  Ub.  E.  Le  Blant,  Les 
Actes  des  martyrs,  ^.  b. 

3.  Fallu  de  Lessert,  op.  cit.,  1. 1,  p.  2^1-244. 

h.  La  date  du  martyre  au  7  mars  203  a  été  discutée.  Le  jour  ne  fait 
pas  de  difficulté  ;  l'année  a  fait  hésiter  Tillemont,  Mém.  hist.  eccl.,  1693- 
1712,  t.  m,  p.  &\l  sq.,  qui  parle  de  203  ou  205;  F.  Allard,  op.  cit.,  t.  Il, 
p.  96,  s'attache  aux  environs  de  202;  Aube,  Les  clirét.  dans  l'emp.  rom., 
en  202;  Neumann,  op.  cit.,  t.  I,  p.  171,  en  202  ou  203;  P.  Monceaux,  op. 
cit.,  t.  I,  p.  72,  en  203.  C'est  cette  date  qui  nous  paraît  la  véritable. 
L'édit  étant  de  202  et  les  martyrs  ayant  séjourné  longtemps  en  prison, 

8. 


138  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

lation  de  sainte  Perpétue  présentent  des  variantes 
dont  l'étude  approfondie  nous  entraînerait  trop  loin. 
Nous  nous  en  tiendrons  à  ce  qui  ne  peut  soulever  de 
véritable  objection. 

Les  martyrs  étaient  au  nombre  de  six,  dont  deux 
femmes,  une  matrone,  Vibia  Perpétua,  et  une 
esclave.  Félicitas.  Les  autres  étaient  deux  jeunes 
hommes,  Saturninus  et  Secundulus,  Tesclave  Revo- 
catus  et  leur  catéchiste,  Saturus,  qui,  absent  au 
moment  de  l'arrestation,  vint  se  constituer  prison- 
nier afin  de  ne  pas  abandonner,  dans  un  moment  si 
grave,  ceux- qu'il  avait  commencé  d'instruire.  Ces 
gens,  de  conditions  si  différentes,  que  rapprochait  un 
même  attrait  et  Ain  même  délit,  habitaient  Thuburbo 
minus  (=  Tebourba^),  ville  peu  éloignée  de  Car- 
tilage 2,  où  ils  furent  conduits  et  où  ils  devaient 
mourir^.   La    célébrité    qu'obtinrent   dans    l'Eglise 

cf.  Passio  Perpetuae,  3,  5,  7,  9,  il  ne  semble  pas  possible  de  placer  les 
martyrs  dans  les  premiers  jours  de  mars.  Les  Fasti  Vindoboncnses  rap- 
portent le  martyre  au  consulat  de  Plautianus  et  Gela  (203)  :  Ilis  cons. 
passae  sunt  Perpétua  et  Félicitas  nonas  Martias,  cf.  Monum.  Gçrma- 
niae  historica;  Auctor.  antiquiss.,  t.  IX,  p.  287. 

1.  Le  MapxTjpiov  HepTreToyaç,  2  (édit.  Harris  et  Gifford),  p.  ^1,  le 
dit  expressément  :  'Ev  îioXei  ôouêoupêtTotvwv  t^j  [/.ixpoîépa..;  même 
affirmation  dans  les  Actes  abrégés  (édit.  Aube),  p.  521,  525  :  Apud  Afri- 
cain in  civitate  Tuburbitanorum.  Cf.  Duchesne,  dans  les  Comptes 
rendus  de  l'Acad.  des  inscript.,  1891,  p.  53. 

2.  La  «  Table  de  Peuiinger  »  compte  36  milles  {=  53  kil  )  entre  ces 
deux  villes,  cf.  Recherche  des  antiq.  dans  le  nord  de  U Afrique,  p.  236; 
tandis  que  1'  «  Itinéraire  d'Antonin  »  compte  ^6  milles  (^-  68  kil.),  Ibid., 
p.  2^5,  ce  qui  n'est  pas  exact. 

3.  La  chronique  de  Prosper  Tiro  porte  ces  mots  :  Perpétua  et  Féli- 
citas pro  Christo  passae  sunt  ywn.  Mart.  apud  Carthaginem  Africae, 
in  castris  bestiis  deputalae.  Cf.  Monum.  Germ.  hist.,  Auctores  anti- 
quissimi,  t.  IX,  p.  '«3^.  Pour  tout  ce  qui  a  trait  à  l'étude  critique  du 
document,  nous  nous  abstiendrons  absolument  d'en  parler  ici,  cette 
question  relevant  de  l'histoire  de  la  littérature  latine.  Nous  espérons 
avoir  l'occasion  de  l'étudier  en  publiant  les  Actes  de  martyrs  qui  ont 
fait  partie  du  Lectionnaire  primitif,  lorsque   nous  aborderons  ce  sujet 


L'ÉPOQUE  DE  TERTULLIEN.  139 

d'Afrique  et  dans  plusieurs  autres  Églises  d'Occident 
les  saintes  Perpétue  et  Félicité,  a  laissé  un  peu  dans 
l'ombre  leurs  héroïques  compagnons.  Nous  devons 
ici  rapporter  brièvement  l'histoire  des  souffrances  et 
du  martyre  de  tous. 

Les  accusés  furent  probablement  gardés  à  vue 
pendant  les  jours  qui  suivirent  leur  arrestation,  dans 
les  maisons  des  magistrats  municipaux  de  Thu- 
burbo;  c'est  du  moins  ce  qui  se  faisait  parfois  en 
Afrique  ^  et  le  récit  de  la  martyre  nous  apprend  que 
les  confesseurs  utilisèrent  ces  jours  de  demi-liberté 
pour  recevoir  tous  le  baptême  2.  C'était  braver  les 


dans  nos  Monumenta  Ecclesiae  lilurgica.  La  Passion,  telle  que  nous 
la  lisons,  en  tenant  compte  des  divers  documents  qu'elle  contient,  a  subi 
des  retouches  tendancieuses  d'un  écrivain  montanisle.  C'est  ce  que 
M.  P.  Monceaux,  op.  cit.,  t.  I,  p.  81,  a  clairement  fait  voir  :  «  L'in- 
tention polémique  est  visible  dans  tout  son  ouvrage  et  a  même  décidé 
de  la  proportion  de  ses  développements.  Il  a  presque  entièrement  sup- 
primé l'interrogatoire  et  les  faits  étrangers  à  sa  cause.  Au  contraire,  il 
a  insisté  sur  deux  choses  qui  tenaient  le  plus  à  cœur  aux  montanistes  : 
l'appétit  du  martyre  et  les  visions.  Il  nous  montre  Saturus  se  livrant 
lui-même.  Félicité  implorant  une  mort  prompte,  Perpétue  résistant  à 
toutes  les  sollicitations  des  siens.  11  raconte  avec  le  plus  grand  détail 
les  visions;  et,  s'il  y  a  joint  les  épisodes  de  l'amphithéâtre,  c'est  surtout 
qu'il  y  reconnaît  la  réalisation  de  ces  visions.  Aussi,  la  Passio  présente- 
t-elle  un  frappant  contraste  avec  tous  les  autres  documents  martyrolo- 
giques.  Ce  n'étaient  point,  à  proprement  parler,  des  Actes  ;  c'était  un 
livre  d'édification  et  de  polémique,  destiné  à  prouver  aux  fidèles,  par  un 
exemple  décisif,  la  vérité  de  la  doctrine  montaniste.  » 

1.  Cf.  Passio  ss.  Montani,  Lucii  et  socc,  3  ;  Passio  s.  Felicis  Tubia- 
censis,  3;  Rambaud,  Le  droit  criminel  romain  dans  les  Actes  des  mar- 
tyrs, in-S",  Lyon,  1885,  p.  30.  Ajouter  à  ces  exemples  la  Vita  et  passio 
s.  Cypriani,  15. 

2.  11  faut  noter  que  cette  custodia  libéra  était  assez  conciliante  puis- 
que les  confesseurs  purent  se  rendre  au  lieu  d'assemblée  des  fidèles. 
C'est  du  moins  ce  qu'il  faut  conclure  de  ces  mots  de  Perpétue  :  «  Tandis 
que  j'étais  plongée  dans  l'eau  ».  Il  est  vrai  que  la  discipline  se  montrait 
accommodante  sur  ce  point.  Une  vasque  quelconque  suffisait.  Dans  les 
Becognitions  clémentines  on  trouve  une  petite  anse  au  bord  de  la  mer 
et  on  y  baptise.  A  la  rigueur,  le  baptême  aura  pu  avoir  lieu  dans  le 
iepidarium  d'une  maison  privée. 


140  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

lois,  mais  ils  ne  ménageaient  plus  rien,  ni  personne. 
Le  père  de  Perpétue  se  flattait  de  ramener  sa  fille 
au  culte  des  dieux  et  de  lui  épargner  le  sort  qui 
la  menaçait.  N'écoutant  que  son  affection,  il  lui  par- 
lait, la  pressait,  lorsque  la  jeune  femme  lui  dit  : 
«  Mon  père,  vois-tu  à  terre  ce  vase  ou  cette  fiole, 
ou  de  quelque  nom  qu'il  te  plaira  de  l'appeler?  — 
Je  vois,  »  dit-il.  —  Elle  reprit  :  «  Peux-tu  lui  donner 
un  autre  nom  que  celui  de  vase?  —  Non.  —  Eh  bien! 
moi,  dit-elle,  je  ne  puis  me  dire  autre  chose  que 
chrétienne.  »  A  ces  mots,  il  se  jeta  sur  elle,  la  bru- 
talisa. Il  ne  revint  plus  pendant  plusieurs  jours. 

Il  est  probable  que  le  baptême  reçu  par  les  pri- 
sonniers provoqua  les  mesures  sévères  qu'on  prit 
alors  à  leur  égard.  On  les  conduisit  à  Carthage  où 
ils  furent  mis  en  prison.  «  J'en  étais  épouvantée,  dit 
Perpétue,  car  jamais  je  n'avais  enduré  de  pareilles 
ténèbres.  0  jour  pénible  !  Par  suite  de  l'entassement 
des  prisonniers,  on  vivait  dans  une  chaleur  épaisse; 
de  plus,  il  fallait  endurer  les  bourrades  des  soldats  ^ .  » 
Cet  instant  de  dégoût  fut  surmonté ^  lorsque,  par 
l'entremise  des  diacres  Tertius  et  Pomponius^,  on 

1.  Passio  s.  Po-petuae,  3.  Le  régime  des  prisons  dans  l'antiquité  s'est 
perpétué  aussi  insalubre  et  immoral  pendant  le  moyen  âge  et  jusqu'au 
commencement  de  ce  siècle.  En  Afrique,  les  haines  religieuses  ne  se 
montrèrent  pas  plus  compatissantes  que  la  raison  d'État  à  l'égard  des 
victimes.  Victor  de  Vite,  Ilist.  pei^sec.  vandal.,  II,  10,  rapporte  que 
les  hérétiques  entassaient  les  prisonniers  catholiques  dans  un  réduit 
étroit  et  infect,  «  comme  s'entassent  les  sauterelles  •.  Bientôt  une  odeur 
épouvantable  se  dégage  de  cette  masse  pressée  et  lorsque,  à  prix  d'or, 
en  secret,  des  fidèles  peuvent  pénétrer  jusqu'à  leurs  frères,  il  leur  faut 
s'enfoncer  jusqu'aux  genoux  dans  le  fumier  humain. 

2.  Un  autre  martyr  africain  disait  :  Nec  expavimus  faedam  loci 
illius  caliginem,  Passio  s.  Montani,  U.  Cf.  H.  Leclercq,  Les  temps  né- 
roniens  et  le  deuxième  siècle,  p.  lxxviii  sq. 

3.  S.  Cyprien,  Epist.  5  :  Ce  fut  la  coutume  de  tous  nos  prédécesseurs 
d'envoyer  dans  les  prisons  des  diacres  qui  subvenaient  aux  besoins  des 
martyrs  et  leur  lisaient  rÉcriture  sainte. 


L'ÉPOQUE  DE  TERTULLIEN.  141 

autorisa  les  accusés  à  faire  chaque  jour  une  prome- 
nade de  quelques  heures.  Durant  ce  répit,  Perpétue 
recevait  la  visite  de  sa  mère,  de  son  frère;  on  lui 
apportait  son  petit  enfant  à  demi  mort  de  faim,  afin 
qu'elle  lui  donnât  le  sein.  «  Cela  se  prolongea  de  la 
sorte  pendant  de  longs  jours  ;  enfin  j'obtins  que  l'en- 
fant demeurât  avec  moi  dans  la  prison  ;  alors  je  ne 
souffris  plus,  toutes  mes  peines  et  mes  inquiétudes  se 
dissipèrent  et  le  cachot  devint  pour  moi  comme  une 
maison  de  plaisance  que  je  préférais  à  tout  autre 
séjour.  »  Cependant  on  avait  conservé  quelque  lueur 
d'espoir  dans  l'entourage  de  Perpétue.  Un  jour,  son 
frère  lui  dit  :  «  Madame  ma  sœur,  tu  es  maintenant 
élevée  à  une  grande  dignité  :  demande  à  Dieu  de 
te  faire  voir  si  tout  ceci  se  terminera  par  votre  mort 
ou  par  votre  acquittement.  —  Je  te  di^^ai  cela  de- 
main,   »   répondit-elle.  Cette   confiance  s'expliquait 
par  le  commerce  intime  dans  lequel  la  jeune  femme 
vivait  avec  Dieu.  Il  est  impossible  de  faire  intervenir 
ici  des  hallucinations  ou  des  interpolations.   Nous 
savons  par  d'autres  récits  que,  vers  cette  époque. 
Dieu  jugea  fréquemment  devoir  fortifier  ses  fidèles 
par  des  visions  ^  L'Église  d'Afrique  a  conservé  le 


1.  PoNTius,  Vita  s.  Cypriani,  12,  13;  Passio  ss.  Mariani,  Jacobi  et 
aliorum  plurimorum  marlyrum  in  Numidia,  6,  7;  Passio  ss.  Montani, 
Lucii  et  aliorum,  9;  Eusèbe,  Hist.  eccL,  VI,  5.  Nous  avons  à  ce  sujet 
une  importante  attestation  d'Origène,  Contra  Celsum,  I,  68  :  «  Je  ne 
doute  pas,  écrit-il,  que  Celse,  ou  le  Juif  qu'il  fait  parler,  ne  se  moque 
de  moi,  mais  cela  ne  m'empêchera  pas  de  dire  que  beaucoup  ont  em- 
brassé le  christianisme  comme  malgré  eux,  leur  cœur  ayant  été  tellement 
changé  par  quelque  apparition,  soit  de  jour,  soit  de  nuit,  qu'au  lieu  de 
l'aversion  qu'ils  avaient  pour  notre  doctrine,  ils  l'ont  aimée  jusqu'à 
mourir  pour  elle.  Nous  connaissons  beaucoup  de  ces  changements,  nous 
en  sommes  témoins,  nous  les  avons  vus  nous-mêmes.  Il  serait  inutile 
de  les  rapporter  en  particulier,  puisque  nous  ne  ferions  qu'exciter  les 
railleries  des  infidèles  qui  voudraient  les  faire  passer  pour  des  fables  et 
des  inventions  de  notre  esprit.  Mais  je  prends  Dieu  à  témoin  de  la  vérité 


142  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

récit  de  plusieurs  de  ces  faveurs  divines  K  «  J'en  sais 
plusieurs,  disait  saint  Cyprien,  qui  regardent  ces 
révélations  comme  choses  misérables  et  ridicules  ;  et 
je  ne  saurais  m'en  étonner,  puisque  les  frères  de 
Joseph  disaient  de  lui  :  «  Voici  venir  le  rêveur; 
tuons-le  ».  Cependant  ce  que  le  «  rêveur  »  avait 
annoncé  s'accomplit;  ceux  qui  voulaient  l'égorger 
et  le  vendirent  demeurèrent  confondus  et  il  leur 
fallut  croire  aux  faits,  eux  qui  avaient  dédaigné  les 
paroles^.   » 

Sur  la  prière  de  Perpétue,  Dieu  lui  accorda  deux 
visions  qu'elle  raconta  le  lendemain  à  son  frère. 
«  Je  vis,  dit-elle,  une  échelle  d'or,  très  haute,  puis- 
qu'elle montait  jusqu'au  ciel,  et  très  étroite;  on  n'y 
montait  qu'un  seul  de  front;  sur  les  montants  de 
l'échelle  étaient  attachées  des  ferrailles  de  toute 
sorte.  On  voyait  des  glaives,  des  lances,  des  crochets, 
des  coutelas,  disposés  de  façon  que  si  quelqu'un  fût 
monté  avec  négligence  et  sans  regarder  au-dessus 
de  sa  tête,  il  eût  été  mis  en  lambeaux  et  sa  chair  fut 
restée  accrochée  à  toutes  ces  ferrailles.  Au  pied  de 
l'échelle  se  tenait  couché  un  énorme  dragon,  qui 
préparait  des  embûches  à  ceux  qui  gravissaient  l'é- 
chelle et  les  épouvantait  pour  les  empêcher  de  monter. 
Saturus  monta  le  premier  —  il  s'était  livré  lui-même 
à  cause  de  nous,  car  il  était  absent  lorsque  nous 
fûmes  arrêtés  — ;  il  arriva  au  sommet  de  l'échelle, 
se  tourna  vers  moi  et  me  dit  :  «  Perpétue,  je  veille 
sur  toi;   mais  prends  garde  que  le  dragon  ne  te 

de  ce  que  je  dis  :  il  sait  que  je  ne  veux  pas  accréditer  la  doctrine  toute 
divine  de  Jésus-Christ  par  des  narrations  fabuleuses,  mais  seulement 
par  la  vérité,  l'évidence  et  des  arguments  incontestables.  » 

1.  PONTius,  Vita  Cypriani,  12. 

2.  S.  Cyprien,  Epist.,  69,  10,  ad  Pupianum.  Cf.  E.  Le  Bla.m,  Les  per- 
sécuteurs et  les  martyrs,  p.  89  :  Les  songes  et  les  visions  des  martyrs. 


L'ÉPOQUE  DE  TERTULLIEN.  143 

morde.  »  Je  répondis  :  «  Au  nom  de  Jésus-Christ  il 
ne  me  fera  pas  mal.  »  Comme  s'il  m'eût  craint,  le 
dragon  leva  lentement  la  tête,  mais  une  fois  arrivée 
sur  le  premier  échelon,  je  la  lui  écrasai.  Je  montai 
donc,  et  je  découvris  un  immense  jardin  au  milieu 
duquel  était  un  homme  à  cheveux  blancs,  vêtu  en 
pasteur,  de  haute  taille  ^  ;  il  était  assis  et  occupé  à 
traire  ses  brebis,  autour  de  lui  plusieurs  milliers  de 
personnes  en  robes  blanches.  Le  pasteur  leva  la  tête, 
me  regarda  et  dit  :  «  Te  voilà  venue  sans  encombre, 
mon  enfant.  »  11  m'appela  et  me  présenta  un  morceau 
de  lait  caillé^;  je  joignis  les  mains  pour  le  recevoir 
et  je  le  mangeais  pendant  que  tous  les  assistants 
répondaient  :  Amen.  Le  bruit  qu'ils  firent  me  réveilla 
et  j'avais  encore  dans  la  bouche  une  saveur  très 
douce.  Je  rapportai  aussitôt  tout  cela  à  mon  frère 
et  nous  comprîmes  que  c'était  le  martyre  qui  nous 
attendait;  dès  lors  nous  commençâmes  à  ne  plus  rien 
espérer  des  hommes.  » 

Lorsque  le  bruit  se  répandit  que  les  accusés  al- 
laient passer  en  jugement,  ce  furent  de  nouvelles  scè- 
nes de  larmes  entre  Perpétue  et  son  père,  mais  rien 
n'ébranlait  plus  sa  résolution.  L'interrogatoire  eut 
lieu  et  nous  y  voyons  à  quel  point  les  fidèles  étaient 
disciplinés.  Ainsi  que  cela  était  arrivé  lors  de  l'inter- 
rogatoire des  martyrs  de  Scillium,  les  accusés  char- 

1;  E.  Le  Blant,  op.  cit.,  p.  90  :  «  Chez  les  chrétiens  des  premiers  siè- 
cle?, le  Christ  est  un  géant.  C'est  ainsi  que  le  nomme  saint  Damase,  Car- 
men VI,  et  que  le  peint  l'auteur  du  lY^  livre  d'Esdras,  c.  ii,  ^3-45;  c'est 
ainsi  quelevoient  des  martyrs  illustres,  sainte  Perpétue,  saint  Montan, 
Passio  ss.Montani,  Lucit,  8;  c'est  ainsi  qu'il  se  montre  à  un  prêtre  dont 
saint Cyprien  raconte  la  mort,  De  mortalitate,  19.  Dans  le  rêve  d'un  saint 
d'Afrique,  le  Seigneur  est  un  jeune  homme  dont  la  tête  se  perd  dans 
les  hauteurs  du  ciel.  Passio  ss.Jacobi  et  Mariant,  7.  » 

2.  Il  est  possible  que  nousay«ns  ici  une  interpolation  montaniste.L'in 
terpolateur  aurait  appartenu,  dans  ce  cas,  à  la  fraction  des  Artotyrites. 


144  L'AFRIQUE  CHRETIENNE. 

gent  le  plus  qualifié  d'entre  eux  de  répondre  au  nom 
de  tous  : 

«  Le  procurateur  Hilarianus,  —  Sacrifiez  aux 
dieux,  conformément  à  l'ordre  des  immortels  Empe- 
reurs. 

«  Saturus.  —  Mieux  vaut  sacrifier  à  Dieu  qu'aux 
idoles. 

«  Hilarianus.  —  Réponds- tu  en  ton  nom  ou  au  nom 
de  tous? 

«  SaUu^us.  —  Au  nom  de  tous,  car  nous  n'avons 
qu'une  même  volonté. 

«  Zri7<2/7<2A2w.9  (s'adressant  à  Saturninus,  Revocatus, 
Félicité  et  Perpétue).  —  Et  vous,  qu'en  dites-vous? 

«  Tous.  —  C'est  vrai,  nous  n'avons  qu'une  même 
volonté. 

«  Le  magistrat  donna  ordre  d'éloigner  les  fem- 
mes. » 

On  trouve  dans  l'interrogatoire  de  Félicité  quel- 
ques paroles  un  peu  vives,  mais  qui  ne  doivent  pas 
surprendre.  «  As-tu  un  mari?  lui  demande-t-on.  — 
Oui,  mais  aujourd'hui,  je  le  méprise.  »  Cela  ne  voulait 
rien  dire  de  plus  que  ceci  :  Aujourd'hui  je  ne  songe 
qu'à  Dieu^ 

L'interrogatoire  de  Perpétue  fut  particulièrement 
émouvant  : 

1.  Comme  on  interrogeait  saint  Pierre  Balsame  :  «  As-tu  des  parents  / 
dit  le  juge.  —  Je  n'en  ai  point. —  Tu  mens,  car  on  m'a  dit  que  ton  père 
et  ta  mère  existent.  -  L'Évangile,  répond  le  saint,  m'ordonne  de  tout  re- 
nier à  l'heure  de  la  confession. Ruinart,  Acta sincera,\l\^,  p.  502.  Même 
réponse  chez  saint  Hiérax,  Ibid.,  p.  59;  chez  saint  Vincent  d'Agen,  Acta 
sanct.,  l.  Il,  p.  167.  Les  parents  de  saint  Irénée  de  Sirmium  étaient  pré- 
sents au  oremier  interrogatoire. A  l'audience  suivante,  le  martyr  dit: 
»  Je  n'ai  point  de  parents.  —  Et  qui  donc,  réplique  le  juge,  étaient 
ces  deux  vieillards  qui  pleuraient  à  la  dernière  audience?  »  —  Irénée 
répond:  «  Le  Seigneur  a  dit  :  Celui-là  n'est  point  digne  de  moi  qui  me 
préfère  son  père,  sa  mère,  son  f  pouse,  ses  frères  ou  ses  enfants.  »  Rui- 
nart, Acta  smcera,  1713,  p.  U02,  403. 


L'EPOQUE  DE  TEKTULLIEN.  145 

«  Quand  mon  tour  d'être  interrogée  fut  venu,  dit- 
elle,  mon   père  apparut  tout  à  coup,    portant   mon 
fils  ;  il  me  tira  de  ma  place  et  me  dit  d'un  ton  sup- 
pliant :  «  Aie  pitié  de  l'enfant.  »  —  Et  le  procurateur 
Hilarianus,    qui  avait   reçu  le  droit  de  glaive  à  la 
place    du  défunt  proconsul   Minutius   Timinianus  : 
«  Aie  pitié  des  cheveux  blancs  de  ton  père  ;  aie  pitié 
de  la  jeunesse  de  ton  fils.  Sacrifie  pour  le  salut  des 
empereurs.  »  —  Je  répondis  :  «  Je  ne  sacrifie  pas.  » 
—  Hilarianus  :  «  Es-tu  chrétienne?  »  —  Je  répondis  : 
«  Je  suis  chrétienne.  »   —  Et  comme  mon  père  se 
tenait  toujours  là  pour  me   faire  renier,  Hilarianus 
commanda  de  le  chasser,  et  il  fut  frappé  d'un  coup 
de  verge.  Je  ressentis  le  coup  comme  si  j'eusse  été 
frappée  moi-même,  tant  je  plaignais  mon  pauvre  vieux 
père.  Alors   le  juge  prononça  la  sentence  qui  nous 
condamnait  aux  bêtes,  et  nous  descendîmes  joyeux 
dans  la  prison.  Comme  mon  enfant  était  accoutumé 
à  prendre  le  sein  et  à  demeurer  avec  moi  dans  la 
prison,  j'envoyai  aussitôt  le  diacre  Pomponius  pour 
le  réclamer  à  mon  père,  mais  mon  père  le  lui  refusa. 
Il  plut  à  Dieu  que  l'enfant  ne  demandât  plus  le  sein 
et  que  je  ne  fusse  pas  incommodée  de  mon  lait,  de 
sorte  que  je  restai  sans  inquiétude  et  sans  souffrance.  » 
Les  jours  qui  s'écoulèrent  entre  la  condamnation  et 
les  jeux  au  cours  desquels  les  martyrs  devaient  être 
mis  à  mort  furent  signalés  par  de  nouvelles  visions. 
L'une   d'elles,  souvent   citée,    concernait  un  jeune 
enfant  de  sept  ans,  Dinocrate,  frère  de  la  martyre, 
«  mort  d'un  cancer  à  la  figure  dans  des  circonstan- 
ces qui  avaient  fait  horreur  à  tous  ».  L'enfant  avait 
été  entrevu  une  première  fois,  triste  et  languissant,  le 
visage  encore  pâle  et  défiguré,  faisant  effort  pour  se 
désaltérer  à  une  piscine  pleine  d'eau  qu'il  ne   pou- 

l'AI  RIOUE    CHRÉTIKNNIî.    —    I.  9 


146  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

vait  atteindre.  Perpétue  commença  à  prier  pour  son 
cher  mort,  elle  priait  jour  et  nuit,  lorsqu'  «  un  jour 
que  nous  avions  les  ceps,  dit-elle,  voilà  ce  que  je  vis  : 
Le  lieu  que  j'avais  vu  plein  de  ténèbres  était  plein 
de  lumières  et  Dinocrate,  bien  vêtu,  bien  soigné, 
joyeux.  La  plaie  du  visage  paraissait  cicatrisée  et 
la  margelle  de  la  piscine  s'était  abaissée,  elle  lui  ar- 
rivait à  mi-corps;  l'enfant  puisait  librement.  Sur 
le  rebord  de  la  margelle  était  un  vase  rempli  d'eau, 
Dinocrate  buvait  de  cette  eau,  mais  elle  ne  dimi- 
nuait pas.  Quand  il  fut  désaltéré,  il  s'éloigna  et  se 
mit  à  jouer  comme  un  enfant  qu'il  était.  Mais  je 
m'éveillai  et  je  compris  que  mon  frère  avait  quitté  le 
lieu  de  souffrance  pour  une  demeure  do  joie.  » 

Les  condamnés  avaient  été  transférés  dans  la  pri- 
son castrensis,  où  un  soldat  nommé  Pudens,  com- 
mençant à  comprendre  la  grandeur  morale  de  ceux 
qu'il  gardait,  facilita  l'entrée  à  un  grand  nombre 
de  fidèles.  Cependant  le  jour  du  combat  appro- 
chait. La  veille  de  ce  jour.  Perpétue  eut  une  der- 
nière vision.  Elle  se  vit  changée  en  homme,  elle 
avait  une  cuadrilla  qui  l'oignit  d'huile  comme  un 
athlète;  quand  les  jeunes  gens  à^ldi  cuadrilla  eurent 
achevé,  elle  se  roula  dans  le  sable,  toujours  à  la 
manière  des  athlètes.  Il  s'agissait  pour  elle  de  com- 
battre un  Egyptien  hideux.  Ils  s'aperçurent  et  mar- 
chèrent l'un  à  l'autre.  La  lutte  commença.  L'Egyp- 
tien s'efforçait  de  prendre  son  adversaire  par  les 
pieds,  mais  Perpétue  lui  labourait  le  visage  à  coups 
de  pieds,  elle  le  piétinait  de  son  mieux  lorsqu'elle 
s'aperçut  d'un  instant  où  il  n'était  pas  sur  ses  gardes. 
«  Je  joignis  les  mains,  dit-elle,  entrelaçant  les  doigts 
entre  eux,  je  lui  pris  la  tête  entre  les  paumes,  il 
tomba  sur  la  figure  et,  vite,  je  lui  broyai  la  tête.  » 


I 


L'ÉPOQUE  DE  TERTULLIEN.  147 

Un  des  condamnés  mourut  en  prison,  c'était  le 
jeune  Secundulus.  «  Si  son  âme  fut  peu  sensible  à 
cette  grâce,  dit  Perpétue,  son  corps  du  moins  en 
profita.  »  A  mesure  que  les  fêtes  approchaient,  les 
martyrs  se  voyaient  menacés  d'être  abandonnés  par 
une  de  leurs  compagnes.  Félicité  était  grosse  de 
huit  mois  et  son  chagrin  allait  grandissant  chaque 
jour,  car  elle  craignait  que  son  état  ne  fît  remettre 
son  supplice  à  une  autre  époque  ;  il  lui  faudrait  donc 
se  séparer  de  ses  compagnons  pour  mourir  avec 
des  repris  de  justice.  Ses  compagnons  de  martyre 
n'étaient  pas  moins  attristés  qu'elle-même  à  la  pen- 
sée de  laisser  toute  seule,  sur  le  chemin  de  l'espé- 
rance, une  compagne  si  agréable,  une  amie.  Trois 
jours  avant  les  jeux,  tous  s'unirent  dans  une  même 
supplication.  Aussitôt  après,  les  douleurs  la  prirent. 
Ainsi  qu'il  arrive  dans  les  délivrances  à  huit  mois. 
Félicité  ressentit  de  vives  douleurs.  Tandis  qu'elle 
gémissait,  un  geôlier  lui  dit  :  «  Si  tu  ne  peux  en 
ce  moment  supporter  la  souffrance,  que  sera-ce  en 
face  des  bêtes  que  tu  as  bravées  cependant  en  refu- 
sant de  sacrifier  ?  »  Félicité  répondit  :  «  Aujour- 
d'hui, c'est  moi  qui  souffre;  mais  alors  il  y  en  aura 
un  autre  en  moi  qui  souffrira  pour  moi,  parce  que, 
moi  aussi,  je  devrai  souffrir  pour  lui*.  »  Félicité 
donna  le  jour  à  une  petite  fille,  qu'une  chrétienne 
adopta. 


1.  II  est  intéressant  de  rappeler  que  ce  mot  n'est  pas  l'affirmation  iso- 
lée d'une  esclave,  mais  la  doctrine  même  de  l'Église  d'Afrique,  doctrine 
que  nous  voyons  formulée  cinquante  ans  plus  tard  à  l'abri  du  grand 
nom  de  saint  Cyprien.  Le  martyr  Flavien  vit  en  songe  l'évéque  Cyprien, 
à  qui  il  demanda  si  le  coup  de  la  mort  était  très  douloureux  :«  Le  corps 
ne  sent  rien,  répondit  l'évOque,  quand  l'âme  s'est  donnée  toute  à  Dieu». 
Passio  ss.  Montant,  Lucii,  etc.,  21.  Cf.  Gôrres,  La  Mystique,  t.  I, 
cil.  IV  :  La  mystique  considérée  dans  les  martyrs. 


148  L'AFRIQUE  CHRETIENNE. 

Enfin  se  leva  le  jour  du  triomphe.  Les  martyrs  s'a- 
vancèrent de  la  prison  dans  l'amphithéâtre,  et  ce  fut 
comme  une  entrée  dans  le  ciel.  Ils  étaient  gais  et 
leurs  visages  étaient  beaux,  émus,  sans  doute,  non 
de  crainte  mais  de  joie. 

Perpétue  marchait  la  dernière.  Elle  s'avançait 
seule;  les  traits  étaient  calmes,  la  démarche  grave, 
comme  il  sied  à  une  matrone  chérie  du  Christ.  Elle 
tenait  les  yeux  baissés  pour  en  dérober  l'éclat  aux 
spectateurs. 

Félicité,  radieuse  de  son  heureuse  délivrance  qui  lui 
valait  de  combattre  en  ce  jour,  était  avide  de  se  pu- 
rifier dans  un  second  baptême.  Arrivés  à  la  porte  de 
Tamphithéâtre,  on  voulut  faire  revêtir  aux  hommes 
le  costume  des  prêtres  de  Saturne,  aux  femmes  ce- 
lui des  prêtresses  de  Cérès.  Mais,  inébranlables  jus- 
qu'à la  fin,  ils  refusèrent.  «  Nous  sommes  venus 
ici,  disaient-ils,  de  notre  plein  gré,  pour  conserver 
notre  liberté.  C'est  pour  cela  que  nous  avons  livré 
nos  vies.  Voilà  le  seul  contrat  conclu  entre  nous.  » 
L'injustice  reconnut  la  justice,  le  tribun  céda  et  con- 
sentit à  ce  qu'ils  entrassent  avec  leurs  habits. 

Perpétue  chantait  ;  Revocatus,  Saturninus  et  Satu- 
rus  menaçaient  les  spectateurs  de  la  vengeance  di- 
vine. Quand  ils  passèrent  devant  la  loge  d'Hilarianus, 
ils  dirent  :  «  Tu  nous  juges,  mais  Dieu  te  jugera.  « 

Le  peuple,  exaspéré,  demanda  qu'on  les  fît  passer 
entre  deux  rangées  de  belluaires,  armés  de  fouets. 
Les  martyrs  rendirent  grâces.  On  ouvrit  les  jeux. 
Revocatus  et  Saturninus  furent  attaqués  par  un  léo- 
pard ;  ils  furent  ensuite,  sur  l'estrade,  déchirés  par 
un  ours.  Saturus  avait  pour  l'ours  une  horreur 
extrême  ;  aussi  espérait-il  déjà  que  d'un  coup  de  dent 
le  léopard  lui  enlèverait  la  vie.  On  fit  sortir  un  san- 


LEPOQUE  DE  TERTULLIEN.  149 

glier  qui  se  jeta  sur  son  gardien  et  lui  fit  une  bles- 
sure dontcelui-ci  mourut  peu  de  jours  après.  Saturus 
fut  simplement  traîné  sur  le  sable  par  le  léopard. 
On  l'exposa  sur  l'estrade  à  un  ours,  l'ours  refusa  de 
quitter  sa  fosse.  Pour  la  seconde  fois,  Saturus  fut 
emmené  sauf. 

On  avait  préparé  pour  les  deux  femmes  une  vache 
furieuse.  On  les  dépouilla  de  leurs  vêtements,  on  les 
mit  dans  un  filet  et  dans  cet  état  on  les  exposa.  Un 
frisson  d'horreur  secoua  le  peuple  à  la  vue  de  ces 
femmes,  dont  l'une  était  si  frêle  et  l'autre,  récem- 
ment délivrée,  perdait  le  lait  de  ses  seins.  On  les  fit 
rentrer,  et  on  leur  rendit  leurs  vêtements.  Perpétue 
revint  la  première.  Elle  fut  enlevée  par  la  vache, 
lancée  en  l'air  et  retomba  sur  le  dos.  Dans  sa  chute, 
sa  tunique  fut  largement  fendue,  elle  la  rapprocha 
afin  de  se  couvrir  les  jambes,  plus  attentive  à  la  pu- 
deur qu'à  la  douleur.  Rappelée  par  les  arénaires,  elle 
s'aperçut  que  sa  chevelure  s'était  dénouée,  et  elle 
rattacha  sur  son  front  l'agrafe  qui  la  retenait,  car 
une  martyre  ne  doit  pas  avoir  les  cheveux  épars  en 
mourant;  il  ne  faut  pas  que  l'on  puisse  croire  qu'elle 
s'afflige  au  milieu  de  sa  gloire.  Ainsi  parée.  Perpé- 
tue se  relève  et,  apercevant  Félicité  qui  gisait  comme 
brisée,  elle  s'en  approche,  lui  tend  la  main  et  la  sou- 
lève de  terre.  Elles  étaient  debout.  Le  peuple,  ému 
de  compassion,  cria  qu'on  les  fît  sortir  par  la  porto 
des  vivants.  Perpétue  trouva  là  un  catéchumène  qui 
lui  était  très  attaché  :  il  avait  nom  Rusticus.  Pour 
elle,  elle  semblait  sortir  d'un  profond  sommeil,  — 
elle  regarda  autour  d'elle  et,  à  la  stupeur  générale, 
elle  demanda  :  «  Quand  donc  nous  exposera-t-on  à 
cette  vache  ?  »  On  lui  dit  que  la  passe  avait  eu  lieu; 
elle  n'y  put  croire  et  ne  se  rendit  qu'en  constatant 


150  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

sur  son  vêtement  et  sur  elle-même  les  traces  maté- 
rielles de  ce  qu'elle  avait  enduré.  Elle  fit  alors  ap- 
peler son  frère  et  Rusticus,  et  leur  dit  :  «  Soyez 
fermes  dans  la  foi.  Aimez-vous  les  uns  les  au  1res,  et 
ne  vous  scandalisez  pas  de  nos  souffrances.  » 

Pendant  ce  temps,  on  avait  amené  Saturus  à  une 
autre  porte  ;  il  causait  avec  le  soldat  Pudens  et  lui 
disait  entre  autres  choses  :  «Me  voici,  et  comme  je  te 
l'avais  prédit,  les  bêtes  ne  m'ont  pas  encore  touché. 
Mais  hâte-toi  de  croire  de  tout  ton  cœur.  Voici  que 
d'un  seul  coup  de  dent  un  léopard  va  me  tuer.  »  Et, 
à  l'instant  même,  pour  clore  les  jeux,  on  l'exposa  à 
un  léopard,  qui,  d'un  coup  de  dent,  le  couvrit  de 
sang.  «  Oh!  le  bon  bain!  le  bon  bain!  »  cria  la  foule. 
Saturus  dit  à  Pudens  :  «  Adieu,  ne  m'oublie  pas, 
que  ce  spectacle  ne  t'ébranle  pas,  mais  te  fortifie.  » 
Il  lui  demanda  son  anneau,  qu'il  trempa  dans  son 
propre  sang  et  le  lui  tendit,  lui  donnant  tout  à  la  fois 
le  gage  et  le  souvenir  de  sa  mort.  Puis  il  s'évanouit, 
on  le  transporta  dans  le  spoliaire,  où  se  trouvaient 
déjà  les  autres  martyrs,  pour  y  être  achevés.  Mais 
le  peuple  réclamait  le  retour  des  condamnés.  Il  sem- 
blait vouloir  se  donner  le  régal  homicide  d'une  épée 
qui  s'enfonce  dans  la  chair.  Les  martyrs  se  levèrent 
et  se  rendirent  au  désir  du  peuple  ;  auparavant  ils 
se  donnèrent  le  baiser,  afin  de  consommer  leur  mar- 
tyre dans  la  paix  et,  immobiles,  silencieux,  ils  atten- 
dirent le  fer.  Saturus,  qui  venait  en  tête,  mourut  le 
premier.  Perpétue  était  réservée  à  une  nouvelle  dou- 
leur. Frappée  entre  les  côtes,  elle  poussa  un  cri  ; 
puis,  comme  son  bourreau  était  un  gladiateur  no- 
vice, elle  prit  la  main  tremblante  de  l'apprenti  et 
appuya  elle-même  la  pointe  du  poignard  sur  sa  gorge. 
Il  semblait  que  cette  vaillante  femme  ne  pût  mourir 


LEPOQUE  DE  TERTULLIEN.  151 

que  de  sa  propre  volonté  et  que  le  démon  ne  la  'pût 
toucher  sans  qu'elle   le  lui  eût  permis. 

Tel  fut  ce  drame,  qui  n'est  pas  inférieur  à  tout  ce 
que  l'antiquité  classique  nous  a  laissé  de  plus  beau 
et  qui  est  plus  vrai  peut-être  au  sens  de  la  vérité  his- 
torique. Parmi  les  martyres  qui  ont  jeté  sur  l'Eglise 
chrétienne  naissante  l'éclat  le  plus  radieux  et  le  plus 
pur,  sainte  Perpétue  a  pris  l'une  des  premières  places, 
la  postérité  la  lui  a  reconnue  et  le  Ciel  lui-même 
l'aura  ratifiée. 

Indépendamment  des  faits  historiques  que  nous 
avons  rapportés,  la  Passion  de  sainte  Perpétue  nous 
révèle  un  aspect  complètement  ignoré  des  premières 
communautés  africaines.  Nous  y  voyons  d'abord  l'exis- 
tence d'un  petit  groupe  de  chrétiens  à  Thuburbo  et 
un  type  de  missionnaire  passionné  dans  ce  Saturus 
qui,  pouvant  échapper  à  la  mort,  s'y  livre  volon- 
tairement afin  de  soutenir  jusqu'à  la  fin  le  courage 
des  catéchumènes  qu'il  avait  instruits.  Dans  la  prison 
et  jusque  dans  l'amphithéâtre,  il  ne  cesse  de  prêcher 
Jésus-Christ  et  il  parvient  à  convertir  un  soldat.  La 
composition  du  petit  groupe  de  martyrs  est  curieuse  : 
une  matrone,  deux  esclaves  et  deux  hommes  libres 
sans  doute,  puisqu'on  ne  dit  rien  de  leur  condition. 
Seule  la  matrone  paraît  avoir  des  attaches  à  ce 
monde  ;  elle  a  une  famille  dans  laquelle  l'introduc- 
tion du  christianisme  jette  un  profond  bouleverse- 
ment. Cependant  la  religion  nouvelle  a  déjà  bien 
entamé  l'intérieur  de  la  société.  Sur  cette  famille 
composée  de  cinq  membres,  il  y  a  deux  chrétiens, 
peut-être  deux  catéchumènes;  le  père  de  la  mar- 
tyre est  certainement  païen.  Nous  ignorons  tout  sur 
le  mari  de  Perpétue  et  ce  n'est  le  lieu  de  conjecturer. 
Dans  toute  la  scène  du  martyre,  la  foule  apparaît 


152  L'AFRIQUE  CHRETIENNE. 

mobile  comme  il  faut  s'y  attendre ,  mais  accessible 
à  rémotion  vraie,  même  devant  ces  chrétiens  qu'on 
hait  et  qu'on  méprise  généralement;  un  homme  de 
garde  se  montre  bienveillant,  le  procurateur  est  poli 
et  visiblement  contrarié  du  rôle  qu'il  a  à  remplir. 

Les  visions  de  Perpétue  ne  nous  laissent  pas  dou- 
ter que,  dès  leur  initiation,  les  confesseurs  avaient 
dû  participer  hâtivement,  avant  leur  envoi  à  Car- 
thage,  à  la  célébration  d'une  synaxe  liturgique  dont 
Perpétue  connaît  bien  le  rite  de  la  communion. 

Toutefois  c'est  Saturus  qui,  comme  il  faut  s'y 
attendre,  est  le  plus  au  fait  des  choses  liturgiques. 
Un  rapprochement  s'établit  naturellement  entre  la 
vision  dont  il  fut  favorisé  et  les  récits  similaires  de 
l'Apocalypse.  Ce  qui  frappe  tout  d'abord,  c'est  la 
réduction  du  type  liturgique  laissé  par  le  livre 
canonique.  Le  matériel  et  le  personnel  se  ressentent 
évidemment  de  la  modestie  des  ressources  d'une 
petite  Église  comme  celle  de  Thubnrbo  minus.  Les 
vingt-quatre  vieillards  y  sont  réduits  au  nombre  de 
quatre,  la  synaxe  décrite  paraît  appartenir  au  type 
qu'on  a  nommé  aliturgique,  c'est-à-dire  la  réunion 
qui  n'était  pas  suivie  du  sacrifice;  enfin  elle  ne  se 
poursuit  pas  sans  fin,  jour  et  nuit,  et  le  baiser  de 
paix  suit  le  Trisagion,  ce  qui  marque  encore  un  peu 
plus  l'écart  existant  dès  cette  époque  entre  l'usage 
oriental  et  le  type  liturgique  romano-africain. 

Une  des  visions  de  Perpétue  nous  laisse  entrevoir 
quels  maux  commençaient  à  se  glisser  dans  les  pre- 
mières communautés  africaines.  «  Comme  nous  re- 
venions [du  Paradis],  dit-elle,  nous  vîmes,  occupant 
les  deux  côtés  de  la  porte,  l'évoque  Optatus  et  le 
prêtre  Aspasius,  celui-ci  à  gauche,  l'autre  à  droite. 
Ils  paraissaient  brouillés  ensemble  et  affligés,  ils  se 


L  EPOQUE  DE  ÏERTULLIEN.  153 

jetèrent  à  nos  pieds  et  dirent  :  «  Mettez  l'union  entre 
nous;  voilà  que  vous  partez  et  nous,  nous  restons, 
mais  en  cet  état.  »  Nous  dîmes  :  «  Vous  n'êtes  donc 
pas,  vous,  notre  évoque,  et  vous,  notre  prêtre,  pour 
vous  mettre  ainsi  à  nos  pieds?  »  Nous  les  relevâmes 
et  les  embrassâmes.  Perpétue  entama  la  conversa- 
tion en  grec  et  nous  les  conduisîmes  dans  le  verger 
sous  un  rosier.  Tandis  que  nous  leur  causions,  les 
anges  leur  dirent  :  «  Permettez  à  ceux-ci  de  se  ra- 
fraîchir; si  vous  avez  des  difficultés  entre  vous,  par- 
donnez-vous mutuellement.  »  Ce  qui  ne  laissa  pas 
de  les  troubler.  Ils  ajoutèrent,  s'adressant  à  Optatus, 
l'évêque  :  «  Corrige  ton  peuple,  tes  assemblées  res- 
semblent à  la  sortie  du  cirque  où  les  factions  se  dis- 
putent. » 

La  persécution  passait  par  des  alternatives  de 
calme  et  de  crise.  C.  Julius  Asper  fît  preuve  de  to- 
lérance \  nous  ignorons  la  conduite  que  tinrent  plu- 
sieurs de  ses  successeurs  :  M.  Ulpius  Arabianus  ^, 
M.  Claudius  Macrinius  Vindex  Hermogenianus  ^, 
M.  Valerius  Bradua  Mauricius  '',  T.  Flavius  Decimus 
(209)  ^.  Le  proconsul  Valerius  Pudens  ^  (entre  209  et 
211)  est  un  de  ces  praesides  cités  par  Tertullien, 
comme  ayant  fait  preuve  de  modération  envers  les 
fidèles.  Ce  magistrat  s'efforçait  de  découvrir  dans 
les  rescrits  des  empereurs  les  clauses  favorables  aux 
chrétiens  et  il  lui  arriva,  dans  le  procès  de  l'un  d'eux, 
d'annuler  la  dénonciation,  sous  prétexte  qu'on  avait 


1.  Tertullien,  Ad  Scapulam,U;  cf.  Fallu  de  Lessert,  op.  cit.,  t.  I, 
p.  2'4l  sq. 

2.  Ibid.,  p.  2'44. 

3.  Ibid.,  p.  2^5. 
U.  Ibid.,  p.  2^7. 

5.  Ibid.,  p.  2?»8. 

6.  Ibid.,  p.  249. 

9. 


154  L'AFRIQUE  CHRETIENNE. 

employé  rintimidation  à  l'égard  du  prévenu.  L'accu- 
sation n'étant  pas  soutenue,  le  fidèle  fut  renvoyé.  Le 
successeur  de  cet  homme  équitable  fut  Scapula  Ter- 
tullus  (211-213)  ^ ,  dont  on  ignore  le  prénom  et  le  gen- 
tilice.  Le  proconsulat  de  Scapula  a  été  rendu  célèbre 
par  l'épître  que  lui  adressa  Tertullien  à  l'occasion 
de  la  recrudescence  de  persécution  qui  signala  sa 
magistrature.  La  date  de  ce  pamphlet  est  certaine- 
ment postérieure  à  la  mort  de  Sévère  (févr.  211)  ^  et 
de  Géta.  Il  est  facile  d'entrevoir  dans  quelles  circons- 
tances la  persécution  recommença,  écrit  M.  Pallu  de 
Lessert.  La  mort  de  Septime-Sévère  et  l'avènement 
de  ses  fils  furent  l'occasion  de  fêtes  en  l'honneur  du 
prince  défunt  et  de  ses  héritiers.  Ce  fut  sans  doute 
au  cours  de  ces  cérémonies  que  se  produisit  l'inci- 
dent du  soldat  chrétien  qui  refusa  de  ceindre  la  cou- 
ronne et  qu'on  conduisit  à  Rome  pour  subir  le  sup- 
plice. Tertullien  écrivit  alors  son  livre  De  Corona  ^; 
la  persécution  n'était  encore  que  menaçante,  comme 
il  le  constate.  Elle  éclata  plus  tard  et  c'est  quand  elle 
sévit  depuis  quelque  temps  déjà  et  fait  de  nombreuses 
victimes  que  paraît  la  Lettre  à  Scapula.  La  succes- 
sion de  ces  événements  suppose  un  certain  laps  de 


1.  Fallu  de  Lessert,  op.  cit.,  p.  252. 

2.  Ibîd.,  p.  253.  Cf.  J.  ScuMiDT,  Ein  Beilrag  znr  Chronologie  der 
Scliriflcn  TerluUians  und  der  Proconaulen  von  Africa,  dans  liheini- 
sclies  Muséum,  1891,  p.  77  sq.  ;  C.  L  L.,  n.  11999;  Bonwetsch,  Die  Schrif- 
ten  TerluUians  nacli  der  Zeit  ilirer  Abfassung  untersucht,  in-S",  Bonn, 
1878;  NoLDECHEN,  Die  Abfassungszeit  der  Schriften  TerluUians,  iii-8", 
Leipzig,  1888;  K.  J.  Neumann,  op.  cit.,  1890;  C.  A.  H.  Kellners,  Chrono- 
logiae  Tertullianeae  supplementa,  Donner  Universilâls-Program.  vom 
3  Aiig.  1890. 

3.  Il  convient  de  noter  que  l'opinion  ancienne  donnait  au  De  Corona 
une  date  plus  reculée,  le  pla»;anl  en  198,  cf.  P.  Allard,  op.  cit.,  t.  H, 
p.  ^1.  La  date  de  211  est  également  proposée  par  M.  Noeldechex,  op. 
cil.  11  semble  qu'on  doive  considérer  cette  date  comme  définitivement 
établie. 


L'EPOQUE  DE  TERTULLIEN.  155 

temps  qui  conduit  facilement  à  212;  le  martyre  de 
Mavilus  d'Hadrumète  ^  que  rappelle  la  Lettre  à  Sca- 
pula  et  qui  est  inscrit  à  la  date  du  11  mai  dans  les 
martyrologes,  ne  peut  donc  avoir  eu  lieu  en  211, 
mais  doit  être  reporté  au  11  mai  de  Tannée  sui- 
vante. Le  libelle  doit  être  de  la  seconde  moitié  de 
212,  d'où  il  résulte  que  les  pouvoirs  du  proconsul 
prorogés  s'étendent  aussi  à  l'année  212-213.  Tertul- 
lien  parle  en  effet  d'une  éclipse  de  soleil  qui  se  pro- 
duisit pendant  le  cons^entus  d'Utique  (ce  qui  n'impli- 
que nullement  qu'elle  fut  visible  seulement  dans  cette 
ville)  après  le  commencement  de  la  persécution; 
l'auteur  l'énumère  parmi  les  signes  de  la  colère  di- 
vine ^  :  .....  nam  et  sol  ille  in  conventu  Uticensl 
eœstincto  paene  lumine  adeo  portentum  fuit  ut  non 
potuerit  ex  ordinario  deliquo  hoc  pati,  positus  in 
suo  hygromate  et  doinicilio.  Il  est  possible  que  l'ar- 
gument ait  frappé  quelques  païens,  mais  il  était  im- 
prudent d'en  faire  usage.   Les  ennemis  du  christia- 


1.  C'est  incontestablement,  dit  J.  Schmidt,  op.  c//.,  p.  83,  le  Maiulus 
de  l'ancien  Kalendarium  Kartliaginense  et  du  Martyrolog.  hierony- 
mianum. 

2.  Les  nombreuses  tentatives  faites  pour  déterminer  la  date  de  cette 
éclipse  ont  donné  des  résultats  contradictoires.  J.  Sciimidt,  op.  cit., 
p.  86  sq.,  s'est  à  son  tour  adressé  à  l'observatoire  de  Berlin.  Les  calculs 
qui  lui  ont  été  fournis  et  qu'il  reproduit  sont  curieux.  Deux  éclipses 
totales  de  soleil  auraient  eu  lieu,  l'une  le  2  mars  211,  peu  avant  le 
coucher  du  soleil  et,  à  Utique,  les  cinq  douzièmes  de  l'astre  parurent 
couverts;  l'autre  le  1^  août  212,  le  phénomène  atteignait  son  maximum 
quarante-deux  minutes  après  le  lever  du  soleil  à  Utique  et  les  onze 
douzièmes  de  celui-ci  durent  y  paraître  couverts.  Si  l'on  tient  compte 
conclut  J.  Schmidt,  de  ce  que  l'astre,  au  dire  de  Tertullien,  fut  presque 
complètement  caché,  extincto  pacne  lumine,  et  de  ce  fait  que  les  au- 
diences du  convcntus  se  tenaient  le  matin  au  lever  du  soleil,  il  faut 
admettre  que  c'est  à  cette  dernière  éclipse  que  fait  allusion  l'apologiste 
chrétien  et  qu'il  ne  peut  pas  avoir  écrit  son  libelle  avant  la  seconde 
moitié  de  212.  Sur  cette  éclipse  cf.  Noeldechen,  op.  cit.,  p.  97,  163  sq. 
et  Zeîtsclirift  fUr  ivisscnsch.  Tlieoloyie,  1889,  t.  XXXII,  p.  ?i29. 


156  L'AFRIQUE  CHRETIENNE. 

nisme  n'étaient  que  trop  portés  à  leur  imputer  des 
maléfices,  des  influences  désastreuses  sur  les  êtres 
et  même  sur  les  éléments  ;  montrer  la  part  que  ceux- 
ci  prenaient  aux  violences  exercées  contre  leurs  évo- 
cateurs  pouvait  être  une  maladresse  dont  on  aurait 
à  subir  un  jour  ou  l'autre  les  conséquences. 

Tertullien  avait  heureusement  qualifié  la  persé- 
cution lorsqu'il  l'appelait  la  théomachie  \  car  c'était 
bien  en  effet  une  lutte  contre  Dieu  qu'avait  inaugurée 
Sévère  et  que  toutes  les  persécutions  du  iii*^  siècle 
allaient,  marchant  sa  voie,  continuer. 

L'incident  qui  vint  donner  à  la  persécution  légale 
le  prétexte  qu'elle  cherchait  peut-être  sans  que  les 
chrétiens  le  lui  eussent  encore  fourni,  bientôt  inve- 
nimé  par  la  malignité  publique  et  cette  sorte  d'irri- 
tation latente  qu'on  éprouvait  à  l'égard  des  chrétiens, 
prit  une  importance  considérable.  En  face  des 
païens  haineux  se  trouvait  chez  les  fidèles  un  parti 
intransigeant  qui  s'efforçait  d'introduire  dans  la 
discipline  des  Églises  des  maximes  de  conduite  en 
contradiction  absolue  avec  la  modération  qui,  de  plus 
en  plus,  devenait  la  règle.  Le  représentant  le  plus 
autorisé  —  le  seul  que  nous  connaissions  —  des 
intransigeants  en  Afrique,  était  Tertullien.  Tout 
excès,  toute  imprudence,  toute  provocation  obtenait 
son  approbation.  Jl  arriva  qu'à  l'occasion  d'un 
événement  politique  qui  ne  nous  est  pas  connu  avec 
certitude,  probablement  l'avènement  de  Caracalla  et 
Géta,  on  accorda  une  distribution  extraordinaire  à 
toutes  les  armées,  c'était  ce  qu'on  appelait  alors  un 
donatwum.  Or  voici  ce  qui  se  passa  au  camp  de 
Lambèse,  en  Numidie.  (f  L'histoire  est  toute  récente, 

1.  Tertullien,  Ad  Scapulam. 


L'EPOQUE  DE  TERTULLTEN.  157 

dit  Tertullien.  Par  ordre  des  très  puissants  empe- 
reurs, on  faisait  largesse  aux  troupes.  Les  soldats, 
couronnés  de  laurier,  venaient  tour  à  tour  recevoir 
le  donatwum.  L'un  d'eux,  plus  soldat  de  Dieu,  plus 
intrépide  que  ses  frères  qui  s'étaient  flattés  de  pou- 
voir servir  deux  maîtres,  seul,  tête  nue,  s'avançait 
tenant  à  la  main  son  inutile  couronne  et  manifestant 
par  là  qu'il  était  chrétien.  Tous  de  le  montrer  au 
doigt  :  de  loin  on  le  raille,  de  près  on  s'indigne.  La 
clameur  arrive  jusqu'au  tribun;  le  soldat  se  présente 
à  son  tour.  «  Pourquoi,  lui  dit  le  tribun,  es-tu  si 
différent  des  autres?  —  Je  ne  puis  faire  comme 
eux.  »  Et  comme  on  lui  en  demandait  la  cause  : 
«  Je  suis  chrétien,  »  répondit-il.  On  délibère  sur  ce 
refus,  on  instruit  l'affaire;  l'accusé  est  traduit  devant 
les  préfets.  Là,  prêt  à  revêtir  un  joug  plus  léger,  il 
dépose  son  lourd  manteau,  quitte  sa  chaussure 
incommode  pour  marcher  plus  librement  enfin  sur 
la  terre  sainte,  rend  son  épée  qui  n'avait  pas  été 
jugée  nécessaire  à  la  défense  du  Seigneur  et  laisse 
tomber  la  couronne  de  sa  main.  Maintenant,  vêtu  de 
la  pourpre  du  martyre  espéré,  chaussé  comme  le 
demande  l'Evangile,  prenant  pour  glaive  la  parole 
de  Dieu,  revêtu  de  toute  l'armure  dont  parle  l'Apôtre, 
et  sur  le  point  de  recevoir  la  blanche  couronne,  plus 
glorieuse  que  l'autre,  il  attend  dans  la  prison  le 
donatwum  du  Christ  ^  » 

Cet  exalté  n'était  pas  le  seul  chrétien  de  la  légion  ^, 
ceux-ci  ne  se  crurent  pas  obligés  d'imiter  leur 
camarade.  En  dehors  de  l'armée,  on  blâma  ouver- 


1.  Tertullien,  De  corona  mililis,  1. 

2.  Ibid.  :  Solus  constantior  fratribus...  înter  tôt  fratres  commilitones 
solus.  Ad  Scaputam,  U  :  Nam  et  nunc  a  prœaide  Legionis  vexatur  hoc 
nomen. 


158  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

tement  le  légionnaire.  «  C'est  une  précipitation 
dangereuse,  disait-on,  un  amour  immodéré  de  la 
mort.  Pour  un  scrupule  de  costumes  et  de  mots,  il 
compromet  la  société  chrétienne  tout  entière,  comme 
s'il  était  le  seul  qui  eût  du  cœur,  et  que  parmi  tant  de 
frères  qui  servent  comme  lui,  il  fût  seul  chrétien.  11 
vient  sans  raison  mettre  en  péril  une  bonne  et  longue 
paix  ^  » 

La  fanfaronnade  du  légionnaire  de  Lambèse  n'a- 
vait tant  plu  à  Tertullien  que  parce  qu'elle  lui  four- 
nissait un  exemple  éclatant  en  faveur  de  la  doctrine 
qu'il  soutenait.  Après  avoir  été,  comme  nous  l'avons 
dit,  partisan  de  la  fuite  devant  les  menaces  des  per- 
sécuteurs ^,  il  avait  abandonné  toute  modération  et 
adopté  le  sentiment  contraire.  «  Je  ne  sais,  écrivit-il 
alors  dans  un  pamphlet  intitulé  De  la  fuite  pendant 
la  persécution^  je  ne  sais  s'il  faut  pleurer  ou  rougir 
en  lisant  sur  les  registres  des  soldats  bénéficiaires 
et  des  agents  de  police,  mêlés  aux  noms  de  gens  qui 
paient  pour  exercer  des  métiers  inavouables,  les 
noms  de  chrétiens  qui  acquittent  une  contribution 
pour  échapper  au  martyre^.  »  Dans  cet  écrit  qui 
nous  permet,  par  la  violence  du  langage,  de  mesurer 
la  gravité  du  dissentiment  qui  partageait  les  fidèles 
en  deux  camps,  Tertullien  écrit  encore  :  «  La  fuite 
est  un  rachat  gratuit,  le  rachat  à  prix  d'argent  est 
une  fuite;  l'un  et  l'autre  est  une  apostasie  ''.  »  «  Mieux 
vaut  renier  la  foi  au  milieu  des  supplices  ;  on  a  du 
moins  le  mérite  d'avoir  lutté.  J'aime  mieux  pouvoir 
vous  plaindre  qu'avoir  à  rougir  de  vous.  Un  soldat 


\.  Ad  Scapulam,  U. 

2.  Ad  nxorem,  I,  2. 

3.  De  fuga,  13. 
^.  Ibid.,  12. 


L'ÉPOQUE  DE  TERTULLIEN.  159 

perdu  sur  le  champ  de  bataille  vaut  mieux  qu'un 
soldat  sauvé  par  la  fuite  ^ .  » 

Tandis  qu'il  invoquait  le  cas  du  légionnaire,  ses 
adversaires  lui  opposaient  sans  doute  celui  du  martyr 
Rutilius  dont  nous  avons  parlé  ^.  Et  du  sein  même 
de  ces  polémiques  regrettables  l'Eglise  de  Cartilage 
se  trouvait  obligée  de  faire  face  à  d'autres  pertur- 
bateurs de  la  discipline.  Les  Basilidiens  niaient 
l'obligation  pour  les  chrétiens  de  confesser  le  Christ. 
Ils  enseignaient  la  nécessité  de  renier  la  foi  en 
temps  de  persécution.  C'est  du  moins  ce  dont  leurs 
contradicteurs  les  ont  accusés.  Ils  accordaient  qu'on 
pouvait  se  prêter  aux  actes,  indifférents  en  eux- 
mêmes,  que  la  loi  civile  exigeait,  qu'on  pouvait 
maudire  le  Christ  à  condition  de  distinguer  dans  son 
esprit  entre  l'éon  Nouç  et  l'homme  Jésus.  Il  est  pos- 
sible qu'avec  la  subtilité  de  son  esprit,  Tertullien  ait 
aperçu  quelque  rapport  entre  cette  doctrine  et  celle 
qui  autorisait  la  fuite,  mais  il  semble  plus  vraisem- 
blable que  le  traité  qu'il  écrivit,  sous  le  nom  de  Scor- 
piace^  pour  réfuter  l'erreur  gnostique  répondait  à 
l'objection  qu'on  entendait  soulever  dans  les  rangs 
des  fidèles  de  la  jeune  Église  d'Afrique. 

«  Les  souffrances  des  apôtres,  leur  répondait-on, 
nous  montrent  clairement  quelle  est  leur  doctrine  sur 
ce  point;  il  suffit,  pour  la  comprendre,  de  parcourir 
le  livre  des  Actes.  Je  n'en  demande  pas  davantage; 
j'y  rencontre  partout  des  cachots,  des  fers,  des 
fouets,  des  pierres,  des  glaives,  des  Juifs  qui  insul- 

1.  De  fuga,  10. 

2.  Ibid.,  5  :  Rutilius,  sanclissiinus  martyr,  cum  totiens  fugisset  per- 
secutionem  de  loco  in  locum,  etiam  periculum,  ut  putabat,  nummis  re- 
demisset,  post  totam  securitatem  quam  sibi  prospexerat  ex  inopinato 
apprehensus,  et  prsesidi  oblatus,  tormentis  dissipatus...  Deliinc  ignibiis 
datus,  passionem  quam  vitarat  misericordiss  Dei  retulit. 


160  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

tent,  des  nations  en  fureur,  des  tribuns  qui  diffament, 
des  rois  qui  interrogent,  des  proconsuls  qui  dressent 
leurs  tribunaux,  le  nom  de  César  qui  retentit.  Pierre 
est  mis  à  mort,  Etienne  lapidé,  Jacques  immolé, 
Paul  décapité;  voilà  des  faits  écrits  avec  le  sang. 
L'hérétique  veut-il  des  preuves  à  l'appui  de  ce  com- 
mentaire? Les  annales  de  l'Empire  parleront  comme 
les  pierres  de  Jérusalem.  J'ouvre  la  vie  des  Césars  : 
Néron,  le  premier,  ensanglante  à  Rome  le  berceau 
de  la  foi.  C'est  alors  que  Pierre,  attaché  à  la  croix, 
est  ceint  par  une  main  étrangère  ;  que  Paul  obtient 
le  titre  de  citoyen  romain,  en  renaissant  par  la 
noblesse  de  son  martyre.  Partout  où  je  lis  des  faits 
de  ce  genre  j'apprends  à  souffrir  \  » 

Le  proconsulat  de  Scapula  TertuUus  fut  une 
épreuve  principalement  pour  les  chrétiens  de  la 
Proconsulaire,  car  les  légats  de  Numidie  et  de  Mau- 
rétanie  ne  firent  usage  que  du  droit  de  glaive  et 
dans  la  mesure  prescrite  par  l'édit  de  Sévère  ^.  Sous 
le  gouvernement  de  Scapula  reparurent  les  plus 
mauvais  jours.  Les  délateurs  se  montrèrent  et  opé- 
rèrent à  coup  sûr  ;  on  vécut  sous  la  «  loi  des  sus- 
pects »,  les  haines  privées  trouvèrent  à  se  satisfaire 
sous  le  prétexte  de  l'intérêt  public,  il  fallut  suppor- 
ter les  violences  des  gens  de  guerre,  cojicussiones 
militum  ^,  peut-être  quelque  chose  d'analogue  aux 
garnisaires.  «  On  nous  brûle  vifs  pour  le  nom  du 
vrai  Dieu,  se  disait-on,  traitement  qu'on  n'inflige 
ni  aux  véritables  ennemis  publics,  ni  aux  criminels 
de  lèse-majesté '*.  » 

1.  Scorpîace,  15. 

2.  Ad  Scapulam,  k.  Sur  le  praeses  Numidiae,  cf.  Shwarze,  op.  cit., 
p.  9. 

3.  Ad  Scapulam,  5. 

h.  Ibid.,  U.  A  cette  persécution   se  rattache   tout  un  groupe  d'écrits, 


L'ÉPOQUE  DE  TERTULLIEN.  161 

La  lettre  à  Scapula  est  un  des  meilleurs  écrits 
de  Tertullien.  Malgré  sa  date,  elle  ne  se  trouve  dé- 
parée par  aucune  exagération  montaniste;  le  bon 
sens  s'y  fait  seul  remarquer.  Tour  à  tour,  Tertullien 
raisonne,  prie,  menace.  Mais  on  retrouve  l'argument 
qui  avait  fait  la  nouveauté  de  V Apologétique;  la 
revendication  des  droits  de  la  conscience  :  «  Il  est 
de  droit  humain,  dit-il,  et  de  droit  naturel  que  cha- 
cun puisse  adorer  ce  qu'il  veut  :  la  religion  d'un 
individu  ne  nuit  ni  ne  sert  à  autrui.  11  n'appartient 
point  à  une  religion  de  contraindre  une  religion  ^ .  » 
Ce  qui  n'est  pas  moins  nouveau,  c'est  le  passage  de 
la  défensive  à  l'offensive.  Non  plus  cette  fois  contre 
le  personnel  mythologique  que  les  fidèles  raillaient 
avec  une  verve  qui  n'a  pas  toujours  le  mérite  de  la 
finesse,  mais  l'offensive  contre  le  magistrat  persécu- 
teur. Tertullien  veut  l'amener  à  la  justice  par  la 
peur.  Les  circonstances  le  favorisaient.  Aussitôt 
après  la  condamnation  du  martyr  Mavilus,  le  pro- 
consul s'était  senti  frappé^.  Tertullien  s'efforce  d'ef- 
frayer Scapula  par  l'idée  d'un  châtiment  surna- 
turel qui  le  menace,  et  rappelle  aussitôt  la  triste  fin 
de  quelques  magistrats  persécuteurs.  C'était  une 
idée  destinée  à  faire  fortune  parmi  les  futurs  apolo- 
gistes ^. 

Nous  ne  savons  si  le  proconsul  accueillit  le  libelle 
et  s'il  modifia  sa  ligne  de  conduite  à  l'égard   des 


parmi  lesquels  se  trouve  le  De  fuga  dans  lequel  l'auteur  paile  du  martyr 
Rulilius  comme  d'un  événement  assez  récent.  C'est  le  seul  fondement 
chronologique  de  l'attribution  que  nous  faisons  de  ce  martyr  à  la  per- 
sécution de  Scapula. 

1.  Ad  Scapulam,  2. 

2.  Ibid,,  3. 

.3.  Voyez  le  traité  de  L\ctance,  De  mortibus  perseciilorum.  Cf.  II.  Le- 
CLERCQ,  Les  Martyrs,  t.  III. 


Ifj2  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

chrétiens.  A  partir  de  ce  moment,  Thistoire  de  l'A- 
frique chrétienne  ne  présente  plus  aucun  événement 
pendant  une  trentaine  d'années.  C'était  un  long 
répit,  trop  long  peut-être,  puisque  le  réveil  nous 
montrera  que  pour  un  grand  nombre  de  fidèles,  ce 
répit  fut  véritablement  un  engourdissement.  Le 
taux  du  christianisme  s'abaissa  dansbeaucoup  d'âmes. 
Depuis  que  sa  profession  était  sans  danger,  on  était 
chrétien  encore,  mais  toujours  prêt  à  ne  Têtre  plus. 

Dans  ce  profond  silence  qui  va  de  l'an  220  environ 
à  l'an  249,  il  n'est  pas  aisé  de  dire  quelle  influence 
morale  prépondérante  se  manifesta  dans  l'œuvre 
commencée.  Malgré  le  discrédit  qui  avait  dû  attein- 
dre la  personne  de  Tertullien,  il  semble  que  la 
tournure  de  son  esprit  était  trop  parfaitement  afri- 
caine pour  n'avoir  pas  continué  d'exercer  une  autorité 
sur  les  esprits.  Nous  voyons  que  l'homme  de  la  géné- 
ration suivante  qui  lui  ressemble  le  moins,  saint 
Cyprien,  subit  complètement  le  prestige  du  grand 
Africain  dont  il  lisait  chaque  jour  quelque  ouvrage. 
«  Donne-moi  le  maître,  »  disait-il,  en  réclamant  le 
volume  à  son  secrétaire. 

C'est  que  Tertullien  a  été  un  de  ces  esprits  dont 
l'action  laisse  dans  l'histoire  des  hommes  une  em- 
preinte que  le  temps  n'efface  pas.  On  a  vu  en  lui  et 
on  a  étudié  le  polémiste,  le  théologien  doctrinaire, 
le  moraliste,  le  satirique.  11  a  été  tout  cela,  mais  il  a 
été  plus  que  cela  lorsqu'il  a  été  apologiste.  Non  que 
son  ouvrage  soit  vraiment  meilleur  ou  pire  que  beau- 
coup d'autres  ;  là  n'est  pas  le  secret  de  la  grandeur 
durable.  Mais  V Apologétique  inaugura  une  idée  et 
une  action  nouvelles  ;  l'offensive  chrétienne.  Jusqu'à 
ce  moment,  on  rencontre  l'héroïsme  un  peu  partout 
chez  les  chrétiens,  Tertullien  leur  apprend  la  bra- 


L'ÉPOQUE  DE  TERTULLIEN.  1G3 

voure.  Ce  fut  fini  alors  des  timidités,  des  essais  d'ac- 
commodement et  de  ralliement  au  pouvoir  politique; 
on  se  compta  et  on  découvrit  que  l'on  était  nombreux, 
les  plus  nombreux  ;  alors  on  songea  qu'il  pourrait  se 
faire  qu'un  jour,  on  fût  les  maîtres.  On  le  devint  en 
effet,  et  cela  avait  commencé  ainsi.  Toutes  les  luttes 
se  ressemblent  un  peu,  luttes  de  la  force  et  luttes  de 
l'esprit,  luttes  de  la  plume,  de  la  parole  ou  de  l'épée, 
parce  qu'elles  mettent  en  présence  les  mêmes  fac- 
teurs :  la  confiance  et  la  défiance.  Tertullien,  à  force 
de  sonner  son  air  de  bravoure,  de  se  jeter  tête  bais- 
sée sur  le  paganisme,  prit  confiance,  l'inspira  autour 
de  lui,  jusqu'à  ce  qu'on  l'eût  si  grande  et  si  forte  que 
ce  fût  le  paganisme  qui  en  eût  moins.  Celui-ci  avait 
l'avantage  de  la  position  ;  en  le  forçant  à  discuter  ses 
dieux,  on  le  tira  de  cette  position  qui  n'était  forte 
qu'à  condition  qu'il  n'en  sortît  jamais  et,  quand  il  fut 
dehors,  on  vint  à  bout  de  lui  assez  vite.  Il  y  avait  dans 
V Apologétique  le  germe  des  écrits  de  Commodien, 
de  Lactance,  d'Arnobe,  et  des  autres  ^  ;  ce  fut  l'ar- 
senal où  se  ravitailla  l'ardente  colère  des  martyrs 
lorsque,    comparaissant    devant  les  juges,   ils    les 


1.  Les  Grecs  l'ont  peu  connue,  bien  qu'on  la  leur  eût  traduite  presque 
aussitôt  après  son  apparition.  Cf.  Eusèbe,  Hist.  eccL,  II,  2.  Harnack, 
Die  griechiesche  Uebersetzung  des  Apolog.  TertiiUians,  in-8°,  Leipzig, 
1892  et  Gescli.  der  altchr.  Litt.,  1. 1,  p.  669.  Eusèbe  cependant  parle  sou- 
vent de  lui,  Hist.  eccl.,  II,  21,  25;  III,  20,  33;  V,  5.  En  Occident,  l'in- 
fluence de  Tertullien  est  incontestable.  Cf.  A.  Habnack,  TertuUian  inder 
Litleralur  der  alten  Kirclie,  dans  les  Sitzungsbericlite  der  Akad.  der 
Wiss.  zu  Berlin,  1895,  p.  5^5-579;  Schultzen,  Die  Benutzung  der  Schrif- 
ten  TertuUian's,  De  monogamia  und  De  jejunio  bei  Hieronymiis  Ad- 
versus  Jovinianum,  dans  les  Neue  Jalirb.  fur  deutsche  TlieoL,  189^, 
p.  485-502;  PuECH,  Prudence,  in-S",  Paris,  1888,  p.  174  sq.,245  sq.;  Kluss- 
MANN,  Excerpta  TertuUianea  in  Isîdori  Hispalensis  Elymologiis,  in-8°, 
Hamburg,  1892;  P.  Monceaux,  Hist.  litt.  de  l'Afr.  clirct.,  t,  I,  p.  459  sq. 

Nous  ne  nous  arrêterons  à  Minucius  Félix  que  pour  le  rappeler.  II 
était  d'origine  africaine  et  ne  l'avait  pas  oublié,  mais  son  Octavius  ne 


164  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

lassaient  de  sarcasmes  sur  les  dieux  en  déroute. 
Tel  fut  le  rôle  de  Tertullien  dans  l'histoire  intellec- 
tuelle du  christianisme  et  on  peut  le  dire  aussi 
dans  son  histoire  morale.  A  peine  née,  l'Église  d'A- 
frique prenait  la  tête  du  mouvement  des  esprits  et 
ce  ne  sera  pas  sa  moindre  gloire  que  d'avoir 
donné  deux  fois  en  trois  siècles,  au  christianisme, 
sa  direction  intellectuelle.  Au  i^^'  siècle,  Rome  ap- 
paraît comme  la  plus  signalée  de  toutes  les  Eglises; 
au  II''  siècle,  sans  que  Rome  perdît  ses  droits,  l'Asie 
Mineure  semble  avoir  été  «  le  centre  spirituel  du 
christianisme  ».  Au  iii^  siècle,  l'Église  d'Alexandrie 
entre  en  pleine  lumière  historique  et  avec  elle  sur- 
gissent les  grandes  initiatives  dans  le  domaine  des 
idées.  Au  v'^  siècle,  saint  Augustin  donnera  une  im- 
présente rien  de  parliculicremcnl  spécial  à  l'Église  d'Afrique.  Rien  ne 
permet  de  croire  que  les  calomnies  des  païens  qu'il  rapporte  ne  fussent 
pas  courantes  à  Rome.  L'antériorité  ou  la  postériorité  à  Tertullien  est 
toujours  en  question.  Suivant  F.  Wiliielm,  De  Minuci  Felicis  Octavîo 
et  TertuHiani  Apologetico,  in-S»,  Breslau,  1887,  p.  86,  leur  source  com- 
mune serait  un  ouvrage  de  Proclus  le  Monlanisie  ;  ceci  est  purement 
gratuit.  Pour  la  date,  on  peut  consulter  :  1°,  avant  161  :  SciuNz,  dans  le 
Bheinisches  Muséum,  1895,  p.  11-126;  Gescli.  derrôm.  LUI.,  1896,  t.  111, 
p.  233-236;  2°,  sous  Marc-Aurèle  :  G.  Kuueger,  Gesch.  dcr  allchr.  Litt., 
p.  88  ;  30,  vers  177  :  AUBÉ,  La  polémique  païenne  à  la  fin  du  w"  siècle,  in-8", 
Paris,  1878,  p.  79  sq.  ;  ^i",  vers  180  :  Keim,  Celsu's  H'alues  IVort,  in-8", 
Zurich,  1873,  p.  156;  5",  entre  180  et  190  :  Ebert,  Tertullians  VerliaUniss 
zu  Minucius  Félix,  dans  les  Abliandl.  der  Sachs.  Gesellscli.  dcr  Wiss., 
1870,  t.  V,  p.  319  sq.  ;  6^,  avant  Tertullien  :  Schwenke,  Veber  die  Zcit  des 
Minicius  Félix,  dans  Jahrb.  fin-  prolest.  Tlieol.,  1883,  t.  IX,  p.  263  sq.  ; 
Reck,  Minucius  Félix  und  TertiUlian  dans  Theol.  Quartaischr.,  1886, 
p.  6'4  sq.  ;  Reinach,  dans  la  l\ev.  archéol.,  1895,  t.  1,  p.  319;  7",  vers  215: 
G.  BoissiER,  La  fin  du  paganisme,  1. 1,  p.  308;  8»,  entre  238  et  2^i6  :  Masse- 
BEiAU,  «  L'Apologétique  »  de  Tertullien  et  «  l'Octavius  »  de  Minucius  Félix, 
dans  la  Rev.  de  l'histoire  des  relig.,  1887,  p.  316-3^6;  9^  vers  2^18:  Neu- 
MANN,  Der  rômische  Staat  und  die  allgemeine  Kirche  bis  auf  Diokletian, 
in-8°,  Leipzig,  1890,  t.  I,  p.  2^1  ;  10°,  entre  ?M  et  303:  Schultze,  Die  Ab- 
fas.mngzeit  der  Apologie  Octavius  der  Minucius  Félix,  dans  Jahrb.  fiir 
protest.  Theol. ,  1881,  t.  Vil,  p.  ^85-506;  11",  entre  213  et  250  :  P.  Monceaux, 
op.  cit.,  t.  1,  p.  ^78. 


L'ÉPOQUE  DE  TERTULLIEN.  165 

pulsion  nouvelle  ;  mais,  avant  lui,  Tertullien  a  inau- 
guré une  tactique  qui  doit  régler  pendant  plus  de 
deux  siècles  l'attitude  des  fidèles  et,  dans  une  large 
mesure,  contribuer  à  la  défaite  du  paganisme  sous 
Constantin  et  sous  Théodose. 

A  cause  de  cela  et  malgré  tout  ce  qu'il  y  eut  chez 
lui  d'instinctivement  étroit  et  de  volontairement 
borné,  Tertullien  reste  très  grand  et  à  la  taille  des 
plus  grands.  Ce  qu'il  importe  de  dire  encore  avant 
de  se  séparer  de  lui,  c'est  que,  par  lui,  tomba  dans 
lapâtedu  christianisme,  alors  en  pleine  fermentation, 
une  goutte  subtile  de  Vesprit  africain.  Il  y  eut  déci- 
dément après  lui  quelque  chose  qui  ne  s'y  trouvait 
pas  avant  lui.  On  demeura  aussi  dignes  et  on  ne  fut 
pas  plus  vaillants,  mais  on  parut  l'être. 

Pour  bien  comprendre  Tertullien,  il  faut  le  voir 
dans  cette  Afrique  dont  il  incarnait  le  génie  et  les  dé- 
fauts. Toujours  bataillant,  hardi,  rusé,  féroce,  vou- 
lant vaincre  et  briller,  comptant  les  ennemis  pour 
rien  et  les  amis  pour  peu  de  chose,  il  ressemble  assez 
à  ses  compatriotes  pour  qu'on  le  leur  compare.  Si 
les  circonstances  s'y  fussent  prêtées  et  que  Dieu 
l'eût  permis,  il  eût  fait  un  chef  de  bande,  une  sorte 
de  révolté  farouche  et  superbe,  un  Matho,  un  Fa- 
raxen  ou  un  Tacfarinas. 

11  y  eut  une  contradiction  à  laquelle  Tertullien 
n'échappa  pas.  Ce  pourfendeur  d'hérétiques  et  de 
schismatiques  tomba  dans  l'hérésie  et  le  schisme  et  il 
y  tomba  par  amour  de  la  discipline  et  de  la  tradition. 
L'hérésie  montaniste  avait  débuté  par  l'Asie  Mi- 
neure \  pays  d'imaginations   ardentes   et  de   rêves 

l.G.  IIîCKES,  The  Spirit  of  Entliusiasm  exorcised  :  in  a  sermon  [on 
I  Cor.  XII  U]  preached  bcfore  tlie  University  of  Oxford,  in-^",  London, 
1680;  —  Primitive  Christianitij  vindicated  in  a  second  letter  to  tlie  autfior 


166  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

infinis.  Un  petit  groupe  d'enthousiastes  et  de  pro- 
phétesses  s'exalta  à  l'idée  d'une  vie  de  renoncement 
et  de  perfection  absolues.  Il  n'est  pas  tout  à  fait  cer- 
tain que  la  pratique  de  la  secte  répondit  de  point  en 
point  à  ses  théories.  Montan  et  les  siens  ne  parlaient 
que  déjeunes,  d'austérités  de  tout  genre;  afin  d'a- 
jouter quelque  crédit  à  celui  qu'ils  pouvaient  avoir, 
ils  imaginaient  des  doctrines  dont  les  révélations  du 
du  Paraclet  rendaient  témoignage.  Il  semble  que  les 
gens  de  sens  rassis  en  Asie  Mineure  les  aient  tenus 
pour  des  «  convulsionnaires  »,  ou  quelque  chose  d'ap- 
prochant; le  service  qu'on  jugea  pouvoir  leur  rendre 
fut  de  les  exorciser.  Exclus  de  l'Eglise,  ils  en  fondè- 
rent une  et  se  décernèrent  le  nom  de  Pneumatiques, 
rivsuaanxot,  donnant  aux  fidèles  celui  de  Psychiques, 
Wyj/[}y.o[.  Très  combattus  en  Orient,  ils  le  furent  moins~ 
en  Occident  où  leur  secte  n'obtint  pas  le  succès  sur 
lequel  ils  comptaient.  Vers  la  fin  du  ii^  siècle,  ils 
furent  condamnés  à  deux  reprises  par  les  papes  de 
Rome,  Eleuthère  (?)  et  Victor  (?)  ;  ce  fut  vers  le  même 
temps  que  la  secte  forma  une  communauté  à  Car- 
tilage. Ce  début  ne  nous  est  pas  très  bien  connu.  Les 
montanistes,  pense  M.  Monceaux  \  ne  devaient  pas 

of  Ihe  Ilislory  of  Montanism  against  llie  Arian  misrepresentations  of 
it,  and  M'  TVIdston's  bold  asscrlions  in  liis  late  books.  fVitli  an  appendix 
concerning  Ihe  incommunicable  hame  of  God.  By  tlie  aulhor  of  thc  Con- 
sidérations on  M'  Whislon's  historical  Préface,  ia-8*',  London,  1712; 
SciiWEGLER,  Der  Monlanismiis,  ia-8',  Tiibingen,  18il  ;  Cadcanas,  Ter- 
tullien  elle  Montanisme,  in-8'',  Genève,  1876;  Bowvetscii,  Gescldclite 
der  Montanismus,  in-8'',  Erlangcu,  1881  ;  T.  Zah\,  Die  Chronologie  des 
Montanismus,  dans  les  Forschungen  ziir  Geschichle  des  neutestanientl. 
Kanons  iind  der  altkirchlichen  Litleralur,  in-8°,  Erlangcn,  t.  V,  p.  1-57; 
A.  Haunack,  Gesch.  der  allchristl.  Litteratur,  in-8'',  Leipzig,  1893,  t.  li, 
p.  363-381  ;  RoLLFS,  Urkunden  aus  dem  antimonlanischen  Streite  der 
Abcndlandes,  ia-8",  Leipzig,  1895;  P.  A.  Klap,  Tertullianus  en  het  Monta- 
nisme,  dans  Theol.  Sludien,  1897,  p.  1-26,  120-158. 
1.  P.  Monceaux,  op.  cit.,  t.  l,  p.  'lO'i. 


L'EPOQUE  DE  TERTULLIEN.  167 

y  être  nombreux  ;  car  Tertullien  aime  à  répéter  que 
l'on  doit  considérer,  non  la  quantité,  mais  la  qualité 
des  fidèles  K  Ils  formaient  cependant  un  groupe,  dé- 
fendaient ouvertement  leurs  idées,  tenaient  à  jour 
leur  recueil  de  prophéties  ou  de  visions  ^.  Or  les  sec- 
taires de  Carthage,  en  ces  années  207  à  212,  n'étaient 
nullement  exclus  de  la  communauté  catholique.  Les 
visionnaires  et  les  vierges  montanistes  assistaient 
aux  offices^.  Pendant  longtemps,  Tertullien  a  pu 
invoquer  les  révélations  et  les  prescriptions  du  Pa- 
raclet,  sans  rompre  avec  l'Église,  et  il  parlait  encore 
au  nom  de  tous  les  chrétiens  en  212,  dans  sa  lettre 
au  proconsul  Scapula.  On  pouvait  donc  alors,  au 
moins  à  Carthage,  être  fortement  suspect  de  monta- 
nisme  sans  cesser  d'être  ofTiciellement  catholique. 

Est-ce  bien  assuré?  La  situation  ne  laisse  pas  de 
paraître  un  peu  nouvelle  et  l'Eglise  de  Carthage  était 
bien  déchue  si  elle  tolérait  ces  dissidents  condamnés 
récemment,  à  Rome,  par  le  pape  Victor.  Qu'on 
ait  montré  à  leur  égard  une  longue  tolérance,  qu'on 
les  ait  contraints  à  une  rétractation  ou  du  moins 
à  un  acquiescement  à  la  condamnation  de  Victor, 
qu'on  ait  tenu  les  visionnaires  et  les  vierges  monta- 
nistes un  peu  à  l'écart,  tout  ceci  est  possible  et  nous 
croyons  qu'il  ne  faut  pas  trop  se  hâter  de  résoudre 
une  question  de  discipline  ecclésiastique  sur  laquelle 
nous  sommes  assez  mal  instruits.  Quoi  qu'il  en  soit, 
malgré  la  recrue  qu'il  fit,  le  groupe  montaniste  de 
Carthage  paraît  avoir  végété.  Tertullien  d'ailleurs 
n'y  demeura  qu'un  temps,   puis  en  sortit  et  forma 


L  Tertullien,  De  fuga,  l^j  ;  De  exkort.  caslit.,  7;  cf.  De  jejunio,  11, 

2.  Tertullien,  De  virgin.  velandis,  17;  De  anima,  9. 

3.  Tertullien,   De  virgin.  velandis,  1  sqq.  ;  De  anima,  9. 


168  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

autour  de  lui  un  parti  de  «  Tertullianistes  '  ».  11  dut 
mourir  peu  après,  sinon  il  les  eût  assurément  quittés 
eux  aussi. 

Il  n'y  a  pas  lieu  de  parler  plus  longtemps  du 
montanisme  en  Afrique,  il  disparut  de  très  bonne 
heure  :  saint  Cyprien  ne  le  mentionne  pas  ^  et  saint 
Optât  en  parle  comme  d'une  hérésie  disparue  ^.  Vers 
le  temps  de  saint  Augustin,  quelques  Tertullianistes 
subsistaient  encore,  ils  se  réconcilièrent  alors  avec 
l'Eglise  catholique  et  lui  cédèrent  leur  basilique  de 
Carthage  '. 


1.  s.  Augustin,  De  haeres.,  68. 

2.  S.  Cyprien,  Epist.  lU,  7.  11  s'agii  ici  des  monlanistes  de  l'Asie  Mi- 
neure. 

3.  S.  OPTAT,  De  scliism.  Donalist.,  I,  9.  La  tendance  reparut  avec  le 
Novatianisme. 

'i.  S.  Augustin,  De  liaeres.,  «0. 


CHAPITRE  II 

l'épiscopaï  de  saint  cyprien  (249-258) 


Statistique  religieuse  de  l'Afrique  vers  le  milieu  du  uf  siècle. 

—  Prospérité  de  l'Église  de  Cartilage.  —  La  persécution  de 
Dôce  (250).  —  Les  «  lapsi  ».  —  Les  confesseurs.  —  Les  fugi- 
tifs. —  Fuite  de  saint  Cyprien.  —  Son  retour  et  son  rôle 
pendant  la  peste  de  Carthage.  —  Menaces  de  persécution. 

—  Péril  créé  par  le  retour  en  masse  des  «  lapsi  ».  —  Les 
«  libelli  indulgentiae  ».  —  Schisme  de- Felicissimus.  —  Le 
Novatianisme.  —  Conflit  entre  l'Église  d'Afrique  et  l'Église 
de  Rome  au  sujet  de  la  rebaptisation  (255-257).  —  La  persé- 
cution de  Valérien  (257).  —  Les  évoques,  prêtres  et  diacres 
condamnés  aux  mines.  —  Le  caractère,  l'œuvre  et  la  mort 
de  saint  Cyprien  (258). 

Depuis  le  proconsulat  de  Tertullus  Scapula  jus- 
qu'au temps  de  saint  Cyprien,  l'Eglise  d'Afrique  s'or- 
ganisa sans  bruit,  sans  laisser  d'autres  traces  que 
l'organisation  elle-même  qui  va  nous  apparaître  à  la 
sortie  de  cette  période.  Ce  fut  une  longue  suite 
d'années  de  paix  ^ ,  occupées  sans  doute  par  la  pro- 
pagande et  l'organisation.  A  mesure  qu'on  approche 
de  l'épiscopat  de  saint  Cyprien,  on  recueille  quelques 

1.  s.  Cyprien,  De  lapsis,  5.  Cf.  O.  Ritschl,  Cyprian  von  Karlhago  uni 
die  Verfassung  der  Kirche.  Eine  kircliengeschichtliclie  und  Kirclien- 
rechtliche  Untersuchung,  in-S",  Gottingen,  1885  ;  E.  Bexson,  S.  Cyprian. 
His  Life,  his  Times,  his  Works,  in-S",  Oxfo.'d,  1897. 

10 


170  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

indications  grâce  aux  réminiscences  contenues  dans 
la  correspondance.  C'est  ainsi  que  nous  apprenons 
que  son  prédécesseur  immédiat  sur  le  siège  de  Car- 
tilage, Donatus  ' ,  confirma  la  déposition  d'un  héré- 
tique prononcée  par  un  concile  de  90  évêques  ^,  tenu 
probablement  à  Cartilage  ^.  L'épiscopat  de  saint 
Cyprien  s'étend  de  249  à  258,  et  c'est  une  des  périodes 
les  mieux  connues  de  l'histoire  de  l'Eglise  d'Afrique. 
On  peut  parler  en  effet  à  ce  moment  d'une  Eglise 
d'Afrique,  car  l'expansion  du  christianisme  a  fait  des 
progrès  considérables.  Les  évêchés  se  sont  multi- 
pliés. Au  concile  de  252  assistent  42  évêques  ^  et  il 
en  existe  d'autres  puisque  à  ce  moment  l'hérétique 
Privatus,  de  Lambèse,  se  fait  fort  de  grouper  25  évê- 
ques numides  de  son  parti  ^.  Au  concile  de  253,  60 
évêques  ^  ;  au  concile  de  254,  37  seulement  '^  ;  en  255, 
31  évêques  réunis  à  Carthage  écrivent  à  18  de  leurs 
collègues  numides  ^  ;  en  256,  un  premier  concile 
réunit  71  évêques  '^,  un  autre  87  évêques  ^^.  Et  il  faut 
compter  les  absences  que  l'âge  et  la  maladie  ne 
rendent  pas  douteuses. 

Il  n'est  pas  possible,  nous  l'avons  dit,  d'entreprendre 
encore  la  géographie  définitive  de  l'Afrique  chrétienne, 
c'est  un  travail  qui  réclame  une  distinction  par  épo- 


1.  Ephl.  59, 10  (édit.  Hartel). 

2.  Sur  ce  soi-disant   concile  de  Lambèse,  cf.  P.   Monceaux,    op.  cit., 
t.  II,  p.  5,  nolc^. 

3.  Celte  déposition  de  Privatus  fut  confirmée   en  outre  par  le  pape 
Fabien. 

U.  s.  CYPRiEiN,  Epist.  57. 

5.  Ibid.,  59,  IL 

6.  Ibid.,  m. 

7.  Ibid.,  67. 

8.  Ibid.,  70. 

9.  Ibid.,  73. 

10.  Sentenliae  episc.  de  liaerel.  bapliz.,  i-Sli 


L'EPISCOPAT  DE  SAINT  CYPRIEN  (249-258).  171 

ques  tout  à  fait  rigoureuse  et  qui  ne  peut  être  tentée 
dès  maintenant  par  suite  de  l'incertitude  chrono- 
logique persistante  de  plusieurs  documents.  On  peut 
toutefois  essayer  de  donner  une  idée  d'ensemble  de  la 
situation  religieuse  :  «  Suivons  d'abord  la  côte,  depuis 
la  grande  Syrte  jusqu'à  la  frontière  de  Maurétanie. 
Nous  y  rencontrons  près  de  20  évéchés  :  Leptis  Ma- 
gna, Sabrata,  Oea,  Girka,  dans  le  district  de  Tri- 
politaine  ^;  Macomades,  Thenae,  Leptis  minor, 
Hadrumète,  Horrea  Caelia,  dans  le  district  de  Byza- 
cène^;  Neapolis  et  Carpis,  sur  la  presqu'île  du  Cap 
Bon^;  puis  au  nord  de  Carthage,  Utique,  Thinisa, 
Hippo  Diarrhytus  ^';  sur  le  littoral  de  la  Numidie 
Proconsulaire,  Thabraca  et  Hippo  Regius  ^  ;  dans 
la  Numidie  propre,  Rusiccade  et  peut-être  Tucca  ^'. 
Pénétrons  maintenant  dans  l'intérieur  du  pays.  Les 
évêchés  se  pressent  dans  la  banlieue  de  Carthage  :  au 
sud,  dans  la  vallée  de  l'Oued-Melian  ou  la  région 
voisine,  Uthina,  Thimida  Regia,  Sejermes,  Medeli^; 
à  l'ouest,  dans  la  vallée  inférieure  de  la  Medjerda 
ou  de  ses  affluents,  et  sur  les  plateaux  voisins,  Thu- 
burbo,  Furni,  Sicilibba,  Membressa,  Abitina,  Thuc- 
cabor,  Vaga,  Thibaris,  Aghia,  Thugga,  Zama,  Au- 
safa  ^.  Plus  loin  vers  le  sud-ouest,  sur  les  plateaux 
de  Byzacène,  voici  les  évêchés  de  Mactaris,  Ammae- 
dera,    Sufès,   Marazana,  Sufetula,    Germaniciana ^  ; 


1.  Sententiae  episc.  de  hacret.  baptiz.,  83-85,  10. 

2.  Ibid.y  22,  29,  36,  3,  67. 

3.  Ibid.,  86,  2'j. 

^i.  Ibid.,  87,  Ul,ti9,  72. 

5.  Ibid.,  25,  lU. 

6.  Ibid.,  70,  52. 

7.  Ibid.,  26,  58,  9,  ^5. 

8.  Ibid.,  18,  59,  39,  62,  6'4,  17,  30,  37,  65,  77,  53,  73. 

9.  Ibid.,  38,  32,  20,  ^6,  19,  U2. 


172  L'AFRIQUE  CHRETIENNE. 

et  plus  au  sud,  à  Fentrée  du  désert,  Thelepte, 
Gemellae,  Capsa^  Dans  la  Numidie  proconsulaire, 
outre  les  cités  maritimes  de  Thabraca  et  Hippo 
Regius,  cinq  villes  ont  déjà  des  évêques  :  Bulla, 
Sicca,  Lares,  Obba,  Assuras  2.  Enfin,  la  Numidie 
du  légat,  outre  Rusiccade  et  Tucca,  renferme  dès 
lors  de  nombreux  évêcliés  :  dans  les  districts  du 
nord  et  du  centre,  Mileu,  Cuicul,  Cirta,  Nova,  Ga- 
zaufala  ^  ;  sur  le  versant  septentrional  de  l'Aurès , 
Tubunae,  Lamasba,  Lambèse,  Thamugadi,  Mascula, 
Bagaï,  Cédias,  Tliéveste^*;  au  sud  de  l'Aurès, 
Badis  ^.  A  ces  63  évêchés,  dont  remplacement  est 
connu  ^,  il  faut  joindre  encore  24  évêchés  non  iden- 
tifiés, dont  12  en  Proconsulaire  '^,  6  en  Numidie  ^ 
et  6  entièrement  indéterminés  ^.  Cette  simple  sta- 
tistique est  fort  instructive,  et  jette  une  vive  lumière 
sur  la  marche  du  christianisme  dans  le  nord  de  l'A- 
frique. C'est  un  total  de  59  évêchés,  dont  47  iden- 
tifiés en  Proconsulaire,  et  de  22  évêchés,  dont  10 
identifiés  dans  la  Numidie  du  légat.  On  remarquera 
d'abord  que  les  Eglises  sont  nombreuses,  principa- 
lement sur  le  littoral  :  18  ou  19.  Dans  l'intérieur,  le 
christianisme  rayonne  autour  de  Carthage,  de  l'ouest 

1.  Sentcntiae  episc.  de  haerct.  bapli:.,  57,  82,  69. 

2.  Ibid.,  61,  28,  21,  ^7,  68. 

3.  Ibid.,  13,  11,  8,60,76. 

'I.  Ibid.,  5,  75,  6,  4,  79,  12,  H,  31. 

5.  Ibid.,  15. 

6.  Sur  l'emplacement  et  ridenlificalion  de  toutes  ces  villes  a\ec  dos 
localités  modernes,  cf.  le  t.  VlU  du  C.  I.  L.,  avec  les  suppléments  ;  Babelon, 
Cagnat  et  Reixacii,  Atlas  archéol.de  la  Tunisie,  Paris,  1892sq.  Tissot, 
Géogr.  comparée  ;  Toulotte,  Géogr.  de  l'Afr.  chrét.,  1891  ;  Toitain,  Les 
cités  rom.  de  la  Tunisie,  1895,  p.  UQi  sq. 

7.  Sentent,  episc,  de  haerct.  rebapt.,  1,  2,  16,  27,  34,  35,  '4O,  'i3,  US,  50. 
55,  lli. 

8.  Ibid.,  7,  23,  33,  51,  56,  78. 

9.  Ibid.,  U'4,  bli,  63,  66,  80,  81. 


L'ÉPISCOPAT  DE  SAINT  CYPRIEN  (249-258).  173 

au  sud-ouest  :  une  vingtaine  d'Eglises  dans  la  ban- 
lieue de  la  capitale,  dans  la  vallée  inférieure  de  la 
Medjerda  ou  de  ses  affluents,  ou  dans  la  Numidie 
proconsulaire.  Loin  de  Carthage  ou  de  la  côte,  les 
églises  se  font  plus  rares.  On  n'en  rencontre  qu'un 
petit  nombre  sur  les  plateaux  de  Byzacène  et  trois 
seulement  dans  le  bassin  des  chotts  tunisiens.  En 
Numidie,  on  constate  la  présence  d'un  groupe 
d'évêchés  autour  de  Cirta.  Mais  le  christianisme 
paraît  surtout  en  progrès  dans  la  Numidie  méridio- 
nale, sur  les  plateaux  qui  dominent  l'Aurès  :  il  y  a 
déjà  7  évêchés  dans  la  région  de  Lambèse  et  de  Thé- 
veste,  et  même  une  Eglise  s'est  fondée  au  sud  de 
l'Aurès,  en  plein  désert.  Des  statistiques  résumées 
plus  haut  il  semble  résulter  que  l'évangélisation  de 
l'Afrique  romaine  se  faisait  autour  de  Carthage,  soit 
par  la  côte,  soit  par  la  vallée  de  la  Medjerda  et  ses 
affluents,  surtout  le  long  de  la  voie  militaire  qui 
reliait  Carthage  à  Tliéveste  et  à  Lambèse  '.  » 

Dès  le  début  du  iii^  siècle,  nous  entrevoyons  l'exis- 
tence de  chrétiens  en  Maurétanie  ^  ;  ils  avaient  dû 
se  développer  beaucoup  puisqu'à  l'époque  où  nous 
sommes  arrivés,  nous  y  constatons  la  présence  de 
communautés  complètement  organisées  ^,  dont  les 
évêques  assistent  au  concile  de  Carthage,  en  256  '\ 
Césarée  de  Maurétanie  paraît  posséder  son  cimetière 
chrétien  dès  le  temps  de  Septime-Sévère  ^  ;  à  Tipasa, 


1.  p.  Monceaux,  op.  cil.,  i.  II,  p.  9-10. 

2.  Tertullien,  Ad  Scapulam,  U. 

3.  Senlentiae  episcoporum  de  haeret.  bapliz.,  prôoem. 

(\.  Ibid.  L'un  d'eux  était  Quintus,  cf.  S.  Cyprien,  Epist.  71,  72,  et  ce 
Jubianus  auquel  est  adressée  une  lettre,  cf.  Epist.  72,  paraît  être  Maure- 
tanien,  puisque  son  éloignement  de  Carthage  lui  interdit  de  s'y  rendre  en 
256.  Cf.  Sentent,  episc,  prooem. 

5.  C.  I.  L.,  n.  9585,  9586.  La  même  ville  a  fourni  des  épitaphes  portant 

10. 


174  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

on  rencontre  une  inscription  chrétienne  datée  de 
Tannée  238  ^  et  on  a  trouvé  dans  la  chapelle  funéraire 
d'Alexandre  une  sorte  d'estrade  disposée  au  fond  de 
l'église,  à  laquelle  on  montait  par  deux  petits  esca- 
liers. Elle  est  en  majeure  partie  constituée  par  neuf 
sarcophages  en  pierre  dans  lesquels,  à  ce  que  nous 
apprend  la  grande  inscription  commémorative  tracée 
sur  la  mosaïque  du  vaisseau  central,  se  trouvaient 
les  restes  des  «  jiisti  priores  »  :  selon  une  remarque 
de  M'"  Duchesne,  les  justes  dont  il  est  ici  question 
étaient  peut-être  d'anciens  évoques  de  Tipasa^.  Leur 
successeur  Alexandre  ayant  occupé  le  siège  de  Tipasa 
vers  la  fin  du  iv^  ou  le  commencement  du  v^  siècle, 
ceci  reporte  l'établissement  d'une  communauté  or- 
ganisée à  Tipasa  à  une  date  assez  lointaine. 

Pendant  toute  cette  période,  embryonnaire  somme 
toute,  de  l'histoire  de  l'Église  d'Afrique,  on  n'aperçoit 
distinctement  aucun  des  groupements  futurs  qui  for- 
meront les  provinces  ecclésiastiques.  La  métropole 
unique  est  Carthage,  et  les  primaties  provinciales  ne 
sont  pas  encore  bien  dessinées  ^.  On  voit  cependant 

le  symbole  de  l'ancre  ;  ce  qui  semble  indiquer  le  iii«  siècle.  Cf.  P.  Gauckler, 
Musée  de  Cliercliel,  in-^i",  Paris,  1895,  p.  36.  La  liste  épiscopale  connue 
de  cette  ville  ne  remonte  pas  avant  Constantin,  cf.  Mansi,  Concil.  am- 
pliss.  coll.,  t.  11,  col.  ^i77. 

1.  S.  GSELL,  Tipasa,  dans  Mélançj.  cVarch.  et  d'hist.,  IBM,  t.  XIV, 
p.  313;  cf.  A.  Bkrbrugger,  dans  la  Revue  Africaine,  1867,  t.  XI,  p.  ^87; 
C.  J.L.,  n.  9289;  addenda,  p.  974;  supplém.,  n.  20856;  L.  DlCHESXE,  dans 
les  Précis  historiques,  1890,  p.  523-531,  et  dans  les  Comptes  rendus  de 
l'Acod.  des  inscr.,  1890,  p.  116;  De  Rossi,  Bull,  di  arch.  crist.,  1873,  p.  72- 
150:  P.  Monceaux,  op.  cit.,  t.  II,  p.  121,  note  3. 

2.  C.  I.  L.,  n.  20903;  L.  Duchesne,  loc.  ci'.,  1890,  p.  116;  S.  Gsell, 
Les  monuments  antiques  de  l'Alqérie,  in-8°,  Paris,  1902,  t.  11,  p.  335. 

3.  11  ne  faut  pas,  croyons-nous,  arguer  de  la  présence  des  cvèques  des 
provinces  de  Proconsulaire,  Numidie  et  Maurétanie  au  concile  de  256, 
car  ils  se  retrouveront  à  des  conciles  postérieurs  de  Carthage,  alors  que 
les  groupements  provinciaux  seront  définitivement  établis,  par  exemple 
en  419. 


L'ÉPISCOPAT  DE  SAINT  CYPRIEN  (249-258).  175 

un  premier  essai  de  groupement  de  la  part  des  évê- 
ques  de  Numidie  autour  de  l'évêque  Januarius,  de 
Lambèse  \  et  il  paraît  probable  que  ce  fait  a  dû  tenir 
à  diverses  causes.  Le  mérite  personnel  de  Januarius, 
peut-être  ;  la  situation  prépondérante  de  sa  ville  épis- 
copale,  capitale  politique  de  la  province  ;  la  tendance 
constante  des  Africains  au  fractionnement.  Jamais 
cependant  aucun  de  ces  groupements  futurs  ne  ba- 
lancera l'autorité  du  métropolitain  de  Cartilage  dont 
l'Eglise  grandissait  en  importance  de  jour  en  jour. 
Elle  se  trouvait,  vers  l'an  250,  établie  sur  un  pied 
analogue  à  celle  de  Rome.  Au  point  de  vue  de  l'or- 
ganisation hiérarchique,  elle  semble  n'avoir  rien  à 
envier  à  la  mère  des  Eglises.  L'organisme  est  com- 
plet et  fonctionne  très  régulièrement,  ainsi  qu'en 
témoigne  la  correspondance  de  saint  Cyprien.  Outre 
les  ordres  majeurs,  nous  y  trouvons  tous  les  ordres 
mineurs  ^,  sauf  celui  de  portier^  qui  a  pu  exister 
néanmoins,  et  les  laïques  semblent  être,  eux   aussi, 


organises 


La  persécution  provoquée  par  l'édit  de  l'empereur 
Dèce  se  rapporte    au  début  de  l'année  250*.  Nous 


1.  s.  Cyprie\,  Episi.  62,  70. 

2.  Ihjpodiaconi,  S.  Cyprien,  Epist.  29,  ^U,  35,  77,  78,  79;  acoluthi, 
Epist.  7,  3^,  ^5,  52,  77,  78;  exorcislae.  Ibid.,  23,  69. 

3.  Catéchumènes  :  Epist.  8,  73;  pénitents  :  ibid.,  55;  fidèles  :  ibid.,  66; 
De  mortalitate,  15;  De  opère  et  eteemos.,  8;  veuves  :  Epist.  7-8;  Tes- 
timonia,  III,  lU,  113;  vierges  :  Epist.  U,  55:  De  liabilu  virginum,  3;  con- 
fesseurs :  Epist.  10,  12,  15,  76.  Dès  la  fin  du  W  siècle,  le  clergé  formait 
une  classe  à  part  dans  la  communauté;  on  le  qualifiait  d'  «  ordre  sacer- 
dotal ».  Tertullien,  De  exhort.  caslit.,  7;  cf.  De  idoiolatria,  7  :  ordo 
ecclesiasticus;  De  monogamia,  11  :  ordo  ecclesiae;  De  exhort.  castit.,  7  : 
Differentiam  inter  ordinem  et  plebem  constituit  ecclesiae  auctoritas.  Ce 
n'était  qu'une  conséquence  de  l'ordinatio,  mol  et  chose.  L'évêque  portait 
le  titre  de  papa,  cf.  S.  Cyprien,  Epist.  8,  30,  31,  36.  Cf.  Acta  proconsu- 
laria  Cypriani,  3,  et  Tertullien,  De  pudicitia,  13. 

U.  L'avènement  de  Dèce  est  du  mois  d'octobre  2'49  et  le  martyre  du 


176  L'AIT.IQUE  CHUÉTIENNE. 

i  gnorons  le  texte  de  l'édit,  mais  nous  pouvons  con- 
naître ses  dispositions  d'après  les  détails  qui  nous  sont 
parvenus  sur  son  exécution  ^ .  C'était  pour  la  première 
fois  un  édit  de  proscription  universelle,  réglant  la  pro- 
cédure de  manière  à  abolir  la  part  d'initiative  qui,  dans 
les  poursuites  antérieures  contre  les  chrétiens,  avait 
été  laissée  aux  magistrats.  A  jour  fixe  ^,  dans  toute 
l'étendue  de  l'Empire,  les  citoyens  dont  la  religion 
paraissait  douteuse  furent  convoqués  à  l'effet  de  faire 
déclaration  de  leur  foi.  Dans  les  plus  grandes  villes, 
comme  dans  les  moindres  localités,  l'épreuve  eut  lieu. 
Il  nous  est  resté  quelques  lamentables  témoignages 
de  l'apostasie  des  chrétiens^.  Amenés  devant  une 
commission  locale,  composée  de  magistrats  et  de 
notables  ^,  les  suspects  étaient  requis  de  faire  un  sa- 
crifice. On  procédait  par  voie  d'appel  nominal^.  Cha- 
cun devait  se  présenter,  offrir  une  victime  ^,  ou,  si  ses 

pnpe  Fabien  remonte  au  20  janvier  250.  Catalogue  libérien  :  «  Passus 
XII  Kal.  Febr.  »  A.  IIarnack,  Die  Briefe  des  rômischen  Klcrus  aus  dcr 
Zeit  der  Scdisvacanz  im  Jahre  250,  dans  Thcot.  Abhandl.  JFeizsdcker 
geividnet,  in-S",  Freiburg,  1892. 

1.  E.  Preuschen,  Kiirzcre  Texte  zur  Gcschichte  der  allcn  Kirche 
und  des  Kanons,  in-S",  Freiburg,  1893,  p.  35-60. 

2.  S.  Cyprien,  De  lapsis,  2, 3.  J.  Gregg.  Tlie  decian  Persécution,  in-12, 
Loudon,  1897,  p.  8'4,  a  essayé  de  restituer  le  texte  de  l'édit. 

3.  EusÈBE,  Ilist.  eccl.,  VI,  42;  voir  les  papyrus  de  libellatiques  publiés 
par  Krebs  (1893)  et  Wessei.y  (1894).  D'après  The  Daily  Graphie,  13'"  no- 
veniber  1903,  un  nouveau  papyrus  de  cette  catégorie  viendrait  d'être  dé- 
couvert. Cf.  D.  Fritz  Krebs,  dans  Sitzxingsberichle  der  Kônigl.  Preuss. 
Akademie  der  Wissenscli.  zu  Berlin,  1893,  30  nov.,t.  XLVllI,  p.  1007;  A. 
IlARNACK,  dans  la  Theologische  Litcraturzeitung,  t.  XIX,  20  janv.  1894, 
17  mars,  p.  137, 162  ;B.  DE  Salisbury,  dans  The  Guardian,  M  janv.  1894, 
p.  167;  D-^A.  J.  M(ASON),  dans  The  Guardian,  21  march  1894,  p.  431;  E. 
W.  Benson,  Cyprian,  his  Life,  his  Times,  his  Work,  in-S",  London,  1897, 
p.  541-544;  P.  Franchi  de'  Cavalieri,  dans  le  Nuovo  bull.  di  arch.  crist., 
1895,  p.  68-73,  pi.  VIII.  P.  Allard,  Le  christianisme  et  l'empire  romain 
de  Néron  à  Théodose,  in-12.  Pari",  1897,  p.  98. 

4.  S.  Cyprien,  Epist.  43. 

5.  EusÈBE,  toc,  cit. 

6.  S.  Cyprien,  De  lapsis,  8. 


L'EPISCOPAT  DE  SAINT  CYPIUEN  (2'i9-258).  177 

moyens  ne  le  lui  permettaient  pas ,  brûler  sur  un  au- 
tel quelques  grains  d'encens  et  faire  une  libation  ^  On 
remettait  alors  au  suspect  une  formule  blasphéma- 
toire dans  laquelle  il  reniait  le  Christ^.  Quand  la 
cérémonie  était  terminée,  on  offrait  un  repas  compor- 
tant la  chair  et  le  vin  consacrés  aux  idoles^.  Puis 
chacun  retournait  chez  soi  avec  un  certificat  de  sou- 
mission à  l'édit  dûment  légalisé. 

La  soudaine  persécution  de  Dèce  jeta  l'Eglise  d'A- 
frique dans  un  trouble  et  une  angoisse  terribles.  Les 
fidèles  n'avaient  que  trop  hérité  du  tempérament 
indigène  et  du  goût  excessif  pour  l'indépendance.  De 
là  des  partis,  des  sectes  apportant  dans  leurs  discus- 
sions toute  la  fougue,  tout  l'emportement  le  mieux 
faits  pour  envenimer  et  rendre  irrémédiables  des 
dissentiments  dans  lesquels  il  n'est  pas  aisé  de  ré- 
partir les  torts  entre  les  uns  et  les  autT*es.  Depuis  de 
longues  années,  on  avait  abandonné  et  même  oublié 
la  discipline  des  jours  de  persécution.  L'édit  de 
Dèce  fit  l'effet  d'un  coup  de  foudre.  Grâce  à  la  cor- 
respondance de  l'évêque  de  Carthage,  saint  Cyprien, 
nous  connaissons  pour  cette  ville,  plus  complètement 
que  pour  beaucoup  d'autres,  les  incidents  de  toute 
nature  amenés  par  la  persécution.  Cependant  on 
ignore  si  le  proconsul  était  présent  à  Carthage  au 
moment  où  la  population  suspecte  fut  soumise  aux 
épreuves  que  nous  avons  décrites  ''.  Il  suffisait  d'ail- 
leurs des  duumvirsy  magistrats  municipaux  auxquels 
furent   associés,   soit  dès  le   début,  soit  plus   tard, 

1.  Ephl.  52. 

2.  De  lapsis,8. 

3.  Ibid.,  8,  9,  10,  15,  2'i,  23. 

U.  Massebieau,  Les  sacrifioes  ordonnés  à  Carlhaqe  au  commencement 
de  la  persécution  de  Décius,  dans  la  Revue  de  l'histoire  des  religions, 
jjïnv.-fév.  188^,  p.  68. 


178  L'AFRIQUE  CHRETIENNE. 

quelques  citoyens  notables  ^ .  La  solennité  de  l'é- 
preuve avait  lieu  au  Capitole^.  Là,  chaque  matin, 
jusqu'à  l'expiration  du  délai,  s'alluma  le  feu  des  sa- 
crifices^. Les  riches  amenaient  soit  des  chèvres,  ou 
des  brebis  (hostla),  soit  des  bœufs  (çictima)^*;  les 
pauvres  se  contentaient  de  brûler  l'encens.  Tous 
portaient  la  couronne  sur  la  tête  et  le  voile.  Le  repas 
suivait,  copieiix  et  bruyant* 

Le  nombre  des  apostats  fut  immense.  Ceux  qui 
avaient  succombé  n'avaient  pas  l'excuse  de  la  souf- 
france ou  de  la  torture  menaçante,  ainsi  qu'il  arrivait 
dans  les  persécutions  antérieures.  Cette  fois,  le  res- 
pect humain,  la  peur  et,  pour  tout  dire  de  ce  mot  si 
dur,  la  lâcheté,  avaient  tout  fait.  Ce  fut  parmi  les 
chrétiens  d'Afrique  une  émulation  dans  l'avilisse- 
ment. Les  magistrats  furent  contraints  de  remettre 
au  lendemain  des  fidèles  trop  empressés  à  abjurer  ^. 
On  voyait  comme  une  interminable  procession  traver- 
sant le  forum  ^  et  montant  les  degrés  du  Capitole  "^  ; 
c'étaient  des  chrétiens  chargés  de  fleurs,  de  victimes, 
d'encens.  Tout  ce  monde  se  hâtait,  se  coudoyait,  dans 
son  empressement  à  satisfaire  à  l'édit.  Les  riches 
suivis  de  troupes  d'esclaves,  d'affranchis  et  de  co- 
lons ^;  des  mères  apportant  leurs  enfants,  et  des  pa- 
rents conduisant  les  leurs  par  la  main  ^  ;  des  maris 
traînant  de  force  leur  femme  qui  résiste  ^".  On  y  vit  de 

1.  s.  Cyprien,  Epist.hO. 

2.  De  lapsis,  8,  2U. 

3.  Ibid.,  8. 
U.  Ibid. 

5.  Ibid. 

6.  Ibid. 

7.  Ibid. 

8.  Epist.  10,  52. 

9.  De  lapsis,  9. 

10.  Epist. 19. 


L'ÉPISCOPAT  DE  SAINT  CYPRIEN  (249-258).  179 

lamentables  scènes  ;  des  familles  divisées  ;  le  fils  et 
le  frère  conduits  en  prison  tandis  que  la  mère  et  la 
sœur  vont  sacrifier'.  Parfois  on  en  vint  à  la  vio- 
lence ;  on  vit  une  femme  conduite  au  temple  malgré 
elle;  son  mari  et  ses  parents  lui  tenaient  les  mains 
et  lui  firent  jeter  de  l'encens  sur  l'autel;  la  malheu- 
reuse se  débattait  en  criant  :  «  Je  n'y  suis  pour  rien, 
c'est  vous  ^.  »  Saint  Cyprien  rapporte  qu'un  jeune 
couple  avait  pris  la  fuite,  confiant  un  petit  enfant  à 
une  nourrice.  Celle-ci  porta  l'enfant  au  temple  et  lui 
fit  manger  du  pain  trempé  dans  le  vin  consacré  aux 
idoles^. 

Il  y  eut  pis  encore.  On  vit  beaucoup  de  membres 
du  clergé  de  Carthage  se  joindre  aux  apostats''*.  A 
Saturnum,  dans  la  Proconsulaire,  l'évêque  Repostus 
conduisit  lui-même  au  temple  une  partie  de  son 
peuple^.  L'évêque  d'Assur^,  Fortunatus,  et  deux 
de  ses  collègues,  Jovinus  et  Maxime,  dont  les  sièges 
ne  sont  pas  connus,  apostasièrent  '^. 

Saint  Cyprien  qui  vivait  au  milieu  de  tant  de  tris- 
tesses, a  rapporté  un  certain  nombre  de  faits  extra- 
ordinaires survenus  alors  à  l'occasion  des  apostasies. 
Nous  n'aurons  pas  la  mauvaise  grâce  de  les  mettre 
en  doute.  Ceux  qui  ont  pris  quelque  connaissance  du 
caractère  et  de  la  portée  intellectuelle  de  l'évêque  de 
Carthage  ne  peuvent  qu'être  persuadés  qu'il  a  dit 
ce  qui  est  arrivé  et  qu'il  a  jugé  sainement  ce  qu'il  a 
rapporté.  Des  signes  non  équivoques  de  la  punition 

1.  Epist.  22. 

2.  Épist.  19. 

3.  De  lapsis,  25. 
U.  Epist.  5,  35. 

5.  Epist.  &4. 

6.  Epist.  55. 

7.  Epist,  6^. 


180  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

du  crime  accompli  par  tant  de  chrétiens  purent  ins- 
pirer à  quelques-uns  Fappréhension  de  le  commettre 
ou  le  repentir  de  leur  faiblesse.  Un  apostat,  après 
avoir  prononcé  la  formule  blasphématoire,  fut  frappé 
de  mutisme  ^ .  Une  femme  fut  prise  au  bain  d'atroces 
douleurs;  dans  sa  fureur,  elle  mâchait  sa  langue 
qu'avaient  souillée  les  viandes  profanes  et  mourut 
peu  de  temps  après  dans  d'horribles  souffrances  ^. 
On  nommait  des  apostats  devenus  démoniaques  ou 
fous^.  Certains  d'entre  eux,  espérant  que  leur  crime 
était  demeuré  inconnu  des  fidèles,  essayaient  de  se 
joindre  encore  aux  frères  et  de  participer  à  leurs 
assemblées  et  à  leurs  sacrements.  Une  jeune  fille  qui 
avait  sacrifié  expira  après  avoir  reçu  l'eucharistie  ''  ; 
une  renégate  vit  sortir  une  flamme  du  coffret  où  elle 
conservait  le  corps  du  Seigneur  ^.  Un  apostat  tendit 
la  main  pour  recevoir  l'eucharistie  et  la  porter  ensuite 
à  sa  bouche  ;  au  moment  de  la  consommer  il  ne  trouva 
plus  qu'une  poignée  de  cendres^.  Il  n'y  eut  pas  jus- 
qu'à cette  pauvre  enfant  que  sa  nourrice  avait  souillée 
en  lui  faisant  boire  le  vin  idolâtrique  qui  ne  parût  re- 
jetée par  Dieu.  Tout  le  monde  ignorait  la  participation 
matérielle  au  crime  de  la  nourrice.  Lorsque  celle-ci 
l'apporta  à  la  réunion  des  fidèles,  l'enfant  s'agitait, 
paraissait  mal  à  l'aise  ;  quand  le  diacre  s'approcha  de 
lui  avec  le  calice  contenant  le  vin  consacré ,  l'enfant 
détourna  le  visage  et  ferma  résolument  sa  petite 
bouche;  le  diacre  s'obstina,  ouvrit  de  force  les  lèvres 


1.  De  lapsis,  2h. 

2.  Ibid. 

3.  Ibid.  y  26. 
^.  Ibid. 

5.  Ibid. 

6.  Ibid. 


L'ÉFISCOPAT  DE  SAINT  CYPKIEN  (249-258).  181 

et  fit  pénétrer  quelques  gouttes  du  sang  du  Christ, 
mais  l'enfant  ne  put  les  retenir  et  les  vomit.  Son 
corps  et  sa  gorge  souillés,  dit  saint  Cyprien  qui  vit 
le  fait  de  ses  yeux,  n'avaient  pu  recevoir  le  corps  du 
Seigneur  ^ . 

On  peut  juger  par  ces  quelques  exemples  de  l'émo- 
tion qui  ébranla  l'Église  d'Afrique  privée  en  quelques 
jours  d'un  grand  nombre  de  ses  membres  de  la  ma- 
nière la  plus  honteuse  pour  eux  ;  désorganisée,  amoin- 
drie, flétrie.  Dès  qu'on  commença  à  se  reconnaître  et 
à  calculer  l'étendue   et  la  profondeur   du  mal,  on 
s'aperçut  que   la   situation   était  plus    embarrassée 
encore  qu'on  ne  l'avait  jugée  tout  d'abord.  D'une 
part,  ceux  qui  avaient  tenu  bon  ne  montraient  pas 
tous  la  condescendance  dont  un  grand  nombre  d'apos- 
tats étaient  dignes,  et,  d'autre  part,  il  se  trouva  que 
ces  apostats  s'étaient  à  tel  point  multipliés  que  leur 
situation  les  constituait,  quoique  hors  de  l'Eglise  et 
séparés  d'elle,  un  danger  intérieur  pour  elle  et,  qui 
plus  est,  un  problème  tout  nouveau. 

Beaucoup  étaient  en  proie  au  remords,  à  la  honte; 
d'autres,  au  contraire,  présentaient  dans  une  forme 
hautaine  des  explications  spécieuses.  Les  apostats 
pouvaient  être  répartis  en  plusieurs  catégories.  C'était 
d'abord  les  sacrificati  et  les  thurificaU  dont  le  crime 
avait  été  public.  Puis  venaient  les  lihellatici.  Ceux- 
ci  s'étaient,  à  prix  d'argent,  fait  inscrire  en  qualité 
d'apostats,  en  obtenant  dispense  de  tout  acte  idolâ- 
trique  -.La  culpabilité  de  ces  derniers  ne  pouvait  être 
mise  en  doute,  car  «  c'est  être  criminel,  disaient  les 
prêtres  de  Rome,  que  de  se  faire  passer  pour  apos- 


1.  De  lapsis,  25. 

2.  Epist.,  67. 

l'aFRIQUE  CHRÉTIENNr:.   —  I.  11 


182  L'AFRIQUE  CHRETIENNE. 

tat,  alors  même  qu'on  n'a  pas  apostasie  ^  ».  Mais  saint 
Cyprien  reconnaissait  que  leur  faiblesse  avait  su  être 
ingénieuse  et  que  leur  trahison  gardait  trace  d'un 
scrupule.  Il  fallait,  selon  lui,  bien  préciser  les  cas 
afin  d'établir  les  responsabilités  et  ne  pas  confondre 
dans  une  même  réprobation  «  celui  qui,  à  la  première 
injonction,  vola  au-devant  d'un  sacrifice  impie  et  celui 
qui  n'accomplit  un  acte  si  funeste  que  par  contrainte 
et  après  une  longue  résistance  ;  celui  qui  obligea  sa 
famille,  ses  amis,  ses  colons  à  sacrifier  et  celui  qui 
sacrifia  seul  pour  en  dispenser  les  siens  ^  ». 

Mais  l'Eglise  d'Afrique  n'eut  pas  sous  les  yeux  que 
ces  lamentables  exemples.  Des  fidèles  en  grand 
nombre  résistèrent  à  l'édit.  Dès  le  mois  de  janvier, 
les  suspects,  devenus  des  révoltés  par  leur  refus, 
commencèrent  à  remplir  les  prisons.  Les  nouvelles 
qu'on  recevait  des  diverses  provinces  ne  laissaient 
cependant  pas  de  doute  sur  le  sort  qui  attendait  les 
confesseurs. 

Parmi  les  Africains  qui  résistèrent  à  l'édit  de  Dèce 
dans  divers  pays,  nous  connaissons  quelques  mar- 
tyrs. Grâce  à  l'active  correspondance  existant  entre 
le  clergé  de  Rome  et  celui  de  Cartilage,  nous  sa- 
vons qu'un  jeune  Africain,  nommé  Célérinus,  fut 
jeté  dans  une  prison  de  Rome  en  expiation  de  l'apos- 
tasie d'une  de  ses  sœurs  ^.  Il  avait  comparu  devant 
l'empereur  lui-même.  «  Par  la  volonté  de  Dieu,  lui 
écrivait  un  ami,  tu  as  comparu  devant  le  grand  ser- 
pent, précurseur  de  l'Antéchrist;  en  sa  présence,  tu 
n'as  pas  seulement  confessé  le  Christ,  mais  tu  as 
effrayé  le  persécuteur  en  proférant  ces  paroles,  ces 

1.  {Inter  Cypr.)  Epist.  21. 

2.  Epist.  52. 

3.  {Inter  Cypr.)  Epist.  20. 


L'EPISCOPAT  DE  SAINT  CYPRIEN  (249-258).  183 

clameurs  divines,  par  lesquelles  je  sais  que  tu  l'as 
vaincu  ^  »  Sa  véhémence  et  peut-être  sa  jeunesse  le 
sauvèrent.  Après  avoir  passé  dix-neuf  jours  étendu 
immobile  sur  le  sol  de  la  prison^,  les  pieds  engagés 
dans  les  ceps,  épuisé  de  faim  et  de  soif  ^,  le  corps 
tuméfié  et  les  membres  brisés  des  suites  de  la  tor- 
ture^*, Célérinus  fut  remis  en  liberté.  Dès  le  prin- 
temps de  l'année  250,  il  rentrait  à  Carthage,  où  saint 
Cyprien  l'admit  dans  la  cléricature  avec  le  grade  de 
lecteur  ^. 

L'héroïsme  des  Romains  stimulait  celui  des  Car- 
thaginois. Saint  Cyprien  nous  apprend  que  l'exemple 
donné  à  Rome  fut  le  signal  de  la  résistance  dans 
sa  propre  Église  ^.  L'administration  romaine  avait, 
cette  fois  encore,  provoqué  ou  accepté  tacitement  le 
concours  de  l'émeute.  A  la  suite  d'un  mouvement  po- 
pulaire, le  prêtre  Rogatianus  et  un  laïque  nommé 
Felicissimus  furent  saisis  et  emprisonnés  '^,  puis  on 
entassa  pêle-même  tout  ce  qui  tomba  sous  la  main, 
clercs,  laïques,  femmes,  enfants.  Ces  malheureux 
avaient  tout  à  attendre  de  la  pitié  des  fidèles  demeu- 
rés libres,  et  ceux-ci,  dont  l'évêque  avait  dû  modérer 
l'emportement  de  charité,  leur  fournissaient  l'indis- 
pensable. Une  institution  que  nous  voyons  à  plu- 
sieurs reprises  fonctionner  dans  l'Église  de  Carthage, 
la  caisse  ecclésiastique,  était  destinée  à  subvenir  à 
l'assistance  des  captifs^;  grâce  à  la  prévoyance  et  à 


1.  {IntevCypr.)  Epist.  21. 

2.  Epist.  3'». 

3.  Ibid. 
ti.  Ibid. 

5.  Ibid. 

6.  Epist.  25. 

7.  Epist.  81. 

8.  Tertulliex,  Apologet.,  39. 


184  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

l'esprit  exact  de  Tévêque  Cyprien,  elle  se  trouvait  en 
mesure  de  fournir  aux  distributions  nécessaires  ^ . 

On  a  peine  à  croire,  en  lisantles  documents  de  l'an- 
tiquité, à  certains  détails  qui  nous  sont  rapportés. 
L'ignorance  ou  la  méchanceté  humaines  y  paraissent 
si  manifestement  exagérées,  que  l'on  hésite  à  admettre 
l'existence  de  passions  si  basses  entravant  l'exercice 
des  institutions  les  plus  dignes  d'admiration.  Mais  il 
doit  suffire  de  rapprocher  ces  choses  de  celles  de 
notre  temps  pour  s'expliquer  et  comprendre  ce  qui 
paraît  odieux  et  môme  impossible  ^. 

Nous  avons  vu  sainte  Perpétue  et  sainte  Félicité 
secourues  par  l'ingénieux  dévouement  des  diacres  de 
Cartilage.  Ce  n'était  pas  par  l'effet  d'une  charité 
spontanée  que  Tertius  et  Pomponius  secouraient  les 
fidèles,  mais  par  une  attribution  de  leur  charge.  On 
voit  la  martyre  charger  le  diacre  de  lui  apporter  son 
enfant.  Les  diacres  avaient  une  mission  officielle  à 
remplir  à  l'égard  des   prisonniers,    mais  ils  étaient 

1.  s.  Cyprien,  Epist.  k. 

2.  Epist.  37,  Ad  Clerum.  Ailleurs  on  rappelle  que  l'Eglise  fait  à  ses 
membres  une  loi  de  s'imposer,  des  sacriflces  afin  de  parvenir  jusqu'aux 
captifs.  Cf.  Grabe,  Spicilegium  veterum  Patrurn,  t.  1,  p.  102;  S.  Jean 
CiiRYSOSTOME,  Ilomil.  XXV,  in Acta ApostoL  %ii, Constit.  apost.,  V,  1.  Les 
fidèles  avaient  la  dévotion  de  baiser  les  chaînes  des  confesseurs,  Tertul- 
LiEN,  Ad  uxorem,  II,  U  ;  accomplir  cette  œuvre  bénie,  c'était,  croyait-on, 
prendre  sa  part  du  martyre,  Const.  apost.,  V,  1.  De  fait,  cela  n'était  pas 
toujours  sans  danger.  Au  temps  de  Licinius,  il  était  interdit,  sous  peine 
de  mort,  de  visiter  les  chrétiens  prisonniers.  Eusèbe,  Hist.  eccL,  X,  8; 
lila  Constantini,  I,  bit.  Plus  d'une  fois  les  juges  condamnent  les  fidèles 
au  secret,  Eusèbe,  op.  cit.,  VII,  11  ;  Acta  s.  Tarachi,  Probi  et  Andronici, 
6.  Un  texte  du  v«  siècle  nous  montre  ce  qu'il  en  était  en  Afrique  pendant 
les  querelles  religieuses.  On  chargeait  de  coups  ceux  qui  venaient  pour 
assister  les  détenus  épuisés  par  la  faim  et  la  soif;  les  vases  qu'on  leur 
portait  étaient  brisés,  les  aliments  jetés  aux  chiens.  Empêchés  de  voir 
une  dernière  fois  leurs  enfants,  les  pères  et  les  mères  demeuraient 
éplorés,  étendus  sur  le  sol  devant  les  portes  qu'ils  ne  pouvaient  franchir. 
Appendix  ad  acta  S.  Saturnini,  16;  en  appendice  aux  œuvres  de  S.  Optât, 
Opéra,  in- fol., Paris,  1700,  p.  2't2. 


L'ÉPISCOPAT  DE  SAINT  CYPRIEN  (249-258).  185 

soulagés  dans  la  fatigue  qu'elle  leur  eût  imposée  par 
le  dévouement   des  fidèles.  Ceux-ci  s'ingéniaient  à 
faire  parvenir  aux  confesseurs  des  aliments  délicats, 
quelques  friandises  destinées  à  procurer  un  instant 
de  détente  et  de  satisfaction  aux  frères  mal  nourris 
ou  affamés  par  le   régime  que  l'Etat  romain  accor- 
dait aux  prisonniers.    Déjà   sainte   Perpétue  faisait 
honte  au  tribun  de  garde  de  l'insuffisance  des  rations 
qu'il  accordait  aux  détenus.  C'était,  semble-t-il,  un 
principe,  de  n'accorder  aux  prisonniers  qu'une  ali- 
mentation insuffisante.  Plusieurs  Africains  moururent 
de   ces  privations.   Un  détenu  écrivait   :   Fortunio, 
Victorinus,  Victor,  Herennius,  Credula,  Herena,  Do- 
natus,   Firmus,   Venustus,  Fructus,   Julia,  Martial, 
Ariston  «   sont  morts  en  prison.  Nous  les  suivrons 
bientôt,   car  depuis  huit  jours  nous  venons  d'être 
remis  au  cachot.  Auparavant,  on  nous  donnait  tous 
les  cinq  jours  un  peu  de  pain  et  de  l'eau  à  volonté  ^  ». 
Les  Actes   des  saints  Montan   et  Lucius  nous   ap- 
prennent qu'on  ne  donnait  même  pas  aux  confesseurs 
de  l'eau  froide  et  du  solon,  qui  était  une  nourriture 
dont  nous   ignorons   la  composition  ^,    en  quantité 
suffisante.  S'il  faut  en  croire  les  auteurs,  la  charité 
des   fidèles    avait    parfois    engendré    des   inconvé- 
nients. C'était  surtout  le  manque  de  modération  qui, 
en  précipitant  la  foule  des  fidèles  autour  des  prisons, 
aggravait  l'hostilité  des  païens  et  menaçait  les  com- 
munautés de  nouvelles  vexations.  Saint  Cyprien  dut 


1.  s.  Cyprien,  Epist.  12.  Cf.  Cicéro\,  //  Verr.,  5,  ^5  ;  Salluste, 
Hist.  fragm.,  III,  x;  Libanius,  De  vinctis.  Contra  Tisamen. 

2.  H.  Leclercq,  Le  deuxième  siècle.  Diocléticn,  p.  136,  ^91-^92.  Cf.  Eu- 
sÈBE, /fwf.  ecc^,  X,  8;  Vita  Constantim,],b'i;  S.  Jean  Chrysostome, 
Homil.  XLFI,  De  S.  Luciano,2;  S.  Damase,  Carmen  XI II;  Passio 
s.  Perpetuae,  16:  Passio  s.  Montant,  6,  9,  13,  21;  Acla  s.  Felicis,5; 
Passio  s.  Vincentii,  3. 


186  L  AFRIQUE  CHRETIENNE. 

s'opposer  à  ce  zèle  excessif  :  «  Je  vous  en  prie, 
écrivait-il  à  son  clergé,  appliquez  votre  soin  à  nous 
assurer  la  paix.  Quel  que  soit  chez  les  frères  le  désir 
de  visiter  les  saints  confesseurs,  qu'ils  le  fassent  avec 
prudence,  qu'ils  ne  viennent  point  tous  ensemble  et 
en  grande  troupe.  Ce  serait  éveiller  le  soupçon  et 
nous  faire  refuser  l'accès  des  cachots.  Nous  pour- 
rions tout  perdre  en  voulant  tout  avoir.  Faites 
donc  en  sorte  que  ces  visites  s'accomplissent  avec 
réserve  '.   » 

Les  contemporains  hostiles  aux  catholiques  n'ont 
pas  manqué  de  blâmer  l'usage  des  fidèles,  dont  le 
pieux  empressement  à  baiser  les  chaînes  et  à  récon- 
forter les  confesseurs  faisait  l'objet  de  plaisanteries 
ou  de  récriminations  qu'il  est  difficile  de  prendre  au 
sérieux.  «  Dès  le  matin,  disait  Lucien,  les  vieilles, 
les  veuves  et  les  orphelins  assiégeaient  les  portes 
des  prisons.  Les  principaux  d'entre  les  chrétiens 
corrompaient  les  geôliers  et  passaient  la  nuit  près 
du  captif.  On  apportait  des  mets  de  toute  sorte.  Rien 
ne  s'épargne  alors  et  la  détention  valut  beaucoup 
d'argent  à  Pérégrinus  qui  se  créa  un  revenu  consi- 
dérable ^.  »  Il  semble  que  dans  certaines  Eglises,  à 
Cartilage  notamment,  on  ait  songé  à  porter  aux 
prisonniers  leur  portion  de  l'agape  ^.  C'était  là  au 


1.  s.  Cypriex,  Epist.  IV,  2. 

2.  LuciEX,  Percgrinus,  12. 

3.  Tertullien,  Ad  Marty)e.<<.  ^.  Cf.  A.  C;i\rpe\tier.  Les  letlres  de 
saint  Cyprien,  ou  l'Église  de  Cartliage  au  iw  siècle,  in-S",  Paris,  1859. 
Tertullicn  nous  apprend  que  clans  le  séjour  de  la  prison  l'esprit  profite 
plus  que  la  chair  ne  perd,  celle-ci  d'ailleurs,  grâce  à  la  prévoyance  de 
l'Église,  reçoit  son  dû,  l'agape  des  frères.  Cependant  celte  portion  n'efit 
pas  suffi  aux  prisonniers,  car  l'agape,  encore  qu'on  y  mangeât,  dit  Ter- 
tuUien,  «  à  la  mesure  de  sa  faim  »,  n'était  qu'un  repas;  aussi  les  fidèles 
riches  pourvoyaient  à  augmenter  la  ration  que  l'Eglise  faisait  parvenir 
à  ses  enfants  :  Inter  carnis  alimenta,  benedicli  martyres  designati,  quae 


L'ÉPISCOPAT  DE  SAINT  CYPRIEN  (249-258).  187 

jugement  des  montanistes,  et  de  Tertullien  devenu 
leur  porte-parole,  un  odieux  abus  dont  l'effet  le  plus 
clair  était  d'amollir  le  martyr  et  de  rendre  sa  victoire 
sinon  douteuse  du  moins  plus  difficile.  A  l'en  croire, 
et  il  est  fort  probable  que  ses  paroles  n'ont  pas  été 
lettre  morte  pour  tous  ses  compatriotes,  rien  ne  rem- 
place le  jeûne.  «  Voilà,  disait-il,  comment  on  s'en- 
durcit à  la  prison,  à  la  faim,  à  la  soif,  aux  privations 
et  aux  angoisses  ;  voilà  comment  le  martyr  sortira 
du  cachot,  tel  qu'il  y  est  entré,  n'y  rencontrant  point 
des  douleurs  inconnues,  mais  ses  macérations  de 
chaque  jour;  certain  de  vaincre  dans  le  combat, 
parce  qu'il  a  tué  sa  chair  et  que,  sur  lui,  les  tour- 
ments ne  trouveront  point  à  mordre.  Son  épiderme 
desséché  lui  sera  comme  une  cuirasse,  les  ongles 
de  fer  y  glisseront  comme  sur  une  corne  épaisse. 
Tel  sera  celui  qui,  par  le  jeûne,  a  vu  souvent  de  près 
la  mort  et  s'est  déchargé  de  son  sang,  fardeau  pesant 
et  importun  pour  l'âme  impatiente  de  s'échapper. 
Il  vous  appartient  bien,  continue-t-il,  en  s'adressant 
aux  catholiques,  il  vous  appartient  bien  de  changer, 
pour  des  martyrs  irrésolus,  les  prisons  en  cabarets, 
afin  qu'ils  ne  regrettent  point  leur  vie  accoutumée, 
ne  prennent  point  d'ennui  et  ne  s'épouvantent  pas 


vobis  et  domina  mater  EccLesia  de  uberibus  suis  et  singiili  fratres  de 
opibus  suis  propriis  in  carcerem  subministrant.  "Nous  avons,  précisé- 
ment à  l'époque  où  vécut  Tertullien,  un  exemple  historique  de  ce  fait. 
Une  coutume  voulait  que  les  gladiateurs  et  les  bestiaires  fussent  gra- 
tifiés, la  veille  du  combat,  d'une  orgie  suprême,  c'était  ce  qu'on  nommait 
le  repas  libre,  caena  libra.  Dans  la  soirée  du  6  mars  203,  la  martyre 
Perpétue  et  ses  compagnons  désignés  pour  combattre  les  bêtes  le  len- 
demain dans  l'amphithéâtre,  jouirent  de  cette  permission,  mais  ils 
transformèrent  le  repas  libre  en  agape  :  Pridie  quoque  cum  illa  caena, 
quam  liberam  vacant,  quantum  in  ipsis  erat,  ?ion  caenam  liberam,  std 
aqapen  caenarent.  Peut-être  était-ce  la  sportule  apportée  de  l'assemblée 
chrétienne  qu'ils  mangèrent  à  ce  moment. 


188  L  AFRIQUE  CHRETIENNE. 

d'une  abstinence  nouvelle  pour  eux.  Il  n'avait  jamais 
essayé  de  se  soumettre  aux  austérités,  votre  Pris- 
tinus,  qui  n'a  rien  du  martyr  chrétien.  Gorgé  de 
tout,  durant  le  cours  d'une  détention  nominale,  il 
fréquenta  les  bains,  il  épuisa  toutes  les  jouissances 
d'ici-bas,  préférables,  pensait-il,  au  baptême,  aux 
biens  de  la  vie  éternelle.  Tout  cela  fait,  apparem- 
ment, pour  le  mieux  détourner  de  mourir  ;  le  soir  du 
dernier  jour  des  assises,  il  parut  devant  le  tribunal; 
mais  le  vin  d'aromates  que  vous  lui  aviez  versé  pour 
soutenir  ses  forces  l'avait  énervé.  Sous  les  ong'les  de 
fer  dont  son  ivresse  ressentait  à  peine  les  morsures, 
il  ne  put  répondre  au  proconsul  et  se  dire  l'esclave 
du  divin  Maître.  Il  ne  confessa  point,  etles  tourments 
ne  tirèrent  de  sa  bouche  que  des  hoquets  K  » 

Les  donatistes  renouvelleront  ces  accusations.  A 
les  entendre,  plusieurs,  dans  la  persécution,  se  fai- 
saient mettre  en  prison  afin  de  ramasser  un  pécule 
au  moyen  des  aumônes  qu'on  leur  prodiguait -. 

Tandis  que  les  fidèles  de  Cartilage  allaient  rem- 
plir les  prisons  de  la  ville,  l'instruction  semble  avoir 
été  retardée  par  suite  de  l'absence  du  proconsul  dont 
l'intervention  ne  paraît  pas  plus  ancienne  que  le 
mois  d'avril  250  ^.  A  partir  de  ce  moment,  la  torture 
et  les  supplices  ne  s'interrompent  plus  jusqu'à  la 
fin  de  l'année.  Les  procès  se  succédaient  presque 
sans  relâche,  dit  M.  Paul  Allard,  procès  insidieux, 
où,  à  la  suite  d'une  torture  demeurée  sans  effet,  le 
confesseur  était  ramené  en  prison,  pour  en  être 
extrait  de   nouveau  après  quelque  temps  :  on  ne  se 

1.  Tertullien,  De  jejunîo,  12. 

2.  S.  Augustin,  Brevîculiim  collât,  contr.  Donatist.,  dies  III,  c.  xni, 
n.  25. 

3.  TiLLEMONT,  Mcm.  Iiist.  eccL,  t.  III,  art.  III,  sur  saint  Mappalique. 


L'EPISCOPAT  DE  SAINT  CYPRIEN  (249-258).  189 

hâtait  pas  d'arriver  au  dénouement,  on  le  reculait, 
au  contraire,  le  plus  loin  possible;  mais  par  les 
tourments,  par  les  menaces,  par  la  fatigue  d'une 
instruction  criminelle  toujours  continuée,  jamais 
finie,  par  l'ennui,  les  dégoûts  et  les  souffrances  de 
la  prison,  par  les  rigueurs  de  la  mise  au  secret,  par 
une  obsession  continuelle,  le  proconsul  se  flattait 
d'user  la  résistance,  et  de  faire  tomber  le  chrétien 
avant  le  martyre,  comme  un  voyageur  à  bout  de 
force  tombe  sur  la  route  au  moment  de  toucher  au 
terme.  Plus  d'une  fois  le  calcul  réussit.  Tel  fut  le 
cas  de  Ninus,  de  Clémentianus  et  de  Florus.  «  Malgré 
leur  ardent  désir  de  la  mort,  on  n'avait  pas  voulu 
les  tuer,  et  lentement,  par  des  tourments  sans  cesse 
répétés,  on  n'avait  point  vaincu  leur  foi,  demeurée 
invincible  ;  on  avait  contraint  leur  chair  infirme  de 
succomber  à  la  fatigue  ^.  »  Mais  dans  cette  multi- 
tude de  prisonniers  il  y  eut  place  pour  toutes  les 
gloires  comme  pour  toutes  les  misères.  Un  adoles- 
cent, nommé  Aurelius,  vit  finir  la  persécution  sans 
avoir  faibli^;  Paul  ^,  Fortunion ''♦,  Bassus  ^,  Mappa- 
lique  ^  moururent  des  suites  de  la  torture.  La  foule 
n'avait  pu  s'empêcher  d'admirer  la  vaillance  de  ce 
dernier  martyr. 

Ceux  qui  échappaient  à  ces  horreurs  étant  plus 
que  des  hommes,  saint  Cyprien  en  faisait  des  prêtres. 
Nous  avons  nommé  Célérinus  le  lecteur;  bientôt  le 
clergé  de  Carthage  compta  parmi  ses  membres 
Numidicus.  Celui-ci  s'était  trouvé,  un  jour  d'émeute, 

1.  s.  Cyprien,  Epist.  53. 

2.  Epist.  33. 

3.  Epist.  21. 
/i.  Ibid. 

5.  Ibid. 

6.  Epist.  8. 

11. 


190  L  AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

cerné  par  le  peuple  avec  d'autres  fidèles.  On  lapida 
les  uns,  on  brûla  les  autres  :  Numidicus  meurtri,  les 
vêtements  en  feu,  prêchait  la  résistance,  tandis  que 
sa  femme  brûlait  à  ses  côtés.  Laissé  pour  mort  avec 
les  autres,  il  fut,  le  lendemain,  retrouvé  par  sa  fille 
sous  les  pierres  et  les  cadavres;  il  respirait  encore, 
on  le  ranima  et,  quelque  temps  après,  saint  Cyprien 
annonça  à  son  peuple  l'élévation  de  Numidicus  au 
sacerdoce  K 

Le  proconsul  varia  les  peines,  afin  sans  doute  de 
varier  les  douleurs.  Un  nombre  considérable  de  chré- 
tiens fut  condamné  à  l'exil,  relegatio,  avec  des  ag- 
gravations particulières.  Ldi  peine  de  relegatio y  quand 
elle  s'appliquait  aux  chrétiens,  entraînait  pour  eux  la 
confiscation  complète  des  biens  ^.  Parmi  ces  bannis, 
nous  connaissons  le  confesseur  Aurélius  ^,  deux  au- 
tres Carthaginois,  Sophronius  et  Repostus  '';  un  prê- 
tre Félix,  sa  femme  Victoria  et  le  laïque  Lucius,  d'a- 
bord apostats,  puis  soumis,  nous  ignorons  pour  quelle 
cause,  à  une  nouvelle  épreuve  et  confesseurs  cette 
fois,  furent  exilés  et  ruinés^;  enfin,  une  femme  nom- 
mée Bona,  que  son  mari  et  ses  proches  avaient,  comme 
nous  l'avons  dit,  contrainte  à  sacrifier  et  dont  on  pu- 
nit la  résistance  par  l'exil^.  Nous  connaissons  encore 
un  groupe  de  soixante -cinq  bannis  qui  fut  envoyé 
à  Rome  '^.   On  compta  aussi  bon  nombre  de  bannis 


1.  Epist.  35. 

2.  s.  Cyprien,  Epist.  13. Par  une  aulro  mesure  exceptionnelle,  les  ma- 
gistrats municipaux  avai;Mit  reçu  le  droit  de  prononcer  la  rclegatio. 
Epist.  33. 

3.  Ibid. 

II.  Epist.  39. 

5.  Epist.  18. 

6.  Epist.  18. 

7.  Epist.  20 


L'ÉPISCOPAT  DE  SAINT  CYPRIEN  (249-258).  191 

volontaires,  plus  à  plaindre  que  les  exilés,  car  ils  vi- 
vaient clans  un  dénûment  très  grand  et  dans  une  ap- 
préhension continuelle  d'être  découverts  et  arrêtés. 
«  ils  erraient,  dit  saint  Cyprien,  traversant  monta- 
gnes et  solitudes,  à  la  merci  des  brigands,  des  bêtes 
féroces,  exposés  à  la  faim,  à  la  soif,  au  froid  ^  »  A 
peine  moins  dignes  de  compassion  que  les  martyrs 
et  dignes  de  porter  le  titre  de  confesseurs.  Le  plus 
illustre  de  ces  fugitifs  avait  été  Févêque  lui-même 
de  la  métropole,  saint  Cyprien,  donnant  par  sa  con- 
duite un  illustre  exemple  de  sagesse  et  de  modération 
que  devaient  suivre  Denys  d'Alexandrie,  Grégoire  de 
Néo-Césarée,  Athanase  le  Grand.  Il  en  dut  coûter 
d'autant  plus  à  Cyprien  d'adopter  ce  parti  qu'il  se  sa- 
vait désigné  pour  le  martyre.  Ainsi  qu'il  était  arrivé 
jadis  à  l'évêque  Polycarpe,  la  foule  païenne  avait  ré- 
clamé sa  mort. 

Sa  réputation  était  si  bien  établie  qu'on  savait  que 
l'issue  de  la  lutte  entreprise  contre  les  chrétiens  de- 
meurerait douteuse  aussi  longtemps  que  l'évêque  se- 
rait en  vie.  Aussi  entendait-on,  soit  au  forum,  soit  à 
l'amphithéâtre,  la  clameur  de  la  foule  :  «  Cyprien  au 
lion  ^i  »  Ce  ne  fut,  nous  apprend-il,  que  sur  l'ordre 
direct  de  Dieu  qu'il  se  décida  à  fuir  ^,  mais  aupara- 
vant il  assura  le  fonctionnement  de  l'administration 
de  son  Eglise.  Avec  cette  prévoyance  et  ce  calme  qui 
faisaient  le  fond  de  son  caractère,  il  arrêta  l'emploi  à 
faire  des  sommes  d'argent  destinées  à  subvenir  aux 
diverses  catégories  de  déshérités  que  l'Eglise  avait 
à  sa  charge;  ensuite,  en  esprit  avisé,  il  s'employa  à 
soustraire  à  l'État  les  débris  de  sa  fortune  person- 

1.  Epist.  56. 

2.  PONTius,  Vita  s.  Cyprimii,  7. 

3.  Epist.  10,  cf.  rita,l. 


192  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

nelle.  «  L'histoire  de  cette  fortune  est  curieuse.  Lors 
de  sa  conversion  au  christianisme,  Cyprien  s'en  était 
dépouillé  ;  il  avait  vendu  tous  ses  biens  pour  en  don- 
ner le  prix  aux  pauvres  ^ .  Une  partie  de  son  patri- 
moine, nous  apprend  son  biographe,  lui  fut  ensuite 
rendue,  probablement  par  la  reconnaissance  des  fidè- 
les, qui  rachetèrent,  pour  les  lui  restituer,  les  terres 
mises  en  vente.  Il  n'osa  pas  les  vendre  de  nouveau, 
de  peur  d'attirer  l'attention  malveillante  des  païens^. 
On  peut  donc  supposer  qu'il  était  encore  riche  au  mo- 
ment où  éclata  la  persécution.  Il  emporta  en  exil  des 
sommes  importantes,  qu'il  fit  peu  à  peu  passer  à  ceux 
qu'il  avait  chargés  de  l'administration  de  la  caisse 
ecclésiastique  ^  ;  il  en  déposa  d'autres,  à  titre  de  fidéi- 
commis,  entre  les  mains  d'un  prêtre  investi  de  sa  con- 
fiance ''.  Probablement  réussit-il  à  mettre  également 
ses  immeubles  sous  le  nom  d'un  tiers,  car  on  les  re- 
trouve en  sa  possession  quelques  années  plus  tard  ^. 
Ces  précautions  étaient  nécessaires  ;  l'édit  ordonnait 
la  confiscation  du  patrimoine  de  tout  chrétien  fugitif, 
et,  dès  que  le  départ  de  Cyprien  fut  connu,  l'au- 
torité fit  apposer  sur  les  murs  de  la  ville  des  affiches 
portant  ces  mots  :  «  Quiconque  possède  ou  détient 
des  biens  de  Cyprien,  évêque  des  chrétiens,  est  obligé 
de  le  déclarer  ^\  »  Mais  Cyprien,  administrateur  ha- 
bile, avait  déjoué  l'avidité  du  fisc  et  assuré,  par  la 
conservation  de  sa  fortune  privée,  l'alimentation  de 
la  caisse  ecclésiastique  pendant  les  mauvais  jours.  Il 
pouvait  maintenant  s'éloigner  :  les  affaires  tempo- 

1.  Vita,  2. 

2.  Vita,  15. 

3.  Epist.  6,  36. 
^1.  Epist.  36. 

5.  Jila,  15. 

6.  Epist.  69. 


L'EPISCOPAT  DE  SAINT  CYPUIEN  (249-258).  193 

relies  et  spirituelles  de  l'Église  restaient  en  bon  or- 
di*e  :  il  laissait,  pour  le  remplacer  pendant  son  ab- 
sence, deux  évêques  voisins  et  plusieurs  prêtres  dont 
la  fidélité  et  Fénergie  lui  étaient  connues  '.  » 

On  devait  espérer  que,  prenant  exemple  sur  le 
clergé  de  Rome,  celui  de  Cartilage  tirerait  parti  de 
la  persécution  pour  resserrer  l'union  entre  ses  mem- 
bres. Il  n'en  fut  rien.  Parmi  les  prêtres  qui  avaient 
combattu  l'élection  épiscopale  de  saint  Cyprien  et  pris 
ombrage  de  sa  personne,  se  trouvaient  cinq  hommes 
remuants  et  méchants  qui  saisirent  l'occasion  du  dé- 
part de  l'évêque  pour  intriguer  contre  lui. 

La  persécution  de  Dèce  cessa  complètement  au 
printemps  de  251  et  saint  Cyprien  put  rentrer  dans 
Carthage  quelques  jours  après  Pâques  ^.  L'empereur 
mourut  dans  le  courant  de  l'été  et,  dès  l'année  sui- 
vante, on  eut  une  nouvelle  persécution  en  perspec- 
tive. Précisément  la  peste  commençait  alors  ses  ra- 
vages. Elle  venait  d'Ethiopie  et  d'Egypte  et  devait, 
pendant  vingt  ans,  planer  tantôt  sur  une  province, 
tantôt  sur  une  autre.  On  n'avait  pas  oublié  les  années 
terribles  où  le  fléau  avait  dévasté  l'empire,  en  66,  en  77, 
en  80;  depuis  lors,  il  était  devenu  endémique,  parfois 
bénin,  parfois  redoutable  avec  de  terribles  éclats.  En 
Tan  252, ce  fut  au  tour  de  Carthage  d'en  être  atteinte. 
«  Soudain,  raconte  un  témoin  oculaire,  le  diacre  car- 
thaginois Pontius,  soudain  éclata  un  terrible  fléau,  un 
mal  qui  dévastait  tout.  Chaque  jour  il  emportait  d'in- 
nombrables victimes  et  fondait  à  l'improviste  sur  cha- 
cun en  son  logis.  L'une  après  l'autre,  à  la  suite,  il  en- 
vahissait les  maisons  où  chacun  tremblait.  Alors,  pris 


1.  Epist.  6,  37-^0,  cf.  p.  Allard,  op.  cit.,  t.  II,  p.  337  sq. 

2.  S.  Cyprien.  Epist.  ^3. 


|<j'i  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

de  panique,  tous  s'enfuirent  pour  éviter  la  contagion, 
jetèrent  indignement  leurs  parents  à  la  voirie  :  comme 
si,  avec  le  moribond  atteint  de  la  peste,  on  pouvait 
expulser  la  mort  elle-même.  Par  toute  la  ville,  dans 
les  rues,  gisaient,  non  des  corps,  mais  des  cadavres 
sans  nombre  qui  imploraient  la  pitié  des  passants, 
spectateurs  de  cette  infortune.  Personne  ne  se  retour- 
nait, excepté  pour  s'enrichir  par  quelque  cruauté.  Nul 
ne  s'empressait  à  la  pensée  qu'un  sort  semblable  le 
menaçait  ^ .  »  On-  se  battait  pour  enlever  les  bijoux 
des  morts  ^,  on  volait,  on  assassinait  impunément. 
Ceux  qu'épargnait  la  maladie  n'étaient  pas  à  l'abri  du 
poison;  enfin,  et  ce  n'était  pas  un  moindre  danger, 
des  gens  se  rencontrèrent  qui  exploitant  l'abandon 
des  malades,  firent  métier  de  les  accaparer  et  d'en 
obtenir  de  plein  gré  ou  en  usant  de  contrainte  des 
testaments  en  leur  faveur^. 

Dans  ce  trouble  et  ce  désordre  sans  frein,  beau- 
coup de  chrétiens,  atteints  par  le  découragement  gé- 
néral '',  croyaient  la  fin  du  monde  arrivée  ^  et  s'éton- 
naient que  Dieu  frappât  ses  ennemis  et  ses  fidèles 
indistinctement  ^.  Mais  saint  Cyprien  soutint  tout  le 
monde. 

«  Là,  mes  très  chers  frères,  disait-il,  là  se  trouvent 
l'utilité,  la  nécessité  de  ce  terrible  fléau;  il  dévoile  le 
fond  des  cœurs  ^.  »  Non  seulement  il  prêchait,  mais, 
afin  que  tous  pussent  recevoir  sa  parole,  il  écrivait.  Le 
fidèle  Pontius  raconte  qu'il  entretenait  son  peuple  des 

i.  Vita  Cypriani.  9. 

2.  Ibid. 

3.  S.  Cyprien,  Ad  Demetrîanum,  11. 
U.  De  morlalitate,  1. 

5.  Ihid.,2b. 

6.  Ibid.,  8. 

7.  Ibid.,  16. 


L'EPISCOPAT  DE  SAINT  CYPRIEN  (249-258).  195 

œuvres  de  miséricorde,  lui  apprenant,  par  les  exem- 
ples des  Livres  saints,  les  récompenses  réservées  par 
Dieu  à  la  pitié. 

Il  ajoutait  que  secourir  les  nôtres  était  un  faible 
mérite  :  la  vraie  perfection  appartenait  à  celui  qui 
assiste  aussi  le  publicain  et  le  païen,  rend  le  bien 
pour  le  mal,  prie  pour  les  ennemis  et  les  persécuteurs. 
Dieu  fait  luire  son  soleil  et  tomber  ses  pluies  sur  les 
semences  jetées  en  terre  par  l'homme  vertueux  et 
par  l'impie  :  le  serviteur  de  Dieu  doit  suivre  l'exem- 
ple de  son  maître  et  rivaliser  de  bonté  avec  le  Père 
céleste.  Cyprien  ajoutait  bien  d'autres  belles  et 
grandes  paroles;  s'il  avait  pu  tenir  de  tels  discours  à 
la  tribune  duForum,  peut-être,  ajoute  Pontius,  tous  les 
païens  se  seraient-ils  convertis  ^ .  Non  !  car  ils  ne  l'eus- 
sent pas  laissé  dire,  ils  l'eussent  écliarpé!  Toujours 
imbu  des  vieilles  haines,  le  peuple  s'agitait  et  impu- 
tait à  l'impiété  des  chrétiens  la  colère  des  dieux  tom- 
bant aveuglément  sur  leurs  adorateurs  ^;  la  foule 
réclamait  le  principal  coupable,  elle  criait:  «  Cyprien 
au  lion  ^\  »  Quelques-uns  cependant  se  laissèrent 
toucher  et  crurent  au  Christ  '•. 

Ces  jours  furent,  comme  ceux  qui  précédèrent  son 
martyre,  les  plus  beaux  jours  de  la  vie  de  Cyprien. 
Son  âme  grandit  avec  les  circonstances  et  s'y  révéla 
tout  entière.  D'instinct  il  aimait  les  choses  grandes 
et  difficiles.  A  voir  l'aisance  avec  laquelle  il  se  meut 
au  milieu  d'elles  leur  difficulté  nous  échappe  ;  il  s'y 
montre  si  siniple  et  si  calme  qu'on  est  tenté  de  les 
croire  facile.  Etait-il  question  de  parler  et  d'écrire,  il 


1.  Vita  Cypriani,  9,  10. 

2.  Ad  Demetrianum,  2-5,  7. 

3.  Epist.bb. 

U.  De  moiHalitate,  12. 


196  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

se  trouvait  à  la  hauteur  des  circonstances  ou  bien  il 
s'y  haussait;  était-il  question  d'agir,  il  se  trouvait 
soudain  à  la  mesure  de  tout.  Il  fallait  alors  non 
seulement  provoquer  la  charité  et  le  courage,  mais, 
pour  ainsi  dire,  forcer  les  fidèles  à  vivre,  les  faire 
triompher  d'eux-mêmes  et  du  fléau  ;  il  le  fit.  «  On 
assigna  à  chacun  son  rôle,  dit  Pontius,  selon  la 
qualité  des  gens  et  leur  rang.  Beaucoup  de  fidèles 
qui,  en  raison  de  leur  pauvreté,  ne  pouvaient  donner 
d'argent,  donnaient  plus  que  de  l'argent.  Ils  appor- 
taient leur  travail  personnel,  plus  précieux  que  toutes 
les  richesses.  Aussi,  grâce  à  la  merveilleuse  abon- 
dance des  œuvres,  on  pouvait  faire  ce  qui  était  utile 
à  tous,  et  pas  seulement  aux  fidèles  ^  »  Et  cepen- 
dant, au  début,  certaines  personnes  ne  s'étaient  pas 
conduites  en  chrétiennes^  ;  on  ne  voit  pas  que,  à  partir 
de  ce  moment,  il  se  soit  produit  de  nouvelles  fai- 
blesses. Suivant  un  mot  dont  on  a  quelque  peu  abusé, 
Cyprien  avait  «  galvanisé  »  ses  chrétiens.  Il  répétait  : 
«  Le  royaume  de  Dieu  approche.  »  La  peste,  fléau 
aux  païens,  délivrance  aux  chrétiens,  «  la  peste  dont 
beaucoup  d'entre  nous  sont  morts,  lapeste  qui  tue  Juifs, 
Gentils,  adversaires  du  Christ,  lapeste,  c'est  la  porte 
du  salut.  La  peste  frappe  sans  regarder,  mais  ceux 
qu'elle  frappe  ne  périssent  pas,  bons  et  méchants, 
de  la  môme  manière.  Les  justes  vont  en  paradis,  les 
coupables  en  enfer  ^  ».  Qu'on  ne  se  plaigne  pas  du 
martyre  dont  elle  nous  prive.  L'eût-on  mérité,  ce  mar- 
tyre? L'eût-on  supporté?  Heureux  ceux  que  la  peste 

1.  Vita  Cypriani,  10.  Ces  dernières  paroles  réduisent  à  néant  les  in- 
sinuations de  E.  Havet,  Uevue  des  Deux-Mondes,  15  sept.  1885.  11  n'y  a 
pas  lieu  d'ailleurs  d'accorder  plus  d'attention  à  cet  écrivain  sur  l'œuvre 
duquel  nous  espérons  revenir  un  jour. 

2.  De  mortnlitate,  1. 

3.  Ibid.,  15. 


LÉPISCOPAT  DE  SAINT  CYPRÏEN  (249-258).  197 

renverse,  les  délices  du  siècle  ne  les  ont  pas  ren- 
versés. Heureuses  les  femmes  et  les  vierges,  la  peste 
qui  les  emporte  leur  épargne  la  violence  qui,  peut- 
être,  les  attend.  » 

C'était  comme  une  claire  sonnerie,  un  air  de 
bravoure  éclatant  sur  un  charnier.  Sénèque  n'avait 
rien  trouvé  de  mieux  et  la  Consolation  à  Marcia, 
écrite  dans  une  villa  très  élégante,  paraît  moins  vive 
et  un  peu  fade  comparée  à  ce  «  Sermon  sur  la  mort  ». 
L'évêque  de  Cartilage  formulait  à  l'usage  de  tous 
des  maximes  qui,  jusqu'à  ce  moment,  n'avaient  pas 
encore  été  aussi  bien  frappées;  grâce  à  lui,  elles  al- 
laient avoir  un  cours  plus  général  et  devenir  l'expres- 
sion ordinaire  du  courage  chrétien.  «  Sois  prêt  atout 
au  nom  de  Dieu  et  de  ta  foi.  —  Ruiné,  mutilé,  seul  au 
monde,  sois  sans  trouble  et  ne  te  bats  que  mieux.  — 
La  lutte  n'ébranle  pas  la  foi,  elle  la  fortifie  et  la  révèle  ; 
méprise  ce  qui  est  pour  ce  qui  sera  '' .   » 

Était-ce  une  doctrine  nouvelle,  ou  bien  une  évolu- 
tion du  stoïcisme?  L'un  et  l'autre  peut-être,  car  ce 
qu'il  y  avait  d'emprunts  incontestables  à  la  philoso- 
phie des  stoïques  se  mélangeait  à  une  intention  si 
neuve,  à  une  préoccupation  si  absolument  inconnue 
du  stoïcisme,  le  surnaturel,  l'au-delà  du  tombeau, 
qu'on  peut  bien  dire  qu'il  y  avait  plus  encore  de  nou- 
veauté que  de  réminiscence  dans  les  maximes  que 
nous  avons  rappelées. 

Pendant  cette  crise,  tout  faisait  présager  le  retour 
prochain  des  violences.  Saint  Cyprien  écrivait  aux 
fidèles  de  l'Eglise  de  Thibaris  :  «  Le  jour  de  l'épreuve 
est  déjà  sur  nos  têtes  ;  ce  qui  va  venir  sera  plus  ter- 
rible encore  que  les  luttes  passées  ;   à  cette  guerre 

1.  Ibid..  12. 


V.)S  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

nouvelle  doivent  se  préparer  les  soldats  du  Christ, 
comprenant  qu'ils  boivent  tous  les  jours  le  calice  du 
sang  du  Seigneur,  afin  de  répandre  à  leur  tour  leur 
sang  pour  lui. 

«  Les  hommes  s'exercent  aux  combats  du  siècle  et 
considèrent  comme  un  grand  honneur  d'être  cou- 
ronnés à  la  vue  du  peuple  et  en  présence  de  l'empe- 
reur. Voici  le  combat  sublime  qui  aura  Dieu  pour 
témoin  et  où  la  couronne  sera  décernée  parle  Christ. 
Que  les  soldats  de  Dieu  s'avancent,  que  ceux  dont  la 
foi  est  intacte  s'arment  afin  de  ne  pas  perdre  le  mérite 
de  leur  fermeté  passée;  que  ceux  qui,  naguère,  sont 
tombés,  s'arment  aussi,  afin  de  reconquérir  tout  ce 
qu'ils  ont  perdu.  Que  l'honneur  excite  les  uns  au 
combat,  que  le  repentir  y  anime  les  autres  ^  » 

En  effet,  Gallus,  effrayé  des  progrès  de  l'épidémie, 
espéra  les  conjurer  en  prescrivant  l'accomplissement 
de  sacrifices  solennels  dans  toutes  les  villes.  Les 
chrétiens  n'y  pouvaient  participer  ;  et  ce  fut  l'occa- 
sion de  nouveaux  emportements  populaires  contre 
ceux  dont  l'abstention  était  cause  de  si  grands  maux. 
A  Cartilage,  le  sacrifice  eut  lieu  au  cirque;  ni  Cy- 
prien  ni  les  chrétiens  n'étaient  présents,  la  foule 
s'en  aperçut  et  cria  :  «  Cyprien  au  lion  ^  !  »  Nul  dans 
la  ville  n'entendait  cette  clameur  avec  plus  de  satis- 
faction que  Démétrianus,  magistrat  romain,  en- 
nemi acharné  de  l'Evangile.  Son  hostilité  était  si 
connue  que  l'évêque  lui  adressa  une  lettre  publique 
dans  laquelle  il  cherchait  à  le  faire  revenir  de  ses 
préventions  et  le  gourmandait  fort  de  sa  haine. 
«  Prends   garde,  Démétrianus,  lui  disait-il,  au  sort 


1.  s.  Cyprien,  Epist.  56. 

2.  Epist.  55. 


LÉPISCOPAT  DE  SAINT  CYPRÏEN  (249-258).  199 

qui  t'attend,  vieux  comme  tu  l'es  et  proche  de  ta  fm  ^ . 
Tu  ne  crains  pas  d'insulter  et  d'opprimer  les  disci- 
ples du  Christ.  Toi,  en  particulier,  tu  les  chasses  de 
leur  demeure,  tu  les  charges  de  chaînes,  tu  les  jettes 
en  prison,  tu  les  livres  au  glaive,  aux  betes,  au  feu. 
Non  content  des  supplices  rapides,  tu  prends  plaisir 
à  les  faire  périr  en  détail,  à  déchirer  lentement 
leur  corps  :  ton  ingénieuse  cruauté  invente  de  nou- 
veaux tourments  ^.  »  Il  est  tout  à  fait  probable  que 
la  lettre,  ayant  été  écrite  après  la  mort  de  Dèce,  fait 
allusion  aux  méfaits  présents  de  Démétrianus;  ce- 
pendant nous  ne  connaissons  aucun  cas  particulier 
de  violence  en  Afrique  ayant  rapport  à  la  persécu- 
tion de  Gallus.  Toutefois,  il  semblait  que  les  chré- 
tiens ne  dussent  pas  jouir  d'un  moment  de  relâche. 
Tandis  que  l'Eglise  de  Carthage  confessait  la  foi 
du  Christ,  les  églises  de  Numidie,  subissant  le  contre- 
coup de  la  politique  incohérente  des  empereurs  du 
iii^  siècle,  se  trouvait  livrée  à  la  rapacité  des  tribus 
indigènes.  Le  licenciement  de  la  legio  III  Augusta 
stationnée  au  camp  de  Lambèse  avait  eu  pour  consé- 
quence l'affaiblissement  de  la  garnison  et  pour  résul- 
tat l'envahissement  de  la  Numidie.  Les  tribus  firent 
une  importante  razzia  et  disparurent,  emmenant 
du  butin  et  des  prisonniers  parmi  lesquels  se  trou- 
vaient des  fidèles  et  même  des  vierges  consacrées  à 
Dieu.  Ruinés,  les  évêques  de  Numidie  ne  pouvaient 
rien;  ils  s'adressèrent  à  l'évêque  de  Carthage  qui 
ordonna  une  quête  dans  sa  ville  épiscopale.  On  re- 
cueillit 100.000  sesterces,  environ  25.000  francs  de 
notre  monnaie,  et  en  faisant  parvenir  cette  somme  à 


1.  Ad  Demetriamnn,  25. 

2.  Ibid.,  12. 


200  L'AFRIQUE  CHRETIENNE. 

ses  collègues,  saint  Cyprien  leur  écrivait  :  «  C'est 
le  Christ  que  nous  contemplons  dans  nos  frères  cap- 
tifs; il  nous  a  rachetés  par  son  sang  de  l'esclavage 
du  démon  :  à  nous  de  le  racheter  par  notre  or  des 
mains  des  barbares.  Nous  devons  faire  pour  les  au- 
tres ce  que  nous  voudrions  qu'on  fît  pour  nous- 
mêmes  si  nous  tombions  en  captivité.  Quel  père, 
quel  époux  ne  doit  trembler  en  songeant  k  ces  fils 
envoyés  au  loin,  à  ces  épouses  dont  l'honneur  est 
en  péril?  et  qui  de  nous  ne  serait  ému  de  tant  de 
vierges  qui  ont  moins  à  craindre  les  fers  des  bar- 
bares que  la  violence  et  l'ignominie  de  la  prostitu- 
tion *.  » 

A  peine  le  péril  créé  par  la  persécution  de  Dèce  était- 
il  passé,  qu'un  grand  nombre  de  lapsi  —  c'était  le  nom 
qu'on  donnait  aux  apostats  —  demanda  l'admission 
à  la  pénitence  et  la  réintégration  dans  l'Eglise.  Leur 
bonne  volonté  évidente  et  leur  impatience  louable  fu- 
rent malheureusement  exploitées  par  le  groupe  de 
mécontents  qui,  par  haine  de  l'évêque,  s'était  fait  un 
devoir  d'entraver  tout  bien  et  toute  discipline  dans 
l'Eglise  de  Carthage.  Les  cinq  prêtres  opposés  à 
l'élection  épiscopale  de  Cyprien,  suivis  peut-être  de 
quelques  autres  dévoyés,  s'ingénièrent  à  entraver  l'ad- 
ministration pendant  l'absence  de  Cyprien  2,  Mettant 
à  profit  la  situation  anormale  issue  du  retour  en  masse 
des  lapsî,  ils  s'efforcèrent  de  constituer  deux  partis  : 
celui  des  indulgents,  disposé  à  recevoir  les  coupables 
sans  presque  les  faire  attendre  sous  prétexte  de  hâter 
la  paix,  et  celui  des  puritains,  qui  refusait  tout  par- 


l.'Epist.  60. 

2.  s.  Cyprien  s'était  réfugié  aux  environs  de  Carthage,  mais  on  ignore 
le  lieu  exact  de  sa  retraite.  C'est  de  là  qu'il  adressa  treize  lettres  pasto- 
rales à  son  Église. 


L'ÉPISCOPAT  DE  SAINT  CYPRIEN  (249-258).  201 

don.  A  ces  deux  partis  extrêmes  et  irréductibles  s'a- 
joutait un  troisième  parti,  celui  qui  retardait  la  solu- 
tion après  l'accomplissement  de  la  pénitence.  Les 
tiraillements,  grâce  au  tempérament  africain,  dépas- 
sèrent la  mesure  de  ce  qu'on  pouvait  redouter.  Tandis 
que  des  lapsi  allaient  visiter  les  confesseurs  dans  les 
prisons,  pleuraient  à  leurs  pieds,  les  comblaient  de 
prévenances,  de  compliments  et  revenaient  de  leur 
expédition  avec  des  billets  dans  lesquels  la  paix  leur 
était  donnée  ^  que  d'autres  achetaient  ou  vendaient 
ces  billets  2,  et  que  des  confesseurs  surpris  ou  irré- 
fléchis distribuaient  des  formules  telles  que  celle-ci  : 
«  Qu'un  tel  soit  admis  à  la  communion  avec  les 
siens  ^  »  ;  tandis  que  ces  abus  s'introduisaient,  on 
voyait  d'autres  coupables  qui,  forts  de  leur  multi- 
tude, se  refusaient  à  toute  pénitence,  exigeant  impé- 
rieusement l'oubli  du  passé  et  leur  réintégration  ''. 
Afin  d'ajouter  au  désordre,  les  meneurs,  au  lieu  de 
soumettre  —  suivant  la  volonté  des  confesseurs  —  les 
lapsi  à  la  pénitence,  les  admettaient  immédiatement 
à  la  communion  ^.  Si  le  clergé  se  refusait  à  admettre 
le  porteur  d'un  billet  de  communion,  on  s'efforçait  par 
tous  les  moyens,  y  compris  l'émeute,  de  venir  à  bout 
de  ces  scrupules  ^.  Saint  Cyprien,  mis  au  courant 
de  ces  excès,  écrivit  de  sa  retraite  trois  lettres  pasto- 
rales. L'une  était  adressée  aux  confesseurs,  elle  était 

1.  Episl.  10,  lU,  16.  Le  cas  n'élait  pas  nouveau;  cf.  Tertulliex,  Ad 
martyras,  1  ;  De  pudicUia,  22. 

2.  Epist.  10. 

3.  Ibid.  II  y  eut  des  jours  où  on  distribua  jusqu'à  mille  billets,  libelli, 
parfois  plusieurs  milliers  en  un  jour.  On  en  sollicitait  de  loin  et  même 
de  Rome.  Cf.  P.  Batiffol,  Études  d'histoire  et  de  théologie  positive,  in-12, 
Paris,  1902,  p.  119. 

k.  De  lapsis,  30. 

5.  Epist.  9,  40. 

6.  Epist.  27. 


202  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

pleine  d'aménité,  et  leur  recommandait  de  ne  donner 
de  billets  qu'aux  chrétiens  «  dont  la  pénitence  ap- 
procherait d'une  entière  satisfaction  ^  »  ;  une  autre 
lettre  au  clergé,  très  ferme,  menaçait  d'interdiction 
les  prêtres  qui  admettraient  les  lapsi  à  la  commu- 
nion 2;  la  troisième  lettre,  au  peuple,  l'invitait  à  mo- 
dérer l'impatience  des  lapsi  et  à  ne  pas  suivre  ceux 
d'entre  eux  qui  manquaient  de  respect  à  Tévêque  ^. 

Dans  cette  circonstance,  tous  cherchaient  à  se  mé- 
nager l'appui  de  l'évêque  de  Rome.  Le  clergé  romain, 
chargé  de  gouverner  l'Eglise  de  Rome  depuis  la 
mort  du  pape,  fit  savoir  que  tous  les  lapsi  devaient 
faire  pénitence  et  être  reçus  à  la  communion  en  cas 
de  danger  de  mort  ^*.  Le  parti  rigoriste  accepta  sous 
certaines  conditions,  les  indulgents  refusèrent.  Le 
confesseur  Lucien  s'enhardit  et,  au  nom  de  tous  les 
confesseurs,  signifia  à  saint  Cyprien,  par  une  lettre 
insolente,  l'absolution  accordée  par  eux  aux  lapsi  en 
l'invitant  à  communiquer  leur  décision  aux  autres 
évêques  africains  ^. 

L'évêque  de  Carthage  répondit  par  une  fin  de  non- 
recevoir.  La  querelle  s'envenimait,  il  y  eut  des  ex- 
communications portées  et  à  mesure  que  la  persécu- 
tion s'assoupissait,  le  schisme  devenaitplus  obstiné  et 
plus  audacieux.  Il  obtint  des  recrues  bien  inattendues 
dans  la  personne  des  confesseurs  sortis  de  prison 
après  une  année  de  captivité.  Plusieurs  d'entre  eux, 
saisis  d'orgueil  et  d'une  sorte  de  vertige,  s'abandon- 
nèrent, parmi  les  meneurs  du  schisme,  aune  conduite 


1.  Episl.  10. 

2.  Epist.  9. 

3.  Episl.  Il* 

ix.  Episl.  2  {inler  Cyprianiccas). 
5.  Epist.  16  [int.  Cypr.). 


L'ËPISCOPAT  DE  SAINT  CYPRIEN  (249-258).  203 

avilissante.  Pendant  ce  temps,  l'évêque  Cyprien 
négociait  avec  ses  collègues  et  avec  le  clergé  de 
Rome  et  on  s'arrêta  à  la  convocation  d'un  concile 
africain,  qui  se  réunit  en  effet  à  Carthage,  au  prin- 
temps de  251.  On  se  décida  à  pardonner  aux  libellatici 
et  à  soumettre  les  sacrificati  à  la  pénitence,  sauf  le 
cas  de  danger  de  mort.  Un  concile  tenu  à  Rome  dans 
l'automne  de  251  approuva  ces  décisions;  enfin,  en 
252,  un  nouveau  concile  de  Carthage  concéda  l'abso- 
lution à  tous  les  lapsi  qui  se  seraient  soumis  à  la  pé- 
nitence. On  fit  une  exception  pour  le  clergé  :  à  tout 
apostat  on  interdit  le  sacerdoce. 

On  pouvait  croire  fini  cet  épisode  lamentable,  il 
allait  renaître.  Certains  clercs  apostats  ne  se  sou- 
mettant pas  à  la  mesure  qui  les  atteignait,  préten- 
dirent reprendre  leurs  fonctions.  Thérapius,  évêque 
de  Bulla,  accepta  dans  son  clergé  un  prêtre  apostat 
et  l'évêque  apostat  Fortunatianus  remonta  sur  son 
siège  d'Assuras.  Vers  le  même  temps,  deux  Eglises 
d'Espagne,  Legio  et  Asturica,  avaient  vu  des  évêques 
libellatiqiies,  Basilide  et  Martial,  reprendre  le  gou- 
vernement de  leurs  communautés  et  le  pape  Etienne, 
consulté,  avaitpris  le  parti  de  ces  deux  personnages. 
Consternées,  les  r.glises  en  appelèrent  aux  évêques 
africains  et  le  concile  de  254  se  prononça  pour  l'inca- 
pacité des  deux  évêques. 

Deux  hommes  avaient  trouvé  dans  les  événements 
que  nous  avons  exposé  une  regrettable  célébrité  ; 
c'étaient  Novatus  et  Felicissimus.  Le  premier  paraît 
avoir  été  un  franc  scélérat.  On  a  à  son  sujet  les  plus 
fâcheux  renseignements  et  rien,  dans  ses  actes  connus 
et  publics,  ne  corrige  l'impression  qu'on  prend  de 
lui  dans  la  correspondance  de  son  antagoniste,  saint 
Cyprien.  Il  fut  le  premier  auteur  des  troubles  que 


204  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

nous  avons  rappelés;  lorsque  la  situation  lui  parut 
assez  compromise,  il  s'embarqua  pour  l'Italie  (début 
de  251)  et  laissa  la  conduite  des  affaires  à  Felicissi- 
mus,  un  laïque  qu'il  avait  récemment  ordonné  ou  fait 
ordonner  diacre.  Celui-ci  avait  mauvaise  réputation 
et  montra  plus  de  rudesse  que  d'habileté.  Dès  les 
premiers  mois  de  251,  il  était  excommunié.  L'année 
suivante,  il  réunit  son  parti  à  celui  de  Privatus,  de 
Lambèse,  et  de  concert  avec  quatre  autres  évoques 
schismatiques,  Privatus  ordonna  Fortunatus  (un  des 
cinq  prêtres  du  groupe  dont  nous  avons  parlé),  mal- 
gré sa  récente  excommunication,  en  qualité  d'évèquc 
de  Cartilage.  Felicissimus  partit  pour  Rome  afin 
d'obtenir  la  reconnaissance  de  Fortunatus  par  le 
pape  et  il  fallut  toutes  les  instances  et  l'activité  de 
Cyprien  pour  éclairer  à  temps  Corneille  et  amener  la 
rupture  entre  l'Eglise  de  Rome  et  Fortunatus.  Le 
parti  ne  s'en  releva  pas  et  disparut  très  rapidement. 
Les  obstinés  se  joignirent  à  un  autre  schisme  qui 
naissait  alors,  le  Novatianisme. 

Celui-ci  devait  son  nom  et  sa  consistance  à  un 
prêtre  romain  d'un  esprit  distingué,  Novatianus  \  que 
l'influence  de  l'Africain  Novatus  acheva  de  jeter  en 
pleine  révolte.  11  y  eut  alors  un  pape  et  un  antipape 
à  Rome  et  tous  deux  songèrent  à  s'assurer  l'appui 
de  l'rLglise  de  Carthage.  Un  concile  siégeait  à  Car- 
tilage. Il  envoya  à  Rome  deux  délégués,  les  évê- 
ques  Caldonius  et  Fortunatus,  afin  de  savoir  à  quoi 
s'en  tenir  sur  le  schisme  romain.  En  attendant  leur 
rapport,  il  refusa  de  transmettre  aux  Eglises  provin- 

1.  H.  Jordan,  Die  Théologie  dcr  neuendecklen  Predigten  JS'ovatians. 
Eine  dogmengescliichtliche  Untersuchung.,  in-S",  Leipzig,  1902.  Je  ne 
mentionne  ce  livre  paradoxal  que  pour  ne  rien  soustraire  à  l'information 
bibliographique. 


L'ÉPISCOPAT  DE  SAINT  CYPRIEN  (249-258).  205 

ciales  les  libelles  diffamatoires  du  parti  de  Novatianus. 
Quand  arriva  le  rapport  des  évêques,  le  doute  n'était 
plus  possible,  en  conséquence  le  concile  excommunia 
Novatianus  et  reconnut  officiellement  Corneille.  Loin 
de  se  soumettre,  Novatianus  organisa  une  Église  dis- 
tincte qu'il  s'efforça  de  répandre  de  tous  côtés  et,  en 
effet,  soit  au  moyen  des  intrigues  des  envoyés,  soit 
parce  que  sa  morale  austère  plaisait  à  beaucoup,  il 
eut  des  partisans  nombreux  en  Gaule,  en  Orient  et  en 
Afrique.  C'était  sur  ce  pays  que  s'était  porté  l'effort 
des  «  apôtres  »  novatianistes.  Ils  se  nommaient  Au- 
gendus,  Machaeus  et  Longinus,  tous  trois  diacres, 
et  Maximus,  prêtre.  Ils  se  présentèrent  au  concile 
tenu  à  Carthage  au  printemps  de  251,  mais  ils  furent 
écartés;  aussitôt  ils  commencèrent  leur  propagande. 
On  les  voyait,  dit-on,  aller  de  ville  en  ville  et  dans 
chaque  ville  de  porte  en  porte  ^  recruter  des  parti- 
sans. Il  est  probable  qu'ils  ne  fussent  pas  arrivés  à  un 
résultat  aussi  considérable  que  celui  qu'ils  obtinrent 
s'ils  n'avaient  été  rejoints,  vers  la  fin  de  cette  année 
251,  par  une  mission  envoyée  de  Rome  par  Novatia- 
nus et  comprenant  le  prêtre  carthaginois  Novatus,  le 
diacre  Nicostratus,  l'évêque  déposé  Evaristus,  Pri- 
mus  et  Dionysius  ^. 

Grâce  à  l'entente  qui  régnait  entre  Corneille  et 
Cyprien,  celui-ci  fut  averti  de  la  mission  et  connut 
à  quelle  qualité  d'hommes  il  allait  avoir  affaire  ^.  La 
lettre  du  pape  Corneille  fut  remise  à  l'évêque  de 
Carthage,  le  lendemain  du  jour  où  la  mission  nova- 
tianiste  avait  pris   terre  en  Afrique.   Aussitôt    Cy- 


1.  s.  Cyprien  (édit.  IUrtel),  E<iist.  UU. 

2.  Ibid.,  50. 

3.  Ibid.,  50. 

12 


206  LAFUIQUE  CHRÉTIENNE. 

prien  prévint  ses  collègues  de  l'intérieur  du  pays', 
ce  qui  ne  laissa  pas  de  contribuer  à  entraver  le  succès 
obtenu  par  les  novatianistes  ^,  encore  que,  dans  cer- 
taines localités,  ils  aient  pu  recevoir  de  Févêque  ca- 
tholique un  accueil  très  bienveillant^.  S'enhardis- 
sant,  les  novatianistes  instituèrent  des  évêques  de 
leur  parti  dans  plusieurs  villes'*;  l'un  d'eux,  Maxi- 
mus,  fut  ordonné  évêque  de  Cartilage^;  un  autre 
fut  Nicostratus  le  diacre,  qui  passait  pour  avoir 
volé  la  caisse  de  secours  de  la  communauté  de  Rome*'. 
Ce  début  ne  se  soutint  pas  et  il  semble  que,  de 
très  bonne  heure,  le  novatianisme  fut  abandonné 
d'une  partie  de  ses  adhérents  puisque,  dès  255,  on 
discuta  la  question  de  savoir  s'il  fallait  rebaptiser  les 
novatianistes  revenus  à  l'orthodoxie  et  ce  fut,  comme 
nous  le  dirons,  l'origine  de  nouveaux  débats  ^. 

La  nouvelle  difliculté  qui  allait  sortir  du  schisme 
au  moment  où  celui-ci  cessait  d'être  un  danger  fut 
d'autant  plus  regrettable  qu'elle  mit  un  instant  en 
péril  l'unité  catholique.  Dans  les  premiers  mois  de 
l'année  255,  l'évéque  Cyprien  reçut  une  lettre  d'un 
certain  Magnus  qui  lui  posait  cette  question  :  «  Entre 
autres  hérétiques,  il  en  est  qui  nous  viennent  de 
Novatianus  après  avoir  reçu  son  baptême  profane  : 
faut-il  les  baptiser,  eux  aussi,  et  les  sanctifier  dans 
l'Église  catholique,  par  le  baptême  légitime,  véritable 
et  unique,    de  l'Église^?»  C'était  en  effet  une  cou- 

1.  Einst.  52. 

2.  Ibid.,  55. 

3.  Ibid. 
fi.  Ibid. 

5.  Ibid.,  59. 

6.  Ibid.,  50. 

7.  Ibid.,  69. 

8.  Ibid.,  69. 


L'ÉPISCOPAT  DE  SAINT  CYPRIEN  (249-258).  207 

tume  de  l'Église  d'Afrique,  établie  dès  le  temps  de 
Tertullien,  de  rebaptiser  les  hérétiques  ou  schisma- 
tiques  qui  voulaient  rentrer  dans  l'Eglise  ^  Le  pre- 
mier concile  connu  de  Cartilage,  sous  Agrippinus, avait 
approuvé  cet  usage-,  généralement  observé  dans 
l'Afrique  Proconsulaire  et  la  Numidie  ^.  Une  tra- 
dition et  une  pratique  semblables  existaient  en  Asie 


1.  Tertullien,  De  baptismo,  15.  Cf.  EIoensbroech,  Zur  Auffassung 
Cyprians  vonderKet:ertaufe,ûans  Zeitsclirift  furkathol.  Tlicolog.  1891, 
p.  737  ;  Ernst,  Zar  Auffassung  Cijprians  von  des  Kelzertaufe,  mOaie 
revue,  1893,  p.  79;  Héfélé,  Histoire  des  Conciles  (trad.  Delarc),  t.  Il, 
p.  98-115  ;  L.  DucHESNE,  Les  Églises  séparées,  iii-12,  Paris,  1896,  p.  H5 
sq.;  J.  Ernst,  Die  Ketzertaufangelegenheit  in  der  altcluistlichen  Kirche 
nach  Cypiian,  in-8%  Freiburg,  1901  ;  Le  Même,  Die  Busslelire  Cyprians, 
ia-8",  Konigsberg-,  1895.  L'étude  de  la  discipline  ecclésiastique,  spécia- 
lement pénitcniielle,  à  Cartilage,  au  milieu  du  m®  siècle,  d'après  les 
lettres  de  S.  Cyprien  et  son  traité  De  lapsis,  a  été  reprise  par  K.  MUL- 
LER,  Die  Bussinstilution  in  Kartliago  undcr  Cyprian,  dans  le  Zcitsclu  ift 
fier  KirchengescldclUe  (Gotha),  t.  XVI,  n.  1  et  2.  Cette  étude  complète 
et  modifie  quelques-uns  des  résultats  acquis  par  Rettberg,  Fechtrup, 
O.  RiSïCiiL  et  Goïz,  Die  Busslelire  Cyprians.  Eine  Sludie  zur  Geschichlc 
des  Bussacraments,  in-8°,  Konigsberg,  1895,  ouvrage  dans  lequel  l'au- 
teur «  vieux  catholique  »  fait  rejaillir  sur  l'histoire  des  préocupations 
personnelles.  Cf.  le  Même,  Das  Christenthum  Cyprians.  Eine  Insto- 
risch.  krilische  Untersuchun g,  in-S",  Giessen,  1896,  et  Geschichte  des  cy- 
prianisclien  Litleratur  bis  zu  der  Zeit  der  ersten  erlialtenen  Hand- 
scliriften,  in-8°,  Basel,  1891.  D'après  l'auteur,  il  faut  distinguer  entre  les 
martyrs  qui  ont  souffert  ou  qui  sont  morts  et  les  confesseurs  incarcérés 
ou  bannis.  Les  premiers  auraient  eu  seuls  le  droit  d'accorder  des  libelli 
pacis;  l'abus  consista  dans  la  concession  de  ces  billets  parles  confes- 
seurs au  nom  d'une  délégation  expresse  ou  tacite.  Les  uns  et  les  autres 
doivent  être  en  tous  cas  ratifiés  par  l'évèque,  sauf  dans  le  cas  de  danger 
de  mort.  L'autorité  de  l'évèque  sur  les  martyrs  n'était  pas  la  même  dans 
toutes'  les  Églises.  Cf.  Eusèbe,  Hist.eccL,  VI,  U2.  Le  synode  de  251  con- 
sacra les  prétentions  de  saint  Cyprien.  Comparez  avec  Schanz,  Die  Lehre 
der  heil.  Augustinus  iiber  das  Sakrament  der  Busse,  dans  Theolog. 
Quartalschr.  1895,  t.  LXXVII,  fasc.  3«.  Pour  toute  cette  question  de  la  pé- 
nitence on  consultera  avec  un  réel  profit  une  étude  sur  les  origines  de  la 
pénitence  dans  P.  Batiffol,  Études  d'histoire  et  de  tliéologie  positive, 
in-12,  Paris,  1902,  p.  111  sq. 

2.  S.  Cyprien,  Epist.  71   "3. 

3.  Ibid.,  70,  73. 


208  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

Mineure  ^ ,  tandis  qu'à  Rome  et  à  Alexandrie  on  se 
bornait,  après  la  pénitence,  à  réconcilier  les  trans- 
fuges par  rimposition  des  mains^. 

Telle  était  la  situation.  A  la  question  de  Magnus, 
Cyprien  répondit  :  «  Nous  déclarons  que  tous  les 
hérétiques  et  scliismatiques,  tous,  sans  exception, 
n'ont  aucun  pouvoir  et  aucun  droit.  C'est  pourquoi 
Novatianus  ne  doit  ni  ne  peut  être  excepté.  Lui  aussi, 
il  est  hors  de  l'Eglise,  il  combat  la  paix  et  la  cha- 
rité du  Christ  :  il  doit  donc  être  compté  au  nombre 
des  adversaires  et  des  antéchrists^.  »  Quelque  temps 
après,  le  concile  siégeant  à  Cartilage,  en  255,  reçut 
une  lettre  collective,  signée  par  dix-huit  évêques  nu- 
mides, relative  au  môme  objet.  Le  concile  répondit 
qu'il  fallait  se  conformera  la  coutume  d'Afrique'. 
Au  printemps  de  256,  nouveau  concile  confirmant  la 
solution  adoptée  et  qui  en  donne  communication  au 
pape  Etienne  ^.  Celui-ci  paraît  avoir  eu  peu  de  goût 
pour  les  hommes  et  les  choses  d'Afrique  ;  bien  que 
son  principal  antagoniste,  l'évêque  de  Cartilage,  se 
soit  montré  ^d'une  intransigeance  outrée,  on  ne  peut 
manquer  de  constater  chez  le  pape  Etienne,  dans 
toute  cette  querelle,  une  irritabilité  et  une  vivacité 
de  ton  qui  impressionnent  défavorablement.  Dès 
qu'il  eut  connaissance  de  la  décision  du  congrès  de 
Cartilage,  le  pape  fit  réponse  qu'il  s'en  tenait,  quant 
à  lui,  à  la  pratique  romaine'^,  ce  qui  était  bien; 
mais  il  le  dit  probablement  en  termes  blessants. 
Quoique  cette  réponse  ne  nous  soit  pas  parvenue,  on 

1.  Ibid.,  75.  EusÈBE,  Hist.  eccL,  VIT,  7. 

2.  S.  Cyprien,  Epist.  7'i. 

3.  Ibid.,  m. 

ti.  Ibid.,  70.  Cf.  71-73. 

5.  Ibid.,  72. 

6.  Ibid.,  7'i. 


L'ÉPISCOPAT  DE  SAINT  CYPRIEN  (249-258).  209 

peut  juger  du  ton  et  du  contenu  par  l'irritation 
qu'elle  souleva  en  Afrique  et  dans  les  provinces 
orientales  de  Cappadoce,  de  Galatie,  de  Cilicie,  de 
Syrie,  d'Arabie,  qui  suivaient  l'usage  africain  et  aux- 
quelles le  pape  fit  communiquer  sa  décision  ^  Il  y 
déclarait  son  intention  d'établir  l'unité  de  l'usage 
romain  dans  toutes  les  Eglises,  dût-il  en  venir,  pour 
dompter  les  résistances,  à  l'excommunication  ^.  Le 
concile  d'Afrique,  voyant  où  tout  cela  menaçait  d'a- 
boutir, envoya  des  délégués  ;  le  pape  ne  les  reçut 
pas^. 

Ni  Cyprien  ni  les  prélats  africains  n'étaient  d'hu- 
meur à  reculer;  ils  s'occupèrent  seulement  de  se 
donner  toutes  les  apparences  de  la  raison.  Un  dia- 
cre de  Cartilage,  Rogatianus,  fut  envoyé  aux  Eglises 
d'Asie  Mineure''  dont  l'usage  était  d'accord  avec  celui 
de  l'Église  d'Afrique^.  Pendant  ce  temps,  les  par- 
tisans du  pape  s'efforçaient  de  retourner  l'opinion  en 
Afrique  contre  la  tradition  locale^,  mais  sans  aucun 
succès,  car  si,  au  début  de  leur  campagne,  quelques 
évêques  en  Tripolitaine  ou  en  Maurétanie  se  mon- 
traient hésitants,  les  lettres  de  Cyprien  à  Jubaïanus 
et  à  Pompéius  '^  rallièrent  l'épiscopat  entier  en  une 
masse  compacte  qui,  le  i®^  septembre  256,  adopta 
à  lunanimité  la  tradition  africaine^.  C'étaient  quatre 
vingt-sept  évêques,  réunis  en  concile  à  Carthage, 
représentant  l'Afrique  du  Nord  tout  entière,   qui  se 


1.  EusÈBE,  Hist.  eccl.,  Vll,  5. 

2.  S.  Cyprien,  Epist.  lU,  75. 

3.  Ibid.,  75. 
h.  Epist.  75. 

5.  Ibid. 

6.  Ibid.,  73. 

7.  Ibid.,  73,  Ta. 

8.  Sententiae  episcoporum. 

12. 


210  LAFKIQUE  CHRETIENNE. 

séparaient  ouvertement  de  l'Église  de  Rome.  Il 
semble  que,  dans  les  tLglises  d'Asie  Mineure,  on  ait 
partagé  les  idées  et  les  ressentiments  des  Africains  ; 
révoque  de  Césarée  de  Cappadoce,  Firmilien,  ma- 
nifestait son  sentiment  avec  une  vivacité  vraiment 
excessive  ^ . 

Le  pape  Etienne  donna-t-il  suite  à  ses  menaces 
d'excommunication  ou  bien,  s'apercevant  qu'il  s'était 
montré  peu  mesuré,  se  ressaisit-il  et  montra-t-il  une 
longanimité  dont  il  n'avait  pas  donné  la  preuve  jus- 
qu'à ce  moment?  Nous  l'ignorons'-.  Ce  qu'on  peut 
arguer  de  plus  clair  pour  soutenir  l'hypothèse  d'une 
excommunication  lancée  contre  les  prélats  rebap- 
tisants d'Afrique  et  d'Asie  Mineure,  c'est  un  pas- 
sage virulent  d'une  lettre  de  Firmilien,  de  Césarée, 
qui  apostrophe  le  pape  Etienne  en  ces  termes  : 
«  Combien  de  querelles  et  de  discussions  tu  as  soule- 
vées dans  les  Eglises  du  monde  entier  !  Et  quel  grand 
péché  tu  as  commis,  quand  tu  t'es  séparé  de  tant  de 
troupeaux!  C'est  toi-même,  en  effet,  que  tu  as  re- 
tranché de  l'Eglise,  ne  t'y  trompe  pas  :  car  celui-là 
est  vraiment  schismatique,  qui,  en  s'écartant  de  la 
communion  de  l'unité  ecclésiastique,  s'est  fait  apos- 
tat. Tu  crois  que  tous  peuvent  être  excommuniés 
par  toi;  et  c'est  toi  seul,  en  te  séparant  de  nous, 
que  tu  as  excommunié  ^.  »  A  s'en  tenir  au  sens  obvie 
de  ces  paroles,  il  y  avait  eu  excommunication  en 
masse;  mais  on  est  en  droit  d'être  surpris  qu'un  acte 

1.  Epist.  75. 

2.  H.  Grisar,  Cypvians  OpposUionsconcil  gegen  Papsl  Steplian,  dans 
le  Zeitschrifl  fiir  Kathol.  Theol.  1881,  p.  193;  Ernsï,  IVar  der  Ul.  Cy- 
prian  excommunicirt,  dans  même  revue,  189i,  p.  47i  sq.  Cf.  A.  Har- 
NACK,  Ueber  verlorene  Briefe  und  Actenslûcke  die  sich  aus  der  Cy- 
prianischen  Briefsammliing  crmitteln  lasseii,  ia-8°,  Leipzig,  1902. 

3.  S.  Cyprien   Evist.  "5. 


L'ÉPISCOPAT  DE  SAINT  CYPRIEN  (249-258).  211 

aussi  retentissant  n'ait  été  marqué  clairement,  ni  in- 
sinué d'une  manière  historique,  nulle  part  que  dans 
la  diatribe  de  Firmilien,  alors  que  la  correspon- 
dance et  la  biographie  de  saint  Cyprien  ne  con- 
tiennent rien  à  ce  sujet.  Quoiqu'il  en  soit,  le  malaise 
dura  peu,  le  pape  mourut  le  2  août  257  et  son  suc- 
cesseur Sixte,  «bon  et  pacifique  »,  vécut  en  bons  ter- 
mes avec  Cyprien  ^  Somme  toute,  F  Afrique  avait 
gain  de  cause,  son  usage  fut  maintenu  et  ce  fut 
d'elle-même  qu'elle  y  renonça  au  concile  d'Arles, 
en  314.  L'incident  avait  été  vif,  il  dura  peu  et  n'eut 
pas  les  suites  qu'un  instant  on  avait  pu  redouter. 
Cyprien  avait  choisi  un  terrain  qui,  malheureuse- 
ment pour  lui,  ne  valait  rien,  et  toute  sa  vaillance 
avec  toute  son  hal)ilité  ne  purent  rendre  bon  ce  qui 
ne  l'était  pas.  L'usage  romain  devait  finalement 
triompher,  comme  c'était  justice,  mais  ce  qui  ne 
laisse  pas  d'être  piquant,  c'est  que  la  plus  solide 
justification  de  cet  usage  devait  être  donnée  par  un 
Africain,  au  v^  siècle,  l'évêque  d'Hippone,  dans  une 
formule  inoubliable  :  Et  [baptisma]  qnod  dahatur  a 
Paulo,  et  qiiod  dabatar  a  Petro^  Chiistiest;  et  si 
datum  est  a  Juda,  Christi  erat  ^. 

Dans  la  solennelle  séance  du  l*^""  septembre  256, 
Cyprien  semblait  avoir  donné  la  mesure  de  son  in- 
lluence  ;  il  avait  incarné  l'épiscopat  africain  dans  sa 
personne.  Le  procès-verbal  de  cette  journée  nous  est 
demeuré.  Il  est  intitulé  :  «  Votes  des  évêques,  au 
nombre  de  quatre-vingt-sept,  sur  la  nécessité  de  re- 
baptiser les  hérétiques  ^  » .  Après  un  préambule  don- 


1.  Epist.  81;  Vila  Cypriani,  lU. 

2.  S.  Augustin,  Tract.  V  in  Johannem,  IS,  P.  X,.,  t.  XXXV,  col.  1^23. 

3.  Sententîae  episcoporum  numéro  LXXXVIIde  haereticîs  baptizan- 
dis,  édit.  Hartel,  t.  I,  p.  ^35,  U61. 


212  L'AFRIQUE  CHRETIENNE. 

liant  un  résumé  historique  des  circonstances  qui  ont 
provoqué  la  réunion  du  concile  auquel  assistaient  des 
évêques,  des  prêtres  et  des  diacres,  en  présence  «  de 
la  plupart  des  fidèles  »,  on  lit  plusieurs  communica- 
tions, entre  autres,  semble-t-il,  la  lettre  menaçante 
du  pape  Etienne.  Saint  Cyprien  prend  alors  la  pa- 
role :  «  Vous  avez  entendu,  mes  très  cliers  collègues, 
dit-il,  ce  que  notre  co-évêque  Jubaïanus  m'a  écrit 
pour  me  consulter,  malgré  mon  insuffisance,  sur  le 
baptême  illicite  et  profane  des  hérétiques.  Vous  avez 
entendu  également  ma  réponse  :  j'ai  été  d'avis,  con- 
formément à  nos  deux  décrets,  que  les  hérétiques 
venant  à  l'Eglise  devaient  être  baptisés  et  sanctifiés 
par  le  baptême  de  FEglise.  On  vous  a  lu  encore  une 
lettre  de  Jubaïanus  :  dans  la  réponse  qu'en  homme 
sincère  et  pieux  il  m'a  faite,  non  seulement  il  s'est 
rangé  à  mon  avis,  mais  encore  il  a  confessé  qu'il  était 
maintenant  bien  armé  et  m'a  rendu  grâces.  Il  nous 
reste  à  déclarer,  chacun  à  notre  tour,  ce  que  nous 
pensons  sur  cette  affaire,  et  cela,  sans  prétendre  ju- 
ger personne  ni  excommunier  personne  pour  une 
divergence  d'opinion.  En  effet,  aucun  d'entre  nous  ne 
se  constitue  évêque  des  évêques;  aucun,  par  des  me- 
naces de  tyran,  ne  cherche  à  contraindre  ses  collèg'ues 
ni  à  forcer  leur  adhésion.  Tout  évêque  est  libre  et 
exerce,  comme  il  l'entend,  son  pouvoir  ;  il  ne  peut  pas 
plus  être  jugé  par  un  autre,  qu'il  ne  peut  lui-même 
juger  un  autre.  Attendons  tous  le  jugement  de  Notre- 
Seigneur  Jésus-Christ,  qui,  seul  au  monde,  a  le  pou- 
voir et  de  nous  préposer  au  gouvernement  de  son 
Eglise,  et  déjuger  notre  acte^  » 

1.  Cet  important  passage  nous  paraît  avoir  été  interprété  plus  que  com- 
pris dans  une  dissertation  de  J.  Delarochelle,  L'idée  de  l'Église  dans 
saint  Cyprien,  dans  la  Rev.  d'hist.  et  de  litt.  religieuses,  1896,  t.  I,p.  52^  sq. 


LÉPISCOPAT  DE  SAINT  CYPRIEN  (249-258).  213 

Le  reste  du  procès-verbal  contient  la  suite  des  mo- 
tifs apportés  par  chaque  évêque  pour  justifier  son 
vote  '. 

Telle  fut  la  dernière  des  polémiques  qui  remplirent 
Tépiscopat  de  saint  Cyprien.  On  peut  dire  que  toutes 
ces  luttes  étaient  sorties  des  événements  qui  accom- 
pagnèrent la  persécution  de  Dèce  ;  elles  eurent  une 
portée  considérable  sur  l'avenir  de  l'Afrique  chré- 
tienne dont  elles  habituèrent  le  corps  épiscopal  à 
s'organiser  en  groupe  compact  sous  la  discipline  du 
grand  évêque  de  Carthage.  Au  moment  où  les  pre- 
mières Eglises  apparaissaient  en  Gaule  et  en  Es- 
pagne, et  même  dans  la  plus  grande  partie  de  l'Italie, 
l'Afrique  atteignait  l'apogée  de  l'organisation  hiérar- 
chique et  ecclésiastique.  Elle  se  montrait  l'égale  des 
grandes  et  antiques  Églises  d'Asie  Mineure  et  de 
Syrie  et,  la  première  en  Occident,  donnait  le  modèle 
de  ces  institutions  si  glorieuses  qui  ne  sont  plus  que 
des  souvenirs  :  les  Eglises  gallicane  et  wisigothique. 

On  ne  s'aperçoit  nulle  part  que  ces  ardentes  que- 
relles théologiques  ait  grandement  surpris  ni  scan- 
dalisé les  fidèles.  On  déplorait,  mais  on  ne  s'étonnait 
pas.  Une  subtilité  dont  chaque  parti  faisait  usage 
expliquait  toutes  les  défaillances,  celles  des  sectes 
aussi  bien  que  celles  des  individus.  Le  corps  du  Sei- 
gneur est  double,  disait-on  ;  il  y  a  un  côté  droit  res- 
plendissant et  un  côté  gauche  qui  représente  le  nom 

11  y  a  ici  opposition  entre  la  conduite  de  l'évêque  de  Pvome  et  celle  de 
l'évêque  de  Carthage,  mais  y  a-t-il  négation  formelle  de  la  subordination 
hiérarchique  à  l'Église  de  Rome,  cette  Ecclesia  principalis  iinde  imitas 
sacerdotalis  ortaest,  ainsi  qu'il  la  nomme  ailleurs  (S.  Cyprien,  Epht.bb)1 
Sur  toute  cette  question,  cf.  J.  CHAPMANr>f,  Les  interpolations  du  traité 
de  Saint  Cyprieii  sur  C Unité  de  l'Eglise,  dans  la  Bévue  bénédictine  1902, 
p.  2'46-25'i,  p.  357-373;  1903,  p.  26  sq. 

1.  Pour  la  destinée  du  document,  cf.  P.  Monceaux,  op.  cit.,  t.  II, 
p.  63  sq. 


214  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

de  Dieu  blasphémé  parmi  les  nations  ' .  Il  va  sans 
dire  que  la  moindre  secte  entendait  bien  représenter 
le  côté  droit,  c'est  ce  qui  explique  la  conviction  per- 
sévérante des  Africains  sur  la  nécessité  d'une  Eglise 
et  la  préoccupation  de  n'en  pas  être  exclus  ;  au  besoin, 
lorsque  toute  entente  devenait  impossible,  on  fondait, 
dans  Rome  même,  Eglise  contre  Eglise,  on  se  subs- 
tituait à  l'Eglise  véritable,  on  s'attribuait  l'ortho- 
doxie, afin  d'être  ou  de  paraître,  à  tout  prix,  coûte 
que  coûte,  le  côté  droit. 

Le  règne  de  Valérien  devait  apporter  à  l'Eglise 
d'Afrique  de  nouvelles  tribulations.  Après  les  menaces 
de  Gallus,  les  chrétiens  s'étaient  réjouis  de  posséder 
un  prince  qui  «  était  doux  et  bon  pour  les  serviteurs 
de  Dieu.  Aucun  de  ses  prédécesseurs,  pas  même 
ceux  qui  passent  pour  avoir  été  ouvertement  chré- 
tiens, ne  témoigna  aux  fidèles  un  accueil  aussi  affec- 
tueux et  aussi  familier.  Sa  maison,  remplie  d'hommes 
pieux,  ressemblait  à  une  église^  ».  Ces  sentiments 
s'altérèrent  peu  à  peu  et  passèrent  de  la  bienveillance 
manifeste  à  la  persécution  ouverte.  Le  motif  véritable 
de  ce  changement  était  des  moins  excusables.  Devant 
le  gouffre  de  la  dette  publique,  Valérien  effrayé  avait 
vu  miroiter  la  confiscation  des  biens  considérables 
de  l'Eglise  chrétienne  comme  une  ressource  intaris- 
sable. Les  Églises  particulières  ne  cachaient  pas  leurs 
libéralités.  On  savait  que  celle  de  Rome,  outre  ses 
dépenses  ordinaires  :  entretien  des  ministres  du  culte, 
frais  du  service  divin,  dépenses  des  cimetières,  sou- 
lagement des  captifs,  des  détenus,  des  forçats  et  des 


1.  Tychoîsius,  Regulae.  Régula  11%  De  Domini  corpore  biparlito,  P.  /,., 
l.  XVIII,  col.  15  sq. 

2.  S.   Denvs  d'Alexandrie,  Epist.  ad  Hermannonem,  dans  Eisèle, 
Hist.  eccL,  Vil,  10. 


L'ÉPISCOPAT  DE  SAINT  CYPRIEN  (249-258).  215 

exilés,  des  infirmes  et  des  veuves,  nourrissait  encore 
quinze  cents  indigents  ^ .  Carthage  venait  de  faire  une 
quête  qui  avait  rapporté  25.000  francs  et  son  évéque, 
dont  la  sollicitude  semblait  n'avoir  pas  plus  de  li- 
mites que  ses  ressources  pécuniaires,  proposait  à  un 
de  ses  collègues  de  prendre  à  la  charge  de  sa  commu- 
nauté un  comédien  converti,  qui  n'ayant  pas  d'autre 
gagne-pain,  continuait  à  donner  les  leçons  de  son  art  ^ . 
Tous  ces  faits  étaient  connus  et  on  savait  que  ce  que 
les  chrétiens  épargnaient  sur  les  jeux  et  les  spectacles, 
ils  le  dépensaient  en  aumônes.  ((  Les  païens  s'enor- 
gueillissent de  donner  des  jeux  devant  un  empereur 
ou  un  proconsul,  disait  saint  Cyprien  :  on  n'épargne 
alors  aucune  dépense  ;  on  engage  ou  l'on  vend  ses 
biens  afin  de  subvenir  aux  frais  énormes  :  on  s'expose, 
en  cas  d'échec,  aux  injures,  aux  sifflets,  aux  projec- 
tiles; et,  si  l'on  réussit,  qu'a-t-on  gagné?  la  faveur 
mobile  du  peuple,  la  promesse  d'un  consulat.  Chré- 
tiens, votre  charité  est  donnée  en  spectacle  à  Dieu  et 
à  son  Christ,  les  anges  et  les  vertus  du  ciel  y  applau- 
dissent; dans  ces  jeux,  les  hommes  ne  meurent  pas, 
mais  ils  sont  consolés,  assistés,  nourris,  vêtus;  votre 
patrimoine  n'est  pas  dissipé,  il  va  grossir  votre  trésor 
dans  le  cieP.  »  On  ne  cherchait  pas  à  s'expliquer  que 
le^  malaise  public  et  le  désordre  des  finances  de 
l'Etat  exigeaient  d'autres  remèdes  que  la  confiscation, 
si  productive  qu'elle  dut  être,  des  biens  des  Églises. 
C'est  d'ailleurs  une  tentation  à  laquelle  il  était  trop 
facile  de  succomber  pour  que  Valérien,  obéré,  s'en 
défendît  longtemps  ;  d'autres  influences  s'exercèrent 


1.  EusEBE,  Ilist.  eccl.,  VI,  U3. 

2.  S.  Cyprien,  Epist.  61. 

3.  S.  Cyprien,  De  opère  et  eleemosyna,  21,  22. 


2t6  L'AFRIQUE  CHRÉTIEXNE. 

autour  de  lui,  jusqu'à  ce   que  ledit  de  persécution 
fût  promulgué  (257). 

Pour  la  première  fois,  le  christianisme  était  traité 
en  association  illicite.  Bien  que  le  texte  de  Tédit  ne 
nous  soit  pas  parvenu,  on  peut  aisément  reconstituer 
les  dispositions  qu'il  contenait  ^ .  Il  ordonne  de  tra- 
duire devant  les  tribunaux  les  principaux  membres 
du  clergé.  «  Les  empereurs  ont  daigné  m'écrire  au 
sujet  non   seulement  des  évêques,    mais  aussi  des 
prêtres  »,  dit  à  saint  Cyprien  le  proconsul  d'Afrique. 
Les  uns  et  les  autres  sont  mis  en  demeure  de  sacrifier 
aux  dieux  ;  s'ils  refusent,  ils  doivent  être  exilés.  Quant 
à  ceux  qui  persistent  à  faire  revivre  l'association  dis- 
soute, ils  tombent  sous  le  coup  des  lois  rendues  contre 
les  fauteurs  de  collèges  illicites^.  «  Les  empereurs, 
dit  encore  le  proconsul  d'Afrique,   ont  défendu  de 
tenir  des  réunions  et  d'entrer  dans  les  cimetières. 
Celui  qui  n'observera  pas  ce  principe  salutaire  en- 
courra la  peine  capitale.  »  Celle-ci  a  deux  degrés,  la 
mort  ou  la  condamnation  aux  travaux  forcés^.  Cette 
dernière  était  une  des  peines  les  plus  terribles  ;  les 
anciens  la  tenaient  pour  à  peine  moins  cruelle  que  la 
Tnovi]  proxima  morti^  dit  à  son  sujet  Callistrate,  et 
Ulpien  fait  observer  que  les  gouverneurs  des  pro- 
vinces ont  le  droit  de  porter  cette  condamnation  '' .  La 
correspondance  de  saint  Cyprien  nous  a  conservé  les 
plus  précieux  détails  sur  un  groupe  de  confesseurs 
africains,  évêques,  prêtres  et  diacres,  condamnés  aux 
mines  en  exécution  de  l'édit  de  257.  De  Curube,  où 
l'évêque  de  Carthage  était  relégué,  il  avait  établi  des 

1.  EusÈBE,  Ilist.eccL,  VII,  11;  Acta  proconsularia  S.  Cypriani. 

2.  Digeste,  XLVII,  xxil,  2;  XLVllI,  IV,  1,  3. 

3.  Callistrate,  Digeste,  XLVIII,  xix,  28. 
ix.  Digeste,  XLV,  xix,  28. 


L'EPISCOPAT  DE  SAÏNT  CYPRIEN  (249-258).  217 

relations  épistolaires  et  confiait  à  des  intermédiaires 
sûrs  ses  lettres  et  les  secours  dont  elles  étaient  ac- 
compagnées. Une  de  ces  lettres  porte  la  suscription 
suivante  :  «  A  Nemésianus,  Félix,  Lucius,  un  autre 
Félix,  Litteus,  Polianus,  Victor,  Jader,  Datif,  mes 
collègues  dans  l'épiscopat,  et  aussi  à  mes  collègues 
dans  la  prêtrise,  et  aux  diacres,  et  à  tous  les  autres 
fidèles  qui,  dans  les  mines,  rendent  témoignage  à 
Dieu  le  Père  tout-puissant  et  à  Jésus-Christ,  Notre- 
Seigneur,  notre  Dieu,  notre  protecteur  ^  » 

Les  lettres  écrites  par  les  confesseurs  à  saint  Cy- 
prien  nous  laissent  entendre  qu'ils  avaient  été  sé- 
parés les  uns  des  autres  et  répartis  entre  plusieurs 
mines.  «  La  première  est  de  Nemésianus,  Datif,  Fé- 
lix et  Victor  :  ils  remercient  saint  Cyprien  des  en- 
couragements qu'il  leur  donne,  ils  lui  accusent  récep- 
tion des  secours  qu'il  leur  a  envoyés,  en  son  nom  et 
en  celui  de  Quirinus,  par  le  sous-diacre  Herennianus 
et  par  les  acolythes  Lucianus,  Maximus  et  Aman- 
tius  ^  ;  ils  terminent  en  lui  parlant  «  au  nom  de  tous 
ceux  qui  sont  avec  eux ^  ».  La  lettre  suivante  est 
écrite  par  Lucius  «  au  nom  de  tous  ses  compagnons 
d'infortune  ^  »  ;  il  ne  s'y  trouve  pas  un  mot  qui  in- 
dique que  saint  Cyprien  ait  déjà  pu  avoir  de  leurs 
nouvelles  par  Nemésien;  bien  plus,  Lucius  accuse 
aussi  réception  des  lettres  qu'il  a  reçues  des  mains 
du  sous-diacre  Herennianus  et  des  trois  acolythes  "\ 
ainsi  que  les  objets  qu'ils  lui  remettaient  ^,  exacte- 
ment comme  si  Nemésianus  n'avait  pas  accusé  récep- 

1.  s.  Cyprien,  Epist.  77. 

2.  En  258  probablement, 

3.  Epist.  78. 
U.  Epist.  79. 

5.  Ibid. 

6.  Ibid. 

L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE.   —   I.  13 


218  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

tion  de  ces  offrandes.  La  troisième  réponse  est  de 
Félix  (il  y  avait  aux  mines  deux  évêques  de  ce  nom), 
Jader,  Polianus,  tant  en  leur  nom  qu'au  nom  des 
prêtres  «  et  de  tous  ceux  qui  sont  avec  eux  dans 
la  mine  de  Sigus  ^  »  :  comme  les  précédents,  ils  ac- 
cusent réception  des  lettres  et  de  l'offrande  qu'ils  ont 
reçues  du  sous-diacre  Ilerennianus  et  de  leurs  frères 
Lucain  et  Maxime^.  Le  troisième  acolythe  Amantius 
n'est  pas  nommé  ;  il  paraît  qu'il  n'avait  pas  suivi  ses 
collègues  jusqu'à  Sigus.  Les  trois  réponses  portent 
de  la  manière  la  plus  complète  le  cachet  d'actes  éma- 
nant d'individus  qui  agissent  isolément,  qui  sont 
éloignés  les  uns  des  autres,  qui  ignorent  les  réponses 
faites  par  leurs  coreligionnaires  :  leur  analyse  prouve 
donc  l'existence  d'au  moins  trois  mines  ^  entre  les- 
quelles les  martyrs  étaient  distribués.  L'absence 
d'Amantius  aux  mines  de  Sigus  fait  supposer  que 
ce  point  avait  été  le  terme  de  l'itinéraire  suivi  par 
les  courageux  consolateurs  des  condamnés.  Nous 
supposons  qu'ils  s'étaient  rendus  d'abord  à  des  mines 
à  l'est  de  Bagaï  (=  Bar  ai) ^  ensuite  aux  mines  de 
cuivre  au  pied  du  Djebel-Sidi-RgheïSy  et,  en  der- 
nier lieu,  aux  mines  de  Rgheïs.  Celles-ci  sont  nom- 
mées dans  la  source  où  nous  avons  puisé  ces  détails  ; 
il  n'y  a  donc  pas  d'incertitude  quant  à  elles. 

Quelle  était  la  nature  des  mines  de  Sigas?  Le 
texte  ne  le  dit  pas.  Quelques  auteurs  ont  cru  pouvoir 
conclure  d'un  passage  de  saint  Cyprien  ainsi  conçu  : 
«  Quelle  merveille  y  a-t-il  qu'étant,  comme  vous 
êtes,  des  vases  d'or  et  d'argent,  on  vous  ait  envoyés 
aux  mines,  c'est-à-dire  au  lieu  qui  recèle  l'or  et  l'ar- 

1.  Episl.  80. 

2.  Ibid. 

.3.  La  réponse  de  l'évèque  Litteus  n'est  pas  connue. 


L'ÉPISCOPAT  DE  SAINT  CYPRIEN  (249-258).  219 

gent  ^  ?  »  que  c'étaient  des  mines  de  ces  métaux  ^; 
mais  véritablement  ce  passage  ne  saurait  être  consi- 
déré comme  la  preuve  du  fait  en  question,  et  nous 
pourrions  même  dire,  maintenant  qu'il  est  bien  éta- 
bli que  Nemésianus  et  ses  compagnons  travaillaient 
dans  trois  mines  différentes,  qu'évidemment  ces  pa- 
roles ne  doivent  pas  recevoir  le  sens  qu'on  leur  a 
donné.  Il  n'est  pas  impossible  toutefois  que  les  Ro- 
mains aient  exploité  une  mine  d'argent  à  l'est  de 
Bagaï;  celle  du  Djebel- S idi-Rgheïs  était  certaine- 
ment une  mine  de  cuivre.  Quant  à  la  mine  de  Sigus, 
si  véritablement  le  nom  de  'Aïn-Nh'ds  vient,  comme 
le  veut  la  tradition,  du  voisinage  de  mines  de  cuivre 
dans  cette  région,  on  pourrait  en  conclure  que  le 
metallum  siguejise  était  une  mine  de  cuivre,  et  il 
faudrait  en  rechercher  avec  soin  les  traces  entre 
Gonça  {■=  Sigus)  et  Bir^-S  t'ai  ou.  "Aïn-Nh'ds,  intervalle 
qui  n'embrasse  pas  un  espace  considérable.  Si  les 
grès  plongeant  au  nord  entre  Constantine  et  Sigus, 
en  approchant  de  cette  dernière  ville,  sont  réelle- 
ment les  grès  qui  jouent  un  rôle  important  entre 
Philippeville  et  Constantine,  c'est-à-dire  le  maçigno 
ou  grès  à  fucoïdes,  il  pourrait  se  faire  que  les  an- 
ciennes mines  de  Sigus  se  trouvassent  dans  les 
couches  de  cette  formation^.  »  A  Chemtou  [-=1  Si- 
mitthu)^  «  la  carrière  était  exploitée  surtout  à  ciel 
ouvert;  on  y  voit  cependant  la  trace  de  deux  grandes 
galeries,  à  l'entrée  de  l'une  desquelles  se  trouve  une 
inscription  '^  ». 

1.  s.  Cyprien,  Epist.  77. 

2.  Vie  de  S.  Cyprien,  in-^",  Paris,  1717, 1.  VI,  c.  Vii,  p.  505. 

3.  H.  FoURNEL,    Richesse  minérale  de   l'Algérie,   iii-4°,    1849,  t.     I, 
p.  270-71. 

U.  On  peut  encore  se  rendre  compte  aujourd'hui  de  la  façon  dont  cette 
exploitation  était  conduite.  On  commençait  par  déterminer  à  l'aide  de 


220  L'AFRIQUE  CHRETIENNE. 

Nous  savons  quelque  chose  du  traitement  enduré 
par  les  évêques  et  le  clergé  africain  dans  ces  mines. 
Une  des  lettres  de  remerciement  envoyée  à  Cyprien 
disait  entre  autres  choses  :  «  Les  autres  forçats  s'u- 
nissent à  nous  pour  te  remercier,  très  cher  Cyprien. 
de  ce  que  par  tes  lettres  tu  as  réconforté  les  cœurs 
accablés,  guéri  les  membres  déchirés  par  les  verges^ 
brisé  les  entraves  des  pieds,  aplani  la  chevelure  des 
têtes  rasées  par  moitié,  éclairé  les  ténèbres  de  la 
prison,  nivelé  les  mines,  présenté  un  parfum  de 
fleurs  exquises  aux  narines  (empestées)  et  fait  éva- 
porer l'épaisse  fumée  (qui  emplit  les  galeries  de 
mine).  »  Ces  doléances  ne  nous  disent  pas  toute 
l'étendue  des  privations  imposées  aux  confesseurs. 
Avant  d'être  descendus  dans  la  mine,  les  fidèles 
avaient  été  marqués  au  front  avec  le  fer  rouge  et 
leur  existence,  aussi  bien  pendant  les  heures  de  tra- 
vail que  pendant  celles  du  repos,  était  un  véritable 
enfer.  Mêlés  aux  condamnés  de  droit  commun,  ces 


sondages  la  partie  de  la  carrière  qu'on  se  proposait  d'attaquer,  puis  on 
commençait  le  travail;  mais  il  semble  qu'on  ait  procédé  autrement  qu'on 
le  fait  actuellement  à  Chemtou  :  au  lieu  de  jeter  à  terre  un  bloc  de 
marbre  informe  et  de  le  tailler  ensuite,  ce  qui  a  l'avantage  d'éviter  le 
travail  de  l'équarrissage  pour  les  morceaux  que  l'on  reconnaît  contenir 
des  défauts,  mais  l'inconvénient  de  perdre  une  certaine  quantité  de 
marbre,  les  Romains  taillaient  le  bloc  sur  la  place  et  ne  le  détachaient 
qu'après  lui  avoir  donné  la  forme  à  peu  près  définitive  qu'il  était  des- 
tiné à  recevoir  dans  la  carrière.  Cette  méthode  était  appliquée  pour 
les  colonnes  mêmes,  et  l'on  en  voit  encore  la  trace  sur  les  flancs  de  la 
montagne.  Il  y  a  là  une  immense  niche  mesurant  environ  4  mètres  de 
hauteur  sur  autant  de  largeur,  d'où  ont  été  tirées  des  colonnes  dont  on 
peut  aisément  se  représenter  la  dimension  :  la  courbe  en  est  encore 
marquée  dans  le  marbre  de  la  carrière.  R.  Gagnât,  Rapport  sur  une 
mission  en  Tunisie,  dans  les  Arcliiv.  des  miss,  scientif.,  S^  série,  t.  XI, 
1885,  p.  103  sq.  Nous  avons  traité  la  plupart  des  questions  ayant  trait 
à  la  condamnation  ad  metalla  dans  une  dissertation  spéciale  :  Les 
Chrétiens  condamnés  aux  mines,  dans  H.  Leclercq,  Le  troisième  siè- 
cle. Dioclélien,  in-S^,  Paris,  1903,  p.  28. 


L'EPISCOPAT  DE  SAINT  CYPRIEN  (249-258).  221 

évêques  et  ces  prêtres  se  trouvaient  entassés  pêle- 
mêle  avec  des  jeunes  filles,  des  enfants  ^  dans  une 
obscure  moiteur  que  ne  dissipait  pas  la  lueur  fumeuse 
des  torches^.  Ils  recevaient  une  ration  de  pain  in- 
suffisante ^,  point  de  vêtements  ^  ;  pour  la  nuit  ils 
s'allongeaient  sur  le  sol  ^  ;  jamais  de  bains  ^  et  sur- 
tout nul  moyen  de  célébrer  le  saint  sacrifice  '.  Une 
inscription  chrétienne  de  la  mine  de  Chemtou  a  pu 
être  tracée  par  quelqu'un  des  confesseurs  dont  nous 
avons  parlé;  elle  est  ainsi  libellée^. 

I 
OFFINVE 
NTAADIO 
TIMO  0 

«jygInl     W 

INRI 


Off[icina)  inventa  a Diotimo  Aug.  n[pstrî]  l[iherto). . . 
ou  bien  ag[e]n[t]e  in  T^ebus. 

On  sait  que,  dès  l'époque  qui  nous  occupe,  la  mine 

1.  s.  Cyprien,  Epist.  77  ;  peut-être  s'y  trouvaient-ils  depuis  la  persécu- 
tion de  Dèce. 

2.  Epist.  77. 

3.  Ibid. 
U.  Ibid. 

5.  Ibid. 

6.  Ibid. 

7.  Ibid.  Sur  les  mines,  cf.  Mél.  d'arcli.  et  dliist.,  1893,  t.  XIII,  p.  371, 
note. 

8.  A.  J.  Delattre,  Inscriptions  de  Chemtou  (Simittu),  Tunisie,  dans 
la  Revue  archéologique,  avril,  juill.  1881,  mai,  octobre  1882,  p.  244  ; 
De  Rossi,  Bull,  di  arch.  crist.,  1879,  p.  54;  1883,  p.  82;  C.  I.  Z,.,  n. 
14600;  cf.  Jahrbûcher  d.  Vereins  von  Alterthumsfr.  im  Rhcinland, 
t.  LVIII,  p.  87  ;  Brdzza,  dans  les  Studi  e  documenti  di  Sloria  e  Diritto, 
1889,  2e  fascicule. 


222  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

de  Chemtou  s'appauvrissait  ^  et  on  cherchait  des  gi- 
sement nouveaux,  comme  le  prouve  notre  inscription 
dont  le  chrismon  aura  pu  réjouir  quelqu'un  des  mi- 
sérables condamnés  qui  l'aura  entrevu. 

La  situation  considérable  que  saint  Cyprien  s'était 
acquise  le  désignait  aux  persécuteurs.  A  partir  de 
l'édit  de  257,  sa  vie  apparaît,  pendant  le  peu  de 
temps  qu'elle  dura  encore,  dans  une  vive  lumière 
d'histoire.  Grâce  aux  actes  de  sa  comparution  et  au 
récit  que  le  diacre  Pontius,  son  compagnon  d'exil, 
écrivit  de  la  dernière  année  de  l'évêque  qui  lui  avait 
fait  l'honneur  de  l'attacher  à  sa  personne,  nous  pou- 
vons le  suivre  sans  avoir  presque  rien  à  souhaiter  de 
savoir  de  plus  que  ce  que  nous  savons  -. 

Tout  ce  qui,  dans  la  vie  de  saint  Cyprien,  précéda 
son  élévation  à  l'épiscopat  nous  est  connu  par  ces 
quelques  pages  de  Pontius.  Nous  savons  qu'il  était 
riche,  rhéteur,  mondain,  lorsqu'il  se  convertit.  Etant 
encore  néophyte,  il  fut  élevé  sur  le  siège  de  Car- 
tilage. On  ne  sait  trop  ce  qu'était  devenu  ce  siège  au 
moment  où  il  y  monta,  mais  on  peut  dire  que  le  jour 
où  il  en  descendit,  il  le  laissait  un  des  trois  ou 
quatre  plus  illustres  du  monde  chrétien.  Lorsqu'on 
s'attache  à  reconnaître  son  tempérament  et  le  carac- 
tère de  sa  vie  et  de  son  œuvre,  on  s'aperçoit  qu'il  ne 
manquait  pas  de  plusieurs  vertus  fort  glorieuses, 
telles  que  la  prudence,  la  patience,  la  charité  ;  il  les 


1.  s.  Cyprien  écrit  à  Démétrius  :  Minus  de  effossis  et  fatîgatis  j/ion- 
tibus  eruuntur  marmorum  crustae;  cf.  J.  Toutain,  dans  l'Association 
française  pour  ravancement  des  sciences,  Tunis,  II,  1896,  p.  792. 

2.  Pour  la  bibliographie,  il  n'y  a  pas  lieu  de  transcrire  ici  celle  qu'on 
trouvera  dans  Potthast,  Bibliotheca  Medii  jEvii,  1896  ;  Richardson,  Bi- 
bliographical  Synopsis,  p.  60-63;  Chevalier,  Répertoire  des  sources  his- 
toriques. Bio-Bibliographie,  et  O.  Bardemiewer,  Gesch.  der  allkirchl. 
Litteratur,  in-8°,  Freiburg  im  B.,  1903,   t.  11,  p.  Z'èlx-hm. 


L'ÉPISCOPAT  DE  SAINT  CYPRIEN  (249-258).  223 

possédait  même  à  un  degré  éminent;  mais  ce  qui  le 
faisait  être  ce  qu'il  fut,  c'était  la  force  ou,  si  l'on  le 
veut,  la  maîtrise  de  soi.  Il  a  décrit  lui-même  l'angoisse 
de  son  esprit  avant  sa  conversion.  «  Étant  donné  mes 
mœurs  d'alors,  je  croyais  difficile  et  malaisé  ce  que 
la  Bonté  divine  me  promettait  pour  mon  salut.  Com- 
ment un  homme  pouvait-il  renaître  pour  une  vie  nou- 
velle par  le  baptême  de  l'eau  salutaire,  être  régénéré, 
dépouiller  ce  qu'il  avait  été,  et,  sans  changer  de  corps, 
changer  d'âme  et  d'esprit?  Comment  était  possible, 
disais-je,  une  telle  conversion  ?  Voilà  ce  que  je  me 
demandais  souvent.  Car,  moi-même  aussi,  j'étais  pris 
et  retenu  dans  les  mille  erreurs  de  ma  vie  passée;  je 
ne  croyais  point  pouvoir  m'en  débarrasser,  tant  j'étais 
l'esclave  de  mes  vices,  tant  je  désespérais  du  mieux, 
tant  j'avais  de  complaisance  pour  mes  maux,  devenus 
comme  des  compagnons  familiers.  »  Un  vieux  prêtre 
chrétien,  la  Bible  et  la  grâce  vinrent,  avec  lui-même, 
à  bout  de  lui. 

D'après  la  force  étymologique  du  mot,  sa  vie  fut 
vraiment  convertie,  c'est-à-dire  tournée  en  sens  in- 
verse de  ce  qu'elle  était.  Avec  cette  fougue  contenue, 
qui  était  chez  lui  la  résultante  d'un  mélange  des 
tempéraments  africain  et  romain,  il  se  voua  à  la  con- 
tinence, et  distribua  une  bonne  partie  de  son  bien; 
à  cela  il  ajouta  le  renoncement  aux  plaisirs  littérai- 
res, plaisirs  que  son  esprit  goûtait  vivement.  Sa  vie 
intérieure  comme  son  rôle  extérieur  seront  ainsi  tou- 
jours gouvernés  par  les  décisions  promptes  et  nettes 
de  sa  tranquille  sagesse.  On  avait  fait  opposition  à 
son  élection  épiscopale,  il  ne  laissa  rien  voir  de  ce 
qu'il  pensait,  il  «  pardonna  et  se  tut  ».  On  le  voulait 
prendre  pour  le  faire  mourir,  il  régla  l'administration 
de  son  Église  et  partit.  On  l'accusait  de  lâcheté,  il  s'en 


224  L'AFRIQUE  CHRETIENNE. 

excusa.  Il  était  parti  afin  que  sa  présence,  qui  eût  été 
une  bravade,  ne  fût  pas  le  prétexte  de  nouvelles  sévé- 
rités contre  son  Église.  «  L'évéque,  expliquait-il, 
doit  en  toutes  choses  veiller  sur  la  paix  et  la  tran- 
quillité ;  il  ne  doit  pas  risquer  de  paraître  avoir  lui- 
même  fourni  matière  au  désordre  et  déchaîné  la  persé- 
cution. »  Tout  cela  est  bien  calculé  et  fort  avantageux 
en  définitive.  Quand  on  est  bien  assuré  qu'on  saura, 
le  jour  venu,  se  laisser  tuer,  on  n'a  pas  d'autre  réfu- 
tation à  préparer. 

Il  avait  ainsi  des  manières  tranquilles  de  supporter 
les  pires  offenses   :  «  Je   me   suis  aperçu,  mes   très 
chers  frères,  écrivait-il  un  jour  aux  clercs  de  Rome, 
qu'on  vous  racontait  avec  peu  de  sincérité  et  peu  de 
fidélité  ce  qu'ici  nous  avons  fait  et  faisons.  J'ai  cru 
nécessaire  de  vous  adresser  cette  lettre,  pour  vous 
rendre  compte  de  nos    actes,  de  nos  décisions  et  de 
notre  activité.  »  Ce  qui  le  touchait  le  plus  vivement, 
c'était  le  soupçon  d'avoir  agi  à  la  légère.  «  Puisque 
tu  parais  ému  de  mes  actes,  dit-il  à  un  collègue,  je 
dois  défendre  auprès  de  toi  ma  personne  et  ma  cause  ; 
je  ne  veux  pas  laisser  croire  que  j'ai  pu,  à  la  légère, 
m'écarter  de  mon  dessein.  »  Avec  de  pareilles  dispo- 
sitions il  avait  du  goût  et  une  véritable  aptitude  pour 
l'administration.  Pendant  près  de  dix  années,  il  gou- 
verna à  sa  manière  disposant   des  hommes,  gérant 
les  biens,  venant  à  bout  de  donner  de  la  conscience 
aux  uns,  de  la  pudeur  aux  autres  et  du  courage  à 
presque  tous  ;  voulant  être  obéi  et  l'étant,  on  ne  voit 
nulle  part  qu'il  se  soit  préoccupé  beaucoup  d'être 
aimé.  Il  était  vêtu  comme  le  sont  les  personnes  de 
sa  condition,   parlait   et  écrivait  une  langue  polie, 
quoique  un  peu  recherchée,  à  la  manière  du  temps. 
On  n'aperçoit  rien  de  très  brillant  dans  son  exis- 


L'ËPISCOPAT  DE  SAINT  CYPRIEN  (249-258).  225 

tence  et  son  œuvre,  elle  n'a  place  que  pour  le  so- 
lide. Il  obtint  un  véritable  triomphe  dans  sa  vie,  et 
tel  qu'il  lui  convenait  de  l'obtenir,  un  triomphe  par- 
lementaire; ce  fut  lorsqu'il  réunit  l'adhésion  una- 
nime de  ses  87  collègues,  au  concile  de  Carthage.  Et 
il  pouvait  bien,  au  soir  d'un  pareil  jour,  se  rendre 
cette  justice,  qu'il  «  n'avait  rien  fait  à  la  légère  ».  Son 
activité  n'avait  d'autres  bornes  que  les  devoirs  de  sa 
charge.  Discipline,  liturgie,  administration,  gouver- 
nement, il  veillait  à  tout.  Ayant  à  toucher  à  tant  de 
choses  et  à  tant  d'hommes,  il  n'est  pas  surprenant 
qu'il  se  fût  fait  des  ennemis.  Il  était  trop  sage  pour 
en  être  surpris,  trop  sensé  pour  s'en  affliger.  Il 
avait  l'impatience  de  l'action,  mais  d'une  action  cal- 
culée, tenace,  avisée.  Ses  contemporains  ne  parais- 
sent pas  l'avoir  bien  compris.  Cet  homme  qui  n'agis- 
sait pas  en  vue  d'eux,  mais  en  vue  de  l'avenir  et  qui 
agissait  comme  il  l'entendait,  leur  paraissait  trop 
âpre,  trop  dédaigneux,  trop  rêveur.  Quant  à  lui,  il 
ne  céda  et  ne  recula  sur  aucun  point;  il  dut  mourir 
avec  la  conviction  d'avoir  toujours  eu  raison. 

Avec  cela,  il  était  saint  prêtre  et  grand  évêque.  En 
d'autres  temps  et  d'autres  lieux,  il  eût  bien  pu  être  un 
Ximénès  ou  un  Richelieu  mais  un  Richelieu  dévot  et 
un  Ximénès  tolérant.  Ce  quelque  chose  d'impertur- 
bable qui  faisait  le  fond  résistant  de  son  âme  se  mon- 
tra à  ses  derniers  moments.  Il  mourut  de  la  manière 
la  plus  simple,  sans  affectation,  sans  discours,  comme 
s'il  n'eût  fait  que  répéter  un  exercice  de  chaque  jour. 
Il  avait  été  arrêté  le  30  août  257  et  traduit  devant  le 
proconsul  Paternus,  qui  le  somma  d'observer  désor- 
mais les  cérémonies  de  la  religion  romaine.  Cyprien 
refusa.  Paternus  lui  dit  :  «  Ta  persévères  dans  cette 
volonté?  »  —  «  Une  volonté  bonne  qui  connaît  Dieu, 

13. 


226  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

ne  peut  être  changée.  »  —  «  Pourras-tu  donc  partir 
en  exil  pour  la  ville  de  CurubeV  »  —  «  Je  pars.  «  Il  de- 
meura une  année  à  Curube  ^5  jusqu'au  jour  où  il  ap- 
prit que  le  proconsul  Galerius  Maximus  le  faisait 
chercher  pour  être  amené  à  Utique  et  y  terminer  sa 
vie  par  le  martyre.  11  quitta  sa  retraite,  résolu  à  de- 
meurer caché  jusqu'au  retour  du  proconsul.  De  là  il 
écrivit  à  son  peuple   : 

«  Cyprien,  aux  prêtres,  aux  diacres,  et  à  tout  le 
peuple,  salut. 

«  Quand  j'eus  appris,  très  chers  frères,  que  des 
huissiers  avaient  été  envoyés  avec  ordre  de  me  con- 
duire à  Utique,  je  me  laissai  persuader,  et  je  m'éloi- 
gnai de  mes  jardins.  Il  convient  qu'un  évêque  con- 
fesse le  Seigneur  dans  la  ville  où  est  son  Église,  et 
laisse  à  son  peuple  le  souvenir  de  sa  confession.  Car  ce 
que  l'évêque  dit  en  ce  moment  est  ensuite,  Dieu  ai- 
dant, répété  par  tous.  J'amoindrirais  l'honneur  de 
notre  glorieuse  Église,  si  je  confessais  la  foi  et  subis- 
sais le  martyre  à  Utique,  après  avoir  demandé  tant 
de  fois  avec  vous  au  Seigneur  la  grâce  de  le  con- 
fesser et  de  souffrir  au  milieu  de  mon  peuple,  et  de 
partir  d'ici  vers  Dieu.  » 

Il  continuait,  prescrivant  l'ordre,  la  discipline  : 
«  Quant  aux  autres  avis  qu'il  me  reste  à  vous  donner, 
je  vous  les  ferai  parvenir  avant  que  le  proconsul  ait 
prononcé  la  sentence^.  »  Dès  le  retour  du  proconsul, 
l'évêque  quitta  sa  retraite  et  rentra  dans  sa  maison. 
Le  13  septembre,  il  fut  arrêté  ;  il  était  tranquille,  le 
visage  souriant.  On  le  conduisit  à  VAger  Sexti,  mai- 
son de  campagne  du  proconsul.  Celui-ci,  se  trouvant 

1.  Sur  la  description  de  Curube  par  Pontius,  cf.  P.  Monceaux,  op.  cit.j 
t.  II,  p.  233,  note  1. 

2.  S.  CïPRiEX,  Epist.  81. 


L'ÉPISCOPAT  DE  SAINT  CYPRIEN  (249-258^.  227 

indisposé,  remit  l'affaire  au  lendemain.  Cyprien  fut 
ramené  à  Carthage,  où  il  passa  la  nuit  dans  une 
maison  du  Viens  Saturai  ' ,  chez  un  des  officiers  qui 
l'avaient  arrêté  et  le  traita  avec  égards.  L'évêque 
dîna  avec  quelques  amis  et  son  fidèle  compagnon 
Pontius.  Dès  que  les  fidèles  connurent  l'arrivée  de 
leur  évêque,  ils  entourèrent  la  maison.  Cyprien  fît 
donner  ordre  d'écarter  les  jeunes  filles  afin  de  leur 
épargner  tout  désagrément.  La  foule  veilla  toute  la 
nuit  autour  de  son  évêque  ;  c'était  déjà  comme  la  vi- 
gile d'un  martyr.  Le  lendemain  matin,  on  se  mit  en 
route  pour  Sexti,  la  foule  fît  escorte.  On  introduisit 
l'accusé  dans  une  salle  où  se  trouvait  une  chaise  dra- 
pée de  la  même  manière  que  les  chaires  épiscopales. 
Cyprien  s'y  assit.  Comme  il  était  couvert  de  sueur, 
un  soldat,  chrétien  en  secret,  lui  offrit  des  vêtements 
secs.  «  A  quoi  bon,  dit  l'évêque.  Toute  souffrance  va 
probablement  cesser  aujourd'hui.  »  On  vint  chercher 
l'accusé  que  le  proconsul  attendait  dans  VAtî^ium 
Sanciolum.  L'interrogatoire  commença. 

«  —  Tu  es  Thascius  Cyprien? 

«  —  Je  le  suis. 

«  —  Tu  t'es  fait  le  pape  de  ces  hommes  sacrilèges  ? 

«  —  Oui. 

«  —  Les  très  saints  empereurs  ont  ordonné  que 
tu  sacrifies. 

«  —  Je  ne  le  fais  pas. 

«  —  Réfléchis. 


1.  In  hospitio  ejus  in  vico  qui  Saturni  dicitur,  inter  Feneriam  et 
Salutarium  mansit.  Ce  fut  chez  le  sh^alor  du  proconsul  que  se  passa 
cette  dernière  nuit.  Nous  apprenons  par  ce  texte  que  le  temple  de  Sa- 
turne, à  Carthage,  se  trouvait  à  proximité  du  temple  de  Coelestis,  entre; 
ce  dernier  et  le  temple  d'Esculape  ;  d'après  Tertullien,  Apotogeticum, 
9,  il  était  entouré  d'un  lucus.  Cf.  R.  Gagnât,  P.  Gauckler  etE.  Sadoux, 
Les  monuments  historiques  de  la  Tunisie,  in-i",  Paris,  1900,  t.  I,  p.  17. 


228  L'AFRIQUE  CHRETIENNE. 

«  —  Fais  ce  qui  t'a  été  commandé.  En  pareil  cas, 
la  réflexion  est  inutile.  » 

Le  proconsul  délibéra  avec  ses  assesseurs,  et 
rendit  la  sentence. 

« —  Tu  as  longtemps  vécu  en  sacrilège,  tu  as  réuni 
«  autour  de  toi  beaucoup  de  complices  de  ta  redou- 
«  table  conspiration,  tu  t'es  fait  l'ennemi  des  dieux  de 
«  Rome  et  de  ses  lois  saintes,  nos  pieux  et  très 
«  sacrés  empereurs,  Valérien  et  Gallien,  Augustes, 
«  et  Valérien,  très  noble  César,  n'ont  pu  te  ramener 
«  à  la  pratique  de  leur  culte.  C'est  pourquoi,  fau- 
«  teur  de  grands  crimes,  porte-étendard  de  la  secte, 
«  tu  serviras  d'exemple  à  ceux  que  tu  as  associés  à 
«  ta  scélératesse  :  ton  sang  sera  la  sanction  des  lois. 
«  Nous  ordonnons  que  Thascius  Cyprien  soit  mis  à 
«  mort  par  le  glaive.  » 

«  —  Grâces  à  Dieu,  »  dit  l'évêque. 

La  foule  des  chrétiens  cria  :  «  Et  nous  aussi,  nous 
voulons  être  décapités  avec  lui.  »  On  se  mit  en  route 
pour  la  plaine  de  Sexti,  où  l'exécution  devait  avoir 
lieu.  Les  arbres  se  couvraient  de  curieux.  On  s'arrêta 
enfin.  Cyprien  se  mit  à  genoux,  ôta  son  manteau  et 
pria  la  face  contre  terre.  Puis  il  donna  son  vêtement 
aux  diacres  et,  couvert  seulement  de  la  tunique  de 
lin,  attendit  le  bourreau. 

A  l'arrivée  de  celui-ci,  il  donna  ordre  qu'il  fût 
compté  vingt-cinq  pièces  d'or  à  cet  homme.  Les  fidèles 
entouraient  le  martyr,  étendaient  des  serviettes  au- 
tour de  lui  afin  de  recevoir  son  sang.  Cyprien  se  banda 
lui-même  les  yeux;  un  prêtre  et  un  sous-diacre  lui 
attachèrent  les  mains;  alors  il  permit  au  bourreau 
de  frapper,  et   la  tête  tomba  ^  (14  septembre  258). 

1.  Tout  ce  récit  des  Acta  procoyisularia  et  de  la  Vita  a  été  étudié  par 
M.  P.  Monceaux  avec  beaucoup  d'attention  et  de  critique.  Op.  cit.,  t.  II, 


L'ÉPISCOPAT  DE  SAINT  CYPRIEN  (249-258).  229 

Le  compagnon  d'exil  de  saint  Cyprien,  Pontius,  a 
çnuméré  les  sujets  sur  lesquels  son  grand  etclier  évêque 
s'essaya  à  instruire  son  Église.  «  Imaginez,  dit-il,  que 
Cyprien  ait  obtenu  [sous  Dèce]  la'  dignité  du  mar- 
tyre et  nous  ait  été  enlevé.  Qui  donc  aurait  montré 
l'efficacité  de  la  grâce  et  son  progrès  par  la  foi?  Qui 
aurait  imposé  aux  vierges  la  discipline  nécessaire  à 
leur  chasteté,  la  tenue  digne  de  leur  caractère  sacré, 
en  les  soumettant,  pour  ainsi  dire,  au  frein  des  pa- 
roles du  Seigneur?  Qui  aurait  enseigné  la  pénitence 
aux  apostats,  la  vérité  aux  hérétiques,  aux  schisma- 
tiques  l'unité,  aux  fils  de  Dieu  la  paix  et  la  loi  de  la 
prière  évangélique?  Qui  aurait  repoussé  les  blas- 
phèmes des  Gentils  et  retourné  contre  eux  leurs 
traits?  Qui  aurait  consolé  les  chrétiens  trop  affligés 
de  la  perte  de  leurs  parents,  ou  plutôt,  les  chrétiens 
de  peu  de  foi,  en  leur  faisant  espérer  le  bonheur  à 
venir?  De  qui  aurions-nous  appris  ainsi  la  miséri- 
corde et  la  patience?  Qui  aurait  arrêté  la  jalousie, 
née  de  la  malignité  empoisonnée  de  l'envie,  en  lui 
opposant  la  douceur  d'un  remède  salutaire?  Qui 
aurait  exhorté  tant  de  martyrs,  et  soutenu  leur  cou- 
rage en  leur  rappelant  la  parole  divine  '  ?  » 

Ces  écrits  de  saint  Cyprien  ont  été  étudiés  sou- 
vent à  des  points  de  vue  divers.  Ils  offrent  moins 
d'intérêt  pour  l'histoire  des  idées  que  pour  celle  des 
événements  contemporains.  Les  grands  sujets  ne 
sont  pas  ceux  où  l'évêque  se  sentait  le  plus  à  l'aise. 
Toute  sa  vie  il  avait  plus  observé  que  pensé  et  il 
est  vraisemblable  que  la  meilleure  part  de  ce  que 
nous  avons  admiré  en  lui,  il  la  devait  à  la  puissante 

p.  179-201.  Pour  ce  qui  a  trait  à  la  sépulture  et  aux  basiliques,  cf.  Ibid., 
t.  n,  p.  369. 
1.  PoMius,  Vita  Cypriani,  7. 


230  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

faculté  psychologique  dont  il  était  doué.  N'étant  ni  un 
penseur  original,  ni  un  philosophe,  ni  un  dialecti- 
cien, dit  excellemment  M.  Monceaux,  il  ne  peut  tirer 
que  des  conclusions  trop  générales,  un  peu  banales 
par  leur  généralité  même,  ou  de  menus  préceptes 
moraux.  Il  vaut  seulement  alors  par  la  forme,  par 
ses  fines  observations  psychologiques,  par  le  soin 
du  détail,  par  l'onction  naturelle  de  sa  parole.  Au  con- 
traire, que  son  Église  soit  décimée  par  la  persécu- 
tion, troublée  par  le  schisme  ou  désolée  par  la  peste, 
l'homme  grandit  aussitôt,  l'évêque  court  à  son  poste, 
l'orateur  s'élève  sans  effort  à  la  haute  éloquence. 
Dans  ces  occasions,  sa  nature  atteignait  à  la  gran- 
deur véritable  sans  effort  et  comme  par  le  jeu  régu- 
lier de  son  excellence.  Ce  qui  restait  de  lui  quand  il 
disparut,  c'était  l'Église  d'Afrique  sortie  de  deux 
persécutions,  de  deux  hérésies  et  d'innombrables 
misères,  plus  forte,  plus  sage  et  plus  sainte. 

Le  martyre  de  Cyprien  donna  le  signal  de  la  per- 
sécution en  Afrique.  Le  26  janvier  259,  périt  sans 
doute  Théogène,  évêque  d'Hippone^  ;  le  30  avril,  eut 
lieu  le  martyre  des  évêques  Agapius  et  Secundinus^. 
Une  émeute ,  provoquée  par  la  cruauté  du  proconsul 
qui  affecta  d'y  voir  la  main  des  fidèles,  fut  l'occasion 
d'arrestations  nombreuses  et  d'un  massacre  dans 
lequel  beaucoup  de  fidèles  furent  mis  à  mort^.  Parmi 


1.  Passîo  ss.  Montani,  Lucii  et  aliorum,  2,  dans  Ruinart,  Acta  8171' 
cera,  1689,  p.  132  sq.  S.  Augustin,  Sermo  CCLXXIII,  7  ;  Sentent,  episc.  de 
rebapt.,  lU. 

2.  Passio  ss.  Jacobi  et  Mariani,  3,  11.  A  ces  martyrs  il  faut  ajouter 
SalvianusdeGazaufala,  qui  prit  part  au  concile  du  l*»"  sept.  256;  cf.  Ellies 
DupiN,  Geogr.  sacra,  dans  Optati  Opéra,  1700,  p.  Lxxvi  ;  Morcelli, 
op.  cit.,  t.  I,  p.  167. 

3.  Passio  ss.  Montant,  Lucii  et  aliorum,  21. 


L'ÉPISCOPAT  DE  SAINT  CYPRIEN  (249-258).  231 

eux  se  trouvaient  Paul  et  ^  l'évêque  Successus^, 
correspondant  de  saint  Cyprien;  on  mit  en  prison 
un  groupe  de  plusieurs  clercs  :  Lucius,  Montanus, 
Flavianus,  Julianus,  Victoriens,  Renus  et  deux  ca- 
téchumènes, Primolus  et  Donatianus.  Nous  ne  pou- 
vons, faute  d'espace,  qu'indiquer  leurs  noms  et  rap- 
peler leur  martyre  dont  ils  écrivirent  eux-mêmes  la 
relation  jusqu'à  l'instant  où  la  plume  dut  passer  aux 
mains  de  quelque  fidèle  témoin  du  supplice  finaP. 

Ce  groupe  n'était  pas  seul  pour  Carthage,  mais 
nous  ne  connaissons  les  souffrances  d'autres  clercs 
emprisonnés  que  par  une  rapide  allusion.  En  Numi- 
die,  la  persécution  fut  plus  violente.  On  rappela  les 
évêques  exilés  afin  de  les  mettre  à  mort.  Un  groupe 
de  trois  chrétiens,  Jacques,  Marien  et  l'auteur  ano- 
nyme de  la  relation  de  leur  martyre,  nous  est  connu 
par  un  des  récits  les  plus  précieux  de  la  littérature 
martyr ologique,  mais,  cette  fois  encore,  nous  ne  vou- 
lons que  rappeler  d'un  mot  ce  qui  doit  être  lu  dans 
son  entier.  Quand  Jacques  et  Marien  furent  con- 
damnés à  mort,  on  les  joignit  à  d'autres  confes- 
seurs; les  exécutions  durèrent  plusieurs  jours. 
Quand  le  tour  de  Jacques  et  de  Marien  fut  venu,  le 
cortège  s'arrêta  au  bord  d'un  torrent,  dans  une  petite 
vallée.  Comme  les  condamnés  étaient  nombreux,  on 
songea  que  si  on  les  tuait  tous  au  même  endroit, 
leurs  cadavres  auraient  bientôt  obstrué  le  cours  du 
torrent,  on  les  fit  donc  aligner  sur  un  seul  rang  et 
le  bourreau  passa  devant,  abattant  les  têtes.  Quand 


1.  Ibid. 

2.  Cf.  P.  Monceaux,  op.  cit.,  t.  Il,  p.  165  sq.  pour  la  critique  et  H. 
LECLERCQ,Z-e  deuxième  siècle,  Dioctétien,  p.  133  sq.  pour  la  traduction  et 
la  bibliographie. 

3.  P.  Monceaux,  op.  cit.,  t.  II,  p.  153  sq.;  H.  Leclercq,  op.  cit. 


232  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

celle  de  Marien  fut  tombée,  sa  mère,  Marie,  qui 
Tavait  accompagné  au  lieu  du  supplice,  s'approcha 
et  s'agenouilla  ;  elle  prit  le  tronc  mutilé  et  la  tête 
livide  et,  remerciant  Dieu  de  lui  avoir  donné  pour 
fils  un  martyr,  elle  les  baisa*. 

Après  la  mort  de  saint  Cyprien,  le  grand  silence 
qui  avait  enveloppé  l'Église  d'Afrique  pendant  la 
période  qui  précède  son  épiscopat  s'étend  de  nou- 
veau sur  elle  jusqu'à  la  fin  du  iii^  siècle  (260-303). 
11  semble  assuré  que  le  successeur  de  l'évêque  de 
Cartilage  fut  Lucianus;  on  ne  sait  rien  de  plus^. 

L'hostilité  que  de  très  bonne  heure  on  constate 
sur  presque  tous  les  points  du  monde  romain  entre 
Juifs  et  chrétiens^  se  retrouve  en  Afrique  '  où  les  Juifs, 
nous  l'avons  vu,  sont  très  nombreux  dès  le  ii®  siècle 
de  notre  ère  et  leur  propagande  assez  active  pour  atti- 
rer l'attention  de  Tertullien,  qui  se  moque  des  païens 
judaïsants  lesquels  «  consacrent  le  jour  de  Saturne 
au  repos  et  à  la  bonne  chère,  s'écartant  eux-mêmes 
de  la  coutume  juive  qu'ils  ignorent^  ».  Le  judaïsme 
doit  avoir  connu  en  Afrique  une  période  de  prosé- 


1.  Passio  ss.  Jacobi,  Mariant,  in  flne. 

2.  On  avait  avancé  le  nom  de  Carpophorus  d'après  la  lecture  d'un 
manuscrit  de  S.  Optât,  De  schism.  Donatist.,  I,  19,  mais  la  Passio  Mon- 
tant, Lucii  et  aliorum,  23,  document  contemporain,  nous  apprend  que 
le  successeur  de  Cyprien  fut  Lucianus.  Il  faut  donc  s'y  tenir.  Cf.  P.  Mon- 
ceaux, op.  cit.,  t.  Il,  p.  6. 

3.  Nous  eu  donnerons  quelques  exemples  dans  une  dissertation  qui  fait 
partie  de  la  préface  du  tome  IV  de  notre  recueil,  intitulé  :  Les  Martyrs. 

II.  P.  Monceaux,  Les  colonies  juives  dans  l'Afrique  romaine,  dans  la 
Revue  des  Études  juives,  1902,  t.  XLV,  p.  16-28. 

5.  Apologeticum,  15.  Au  iv«  siècle,  la  secte  judaïsante  des  Coelicolae 
paraît  avoir  des  ramifications  dans  une  bonne  partie  de  la  Numidie  et  de 
la  Proconsulaire.  Cf.  S.  Augustin,  Epist.  XLIV,  6;  Philastrius,  De  hae- 
resibus,  15. 11  est  probable  que  le  culte  de  Jéhovah  et  celui  de  Coelestis 
s'y  trouvaient  combinés;  c'est  toujours  la  méthode  indigène  que  nous 
avons  signalée. 


L'ÉPISCOPAT  DE  SAINT  CYPRIEN  (249-258).  233 

lytisme  puisque,  vers  le  milieu  du  iii«  siècle,  Com- 
modien  éprouve  le  besoin  de  s'attaquer  aux  judaï- 
sants  ^ .  C'est  que,  dès  cette  époque  et  même  plus  tôt,  la 
scission  irrémédiable  s'était  produite  et  cela  par  ja- 
lousie 2.  Dès  le  début  du  iii*^  siècle  (vers  200-206)  pa- 
raît le  traité  Adversus  Judaeos^  qui  nous  montre  un 
prosélyte  discutant  avec  un  chrétien  sur  la  question 
de  savoir  si  les  Gentils  étaient  exclus  des  promesses 
divines.  On  se  passionna,  on  disputa  jusqu  à  la  nuit 
et  on  se  sépara  sans  avoir  conclu^.  Tertullien  reprit 
la  discussion,  mais  on  ne  sait  avec  quel  succès.  Ce  qui 
est  à  retenir,  c'est  la  rupture  consommée  entre  les 
deux  religions,  en  Afrique,  dès  le  début  du  m*"  siècle. 
Le  thème  de  la  discussion  est  ici  identique  à  ce  qu'il 
est  partout,  dans  saint  Paul,  chez  pseudo-Barnabe. 
Les  Juifs  ont  volontairement  renoncé  à  leur  titre  d'en- 
fants de  Dieu  en  repoussant  le  Chris!,  leur  place  est 
prise  par  les  chrétiens.  Il  se  retrouve  encore  chez  saint 
Cyprien  qui  avec  sa  politesse  ordinaire  va  discuter 
avec  les  Juifs  dans  son  livre  des  Testimonia  dont  il 
expose  ainsi  le  dessein  :  «  Je  me  suis  efforcé,  dit-il, 
de  montrer  que  les  Juifs,  suivant  les  prédictions,  se 
sont  écartés  de  Dieu  ;  qu'ils  ont  perdu  la  protection 
du  Seigneur,  dès  longtemps  accordée  et  pour  l'avenir 
promise  à  leur  race  ;  qu'ils  ont  eu  pour  successeurs 
les  chrétiens,  fidèles  au  Seigneur,  venus  de  toutes  les 
nations  et  du  monde  entier  '' .   » 

On  retrouve  les  vivacités  et  les  âpretés  de  lan- 

1.  CoMMODiEN,  Instructiones,  I,  2^,  37. 

2.  Tertullien,  Apologeticum,  7  :  Tôt  hostes  quot  cxtranei  et  quidem 
proprie  exaemu/a^îoneJudaei.  Passage  à  rapprocher  du  ôtà  ÇyjXov  de  Clé- 
ment Romain. 

3.  Tertullien,  ^dy.  Judaeos,  1.  Notons  que  l'authenticité  de  ce  traité 
est  contestée. 

4.  S.  Cyprien,  Testimonia,  I,  prooem. 


234  L'AFRIQUE  CHRETIENNE. 

gage  de  Tertullien^  dans  les  écrits  de  Commodien 
qui  consacre  aux  Juifs  et  judaïsants  trois  acrostiches 
de  ses  Instructiones  ^  et  le  poème  presque  entier  inti- 
tulé Carmen  apologeiicum.  Manifestement  la  polé- 
mique devait  être  alors  assez  vive  pour  qu'un  per- 
sonnage qui  a  quelque  chance  d'avoir  été  évêque  ^ 
se  livre  à  de  pareilles  invectives.  Tout  cela  nous  ap- 
prend peu  de  choses,  mais  il  faut  noter  un  mot  qui  a 
sa  portée  en  matière  d'histoire.  Suivant  Commodien, 
les  Juifs  font  cause  commune  avec  l'antéchrist  Néron 
et  les  païens''*,  et  ils  déchaînent  une  persécution  ter- 
rible contre  les  fidèles^.  Peut-être  y  a-t-il  là  une 
réminiscence  des  accusations  qu'inspira  le  rôle  de 
Poppée,  dans  la  persécution  de  l'an  66.  L'histoire 
du  conflit  judéo-chrétien  subit  depuis  260  jusqu'à  300 
les  conditions  de  tout  ce  qui  concerne  l'Eglise  d'A- 
frique ;  nous  ne  savons  rien  à  son  sujet  pendant  cette 
période.  Au  moment  où  l'histoire  générale  recom- 
mence, nous  savons  que  Lactance  a  eu  l'intention  d'é- 
crire un  ouvrage  contre  les  Juifs  ^. 


1.  Apologeticum,  21  ;  Ad  naliones,  I,  1^  ;  De  baptismo,  15;  De  oratione, 
14  ;  Adv.  Marcionem,  Y,  11.  Cf.  Ibid.,  III,  7,  8,  12-21,  23  ;  De  resurr.  car- 
nis,  26. 

2.  I,  38-40.  Cf.  I,  41,  V.  19-20. 

3.  G,  BoissiER,  Commodien,  dans  les  Mélanges  Benier» 

4.  Carmen  apologeiicum,  vs.  835  sq. 

5.  Ibid.,  vs.  847-860. 

6.  Lactance,  Divin.  Instit.,  VII,  1,  26  :  Sed  erit  nobis  «  contra  Judaeos  » 
separata  materia,  in  qua  illos  ery^oris  et  sceleris  revincemus. 


CHAPITRE  III 


IDEES    ET    USAGES 


Relâchement  et  insubordination  du  clergé.  —  La  bible  africaine. 
L'administration  ecclésiastique.  —  Les  archives.  —  Recueil 
d'Actes  des  Martyrs.  —  Le  martyrologe  africain.  —  Le 
culte  des  saints.  —  Le  culte  du  sang  des  martyrs.  —  Le  culte 
de  saint  Cyprien.  —  Abus  qu'il  entraîne.  —  Les  repas  funé- 
raires. —  La  dévotion  à  l'Église  romaine.  —  Le  loyalisme 
des  chrétiens  en  Afrique,  l'idée  de  patrie  et  la  ruine  de  l'es- 
prit municipal. 

Il  faut,  sans  aucun  doute,  faire  la  part  de  l'éloquence 
—  de  cette  éloquence  dont  Edm.  Schérer  disait  très 
bien  :  «  l'éloquence  est  un  genre  faux  »,  —  dans  les 
admonestations  et  les  descriptions  au  moyen  des- 
quelles nous  pouvons  retrouver  quelque  chose  de  la 
physionomie  de  l'Église  d'Afrique;  cependant  n'ou- 
blions pas  que  l'orateur  est  saint  Cyprien,  esprit 
exact,  plus  ami  du  vrai  que  du  brillant,  dont  on  peut 
croire  généralement  toutes  les  affirmations  lorsqu'il 
les  présente  sous  la  forme  mesurée  qui  est  naturelle- 
ment et  volontairement  la  sienne  et  que  par  ailleurs 
son  esprit  n'est  pas  ému.  Voici  ce  qu'il  nous  montre 
de  ses  fidèles  pendant  les  années  d'insouciance  qui 
précédèrent  la  persécution  de  Dèce  :  «  Chacun,  dit-il, 
ne  songeait  qu'à  augmenter  son  patrimoine.  On  ou- 


236  L'AFRIQUE   CHRÉTIENNE. 

bliait  ce  que  les  croyants  faisaient  jadis  sous  les  apô- 
tres ou  auraient  dû  ne  jamais  cesser  de  faire.  On  brû- 
lait d'une  insatiable  cupidité,  et  l'on  ne  travaillait 
qu'à  grossir  sa  fortune.  Plus  de  dévotion  chez  les  prê- 
tres, plus  de  foi  chez  les  ministres  du  culte,  plus 
de  miséricorde  dans  les  œuvres,  plus  de  discipline 
dans  les  mœurs.  Les  hommes  se  teignaient  la  barbe, 
les  femmes  se  fardaient;  on  altérait  l'ouvrage  de  Dieu 
en  se  peignant  les  yeux,  en  altérant  la  couleur  de  ses 
cheveux.  Pour  tromper  les  cœurs  des  simples  on  usait 
d'artifice  et  de  fraude  ;  pour  circonvenir  les  frères  on 
ne  reculait  pas  devant  la  fourberie.  On  s'unissait  aux 
infidèles  par  le  lien  du  mariage,  prostituant  aux  Gen- 
tils les  membres  du  Christ.  Non  seulement  Ton  jurait 
témérairement,  mais  encore  l'on  se  parjurait,  on  mé- 
prisait orgueilleusement  les  chefs  de  l'Eglise,  on 
s'injuriait  avec  des  mots  empoisonnés,  on  était  sépa- 
rés l'un  de  l'autre  par  des  haines  tenaces  ^  »  Le  clergé 
africain  paraît  surtout  profondément  déchu  de  ses 
vertus  primitives.  Dans  l'Eglise  même  de  Carthage, 
l'élection  de  Cyprien  avait  provoqué  une  opposition 
qui,  l'élection  faite,  n'avait  pas  désarmé  et  était  deve- 
nue une  cabale^;  dans  une  autre  Eglise,  un  diacre  se 
met  en  révolte  contre  son  évêque  ^  ;  ailleurs,  des  vier- 
ges consacrées  scandalisent  les  frères''.  Quant  à  «  la 
plupart  des  évêques,  écrit  saint  Cyprien,  eux  qui  de- 
vraient exhorter  tous  les  autres  et  leur  donner  l'exem- 
ple, ils  méprisaient  leurs  divines  fonctions,  et  se  fai- 
saient les  intendants  des  grands  de  ce  monde.  Ils 
quittaient  leur  chaire,   abandonnaient  leur  peuple, 

1.  s.  Cyprien,  De  lapsis,  6. 

2.  PoNTius,  Vita  Cypriani,  5;  S.  Cyprien,  Epist.  1^-17. 

3.  Ibid.,  3. 
U.  Ibid.,  k. 


IDEES  ET  USAGES.  237 

pour  voyager  dans  des  provinces  étrangères  et  cher- 
cher à  s'enrichir  dans  un  commerce  lucratif.  Tandis 
que  leurs  frères  avaient  faim  dans  l'Eglise,  ils  vou- 
laient avoir  de  l'argent  en  abondance,  ils  s'appro- 
priaient les  biens-fonds  par  ruse  et  par  fraude,  ils 
augmentaient  leur  gain  par  l'usure  ^   ». 

Si  de  ces  récriminations  trop  générales  nous  pas- 
sons aux  faits,  nous  constatons  la  présence  à  côté  de 
l'épiscopat  africain  d'un  grand  nombre  de  membres 
schismatiques.  Privatus,  de  Lambèse,  amène  à  Car- 
thage  pour  l'ordination  de   Fortunatus  quatre  évo- 
ques de  son  parti  et  affirme  pouvoir  en  amener  vingt- 
cinq,  rien  que  de  la  Numidie  ^.  Les  catholiques  le 
niaient,  mais  il  est  de  fait  que  l'évêque  de  Carthage 
dressait,  par  mesure  de  sûreté,  la  liste  complète  des 
évêques  catholiques  reconnus  comme   tels   par  les- 
conciles  africains,  et  l'envoyait  au  pape  Corneille  ^.  Ce 
qui  est  plus  caractéristique  encore,  c'est  qu'en  251- 
252,  on  voit  en  présence,  à  Carthage,  trois  évêques  : 
Cyprien  pour  les  catholiques,  Fortunatus  pour  le  parti 
de  Felicissimus,  Maximus  pour  les  novatianistes '*. 
Nous  avons  dit  l'attitude  prise  par  un  confesseur 
du  nom  de  Lucianus  dans  l'affaire  de  la  réconciliation 
des  lapsi.  Il  nous  est  resté  de  cet  étrange  personnage 
deux  billets  qui  doivent  être  rappelés  ici.  Voici  celui 
qu'il  adressait  à  l'évêque  de  Carthage,  au  printemps 
de  l'année  250  :  «  Les  confesseurs,  tous  sans  excep- 
tion, au  pape  Cyprien,  salut.  —  Sache  que,  tous  sans, 
exception,  nous  avons  donné  la  paix  à  ceux  qui  te 
rendront  compte  de  ce  qu'ils  ont  fait  après  leur  faute. 

1.  De  lapsis,  6. 

2.  Epist.  59. 

3.  Ibid. 

4.  Ibid. 


238  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

Et  nous  voulons  aussi  que  cette  décision  soit  trans- 
mise par  toi  aux  autres  évêques.  Nous  souhaitons 
que  tu  sois  en  paix  avec  les  saints  martyrs.  En  pré- 
sence des  membres  du  clergé,  d'un  exorciste  et  d'un 
lecteur,  Lucianus  a  écrit  cette  lettre  ^ .  »  Saint  Cyprien 
ne  dut  pas  lire  ces  lignes  sans  quelque  amertume  et 
sans  cette  involontaire  surprise  que  les  personnes 
distinguées  éprouvent  toujours  au  contact  des  gens 
grossiers. 

Il  jugeait  d'ailleurs  Lucianus  avec  un  léger  dé- 
dain :  «  Notre  frère  Lucianus,  lui  aussi  un  des  con- 
fesseurs, disait-il,  est  sans  doute  un  homme  de  foi 
ardente  et  de  vertu  robuste  ;  mais  il  est  beaucoup 
moins  solide  dans  la  connaissance  des  leçons  du  Sei- 
gneur 2.  »  Ce  pauvre  homme  était  devenu  la  proie 
des  intrigants  qui  l'exploitaient.  11  avait  à  peu  près 
le  monopole  des  lihelli  d'indulgence,  mais  sa  clien- 
tèle devint  tellement  nombreuse  que,  pour  suffire  à 
la  demande,  il  imagina  d'accorder  des  indulgences 
«  en  bloc  »,  par  familles,  sans  même  s'occuper  de 
faire  mention  du  nombre  et  du  nom  des  intéressés  ^. 
Bientôt  sa  réputation  dépassa  l'Afrique  :  il  reçut  de 
Rome  de  nouveaux  chalands.  L'un  d'eux  était  inter- 
médiaire de  deux  dames  qui  avaient  l'une  sacrifié, 
€t  l'autre  acheté  un  certificat.  Ce  correspondant  était 
africain.  Nous  l'avons  vu  admettre  par  saint  Cyprien 
dans  le  clergé  de  Carthage  avec  le  titre  de  lecteur, 
«n  récompense  de  sa  confession  en  présence  de  l'em- 
pereur Dèce.  Il  se  nommait  Célérinus.  11  écrivit 
donc  de  Rome  à  Lucianus,  avec  lequel  il  avait  jadis 


2.  Ibid.,  11. 

3.  Ibid.,21  :  Ut  manu  ejus  scrîpti  libelli  gregatim  muUis  nomine  Paul, 
darentur» 


IDEES  ET  USAGES,  239 

été  lié,  quelque  temps  avant  de  revenir  en  Afrique. 
La  correspondance  des  deux  confesseurs  existe  en- 
core, elle  est  curieuse  à  bien  des  titres  \  Célérinus 
se  montre  fort  modeste  et  ose  à  peine  donner  à  Lu- 
cianus  le  nom  de  frère,  il  espère  qu'il  lui  fera  l'hon- 
neur d'une  réponse.  Puis  il  sollicite  le  pardon 
pour  les  dames  repentantes  dont  la  cause  a  été 
ajournée  par  les  clercs  de  Rome  jusqu'après  l'élec- 
tion du  pape.  Célérinus  se  montre  élogieux  pour 
son  ami  qui  a  toujours  été,  dit-il,  «  l'exemple  et  le 
témoin  des  saints  ».  En  lisant  cette  lettre,  Lucianus 
ne  s'en  cache  pas,  il  «  exulta  ».  Afin  de  relever 
encore  les  éloges  qu'on  lui  donnait,  il  exalta  la  per- 
sonnes de  Célérinus  qui  les  lui  donnait  et  conclut 
sans  autre  explication  :  «  C'est  pourquoi,  mon  frère 
très  cher,  salue  Numeria  et  Candida.  »  On  voit  par 
cet  exemple  la  profondeur  du  trouble  où  les  lihelli 
d'absolution  avaient  jeté  l'Eglise  de  Carthage. 

Nous  pouvons  prendre  quelque  idée  de  l'intensité 
de  vie  surnaturelle  des  fidèles  des  Églises  africaines 
en  jetant  un  rapide  coup  d'œil  sur  tout  un  groupe  de 
documents  que  nous  ne  ferons  que  signaler.  Les  écrits 
des  auteurs  africains,  surtout  ceux  de  Tertullien 
et  de  saint  Augustin,  sont  remplis  de  citations  des 
Livres  saints.  «  Ces  textes  primitifs  sont  les  plus 
anciens  témoins  de  la  Bible  latine.  Et  ils  intéressent 
directement  la  littérature  chrétienne  du  pays  ;  car 
ils  ont  exercé  une  influence  très  profonde  sur  la 
pensée  des  écrivains,  comme  sur  leur  vocabulaire 
et  leur  style  ^.  »  C'est  à  ce  seul   point  de  vue  que 

1.  MiODONSKi,  Anonymus  adv.  Aleatores  Uï\d  die  Briefe  an  Cyprian, 
Lucian,  Célérinus,  und  an  den  kartliaginiensischen  Klerus,  in-8,  Er- 
langen,  1889. 

2.  P.  Monceaux,  Hist.  litt.  de  l'Afr.  chrét.,  t.  I,  p.  97.  Pour  cette  étude 


240  L'AFRIQUE  CHRETIENNE. 

nous  les  considérerons  puisque  l'étude  critique  de  la 
littérature  latine  ancienne  sera  faite  ailleurs. 

Il  paraît  aujourd'hui  à  peu  près  certain  que  l'Afri- 
que est  représentée  par  un  groupe  de  textes  qui  nous 
a  conservé  une  version  «  africaine  »  du  Nouveau 
Testament  dont  on  retrouve  sensiblement  l'influence 
et  la  trace  dans  les  citations  bibliques  de  saint  Cy- 
prien.  En  ce  qui  concerne  l'Ancien  Testament,  on  re- 
connaît l'existence  d'un  groupe  primitif,  antérieur 
au  iv^  siècle,  représenté  surtout  par  les  citations 
des  auteurs  africains  \  Les  textes  africains  sont 
assez  nombreux  -  et  ont  permis  d'admettre  aujour- 


l'ouvrage  fondamental  est  toujours  Sabatier,  Bibliorum  sacrorum  la- 
tinae  versiones  antiquae,  3  in-fol.,  Reims,  17^3,  auquel  il  faut  joindre 

BlANCHIM. 

D'innombrables  fragments  du  vieux  latin  paraissent  exister  dans  les 
bibliothèques;  ils  viennent  au  jour  au  fur  et  à  mesure  des  trouvailles  ; 
on  trouvera  une  bibliographie  dans  Fritzsche,  Lateinische  Bibeluber- 
setzungen,  dans  la  Bealencyldopàdie  fiir  pi  otestanlische  Théologie 
und  Kirche,  1881,  t.  VIII,  p.  ^33-^72,  mise  à  jour  par  Nestlé,  dans  la 
Realencyklopàdie,  1897,  t.  III,  p.  24-58,  au  mot  Dibelûbersetzungen  et 
reproduite  dans  Urtext  und  Uebersetzungen  der  Bibel,  in-8°,  Leipzig, 
1897.  Cf.  ScHANZ,  Geschichte  der  rômischen  Lilleralur,  in-8o,  Mûnchen, 
1896,  3«  partie,  p.  395-401  ;  P.  Corssen  dans  les  Jahresbcrichl  von  Iwan 
Millier,  1899,  t.  XCVIII  ;  Ph.  Thielmann  dans  les  Sitzungsberichte  der 
Akad.  der  If'iss.  zu  Milnclien,  1899.  En  outre,  il  y  a  lieu  de  suivre  an- 
nuellement les  découvertes  et  les  travaux  dans  les  Jahresbericht,  de  P. 
Krûger. 

1.  Cf.  L.  ZiEGLER,  Die  lateinischen  Bibeliibersetzungen  vor  Uierony- 
mus  und  die  Itala  des  Auyustinus,  in-8'',  Miinchen,  1879;  Hort,  The 
New  Testament  in  Greek,  in-S",  Cambridge,  1881,  t.  II,  p.  78  sq.  ;  S.  Ber- 
ger, Histoire  de  la  Vulgate  pendant  les  premiers  siècles  du  moyen  âge, 
in-8°,  Nancy,  1893,  p.  5  sq.  ;  Kenyon,  Our  Bible  and  the  ancient  Manus- 
cripts,  in-80,  London,  1895,  p.  77  sq.,  p.  166  sq.  ;  Burkitt,  The  Old  La- 
lin  and  the  Itala,  in-8°,  Cambridge,  1896,  p.  5,  15;  Wordsworth,. 
Sanday  and  Write,  Y)/d  I,rt<in  biblical  Tcxts,  in-i",  Oxford,  1883-1888; 
WoRDSWORTH  and  White,  Novum  testamentum  latine,  in-i",  Oxford, 
1889-1893. 

2.  Citations  d'auteurs.  Fragments  manuscrits.  Epigraphie.  Cf.  P.  De- 
lattre.  Les  citations  bibliques  dans  l'épigraphie  africaine,  dans  le 
Compte  rendu  du  3«  congrès  scientif.   internat,  des  catholiques,  tenu  à 


IDÉES  ET  USAGES.  241 

d'hui  comme   démontré  qu'il  n'a  jamais  existé   en 
Afrique  de  texte  latin  officiel,  commun  à  toutes  les 
Églises,  ni  même  adopté  par  tous  les  fidèles  à  l'ex- 
clusion  de   tout  autre  texte.  Les  évêques  africains 
montrent  une  grande  liberté  à  l'égard  de  leur  texte 
et  la  préférence  qu'ils  témoignent  à  telle  ou   telle 
version  n'a  rien  d'exclusif;  ils  admettent  fort  bien 
qu'on  en  discute  la  valeur,  euxrmêmes  introduisent 
parfois  de  leur  autorité   privée  une   correction,    et 
pour    les    difficultés  principales    ils  recourent  aux 
textes  o-recs  \  Et  ces  textes  sont  eux-mêmes  assez 
peu  fixés,  car  ils  n'appartiennent  pas  à  un  exemplaire 
complet  de  la  Bible  grecque,  mais  ils  forment  autant 
de  groupes  isolés  qu'il  y  a  de  livres  ou  de  séries  de 
livres  constituées  par  suite   des  lois  de  l'affinité    : 
Évangiles,  Épîtres,    Pentateuque,     Prophètes,    etc. 
Sauf  exception,  c'est  le  texte  des  Septante  qui  pré- 
vaut, au  moins  jusqu'au  iv^  siècle,  pour  l'Ancien  Tes- 
tament et  ce  sont,  pour  le  Nouveau  Testament,  les 
manuscrits  du  type  «  occidental  ».  Mais   sur  cette 
base  s'édifient  des  constructions  variées  ;  les  traduc- 
tions sont  nombreuses  et  les  interprètes  différents^. 
Quoi  qu'il  en  soit,  le  fait  acquis  est  la  pluralité  des 
versions  en  Afrique   sans    préjudice    d'une  version 


Bruxelles  en  189^.  —  2"-  section,  Sciences  religieuses,  p.  210  sq.  ;  E.  Le 
Blant,  L'épigr.  chrét.  en  Gaule  et  dans  l'Afrique  romaine,  in-S",  Paris, 
1890,  p.  111  sq.  Les  fragments  mss.  ont  été  jusqu'à  ce  jour  peu  étudiés 
en  ce  qui  concerne  l'Afrique,  cf.  Wordsworth,  Sanday  and  White, 
Portions  of  the  Gospels  from  the  Bobbio  manuscrîpt,  together  ivith  other 
fragments  of  the  Gospels,  in-'i»,  Oxford,  1886  :  S.  Berger,  Le  Palim- 
pseste de  Fleurij,  fragment  du  Nouveau  Testament  en  latin,  in-S»,  Paris, 
1889. 

1.  s.  Augustin,  De  doctrina  chrisliana,  II,  15;  cf.  Tertullien,  Adv. 
Marcionem,  II,  9;  De  monogamia,  II. 

2.  Cf.  S.  JÉRÔME,  Epist.  ad  Damasum;  S.  Augustin,  De  doctrinachrist., 
H,  11,  12,  13.  l'j,  15. 

14 


242  L'AFRIQUE  CHRETIENNE. 

plus  répandue  que  les  autres,  «  celle  qui  apparaît, 
déjàpresque  complète,  chez  saint  Cyprien.  Mais  cette 
version  a  eu  des  rivales.  Sans  parler  des  divergences 
considérables  que  présentent  fréquemment,  pour 
d'autres  parties  de  la  Bible,  les  citations  parallèles 
des  auteurs,  nous  connaissons  aujourd'hui,  pour 
deux  livres  au  moins,  des  exemples  de  traductions 
indépendantes  :  au  iii^  siècle,  circulent  en  Afrique 
trois  versions  différentes  de  Daniel  ^  ;  au  milieu  du 
iv^  siècle,  le  donatiste  Tychonius  emploie  concur- 
remment et  compare  deux  versions  de  l'Apoca- 
lypse 


2  ». 


1.  BURKITT,  op.  cit.,  p.  18-29. 

2.  Haussleiter,  Die  lateinisclie  Apokahjpse  der  alten  afrikanischen 
Kirche,  dans  Forschungen  zur  Geschxchie  des  neutestament lichen^ 
Kanons  und  der  altkirchlichen  Litteratuv,  1891,  t.  IV,  p.  xiii  sq.  Cf. 
P.  Monceaux,  op.  cit.,  t.  I,  p.  105.  Oa  trouvera,  dans  ce  dernier  ou- 
vrage, 1. 1,  p.  97-173,  une  élude,  comme  il  en  paraît  trop  rarement  en 
France,  sur  *  la  Bible  en  Afrique  ».  Le  premier  témoignage  d'une  tra- 
duction est  celui  qu'on  lit  dans  les  Actes  des  martyrs  de  Scillium  qui, 
lors  de  leur  arrestation,  emportèrent  avec  eux  leurs  Livres  saints.  Le  pro- 
consul leur  dit  :  «  Qu'y  a-t-il  dans  votre  boîte?  »  C'étaient  les  Évangiles  et 
les  Épîtres  de  saint  Paul.  Pour  la  bible  de  TertuUien,  cf.  Rônsch,  Dos 
Neue  Testament  TertuUians  aus  den  Schriften  desselben  reconstruiert, 
in-8°,  Leipzig,  1871;  Itala  und  Vulgata,  in-S",  Marburg,  1875,  p.  2; 
Kenyon,  op.  cit.,  p.  78:  Nestlé,  Urtext,  p.  25.  Pour  saint  Cyprien,  cf. 
RoNSCii,  Die  alttcslamentliche  Itala  in  den  Schriften  des  Cyprian,  1875 
et  WoRDSWORTH,  Sanday  and  White,  Old  Latin,  t.  II  ;  S.  Berger,  Le 
Palimpseste;  Haussleiter,  op.  cit.;  Corssen,  Der  Cyprianische  Text 
der  Acta  Aposlolorum,  in-8°,  Berlin,  1S92.  Pour  la  valeur  des  citations 
de  Commodien,  empruntées  pour  la  plupart  aux  Testimonia  de  S.  Cy- 
prien, cf.  B.  DoMBART,  Commodianus  und  Cyprians  Testimonia,  dans 
Zeitschy-ift  fur  ivissenschaftl.  Théologie,  t.  XXll,  1879,  p.  374  sq.  et  l'ap- 
pareil critique  de  son  édition  Commodiani  carmina,  dans  Corp.  script, 
ceci,  latin.,  in-S»,  Vindobonae,  1886,  t.  XV,  praef.,  p.  iv  et  passim. 
Cette  influence  des  Testimonia  se  retrouve  chez  Lactance,  cf.  Rônsch, 
Beitrâge  zur  patristischen  Textgestalt  und  Latinitat,  II,  Aus  Lactan- 
a*U5  dans  Zeitschrift  fur  die  historische  Théologie,  1871,  t.  XLI,  p.  531 
sq.  Cf.  Firmiani  Lactantii  opéra  omnia  (édit.  Brandt)  dans  le  Corp. 
script,  eccl.  lat.,  t.  XIX,  1890,  p.  xcvii  sq.  Les  donatistes  et  saint  Optât 
mettent  eux  aussi  le  recueil  à  contribution.  Cf.  Blrkitt,  The  Rules  of 


IDÉES  ET  USAGES.  243 

L'un  des  services  que  pourront  rendre  les  travaux 
sur  les  versions  bibliques   africaines  sera  de  nous 


Tyclionius,  in-8<»,  Cambridge,  189i,  et  Hausslïiter,  Der  Ursprung  der 
Donatismus  and  die  Bibel  der  Donalislen,  in-S",  1884.  Enfin  saint  Au- 
gustin et  les  polémistes  du  v®  et  du  vi«  siècle  en  font  usage,  cf. 
S.  Berger,  Le  Palimpseste ,  etc.;  Haussleiter,  Die  latein.  Apok.;B\]R- 
KiTT,  The  Old  Latin.,  p.  67  sq.  En  ce  qui  concerne  les  manuscrits, 
quati'e  mss.  africains  seulement  ont,  jusqu'à  ce  jour,  été  étudiés  à  fond; 
ce  sont  :  —  1°  Cod.  Bobiensis,  à  Turin,  iv-v^  siècle;  cf.  Biblioth.  de 
Turin,  G.  VII,  15,  édit.  Fleck,  1837;  Tischendorf,  1847;  Wordsworth, 
Sanday  and  White,  Portions  of  tlie  Gospels  according  to  S.  Mark  and 
S,  Mattliew,  from  the  Bobbio  mamiscript,  in-^",  Oxford,  1886,  p.  vu 
sq.,  XLii  sq.,  1-54;  —  2"  Codex  Palatinus,  à  Vienne, v^  siècle;  cf.  Bibl. 
roy.  de  Vienne,  Mss.  lat.,  n.  1185;  Édition  Tischendorf,  Leipzig,  1847; 
cf.  W^ORDSWORT,  etc.,  p.  Lxvii  sq.  ;  p.  xciv  £q.  ;  —  3"  Cod.  Sangallensis, 
à  Saint-Gall,  \«  siècle,  n.  1394.  Édit.  P.  Batiffol,  fragmenta  Sangal- 
lensia,  Paris,  188'i,  cf.  White  dans  Old  Latin  biblical  Texts,  1886,  1. 11, 
p.  XXIII  sq.  ;  p.  CLXVii  sq.  ;  p.  57  sq.  ;  —  4°  Cod.  Colbertinus,  à  Paris,  xii« 
siècle;  Bibl.  nationale,  fonds  latin,  n.  254;  édit.  Sabatier,  1743,  t.  III: 
Belsheim,  Cod.  Colb.  parisiens.  Quatuor  Evangelia,  in-8°.  Christiania, 
1888,  cf.  BuRKiTT,  On  Old  Colbertinus,  dans  The  Old  Latin  and  the 
Itala,  p.  35  sq.  Pour  la  comparaison  de  ces  textes  cf.  P.  Monceaux,  op. 
cit.,  t.  I,  p.  125  sq.  Enfin  «  plusieurs  savants  reconnaissent  un  texte 
«  africain  »  dans  le  célèbre  Penlateuque  de  Lyon  (Ulysse  Robert, 
Pentateuchi  versio  latina  anliquissima  e  codice  Lugdunensi,  in-4°,  Pa- 
ris, 1881),  devenu  VUeptateuque  par  la  découverte  récente  de  Josué  et 
des  Juges  (Ulysse  Robert,  Heptateuchi  partis  posterioris  versio  latina 
antiquissima  e  codice  Lugdunensi,  in-4'',  Lyon,  1900).  La  question  est 
controversée.  Renan  était  tenté  de  croire  à  une  origine  africaine,  cf. 
Marc-Aurèle,  7^  édit.,  p.  446  ;  M.  Gastox  Paris  admettrait  plutôt  une 
origine  gallo-romaine,  cf.  Journal  des  savants,  1883,  p.  390  sq.  M.  Ro- 
bert dans  sa  dernière  publication  (Lyon,  1900)  maintient  son  hypothèse 
et  l'appuie  d'un  argument  assez  fort,  tiré  du  vocabulaire  [Introduction, 
p.  XXIII  sq.).  Mais  il  reconnaît  en  même  temps  que  le  texte  biblique  du 
Codex  diffère  entièrement  de  celui  de  Cyprien  et  se  rapproche  beau- 
coup de  celui  de  Lucifer  de  Cagliari  {ibid.,  p.  xxvii  sq.).  A  vrai  dire,  la 
question  nous  paraît  insoluble  pour  le  moment;  car  jusqu'ici  le  critérium 
principal,  presque  unique,  qui  permet  de  reconnaître  un  texte  «  africain  » 
sur  les  manuscrits,  c'est  précisément  l'identité  ou  l'étroite  parenté 
avec  le  texte  biblique  de  saint  Cyprien.  Pour  l'élude  de  la  Bible  de 
S.  Augustin  cf.  P.  Moxceaux,  op.  cit.,  t.  1,  p.  146  sq.  ;  Rônsch,  Die  la- 
teinischen  Bibelûbersetzungen  im  christlichen  Afrika  zur  Zeit  des  Au- 
gustinus  dans  Zeitschrift  fur  die  historische  Théologie,  1867,  p.  606 
sq.;  1870,  p.  91  sq. ;  DOUAIS,  dans  la  Revue  biblique,  1893,  p.  62  sq., 
p.  351  sq.  ;  BuRKiTT,  The  Old  Latin  and  the  Itala,  1896,  p.  55  sq.;  ZiE- 


244  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

rendre  une  partie  considérable  de  la  langue  popu- 
laire du  pays.  C'est  là  un  des  caractères  de  cette  Bible 
d'origine  probablement  locale  et  qui  ne  laissait  pas 
de  surprendre  un  peu  par  ses  formes  originales  les 
esprits  cultivés  ^ .  Saint  Augustin  avoue  que  ce  parler 
populaire  du  livre  divin  l'avait  longtemps  choqué  et 
il  trouvait  dans  cette  répugnance  un  prétexte  à  de 
nouveaux  atermoiements,  alors  même  que  sa  conver- 
sion était  prochaine  -.  Avant  lui,  le  rhéteur  Arnobe 
avouait  que  les  livres  sacrés  étaient  rédigés  «  en 
termes  populaires  et  de  tous  les  jours  ^  ».  Et  cette 
littérature  vulgaire  qu'il  déclare,  malgré  son  enthou- 
siasme de  converti,  «  triviale  et  sordide  *  »,  n'a  pas 

GLER,  Die  lateinischen  Bibclubersetiungen  vor  llieronymus  und  die 
Italades  Augustinus,  in-8',  Mûnchen,  1879;  S.  Berger,  Hist.  de  la  Vul- 
gate,  p.  5  sq.  ;  Kenyon,  Our  Bible,  p.  168  sq.  ;  Weihrich,  Die  Bibelex- 
cerpte  De  divinis  Scripturis  und  die  Jtala  des  Augustinus,  189^,  et 
Liber  qui  appellatur  Spéculum,  édit.  Weihrich,  dans  Corp.  script,  eccl. 
lat.,  t.  XII,  1887,  praef.,  p.  xv  sq.  Pour  se  renseigner  sur  l'état  de  la 
question,  cf.  P.  Monceaux,  loc.  cit.  Voir  encore  un  texte  biblique  appa- 
renté à  celui  de  S.  Cyprien  dans  VExhortatio  ad  paenitentiam.  Cf. 
Wunderer,  BruchslUche  einer  afrikanischen  Bibeliibersetzung  in  der 
pseudo-cyprianisclie  Schrift  Exhortatio  ad  paenitentiam,  in-8°,  Erlan- 
gen,  1889.  Pour  l'origine  africaine  de  saint  Zenon  de  Vérone,  cf.  P.  Mon- 
ceaux, op.  cit.,  t.  I,  p.  13^1,  note  1. 

1.  Pour  l'étude  des  éléments  qui  entrent  dans  ce  langage,  cf.  Rônsch, 
Itala  und  Vutgata;  Sittl,  Die  lolcalen  Verschiedenheiten  der  latein. 
Sprache,  p.  120-1^0;  Ronsch,  Die  alttestamentticlie  Itala  in  den  Schrif- 
ten  des  Cyprian,  1875;  Die  âltestcn  lateinischen  Bibeliibersetzungen 
uacli  ilirem  Wcrte  fur  die  lateinisclie  Spi^achwissenschaft,  dans  les 
Collectanea  philologa,  in-8°,  Bremen,  1891;  Wordsworth,  etc.,  Old 
Latin,  t.  II,  p.  xcix  sq.  ;  Hauschild,  Einige  sicliere  Kennzeichen  des  afri- 
kanischen Latein,  in-8o,  Frankfurt,  1889;  Kubler,  Die  lateinische  Spra- 
che auf  afrikanischen  Inschriften  dans  l'Archiv  fiir  lat.  Lexikogr.,  1893  ; 
A.  AuDOLLENT,  L'orthographc  des  lapicides  carthaginois,  dans  la  Revue 
de  Philologie,  1898.  On  trouvera  une  bibliographie  des  principaux  tra- 
vaux philologiques  dans  H.  Leclercq,  Langues  parlées  en  Afrique,  dans 
D.  Cabrol,  Dict.  d'arch.  chrét.  et  de  liturg.,  t.  I,  col.  77^  sq. 

2.  S.  Augustin,  Confessiones,  III,  5;  VI,  5. 

3.  Arnobe,  Adv.  nat.,  I,  ^5. 
U.  Ibid.,  I,  58. 


IDÉES  ET  USAGES.  245 

laissé  d'exercer  une  action  réelle  sur  la  formation 
intellectuelle  et  la  production  littéraire  des  Afri- 
cains chrétiens.  «  Ces  fragments  des  Evangiles,  des 
Actes  des  Apôtres,  de  V Apocalypse  qui  nous  ont 
été  conservés  par  le  Codex  Bobiensis  ou  le  palim- 
pseste de  Fleury,  ces  citations  si  nombreuses  et 
si  variées  dans  l'œuvre  de  Tertullien  ou  de  saint 
Cyprien,  comptent  parmi  les  plus  vieux  et  les  plus 
fidèles  témoins  de  la  langue  nouvelle,  façonnée  à  son 
usage  par  le  christianisme.  Ces  textes  bibliques 
sont  contemporains  des  premiers  efforts  tentés  pour 
Tévangélisation  systématique  de  la  contrée,  ou,  tout 
au  moins,  pour  l'organisation  des  Eglises;  ils  sont 
antérieurs  à  la  littérature  ou  sont  nés  avec  elle. 
Matériellement,  ils  occupent  une  place  considérable, 
parfois  prépondérante,  dans  les  apologies,  dans  les 
traités  de  polémique,  de  discipline  ou  d'exégèse; 
car  ils  étaient  la  parole  divine,  l'instrument  des 
conversions,  l'arme  toujours  prête  des  grands  com- 
bats, contre  les  païens,  les  Juifs  ou  les  hérétiques. 
En  fait,  ils  n'ont  cessé  d'agir  sur  le  vocabulaire, 
sur  le  style  et  la  pensée  des  écrivains.  Involontai- 
rement on  retenait  des  Livres  saints,  non  seule- 
ment l'esprit  mais  la  lettre;  et,  par  là,  les  anciens 
rhéteurs  devenus  évêques  s'affranchissaient  de  la 
routine  classique,  s'enhardissaient  aux  façons  de 
parler  populaires.  Saint  Augustin  lui-même  l'a  très 
finement  observé  :  «  Telle  est,  dit-il,  la  force  de  la 
coutume,  même  pour  apprendre.  Les  gens  qui  ont 
été,  pour  ainsi  dire,  nourris  et  élevés  dans  la  lecture 
des  saintes  Ecritures,  trouvent  plus  naturelles,  et 
considèrent  comme  plus  latines,  les  locutions  qu'ils 
ont  apprises  dans  les  Écritures,  et  qui  pourtant  ne 
se  rencontrent  pas  chez  les  vrais  auteurs  de  langue 

14. 


246  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

latine  ^  »  Ces  vieilles  traductions,  si  étrangères  au 
goût  classique,  mais  si  exactes,  si  bien  calquées  sur 
le  grec  et  imprégnées  de  poésie  biblique,  ont  contri- 
bué à  orienter  vers  de  nouveaux  horizons  l'imagina- 
tion des  écrivains,  même  à  façonner  leur  style.  Elles 
ont  développé  chez  eux  l'habitude  et  le  goût  de  cer- 
tains procédés,  visibles  déjà  chez  Apulée  et  d'autres 
païens  du  pays,  mais  encore  plus  frappants  chez  les 
chrétiens  :  hardies  métaphores,  accumulations  d'i- 
mages, phrases  courtes  et  symétriques,  opposées 
deux  à  deux  comme  dans  un  verset  des  Psaumes. 
Pour  le  style  comme  pour  la  langue,  presque  tous 
les  chrétiens  de  la  contrée  relèvent  plus  ou  moins  de 
la  Bible  africaine  ^. 

L'Eglise  africaine  était  trop  profondément  péné- 
trée de  l'esprit  latin  pour  n'en  avoir  pas  appliqué 
chez  elle  quelques  caractères.  L'un  d'eux  fut  le  goût 
et  le  talent  de  l'administration.  Mais  l'administration 
ne  va  pas  sans  un  certain  appareil  encombrant  et  né- 
cessaire, comportant  des  rôles,  des  matricules,  des 
états,  des  notes,  etc.,  etc.,  en  nombre  plus  ou  moins 
disproportionné  aux  besoins  auxquels  ils  ont  pour 
but  de  pourvoir.  L'administration  romaine  était  pas- 
sablement compliquée,  et  aussi  loin  que  nous  puis- 
sions remonter,  nous  constatons  dans  la  «  bureau- 
cratie »  ecclésiastique  une  tendance  à  un  état  de 
choses  analogue,  fl  semble  qu'on  ait  de  très  bonne 
heure  attaché  de  l'importance  à  la  conservation  de 
tout  ce  qui  touchait  de  près  ou  de  loin  à  la  gestion, 
au  gouvernement  et  à  l'histoire  des  Eglises.  Le 
seul  regret  que  nous  devions  formuler,  c'est  qu'il  ne 
nous  en  soit  parvenu  que  si  peu  de  débris. 

1.  s.  Augustin,  De  Docir.  christ.,  II,  l^i. 

2.  P.  Monceaux,  op.  cit.,  t.  I,  p.  173. 


IDÉES  ET  USAGES.  247 

Les  Églises,  et  celle  de  Cartilage  comme  les  au- 
tres, possédaient  des  archives,  grâce  auxquelles 
nous  pouvons  dérober  quelques  secrets  à  l'histoire 
des  origines  du  christianisme.  Tertullien  nous  ap- 
prend qu'on  conservait  dans  ces  archives  :  censiis, 
c'est-à-dire  sans  doute  les  registres  matricules  d'un 
recensement  général  embrassant  les  personnes  et  les 
biens  ;  on  conservait  aussi  les  fasti,  ce  qui  serait,  au 
sens  le  plus  général  du  mot,  des  annales  ou,  si  l'on 
le  veut,  une  sorte  de  chronique,  ce  qu'on  appelait 
peut-être  les  «  traditions  »  des  Églises.  Compilations 
de  faits  et  de  dates,  sans  préoccupation,  sans  grand 
choix.  A  cette  double  catégorie  se  rattache,  on  le  voit, 
l'existence  de  bureaux  ecclésiastiques,  le  goût  et  le 
désir  de  l'ordre,  la  tenue  d'inventaires,  les  rédactions 
de  listes  groupant  les  membres  de  la  communauté 
suivant  leur  rang  et  leurs  besoins.  Il  n'est  pas  plus 
possible  de  préciser  la  nature  des  pièces  qu'il  ne  le 
serait  de  nier  l'existence  de  ces  rudiments  dont  nous 
trouvons  l'indice  dans  des  tours  de  phrase  plus  en- 
core que  dans  une  mention  positive  "•.  Parmi  ces 
listes,  une  de  celles  qui  paraissent  tenues  avec  le 
plus  d'attention,  à  en  juger  par  l'importance  qu'on 
lui  accorde,  c'est  la  liste  épiscopale  de  Carthage  ^. 
En  outre,  on  possédait  les  livres  composant  le  canon 
des  Écritures,  probablement  aussi  des  livres  de  li- 


1.  Tertullien,  De  exhortatîone  castitatîs,  7,  13;  De  monogamia,  12; 
De  idoiolatria,  7. 

2.  De  praescriptionibus,  32  :  Edant  ergo  origines  ecclesiarum  sua- 
rum,  evolvant  ordinem  episcoporum  suoriim,  ita  per  successionem  ab 
initio  decurrentem...  Hoc  enim  modo  ecclesiae  opostolicae  census  suos 

deferunt Perinde  utique  et  ceterae  exhibent  quos  ab  apostolis  in 

cpiscopatum  constitutos  aposlolici  seminis  traduces  habeant.  Cf.  Po.n- 
Tius,  Vita  S.  Cypriani,  19  :  Ex  quo  enini  Carthagini  episcopalis  ordo 
numeratw\ 


248  L  AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

turgie  ^  On  pressent  qu'en  Afrique,  plus  qu'ailleurs 
encore,  les  décisions  prises  par  les  assemblées  d'é- 
vêques  devaient  être  transcrites  et  conservées.  Nous 
voyons  en  effet  saint  Cyprien  faire  allusion  à  des 
canons  dont  il  proclame  l'ancienneté^.  Le  traité  De 
praescriptionibus  nous  en  dit  long  sur  la  tendance 
vers  laquelle  le  génie  de  Tertullien  eût  poussé  l'E- 
glise de  Cartilage  ;  tendance  toute  historique  et  ob- 
jective, dont  la  haute  intelligence  de  l'apologiste 
avait  saisi  la  portée  et  dont  il  donnait  l'esquisse 
malheureusement  peu  comprise,  peu  suivie  et  bientôt 
effacée,  oubliée  même,  quand  commence  la  vogue  du 
symbolisme  à  outrance,  procédé  tout  subjectif  qui 
permettra  aux  esprits  de  briller,  mais  avec  un  moin- 
dre profit  pour  l'acquisition  de  la  vérité  définitive. 

Les  préoccupations  polémiques  donnèrent  nais- 
sance à  une  catégorie  spéciale  de  documents.  La 
communauté  de  Carthage  conservait  avec  grand  soin 
une  profession  de  foi  autographe  de  l'hérétique 
Praxéas,  qui  prêchait  alors  dans  la  ville  le  Patripas- 
sianisme  qu'il  avait  solennellement  condamné  quel- 
ques années  auparavant.  D'autre  part,  la  commu- 
nauté montaniste  possédait  des  recueils  de  prophéties, 
de  visions,  de  prières  improvisées  par  les  dévots  en 
extase.  Cette  collection,  dit  M.  Monceaux,  inaugu- 
rée sans  doute  par  les  fondateurs  de  la  secte,  s'enri- 
chissait, au  jour  le  jour,  du  procès-verbal  des  nou- 
veautés. Tertullien  nous  conte  une  de  ces  visions, 
qui  s'était  produite  justement  pendant  un  de  ses  ser- 
mons ;  et  il  remarque  à  ce  propos  qu'on  notait  régu- 
lièrement ces  manifestations  divines  :  «  On  en  rédige 

1.  Adv.Praxeam,  1.  Le  traité  De  re baptismale,  10,  nous  permet  de  cons- 
tater l'existence  d'une  liturgie  écrite,  un  rituel  baptismal,  dès  le  iii^  siècle, 

2.  Adv.  Marcionem,  V,  8. 


IDÉES  ET  USAGES.  249 

le  récit  avec  le  plus  grand  soin,  pour  en  faire,  au 
besoin,  la  preuve  *.  » 

D'une  préoccupation  identique  et  aussi  du  désir  de 
glorifier  Dieu  et  ses  saints  naquit  la  pensée  de  re- 
cueillir les  Actes  des  Martyrs.  Ceux  des  Scillitains 
nous  montrent  ce  qu'on  entendit  dès  le  début  par 
cette  littérature  manipulée  au  moyen  âge  avec  la  dé- 
sinvolture que  l'on  sait^. 

Les  Actes  des  Martyrs  jouirent  dans  l'Église  d'une 
autorité  considérable.  On  sait  par  quels  moyens  les 
fidèles  se  procuraient  les  documents  indipensables  à 
la  composition  de  ces  Actes  ^.  Plusieurs  d'entre  eux 

1.  De  anima,  9. 

2.  H.  Delehaye,  Les  légendes  hagiographiques,  dans  la  lievue  des 
quest.  hist.,  1903,  t.  LXXIV,  p.  56-122,  donne  sur  les  productions  de  la 
période  médiévale  un  avis  motivé  dont  le  dernier  paragraphe  nous  paraît 
d'une  indulgence  périlleuse  si  elle  devenait  la  mesure  de  nos  jugements. 
Il  ne  faut  pas  oublier,  croyons-nous,  que  les  documents  hagiographiques 
falsifiés  au  moyen  âge  sont  dans  une  situation  très  différente  de  celle 
des  ouvrages  des  quattrocentisti.  Personne  ne  songe  à  invoquer  à 
l'heure  présente  un  tableau  de  l'Angelico  ou  de  Van  Eyck,  à  titre  de 
preuve  historique  sur  un  point  en  discussion.  Or  il  n'en  est  pas  de  même 
pour  les  légendiers  médiévaux  et  tels  écrits  récents  montrent  assez  que 
l'on  peut  s'attendre  à  tout,  puisque  des  rapsodies  du  xiv*'  siècle  et  du  xv^ 
sont  invoquées,  de  la  meilleure  foi  du  monde,  en  preuve  historique  de 
faits  contestés  des  trois  premiers  siècles.  S'il  y  a  dans  ces  compositions 
légendaires  «  un  degré  de  vérité  plus  élevé  que  l'histoire  »  (p.  122), 
c'est  donc  elles  qu'il  faudra  consulter,  et  exclusivement.  Nous  ne  croyons 
pas  qu'il  y  ait  des  degrés  dans  la  vérité  :  elle  est  ou  elle  n'est  pas.  Quant 
«  à  la  beauté  de  l'âme  ornée  de  la  grâce  de  Dieu  »,  quoiqu'on  nous  dise 
que  «  l'antiquité  ne  l'a  point  connue  »,  on  pourra  faire  exception  pour 
la  Passio  s.  Perpetuae,  bien  qu'elle  ne  soit  pas  passée  par  la  Légende 
dorée.  En  ces  questions,  d'ailleurs  rigoureusement  subjectives,  t  de  la 
poésie  mystérieuse  et  sublime  »  exprimant  «  la  beauté  de  l'âme  et  l'idéal 
de  la  sainteté  »,  c'est  affaire  d'appréciation. 

3.  Passio  s.  Perpetuae,  praef.  Cf.  H.  Leclercq,  Les  temps  néroniens 
et  le  w^  siècle,  in-S",  Paris,  1902,  p.  xiii-xxxviii.  Les  Actes  des  Martyrs 
de  l'Église  d'Afrique  comptent  parmi  les  plus  nombreux  et  les  plus  sin- 
cères. Ceux  de  la  première  époque  ont  été  étudiés  par  P.  Moncea«ux, 
Hist.  tilt.,  t.  11,  principalement  la  Massa  Candida,  p.  1^4  sq.  (et  lievue 
archéol.,  1900,  p.  400-410);  lesactes  de  Jacques  et  Marien,  p.  153-165;  de 
Montan  et  Lucien,  p.  165-179;  de  saint  Cyprien,  p.  179-201;  Apollonius, 


250  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

sont  de  simples  procès-verbaux  transcrits  au  greffe 
et  portés  à  l'archive  de  l'église  ;  mais  toutes  les 
pièces  n'ont  pas  la  forme  dialoguée,  ou  bien  elles 
renferment  des  détails  qui  n'ont  pu  faire  partie  du 
procès-verbal  d'audience.  Ce  sont  alors  des  relations 
dues  aux  martyrs  eux-mêmes,  comme  c'est  le  cas 
pour  sainte  Perpétue  et  pour  saint  Montan,  ou  bien 
ce  sont  des  notes  prises  à  l'audience  par  les  fidèles, 
le  récit  de  ce  qu'ils  ont  vu  de  leurs  yeux  dans  l'am- 
phithéâtre. Malheureusement  la  plupart  ont  été  sou- 
mises à  un  travail  de  rédaction  qui  a  pu  se  réduire  à 
très  peu,  mais  qui  enlève  néanmoins  quelque  chose 
à  l'autorité  des  pièces  originales. 

On  voit  parfaitement  le  dessein  qui  inspirait  la 
confection  des  Actes  et  devait  provoquer  à  de  légers 
remaniements  dans  le  prologue  de  la  passion  de 
sainte  Perpétue  :  «  Si  les  anciens  exemples  de  foi 
qui  témoignent  de  la  grâce  de  Dieu  et  opèrent  l'édi- 
fication parmi  les  hommes,  ont  été  mis  par  écrit,  afin 
que,  par  leur  lecture  et  leur  méditation.  Dieu  soit 
honoré  et  l'humanité  fortifiée,  pourquoi  ne  publie- 
rait-on pas  les  documents  nouveaux  qui  peuvent 
aider  à  atteindre  ce  double  résultat?  Car  si  mainte- 
nant leur  autorité  est  moindre,  parce -que  l'on  porte 
un  plus  grand  respect  à  l'antiquité,  ils  deviendront 


ibid.,  t.  ï,  p.  UIO.  On  ne  peut  que  renvoyer  le  lecteur  aux  volumes  sui- 
vants de  celte  Histoire  littéraire  de  V Afrique  chrétienne,  dans  lesquels 
les  pièces  concernant  les  persécutions  de  Dioclétien,  de  Geiserich  et  de 
llunerich  seront  étudiées.  Il  y  a  lieu  également  de  souhaiter  le  rapide 
achèvement  de  la  Gescliiclite  der  altkirchliche  Litteratur,  de  O.  Barden- 
HEWER,  dont  la  bibliographie  ne  laisse  presque  rien  à  désirer.  Enfin  il  y 
aurait  lieu  de  dépouiller  la  Bévue  des  publications  hagiographiques 
dans  les  Aiialecta  bollandiana  depuis  1891,  afin  de  ramasser  un  grand 
nombre  de  remarques  importantes  qui  malheureusement  sont  difficile- 
ment abordables. 


IDÉES  ET  USAGES.  251 

vieux  à  leur  tour  et  serviront  la  postérité.  »  Le  bio- 
graphe de  saint  Cyprien,  le  diacre  Pontius,  écrit  à 
son  tour  :  «  A  de  simples  fidèles,  à  des  catéchu- 
mènes qui  avaient  obtenu  le  martyre,  nos  ancê- 
tres ont  fait  tant  d'honneur,  par  vénération  pour  le 
martyre  lui-même,  que  dans  le  récit  de  leurs  Pas- 
sions^ ils  ont  inséré  beaucoup  de  détails  et,  pour 
ainsi  dire,  presque  tous  les  détails.  Ils  ont  voulu 
nous  transmettre  ainsi  la  connaissance  de  ces  faits, 
même  à  nous  qui  n'étions  pas  encore  nés  ^  » 

Une  autre  préoccupation  avait  inspiré  un  recueil 
d'une  nature  différente.  Au  plus  fort  d'une  persécu- 
tion, saint  Cyprien,  exilé  de  Garthage,  écrivait  aux 
clercs  de  son  Eglise  :  «  Notez  sur  la  liste  les  jours  où 
meurent  les  confesseurs,  pour  que  nous  puissions 
célébrer  leur  anniversaire  au  milieu  des  tombeaux 
des  martyrs^.  « 

Nous  pouvons  essayer  de  retrouver  quelques-uns 
de  ces  natalitia  célébrés  par  l'Église  d'Afrique.  Il 
faut  toutefois  se  garder  de  croire  que  la  forte  dis- 
cipline qui  groupait  les  églises  locales  sous  le  gou- 
vernement du  primat  se  soit  étendue  au  férial  de  ces 
églises  ;  aucun  texte  ne  le  prouve,  aucun  même  n'in- 
sinue rien  de  semblable.  Aussi,  en  réunissantlesnoms 
des  martyrs  honorés  en  Afrique,  nous  ne  prétendons 
aucunement  attribuer  une  portée  provinciale  à  des 
attestations  locales. 

Nous  avons  énuméré  plus  haut  les  fêtes  du  tem- 
poral qui  constituent  comme  l'ossature  de  l'année 
ecclésiastique.  Dans  les  intervalles  de  ces  grandes 
solennités  liturgiques,  il  faut  faire  place  aux  com- 


1.  Pontius,  Vita  s.  Cypriani,  1. 

2.  S.  Cyprien,  Epist.  12,  2  (édit.  Hartel). 


252  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

mémoraisons  suivantes  :  saint  Etienne,  le  26  dé- 
cembre ^  ;  les  saints  Innocents  ^  ;  saint  Jean-Baptiste, 
pourvu  de  deux  fêtes  :  l'anniversaire  de  sa  nais- 
sance et  l'anniversaire  de  sa  mort^;  les  saints  apô- 
tres Pierre  et  PauP;  la  fête  des  Macchabées^  ;  celle 
de  saint  Laurent^;  celle  de  saint  Vincent  de  Sara- 
gosse"^;  la  fête  des  martyrs  milanais  saints  Gervais 
et  Protais ^;  celle  des  saintes  Perpétue  et  Félicité^; 
des  saints  Jacques  et  Marien^^;  des  saints  Castus  et 
Émile^^;  des  martyres  Bolitajii^^\  des  martyres 
Massilitani^^  \  des  martyrs  delà  «  Masse  blanche  '^*  », 
de  sainte  Guddène^^. 

L'épigraphie  nous  a  conservé  le  souvenir  de  quel- 
ques martyrs,  dont  plusieurs  ne  nous  sont  pas  con- 
nus, par  les  martyrologes.  Quelques-unes  de  ces 
inscriptions  semblent  rédigées  cependant  sur  le  mo- 
dèle des  laterculi,  qui  conservaient  la  mention  des 
saints  et  l'abrégé  de  leur  confession.  A  Henschir- 
Certouta,  on  lit  ceci^^  : 


1.  s.  Augustin,  Sermo  CCCXV.  Cf.  A.  Toulotte,  Le  culte  de  saint 
Etienne  en  Afrique  et  à  Uome,  dans  le  Nuovo  buU.  di  arcli,  crist.^  1902, 
t.  VIII,  p.  211-216. 

2.  De  libero  arbitrio,  1.  III,  c.  xxiii. 

3.  Sermones  CCLWVIII,  CCCLXXX;  cf.  Sermones  CCLXXXVIII-CCXC, 
CCXCII,  CGXCIII. 

U.  Sermones  CCXCV,  CCXCVIII,  CCXCIX. 

5.  Sermo  CGC. 

6.  Sermo  CCCIV. 

7.  Sermo  CCLXWI. 

8.  Sermo  CCLXXXVI. 

9.  Sermo  CCLXXX. 

10.  Sermo  CCLXXXIY. 

11.  Sermo  CCLXXXV. 

12.  Set^mo  CLYI. 

13.  Sermo  CCLXXXIII. 
lU.  Sermo  CCCVI. 

15.  Sermo  CCXCIV. 

16.  P.  TousSAiiVT,  dans  le  BuU.  du  Comité,  1898,  p.  215,  n.  k9. 


IDÉES  ET  USAGES.  253 

Il   IDVS  SEPTEMBI 

memoria  bea 

nomina  beates 
qvi  passi  svnt 
5  id  est  fortvniv 

^^»Me  robavdes 

Une  inscription  célèbre  de  Constantine  {=  Cirtà) 
semble  plus  étroitement  encore  apparentée  aux  for- 
mules du  calendrier  ou  du  martyrologe  ^  : 

tllll-NON-SEPT-PASSIONE  MARTYR 
ORVM    HORTENSIVM    MARIANI    ET 
lACOBI  DATI  lAPIN  RVSTICI  CRISPI 

TATI  METTVNI  BICTORIS  SILBANI  EGIP 

5TII  SCI  Dl  MEMORAMINI  IN  CONSPECTV  DNI 
CVARVM  NOMINA  SCIT  IS  QVI  FECIT  IND  XV 
«  La  date  que  nous  lisons  ici  n'est  pas  celle  du 

1.  L.  Carette,  Rapprochement  d'une  inscription  trouvée  à  Constan- 
tine et  d'un  passage  des  actes  des  Martyrs  fournissant  une  nouvelle 
preuve  de  IHdeyitité  de  Constantine  et  de  Cirta,  dans  les  Mém.  de  l'A- 
cad.  des  inscr.,  IF  série.  Antiquités  de  la  France,  m-U°,  Paris,  18^3, 1. 1, 
p.  206  ;  Delamare,  Exploration  scientifique  de  l'Algérie  pendant  les  an- 
nées i840-d845;  Archéologie,  in-fol.,  Paris,  1850,  pi.  193;  G^^  Creuly, 
dans  l'Ann.  de  la  soc.  arch.   de  Constantine,  1853,  t.  I,   p.   79,  n.  85, 
pi.  XVII;  L.  Renier,  Becueil,  n.  2145;  G.  Cahier,   Souvenirs  de  l'anc. 
Église  d'Afrique,  p.  301  sq.,  avec  une  juste  critique  du  commentaire  de 
cette  inscription  par  Hase  à  la  suite  du  mémoire  de  Carette,  toc.  cit.  ; 
B.  AuBÉ,  L'Eglise  et  l'État  dans  la  seconde  moitié  du  np  siècle,  p.  406; 
G.  Wilmanns  dans  C.  I.  L.,  n.  7924.  Cf.  de  Rossi,  dans  Pitra,  Spicil. 
Solesm.,  t.  IV,  p.  518.  Malgré  le  mémoire  de  E.  Carette  dont  les  con- 
clusions sont  adoptées  par  A.  Toulotte,  Géographie  de  l'Afrique  an- 
cienne. Numidie,  p.  30,  on  a  proposé  récemment  de  rendre  à  Lambèse 
l'honneur  d'avoir  vu  le  martyre  des  saints  Marien,  Jacques  et  leurs  com- 
pagnons, cf.  S.  GSELL,  Observations  sur  l'inscription  des  martyrs  de 
Constantine,  dans  Rec.  de  la  soc.  arch.  de  Const.,  1895-6,  t.  XXX,  p.  214. 
215.  Nous  avons  résumé  toute  cette  question  ailleurs,  cf.  H.  Leclercq, 
Actes  des  Martyrs,  dans  D.  Gabrol,  Dict.  cCarch.  et  de  liturg.,  1. 1,  col. 
414-417.  Aux  arguments  fournis  par  S.  Gsell  en  faveur  de  Lambèse  il 
faut  ajouter  celui  qu'a  exposé  G.  Tissot,  Géogr.  comp.,  t.  I,  p.  55;  d'a- 
près lequel  lePagida  devrait  être  identifié  avec  VOucd-Tazzout  qui  tra- 
verse Lambèse. 

L'AFRIQUE   CHRÉTIENNE.   —  I.  15 


254  L'AFRIQUE  CHRETIENNE. 

martyre  des  saints  Marien,  Jacques  et  leurs  compa- 
gnons, mais  d'une  translation  de  leurs  reliques  ou 
de  la  construction  d'un  oratoire  en  leur  honneur  ^  » 
La  formule  acclamatoire  :  Quorum  nomùiascit  Deus^ 
est  fréquente  dans  le  martyrologe  2. 

Nous  ne  pouvons  entreprendre  ici  le  commentaire 
des  inscriptions  d'Afrique  concernant  le  calendrier^; 
nous  devons  nous  borner  à  signaler  ces  tituli  : 

A  Aïn-Ghorab,  memoria  de  Emeritus'*;  linteau  de 
porte  dans  la  région  entre  Meskiana  et  Timgad^; 
entre  Guelma  et  Constantine  :  stèle  élevée  aux  mar- 
tyrs Nivalis,  Matrona,  Salvus  dont  le  natale  se  cé- 
lébrait le  9  des  ides  de  novembre^;  à  Constantine, 
sur  les  bords  du  Rummel  :  Jacques,  Marien  et  leurs 
compagnons^  ;  à  Meschta-el-Bir,  memoria  de  saint 
Etienne^;  à  Sétif.  memoria  de  saint  Laurent^,  me- 
moria des  martyrs  Justus  et  Decurius'^;  memoria 
des  saints  Etienne,  Laurent,  Julien  et  Nabor^^;  à 
Sidi-Feredj,  entre  Alger,  Blidah  et  Tipasa  :  me- 
moria du  martyr  ^TIO'^;  à  Tanaramusa  Castra, 

1.  p.  Allard,  Hist.  des  persécutions,  t.  III,  p.  13'4. 

2.  D.  Cabrol  et  D.  Leclercq,  Monum.  Ecoles,    liturg.,  t.  I,  p.  clx, 

3.  Nous  ferons  toutefois  observer  combien  il  est  surprenant  que  l'on 
n'ait  pas  songé  jusqu'à  ce  jour  à  grouper  ces  inscriptions  pour  le  monde 
gréco-romain  et  à  déterminer  exactement  la  somme  de  détails  nouveaux 
ou  de  faits  précis  qu'elles  apportent  à  l'histoire  des  cultes  locaux  et  à  la 
composition  des  martyrologes.  Le  mémoire  de  G.  Rabeau,  Le  culte  dans 
l'Afrique  cln^é tienne  d'après  les  inscriptions  et  les  monuments  figurés, 
in-8°,  Paris,  1903,  n'est  qu'une  indication  sur  l'étendue  du  sujet. 

U.  C.  I.  L.,  n.  1761^  et  17714  qui  remplacent  le  n.  2220;  De  Rossi, 
Bull,  di  arch.  crist.,  1878,  p.  8;  1884-5,  p.  37  ;  La  Capsella,  p.  17. 

5.  C.  I.  L.,  n.  2334,  et  additam.,  p.  951. 

6.  De  Rossi,  Bull,  di  arch.  crist.,  1875,  p.  167;  C.  L  L.,  n.  5664,  5665. 

7.  C.  L  L.,  n.  7924. 

8.  C.  L  L.,  n.  8431. 

9.  C.  L  L.,  n.  8630. 

10.  C.  I.  i.,  n.  8631. 
M.  CL  L.,  n.  8632. 
12.  C.  L  £.,  n.  9271. 


IDEES  ET  USAGES.  255 

un  évêque  (?)  mis  à  mort  in  hello  maurorum  (?)  ^  ;  à 
Cartenna,  memoria^\  à  Orléansville  :  Ciaceselia,  Se- 
cundilla,  qui  souffrirent  le  jour  des  nones  de  mai^; 
Getula^'  ;  à  Ammaedera  :  Pantaléon,  Ju(l)ien  et 
leurs  compagnons^;  dans  la  campagne  de  The- 
veste,  à  Henschir-el-Hamarcha  :  un  groupe  de  mar- 
tyrs, parmi  lesquels  :  Mettun,  Secundus,  Donatus, 
Miggin,  Baric,  Félix,  Crescentien,  Ader,  Mirmeus, 
Stiddin,  Miggin,  Stiddin^;  à  Kherbet  Madjuba,  un 
inconnu  ^  ?  ;  à  Henschir-Djezza,  un  groupe  important 
de  martyrs  dont  les  noms  transcrits  avec  des  abré- 
viations multiples.  Ce  catalogue  paraît  contenir  un 
grand  nombre  de  personnages  ecclésiastiques  que  De 
Rossi,  se  basant  sur  la  paléographie  du  monument, 
considère  comme  des  martyrs  de  la  persécution 
vandale.  On  aurait  pris,  d'après  J.  Schmidt,  l'ha- 
bitude de  les  célébrer  par  une  homélie  dans  la  lo- 
calité d'Aubuzza  [Hr.  Djezza]^  : 

Lign.    1.  —  

Lign.    2.  —  n{iis)  tr{ibunus)m{ilUum)  Fo[rlensiu'm{?)] 

Benen[atus]. 
Lign.    3.  —  Abdi{a);  Bictor  m{artyr  ?);    Romanus 

d{ia)c[onu)s  p{resby)t{e)ros  ^, 

1.  C.  I.  L.,  n.  9286. 

2.  C.  L  L.,  n.  9692. 

3.  C.  I.  L.,  n.  9716,  cf.  n.  971^. 
U.  C.  I.  L.,  n.  9717,  cf.  n.  9719. 

5.  C.  I.  £..,  n.  10515.  Pantaléon  de  Nicomédie  et  Julien  d'Antioche,  cf. 
S.  GSELL,  dans  les  MéL  d'arch.  et  d'hisU,  1899,  t.  XIX,  p.  68,  n.  1; 
Leontius,  Vie  de  S.  Grég.  d'Agrigente,  c.  x.  P.  G.,  t.  XCVIII,  col.  563. 

6.  C.  I.  L.,  n.  10686. 

7.  C.  I.  L.,  n.  10933. 

8.  C.  l.  L.,  n.  16396.  Cette  pierre  se  trouvait  tout  en  haut  du  fort 
byzantin;  il  est  tout  à  fait  probable  qu'elle  était  destinée  à  protéger 
le  fort  contre  les  démons  et  les  ennemis  ;  il  faut  en  rapprocher  une 
autre  pierre  portant  ces  mots  :  in  nomine  martyrvm.  Cf.  L.  Schmidt, 
op.  cit.,  p.  106. 

9.  Peut-être  Petros, 


256  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

Lign.    4.  —  Fel(ix),  Rog{a)t{u)s; tr{?ibunus);  Fel{lx); 

Cin{?amus);  Fel{ix)',  Gr{e)g(o)ri{us). 
Lign.    5.  —  Fel{ix);  R{o)ga{tu)s;  Donat(u)s  m{artyr)  n{?os- 

ter);  Liber {d)tus;  F{eli)c{u)l{u)s ;  Cre(s)co- 

nius. 
Lign.    6.  —  P{ater)ni  [?]  ;  Rog(atu)s  Contro{ver)sarius  ;  Fi- 

laria,  Bu..da. 
Lign.    7.  —  Donali(a)7i(u)s;  Maricl(u]s;  Bi{ct)or;  M(?a)an; 

Fuzon;  Kadizon  {?). 
Lign.    8.  --  Dona(t)u(s);  Bo7iifali(u)s;  Natalic(u)s;  Bictio)- 

rian{us). 
Lign.    9.  —  Xatalic{u)s;    Tinu{s);    Gauzio{s)u{s)  ;   Rorna- 

7iu(s)  Inulus. 
Lign.  10.  —  {Ha)ec  nornina  in  omilia;  no{min)is  patria  sin- 

gul(a). 

A  Youks-les-Bains  (=  Aquae  Caesaris)^  memo' 
ria  de  saint  Calendion  ^  ;  à  Thabraca ,  m^moria 
d'Anastasie  ^  ;  à  Khenschela  (=  Masculà) ,  memoria 
d'Emeritus^;  à  El-Hassi  :  Paul,  Pierre,  Donat, 
Miggin,  Baric';  près  de  Bîr  Fradj  :  Natalis  (?) 
Rena[tus]  ^  ;  à  Tipasa ,  Salsa  ^  ;  à  Dar-Ali-el-Ho- 
chani,  entre  Aïn  Kemouda  et  Thala  :  saint  Julien'; 


1.  C.  I.  L.,  n.  167Ù3. 

2.  c.  I.  £.,  n.  17382.  Cf.  L.  Duchesne,  dans  le  Bull.  trim.  de  corresp. 
africaine,  1884,  p.  130,  n.  369. 

3.  C.  L  L.,  n.  17714.  Cf.  De  Rossi,  Bull,  di  arch.  crist.,  1884-85,  p.  35. 
U.  C.  I.  £.,  n.  18656.  Cf.  R.  Cag\a.t,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1896, 

p.  234,  n.  40  ;  J.  SCHMIDT,  dans  Epliem.  epigr.,  1880,  t.  VII,  p.  261,  u.  790. 

5.  C.  I.  L.,  n.  19102.  Cf.  Sauret,  dans  le  Btdl.  du  Comité,  1888,  p.  137. 

6.  S.  GSELL,  Recherches  archéologiques,  pi.  V,  p.  23. 

7.  «  C'est  une  memoria  en  l'honneur  d'un  saint  Julien,  écrit  M^'  Du- 
chesne, exécutée  aux  frais  d'un  diacre  appelé  Bicemalos.  Ces  monuments 
en  l'honneur  des  saints  sont  extrêmement  communs  en  Afrique,  et  no- 
tamment dans  la  région  numide,  à  laquelle  se  rattache  géographiquement 
la  partie  occidentale  de  la  Byzacène,  d'oii  provient  la  memoria  qui  nous 
occupe.  Le  diacre  Bicemalos  (le  nom  semble  être  Vincomalus  estropié) 
appartenait  peut-être  à  l'Église  de  Thélepte;  on  en  jugerait  plus  sûre- 
ment si  l'on  était  mieux  édifié  sur  l'emplacement  du  monument.  Le  saint 
auquel  celui-ci  est  consacré  doit  être  le  grand  saint  Julien  d'Antioche, 
dont  le  culte,  opposé  par  l'autorité  ecclésiastique  à  celui  du  temple  de 


IDÉES  ET  USAGES.  257 

près  d'Aïn-el-Bab  :  mensa  de....  Félix  ^  ;   à  Henschir 

Falloux,    memoria Juliann^\  à   Guelma  :   la 

Masse  blanche,  saint  Isidore,  les  trois  enfants,  saint 
Martin ,   saint  Romain  ^  ;   à   Mediûna ,  memoria  de 
Rogatus,  Malentus,  Nasseus,    Maxima^;  à  Tixter, 
mensa   de  Datien,  Donatien,  Cyprien,  Nemesien  ^ 
à  Kherbet-el-Ma-el-Abiod,  memoria  des  saints  Lau 
rent,  Hippolyte,  Eufémie,  Mennas  ^  ;  à  Aïn-Zarira 
Pierre,  Paul,  Laurent,  Syxte,  Hippolyte,  Gargilius^ 
à  Guelma  :  saint  Pierre,  les  saints  Félix  et  Vincent^ 
à  Sétif  :  memoria  de....  ^;  à  Rouffach  :  les  martyrs 
de  Milève  '^ 

Nous  pourrions  étendre  beaucoup  cette  liste  par  le 
dépouillement  des  épîtres  de  saint  Cyprien,  des  écrits 
ayant  rapport  aux  polémiques  du  donatisme,  des 
ouvrages  de  Victor  de  Vite  et,  en  général,  de  toutes 
les  pièces  composant  la  littérature  de  l'Eglise  d'A- 

Daphné,  parvint  très  vite  à  un  éclat  extraordinaire.  Il  y  a  bien  des  mar- 
tyrs du  nom  de  Julien  dans  diverses  listes  de  martyrs  africains  ;  un,  en 
particulier,  figure  au  nombre  des  compagnons  des  saints  Montanus  et 
Lucius  exécutés  à  Carthage  en  259  ou  260.  Mais  aucun  des  saints  Julien 
d'Afrique  n'a  été,  que  je  sache,  l'objet  d'un  culte  spécial,  à  l'état  isolé,  en 
dehors  du  groupe  auquel  il  appartient.  Du  reste,  le  monument  offre  des 
traits  paléographiques  de  la  période  byzantine  et  il  est  tout  naturel  qu'il 
se  ressente  de  la  dévotion  aux  saints  d'Orient.  »  L.  Duchesne  ap.  R.  Ga- 
gnât, dans  le  Bull,  du  Comité,  1889,  p.  136,  n.  U. 

1.  R.  Gagnât,  même  recueil,  1891,  p.  523,  n.  117. 

2.  P.  Gauckler,  même  recueil,  1896,  p.  298,  n.  19. 

3.  De  Rossi,  Bull,  di  arch.  crist.,  189^4,  p.  39. 

U.  H.  DE  ViLLEFOSSE,  dans  le  Bull,  épigr.  de  la  Gaule,  1882,  t.  H, 
p.  149. 

5.  S.  GSELL,  dans  les  Mél.  d'arcli.  et  d'Iiist.,  t.  XXI,  1901,  p.  231. 

6.  R.  Gagnât,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1895,  p.  319. 

7.  ToULOTTE,  ap.  De  Rossi,  La  Capsella,  p.  15-18. 

8.  S.  GsELL,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1899,  p.  451,  n.  3  :  Vincentius 
et  Félix,  martyres  Abitinenses  (?)  f  12  febr.  304. 

9.  S.  Gsell,  dans  les  Mél.  d'arch.  et  d'hist.,  1895,  t.  XV,  p.  50,  n.  8. 

10.  C.  I.  L.,  n.  6700,  19353.  Il  suffît  de  rappeler  la  martyre  Robba,  do- 
natiste,  et  Digna,  qui  le  fut  peut-être.  Cf.  Gsell,  Mél.  d'arch.  et  d'Iiist., 
1900,  p.  141;  1901,  p.  236,  note  2;  C.  I.  L.,  n.  19913. 


258  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

frique,  mais  un  travail  de  cette  étendue  ne  saurait 
trouver  sa  place  ici  et  il  doit  nous  suffire  pour  l'ins- 
tant d'avoir  montré  quelque  chose  de  ce  que  ren- 
ferment des  textes  que  l'on  n'a  pas  encore  pris  Tha- 
bitude  de  consulter  autant  qu'il  serait  nécessaire^ 
pour  en  tirer  tout  ce  qu'ils  renferment  d'histoire. 

Les  documents  que  nous  possédons  relativement 
aux  fastes  martyrologiques  de  l'Église  africaine  sont 
peu  nombreux.  Le  plus  important  est  un  calendrier 
de  l'Église  de  Carthage,  publié  par  Mabillon^  et  par 
Ruinart  ^.  «  Ce  calendrier  ne  présente  point  encore 
les  noms  des  victimes  de  la  persécution  vandale,  mais 
il  marque  ceux  des  évéques  de  Carthage  jusqu'à  saint 
Eugène  inclusivement  [f  505)  ;  ainsi,  dans  sa  rédac- 
tion actuelle,  il  ne  remonte  que  jusqu'à  la  première 
moitié  du  vi^  siècle^  »,  probablement  à  l'épiscopat 
de  Boniface  (523-535)  ^.  Nous  avons  donc  dans  ce  do- 
cument un  témoin  du  culte  sous  le  règne  de  Hildéric, 
au  moment  où  la  paix  fut  rendue  aux  Églises.  Tel 
qu'il  est,  il  pourrait  être  développé  à  l'aide  des  noms 
nouveaux  que  nous  apporteraient  les  textes  épigra- 

1.  En  mentionnant  les  lieux  du  culte,  nous  ne  prétendons  pas  faire 
autre  chose  que  donner  des  points  de  repère  pour  l'histoire  de  chaque 
culte  particulier  et  la  composition  du  calendrier  sancloral  des  églises 
locales. 

2.  Mabillon,  Vêlera  analecta,  in-fol.,  Luteciae  Parisioruni,  1682,  t.  III, 
p.  398-^01.  Egli,  Calendarium  Cartliaginense,  dans  Allchristl.  Studien, 
in-80,  Zurich,  1887,  p.  108. 

3.  Ruinart,  Acta  sincera,  in-i",  Parisiis,  1689,  p.  693.  L'édition  de  Ma- 
billon est  reproduite  par  E.  Preuschen,  Kurzere  Texte  zur  GeschiclUc 
der  allen  Kirche  und  des  Kanons,  in-8o,  Freiburg  im  Breisgau,  1893, 
p.  123.  L.  DUCHESNE,  Martyrologium  hicronymianum,  in-fol.,  Bruxellis, 
189^,  p.  Lxx  sqq. 

h.  L.  DucHESNE,  Les  sources  du  martyrologe  hieronymicn,  dans  Met. 
d'arch.  et  d'hist.,  1885,  t.  V;  A.  IIarnack,  dans  Theologische  Lilteratur- 
zeitung,  1888,  p.  351. 

5.  DucHESNE,  De  laterculis  africanis,'  dans  Martyrologium  hicrony- 
mianum, in-fol.,  Bruxellis,  189^,  p.  lxx. 


IDÉES  ET  USAGES.  259 

phiques,  patristiques  et  autres;  néanmoins  le  calen- 
drier ainsi  obtenu  resterait  notablement  inférieur  en 
étendue  aux  listes  africaines  entrées  dans  la  com- 
position du  martyrologe  hiéronymien.  Quelles  étaient 
ces  listes? 

Un  exemplaire  du  calendrier  de  l'Eglise  de  Car- 
thage  dont  nous  venons  de  parler,  et  qu'on  peut 
reconnaître  malgré  certaines  différences  de  détail,  a 
été  intercalé  jour  par  jour  dans  le  martyrologe  gé- 
néral que  l'on  mit  sous  le  nom  de  saint  Jérôme  ^ .  Il 
reste  à  déterminer  l'origine  de  longues  séries  de 
saints  africains  dans  lesquelles  M^""  Duchesne  croit 
retrouver  les  catalogues  des  églises  locales,  tandis 
que  M.  Achelis  y  voit  ou  bien  l'ouvrage  d'un  faus- 
saire, ou  bien  des  martyrs  contemporains  de  l'inva- 
sion vandale.  L'hypothèse  d'une  supercherie  est  trop 
gratuite  pour  être  recevable  en  critique  ^  ;  celle  des 
martyrs  de  l'invasion  vandale  paraît  peu  vraisem- 
blable. On  ne  s'explique  guère  le  soin  apporté  à 
dresser  des  catalogues  de  martyrs  au  milieu  d'un 
désordre  inouï  et  en  un  temps  où  les  violences  exer- 
cées furent  telles  que  trois  Eglises  seulement  demeu- 
rèrent debout^,  alors  que  nous  savons  le  soin  apporté, 


1.  s.  GsELL,  Chronique  archéologique  africaine,  dans  Mél.  d'arch.  et 
d'hist.,  1901,  t.  XXI,  p.  207-209,  admet  la  possibilité  d'un  exemplaire 
plus  ancien  que  celui  que  nous  possédons  depuis  Mabillon.  L'hypothèse 
des  listes  provenant  d'églises  locales  et  fondues  dans  le  martyrologe 
général  a  été  présentée  par  L.  Duchesne,  loc.  cit.,  combattue  par  H. 
Achelis,  Die  Martyrologien,  ihre  Geschichte  und  ihr  JVerth,  dans 
Abhandlungen  der  Kônigl.  Gesellschaft  der  Wissenschaflen  zu  Gôttin- 
gen.  PhiloL-histor.  Kiasse;  neue  Folge,  t.  III,  n.  3  (1900),  et  défendue 
par  S.  GsELL,  loc.  cit. 

2.  M.  Achelis  d'ailleurs  ne  paraît  pas  y  tenir. 

3.  Cirta  (=  Constantine)  était  imprenable.  Hippone  soutint  un  siège 
de  14  mois;  ses  habitants  l'abandonnèrent,  on  la  brûla;  mais  la  ville  ne 
fut  pas  entièrement  détruite,  car  Possidius  nous  apprend  que  la  biblio- 


260  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

en  pleine  période  des  persécutions  romaines,  par  les 
cvêques  pour  recueillir  les  noms  des  martyrs  ^ .  En 
outre,  rien  ne   nous   apprend  —  nous  parlons  des 
textes,  non  des  conjectures  —  qu'on  ait  générale- 
ment tenu  pour  martyrs  les  Africains  qui  périrent 
lors  de  Tinvasion  des  Vandales.  Les  intérêts  maté- 
riels étaient  au  moins  aussi  souvent  en  cause  que  les 
intérêts  religieux  et,  dans  ces  conditions,  il  ne  pouvait 
être  question  de  martyre.  «  Il  faut  encore  remarquer 
que  l'on  retrouve  dans  ces  listes  des  martyrs  an- 
térieurs  à  l'entrée   des  Vandales   en  Afrique;  par 
exemple,  sainte  Salsa  (VI  des  kalendes  d'octobre,  cf. 
XIII  des  calendes  de  juin)  qui  périt  dans  le  cours  du 
IV®  siècle  ;  sans  doute  aussi  deux  des  martyrs  de  Re- 
nault 2  qui  furent  victimes  de  la  persécution  de  Dio- 
clétien  3.   »    Hypothèse  pour  hypothèse,   celle   des 
catalogues  locaux  nous  paraît  plus  conforme  à  la 
vérité  des    faits.  La   suscription   du   calendrier   de 
Carthage  tend  à  insinuer  l'existence  d'une  liste  lo- 
cale :  Hic  continentur  dies  nataliciorum  Martyrum, 
et  depositiones  Episcoporum^  quos  Ecclesia  Carta- 
genis    anniversaria    célébrant^*.     L'inscription     de 
Henschir  Djezza  (:=  Aubuzza)  ^  semble  corroborer 
cette  observation  par  un  nouvel  exemple.  «  Pour  ne 
pas  multiplier  les  jours  fériés^,  on  célébrait  souvent 


ihèque  de  saint  Augustin  ne  périt  pas.  Vita  Augustini,  c.  xviii;  la  troi- 
sième Église  épargnée  fut  Carthage. 

1.  Cyprien,  Epist.  XXVIII,  2;  cf.  L.  Duchesne,  dans  le  Nuovo  bull.  di 
arch.  crist.,  1900,  t.  VI,  p.  81. 

2.  XII  des  kal.  de  nov.  ;   les  noms  de  Matheri,  Dissei  paraissent  ré- 
pondre à  Maienti,  Nassei. 

3.  S.  GSELL,  loc.  cit. 

i\.  E.  Preuschex,  op.  cit.,  p.  123. 

5.  c.  1.  L.,  n.  16396.  Cf.  p.  255. 

6.  Remarquons  que  dans  le  calendrier  de  Carthage  le  carême  n'a  au- 
cune fête. 


IDÉES  ET  USAGES.  261 

le  même  jour  des  martyrs  morts  à  des  dates  diffé- 
rentes. Ainsi  s'expliquent,  d'une  part,  ces  longues  ky- 
rielles d'Africains  ^  ;  d'autre  part,  la  répétition  à  des 
dates  diverses  de  beaucoup  de  saints  qui  figuraient 
sur  divers  catalogues.  Ces  listes,  envoyées  sans  doute 
à  Cartilage,  ont  pu  y  être  réunies  en  une  sorte  de 
catalogue  général  qu'un  copiste  aura  utilisé  et  inter- 
calé dans  le  martyrologe  universel,  dit  hiéronymien. 
Il  a  malheureusement  négligé  d'indiquer  l'Eglise  à 
laquelle  chaque  liste  se  rapportait  et  il  s'est  contenté 
d'ordinaire  de  la  ruurique  in  Africa,  qui  parfois 
même  manque.  Souvent  aussi  ce  copiste  (ou  le  com- 
pilateur qui  l'a  précédé)  paraît  avoir  reculé  devant 
l'ennui  de  transcrire  ces  interminables  listes  :  il  s'est 
borné  à  ajouter  un  chiffre  à  quelques  noms,  par 
exemple  :  et  aliorum  CXXII;  on  trouve  même  le 
chiffre  de  330  ^.  »  Parfois,  lorsque  la  rubrique  in 
Africa  fait  défaut,  ce  sont  les  formes  des  noms  qui 
permettent  l'identification.  On  ne  rencontre  les  déno- 
minations provinciales  que  rarement  et  ces  indications 
ne  paraissent  pas  exemptes  d'erreur  ^.  On  peut  d'ail- 
leurs saisir  sur  le  vif  le  procédé  du  compilateur  en 
comparant  le  calendrier  de  Carthage  avec  les  jours 
correspondants  du  martyrologe  hiéronymien^'. 

Nous  rencontrons   chez    les    chrétiens    d'Afrique 
les   mêmes   préoccupations   que   dans   le  reste    de 


1.  «  Il  est  possible  d'ailleurs  que  le  copiste,  soit  par  négligence,  soit 
par  insuffisance  de  renseignements,  ait  attribué  fréquemment  à  un  seul 
jour  des  martyrs  que  les  églises  célébraient  à  diverses  dates.  » 

2.  S.  GSELL,  dans  les  Mél.  dCarch.  et  d'hist.,  1901,  t.  XXI,  p.  207-209. 

3.  Numidia  a  pu  être  confondu  avec  Nômedia  {=  Nicomedia).  Pour  le 
détail  des  mentions  géographiques,  cf.  L.  Duchesne,  Martyrolog.  hiero- 
nym.,  p.  LXix. 

'i.  La  démonstration  a  été  faite  intégralement  pour  le  calendrier  par 

L.  DUCHESNE,  op.  cit.,  p.  LXX-LXXI. 

15. 


262  L'AFRIQUE  CHRÉTlElNiNE. 

l'Eglise.  En  ces  siècles  où  les  invasions  faisaient 
courir  à  toute  ville,  à  toute  bourgade,  de  terribles 
aventures  depuis  que  le  gouvernement  central  de 
Rome  ou  de  Byzance  ne  pouvait  plus  les  protéger, 
les  fidèles  qui,  depuis  le  iv*^  siècle,  formaient  géné- 
ralement la  majorité  de  la  population  des  cités,  pré- 
tendirent étendre  à  celles-ci  la  protection  des  mar- 
tyrs. C'était  une  croyance  païenne  que  cliaque  ville 
possédait  ses  divinités  tutélaires  ^  ;  croyance  adaptée 
par  les  chrétiens  aux  exigences  de  leur  foi.  On 
racontait  que,  lors  du  siège  de  Rome  par  les  Goths, 
saint  Pierre  avait  écarté  l'ennemi  d'un  pan  de  mur 
ruiné  pouvant  servir  de  brèche  ^  ;  on  attribuait  aux 
martyrs  Jean  et  Paul  la  garde  d'une  partie  de  l'en- 
ceinte^. Vienne^'  et  Ivrée^  avaient  également  leurs 
défenseurs.  Ils  s'étaient,  disait-on,  montrés.  C'étaient 
saint  Pierre  et  saint  Paul  escortant  le  pape  saint 
Léon  [^^  quand  il  se  rendit  devant  Attila  ^  ;  saint  Félix 


1.  BURMANN,  Anthologia,  t.  II,  p.  5^7,  donne  un  poème  contenant 
l'énurnération  des  dieux  protecteurs  de  Dodone,  Samos  et  de  plusieurs 
autres  villes  de  la  Grèce.  Le  nom  du  dieu  protecteur  de  Rome  était 
tenu  caché  afin  que  les  ennemis  ne  pussent  acquérir  sa  défection  en 
lui  offrant  des  sacrifices.  Pline,  Hist.  nal.,  XXVIII,  iv;  Servils,  In 
Georg.,  1.  V,  vs.  409.  Le  fait  n'était  pas  sans  exemple,  à  ce  que  nous 
apprennent  Dion  Cassius,  lUst.  rom.,  LXV,  ix,  8;  Lampride,  Commode, 
XVI  ;  aussi  Macrobe,  Sat.,  III,  9,  donne-t-il  la  formule  de  l'évocation 
adressée  à  la  divinité  protectrice  de  l'ennemi,  formule  qui  contient  la 
promesse  de  jeux  à  instituer  et  de  sanctuaire  à  construire.  Zoslme, 
Hist.,  1.  V,  c.  VI,  rapporte  qu'au  moment  où  Alaric  allait  mettre  le  siège 
devant  Athènes,  Minerve  apparut  au  barbare.  La  déesse  était  armée  et 
menaçante.  Achille  l'accompagnait,  ils  parcoururent  les  murailles  de  la 
cité. 

2.  Procope,  De  bello  golhico,  1.  I,  c.  23. 

3.  Muratori,  Liturgia  romana  velus,  in-fol.,  Veneliis,  1748,  t.  I, 
p.  339. 

4.  E.  Le  Blant,  Inscript,  chrét.  de  la  Gaule,  n.  420. 

5.  Gazzera,  Iscriz.  del  Piemonte,  in-^»,  Toriuo,  1849,  p.  80, 

6.  Acta  sanct.,  11  avril  :  Vita  s.  Leonis. 


IDEES  ET  USAGES.  263 

s'était  laissé  voir  menaçant  les  barbares  du  haut  de 
la  muraille  de  Noie  ^  ;  sainte  Eulalie  avait,  elle  aussi, 
protégé  visiblement  Mérida^;  à  Trêves  on  avait, 
d'après  l'aveu  du  diable  en  personne,  un  saint  à 
chaque  porte,  saint  Euchaire  à  l'une,  saint  Maximin 
à  l'autre  ^.  Les  gens  de  Guelma  (=  Calama)  parta- 
geaient ces  idées  lorsqu'ils  firent  inscrire  sur  un 
ouvrage  militaire  les  paroles  suivantes  '*  : 

VNA  ET  BIS  SENAS  TVRRES  CRESCEBANT  IN  ORDINE  TOTAS 
MIRABILEM  OPERAKI  CITO  CONSTRVCTA  VIDETVR  POSTICIVS 
SVB  TERMAS  BALTEOJONCLVDITVR  FER^O  NV^VS  MALORVIVI 
POTERIT  ERIGERE  M  AN"  PAT  RI  Cl  SOLOMÔN-  INSTI^TION-  NEMO 
5  EXPVGNARE  VALEVIT  DEFENSIG  MARTIPT-  TVET^R  POSTICIVS  |PSE 
CLEMENS  ET  VINCENTIVS  MARTIR"'  CVSTÔF  INMROITVM  IPSV 

Una  et  bis  senas  turres  crescebant  in  ordine  totas 
Mirabilem  opérant  cito  constructa  videtur. 
Posticius  sub  termas  balteo  concluditur  ferro. 
Nu[ll]us  malorum  poterit  erigere  man{us). 
Patrici  Solomon{is)  insii[lu]tionem  nemo  expugnare  valevit. 
Defensio  martir{um)  tuel[u]r  posticius  ipse. 
Clemens   et   Vincentius,  martir{es),   custod{iunt)   in[t]roitum 
ipsu{m). 

L'enceinte  élevée  par  ordre  du  patrice  Solomon 
se  composait  d'une  muraille  épaisse  de  3  mètres, 
flanquée  de  treize  tours  carrées.  La  dédicace  aux 
saints  Clément  et  Vincent  se  trouvait  au-dessus  d'une 


1.  Saint  Augustin,  De  cura  pro  mortuis  gerenda,  c.  16. 

2.  IDACE,  Chronicon^  n.  456.  • 

3.  Grégoire  de  Tours,  VUœ  Patrum,  c.  xviii,  U. 

U.  C.  I.  £.,  n.  5352.  S.  Gsell,  Les  monum.  antiq.  de  l'Algérie,  t.  II, 
p.  364.  Cf.  Procope,  De  bello  vandalico,  II,  xix  ;  Io>vd|i,wv...  ttoXiv 
ÉxàffTriv  TrepieêaXXe  Tetxs'-  L.  Rémer  avait,  par  erreur,  considéré  Pos- 
ticius comme  un  martyr;  c'est  simplement  un  nominatif  pour  l'accu- 
eatif  :  posticium  =  TcapàOupa,  ou  posterula,  comme  on  disait  à  Rome 
pendant  la  décadence.  Cf.  l'inscription  d'Aubuzza,  C.  I,  L.,  n.  16396. 


264  L'AFRIQUE  CHRETIENNE. 

porte   qui  s'ouvrait  auprès  des    thermes    romains. 
L'inscription  remonte  à  Tannée  539  ^ . 

Une  coutume  répandue  dans  toute  l'Afrique,  ré- 
pond à  une  préoccupation  analogue.  Bien  des  fidèles, 
avant  qu'ils  fussent  complètement  familiarisés  avec 
la  religion  nouvelle,  continuèrent  à  croire  pendant 
plusieurs  siècles  que  la  résurrection  du  corps  des 
élus  était  subordonnée  à  la  conservation  intacte  de 
leur  cadavre.  De  là  était  sortie  une  législation  fort 
originale  et  fort  sévère  destinée  à  sauvegarder  les 
tombeaux  de  toute  violation.  Mais  comme  les  mal- 
faiteurs pouvaient  échapper  à  la  police,  les  fidèles 
éprouvaient  le  besoin  de  renforcer  la  défense  soit  en 
prodiguant  l'anathème,  soit  en  faisant  rejaillir  sur 
leurs  restes  l'immunité  qui  protégeait  les  tombeaux 
des  martyrs  ^.  La  dévotion  et  l'intérêt  contribuèrent 
à  donner  à  cette  coutume  une  grande  extension.  Dès 
le  temps  des  persécutions,  la  pensée  de  l'ensevelis- 
sement auprès  des  saints  commence  à  se  faire  jour. 
Une  nécropole  chrétienne  se  forma  dans  un  faubourg 
de  Carthage,  au  bord  de  la  route  de  Mappala,  autour 
de  la  tombe  de  saint  Cyprien  ^  ;  ce  fait  n'est  pas 
isolé  et  c'est  l'Afrique   qui  nous  fournit  dans   une 


1.  Voici  la  resliluliou  métrique  : 

Una  et  bis  senas  turres  crescebant  in  ordine  totas. 

Mirabilem  operam  cito  constructa  videtur. 

Posticius  sub  termas  balteo  concluditur  ferro. 

Nu[ll\us  malorum  poterit  erigere  man{us). 

Palrici  Solomon{is)  insti[tu]lion{em)  nemo  expugnare  vatevit. 

Defensio  marlir{um)  tuel[u]r  posticius  ipsc. 

Clemens  et  Fincentius,  marlir{es),  custod{iunt)  in[t]roitum  ipsu{m). 

2.  H.  Leclercq,  Ad  sanctos,  dans  F.  Cabrol,  Dict.  d'arch.  et  de 
titurg.,  t.  I,  col.  ^79  sq. 

3.  G.  A.  LwiGERiE,  De  l'utilité  d'une  mission  archéol.  à  Carthage^ 
p.  kl;  Acia  s.  Maximiliani,  dans  Ruinart,  Acta  mart.,  in-4°,  Parisiis, 
1689,  p.  311  ;  P.  Monceaux,  Le  tombeau  et  les  basiliques  de  saint  Cyprien 
à  Carthage,  dans  la  Revue  archéoL,  1901,  t.  XXXIX,  p.  183-201. 


IDÉES  ET  USAGES.  265 

inscription  de  Aïn-el-Bab,  l'un  des  rares  documents  ' 
portant  la  mention  classique  :  Ad  sanctos,  pour 
désigner  la  sépulture  à  proximité  des  martyrs  ^  : 

•]hENOVAI[ 

•]DEDERAT  DATVS[-- 
•]NS  AD  SANCTOS[-- 
•]POS-VIXIT-M-X-V[— 
•]VII 

ns  ad sanctos.. . .  pos[itus)  vixit  m[enses]X 

[horas  ?)  VII 

La  dévotion  aux  martyrs  a  laissé  sa  trace  dans  un 
assez  grand  nombre  de  textes  épigraphiques  afri- 
cains. On  se  l'explique  aisément  si  on  remarque  que 
beaucoup  de  fidèles,  et  non  des  moins  éclairés^ 
s'imaginaient  que  le  fait  de  la  sépulture  ad  sanctos 
rachetait  les  péchés  d'une  vie  dissipée.  Saint  Augus- 
tin fut  amené  à  écrire  son  traité  De  cura  pj^o  mor^ 
tuis  gerenday.ad  Paulinum,  vers  l'année  421,  pour 
rectifier  les  idées  d'un  de  ses  correspondants, 
l'évêque  de  Noie,  qui  lui  avait  demandé  si  la  sépul- 
ture ad  sanctos  procure  par  elle-même  quelque 
soulagement  à  l'âme  du  défunt  ^.  Cette  confiance 
excessive  nous  a  peut-être  valu  quelques  inscriptions 
tout  à  fait  précieuses. 

Nous  apprenons,  en  autres  choses,  de  ces  ins- 
criptions, l'usage  très  répandu  de  faire  des  vœux  aux 
martyrs.  Lorsque  le  vœu  était  acquitté,  on  composait 


1.  E.  Le  BLA.NT,  Inscr.    cfirét.  de   la  Gaule,  n.  ^1  :  positu  est  ad 
sanctos;  Germer-Durand,  dans  le  Cosmos,  7  sept.  1895,  p.  169-171. 

2.  R.  GAGNAT,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1891,  p.  523,  n.  118. 

3.  S.  AUGUSTiîv,  De  cura  gerenda,  P.  L.,  t.  XL,  col.  591  sq.  Cf.  H.  Le- 
CLERCQ,  Àd  sanctos,  col.  497. 


266  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

une  inscription  commémorative  avec  une  formule 
analogue  à  celle-ci  :  Quod  promîsi,  feci.  A  Keu- 
schela,  vœu  à  saint  Montan  :  Quod promisit^  corn- 
plent  ^  ;  à  Henschir  Gesses,  entre  Meskiana  et  Tim- 
gad,  on  lit  sur  un  pavement  de  mosaïque  dans  les 
ruines  d'une  basilique  chrétienne  ^  : 

PVBLIVS  PETRONIVS  TVNNINVS  VOTVM  QVOD 

[DEO  ET  CRISTO 

EIVS  IPSI  PROMISERVNT  ET  CONPLEVERVNT 

[FAVENTE  DEO  GADINIANA  FLORE 

Sur  la  route  de  Cirta  à  Calama,  à  Aïn-Regada,  on 
a  relevé  deux  cippes  portant  des  inscriptions  en 
caractères  cursifs  ^  : 

I  I 

NOMI  o       NOMINA      o 
NA  MAR  MARTYR 

TVRVM  ROV  NIVALIS 

NIVALIS  MATRONE 

5  MATRONE  5  SALVI 

SALVI  NA  o  FORTVNATV  o 

TALIS  NONV  IDVS  QVOT  PROMISIT 
NOVEMBRES  FECIT 

Ces  inscriptions  paraissent  sépulcrales  et  datent 
probablement  des  débuts  du  règne  de  Constantin. 
Nous  ignorons  la  nature  de  la  promesse  dont  s'ac- 
quittait Fortunatus  à  l'égard  des  martyrs  ;  peut-être 

1.  C.  I.  L.,  n.  2272. 

2.  C.  I.  L.,  n.  2335  :  Favente  Deo,  Candidîana  {domus)  florc{at)  ;  cf. 
S.  GSELL,  dans  les  Mélang.  d'arch.  et  d'hist.,  1893,  p.  539. 

3.  C.  I.  L.,  n.  566^1,  5665 ;De  Rossi,  BuU.  di  arcli.  crist.,  01875,  pi.  XII, 
n.  2,  3.  Nomen  =  relique.  Cf.  Audollent,  dans  les  Mél.  d'arch.  et 
dhist.,  1890,  p.  526-529.  Nomen  martyr is  Calcndionis,  C.  I.  L.,  n.  16743. 
Cf.  GSELL,  Musée  de  Tébessa,  p.  10. 


IDÉES  ET  USAGES.  267 

consistait-elle  à  élever  un  mémorial  sur  le  lieu  où 
ils  reposaient.  Une  inscription  provenant  de  Sétif 
mentionne  un  vœu  fait  par  des  époux  à  deux  martyrs 
inconnus  *  : 

MARTIRIB  SANCTIS  PROMISSA  COLONICVS  I NSONS 
SOLVIT  VOTA  SVA  LAETVS  CVM  CONIVGE  GARA 
HIC  SITVS  EST  IVSTVS  HIC  ATQ  DECVRIVS  VNA 
QVI  BENE  CqNFESSI  VICERVNT  ARMA  MALIGNA 
PRAEMIA  VICTORES  CRISFI  MERVERE  CORONAM 

Ce  ne  sont  pas  les  seuls  souvenirs  que  nous  puis- 
sions citer.  A  Sétif,  nous  trouvons  les  mémorise  des 
célèbres  martyrs  Etienne  et  Laurent,  auxquels  est 
associé  saint  Julien^;  c'est  un  véritable  «  authen- 
tique »,  et  nous  pouvons  en  citer  d'autres  : 

HIC  MM  SCOR  HIC  HABENTVR 

STEFANI  ET  MEMORIE  SANC  M 

LAVRENTI  PANTAAEONTI 

LVLIANI  IVAIANIE-COMITV' 

5  possv  y 

XII  KL  APRL 
ABORI  ET 
SCI  STEFANI' 

1.  C.  I.  L.,  n.  8631.  De  Rossi,  op.  cit.,  1875,  p.  171;  1876,  pi.  III,  n.  1. 
En  rapprochant  les  termes  mêmes  de  l'inscription  des  paroles  de 
S.  OPTAT,  De  scliism.  Donat.,  1.  III,  c.  vin,  on  constate  qu'il  ne  peut 
s'agir  ici  de  martyrs  donalistes. 

2.  L.  DucHESNE  a  démontré  l'importance  du  culte  de  ce  martyr  en 
Afrique.  Cf.  S.  Gsell,  dans  les  Met.  d'arch.  et  d'Iiist.,  1899,  p.  68,  n.  1. 
R.  Gagnât,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1889,  p.  136,  n.  U. 

3.  C.I.L.,  n.  8632:  Hic  m{é)m{orise)  s{an)c{t)or{um)  Stefani  et  Lau- 
renti  [et]  Juliani  pos{itœ)  su[nt]  XII  k[a)l[endas)  yipr[i)l{es)  [N]abori 
et  s{an)cit)i  Stefani.  A  rapprocher  une  feuille  de  plomb  opistographe 
trouvée  à  Bir-Haddada  (Maurétanie  Sitifienne);  la  face  du  recto  est  in- 
déchiffrable, le  verso  laisse  lire  ces  mots  :  cuius  memorie,..,  C.  I.  L., 
n.  8731.  ^ 

k.  Hic  habentur  memori{a)e  sanc{torii)m  Pantaleonti{s)  Juliani  e{t) 


268  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

«  L'adverbe  initial  hic  fut  adapté,  à  ce  que  nous 
apprend  Rossi,  à  deux  sortes  bien  distinctes  d'épi- 
graphes monumentales  dans  les  églises  d'Afrique  ;  à 
celles  de  l'autel  et  du  petit  sépulcre  contenant  ses  re- 
liques et  à  celles  des  façades  soit  intérieures,  soit 
extérieures  des  églises  ^ .  »  Donnons  d'abord  un  exem- 
ple de  ce  dernier  cas,  d'après  une  inscription  d'Aïn- 
Ghorab  ^  : 

^  HC  DOMVS  ÏÏT  NOS[;W  .r^J  HC  AVITATIO  8PS  SCI  ?[amcleti\ 
+  HC  MEMORIA  BEATI  MARTIRIS  DEI  CONSVLTIM  VEI^^^ 
+  HCEXAVDIETVROIVINISQriNVOCATNOMENDNIDIOIVINIPOT[e?i;ù] 
-f  VR  HOMO  MIRARIS  DÔlVBANTE  MELIORA  VIDEVIS 


cornituiin).  Inscripliou  provenant  d'Ammaedera,  dans  la  Byzacène.  «  Elle 
devait  être  placée  en  avant  de  l'espace  réservé  au  clergé,  entre  les  pieds 
de  l'autel  et  recouvrir  les  reliques  des  saints  qu'elle  mentionne.  »  S.  Gsell, 
dans  le  Bull,  du  Comité,  1899,  p.  ^50-^51,  n.  1.  Cf.  De  Rossi,  Bull,  di 
arch.  crist.,  1877,  p.  107,  pi.  IX,  fig.  2;  C.  I.L.,  n.  10515.  Les  Jmartyrs 
dont  il  est  ici  question  sont  Pantaléon  de  Nicomédie  et  Julien  d'An- 
tioche.  Voyez  encore  d'autres  memorix  de  martyrs  :  C.  I.  L.,  n.  971^, 
10991,  10686,  10693,  11725,  167^13;  celle-ci  présente  simplement  le  sou- 
venir du  martyr  Calendion  dont  on  réclame  le  secours  pour  ceux  qui 
votum  compleverunt ;  C.  I.  L.,  n.  17382,  17608,  1771'4,  17715,  17746, 
18656,  19102.  De  Rossi,  JLa  capsella  argentca,  p.  30;  R.  Cagxat,  dans 
\&  Bull,  du  Comité,  1889,  p.  136,  n.  U;  P.  Gauckler,  dans  le  même 
recueil,  p.  143,  n.  72;  Ibid.,  1896,  p.  298,  n.  19;  De  Rossi,  BuU.  di  arch. 
crist.,  1894,  p.  39;  Ibid.,  1884-1885,  p.  35;  P.  Toussaint,  dans  le  Bull, 
du  Comité,  1898,  p.  215,  n.  49;  Fabre.  dans  le  Bull.  d'Oran,  1900, 
p.  399-408.  S.  Gsell,  dans  les  Mél.  d'arch.  et  dliist.,  1895,  t.  XV,  p.  50, 
n,  8  (?).  En  dehors  des  inscriptions  sur  marbres,  nous  avons  deux  me- 
moriae  qui  sont  véritablement  des  €  authentiques  »  :  l'unee  st  sur  un  car- 
reau de  terre  cuife,  C.  I.  L.,  n.  8632  ;  l'autre  sur  un  feuillet  de  plomb, 
C.I.L.,  n.  8731.  Cf.  L.  Delisle,  Authentiques  de  reliques  de  l'époque 
méi^ovingienne,  dans  les  MéU  d'arch.  etd'hist.,  1884,  t.  IV,  p.  3  sq. 

1.  De  Rossi,  La  capsella  argentca  africana,  iu-fol.,  Roma,  1889,  p.  16. 

2.  C.  I.  L.,  addit.,  p.  948,  cf.  Poulle,  dans  le  Rec.  de  la  soc.  arch. 
de  Constanline,  1871-72,  p.  421;  C.  I.  L.,  n.  2220,  17614,  17714;  Bosre- 
DON,  dans  le  Bec.  de  Constanline,  1876-77,  p.  .378;  Masqueray,  dans  la 
llevue  africaine,  1878,  p.  466;  1879,  p.  93;  De  Rossi,  Bull,  di  arch. 
crist.,  1878,  p.  8;  G\TTi,  dans  le  même  recueil,  1884-85,  p.  37;  DE  ROSSi, 
ÏM  capsella,  p.  17. 


IDÉES  ET  USAGES.  269 

On  trouve  encore  des  formules  dans  le  genre  de 
celles-ci  : 

HIC  E[st  dom]\IS  [dei  /uc]mm[riae]  APOSTOLO[r'  e^jBEATI...  < 
{h)\Z  SEDES  SANCTI  2 

Revenons  aux  memoriae  des  reliques.  La  plus  cu- 
rieuse des  inscriptions  de  cette  catégorie  est  un  titu- 
lus  du  V®  ou  du  VI®  siècle,  trouvé  à  Guelma,  dans  la 
Numidie.  Nous  apprenons  que  les  /wemo/Vae  n'étaient 
pas  toujours  disposées  dans  un  loculus  sous  l'autel  ^, 
mais  sur  la  table  même  de  l'autel  que  recouvrait, 
comme  de  nos  jours,  une  nappe  *  : 

+  SVB  HEC  SACRO 


SCO  BELAMINE  ALTA 
RIS  SVNT  MEMORIAE 
SCOR_MASSAE  CANDI 
5  DAE  SCI  HJESIDORI 
SCOR  TRIV  PVERORV 
SCI  MARTINI  SCI  ROMANI+ 

L'inscription,  dite  des  «  martyrs  de  Renault  »,  est 
trop  célèbre  pour  n'être  pas  rappelée  ici  ^  : 


1.  Farges,  dans  le  Bull,  de  l'acad.  d'Hippone,  t.  XVIII,  p.  13;  Rou- 
QUETTE,  dans  le  même  recueil,  t.  XXI,  p.  93;  Gatti,  loc.  cit.  ;  de  Rossi, 
La  capsella,  p.  17. 

2.  De  Rossi,  Bull,  di  arch.  crîst.,  1878,  p.  22. 

3.  H.  Leclercq,  Archéologie  de  l'Afrique,  dans  F.  Cabrol,  DicU 
d'arch.  et  de  liturg.,  t.  I,  col.  713,  fig.  149. 

U.  De  Rossi,  Bull,  di  arch.  crist.,  1894,  p.  39.  Sub  hecsacro  sancto  ve- 
lamine  altaris  sunt  memoriae  s{an)c{t)or{um)  massae  candidae.  S{an)c[t)i 
(/)  sidori,  s{an)c{l)or{um)  triu{m)  pueroru{m),  s{an)c{t)i Martini,  s{an)c{t)i 
Romani.  Parfois  ils  sont  ensevelis  sous  l'autel.  Tertullien,  Scorpiace, 
12  :  Sed  et  intérim  sub  altare  martyrum  animae  placidum  quiescunt. 

5.  Troupel,  dans  le  Bull.  d'Oran,  série  l-^^,  n.  11  (1882),  p.  124;  L.  De- 
MAEGHT,  dans  le  même  recueil,  1882,  p.  12,  p.  2;Ibid.,  1883,  p.  210,  n.  57, 


270  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

MEMORIA  BEATISSIMO 
RVM   MARTYRVM  IDEST 
ROGATI  MATENIE  NASS 
El  MAXIMAE  QVEM  PRI 
5       MOSVS  CAMBVS  GENITO 
RES  DEDICAVERVNT  PAS 
SI  XII  KAL  NOVmIcCXC  PROV 

Memoria  heatissimorum  martyrum,  id  est,  Ro- 
gati,  Maientiy  Nassei,  Maximae,  quem  Primosus, 
Cambus  genitoj'es  dedicaverunt,  Passi  XII  k[a)l 
[endas]  No{çe)m{bres)  x  [Aniio)  CCXC  prov{inciae) 
(=r  329  apr.  J.-C),  et  au-dessous  on  lit  encore  : 

MEMORIA  BENAVGI  El  SEXTI  KLAS  {{novembres)] 

c'est-à-dire  :  Memoria  Beiinagi  e[t]  Sexd  k[a)l- 
{end)as  [novembres)^  c'est-à-dire  qui  sont  morts  douze 
jours  après  les  martyrs  dont  il  vient  d'être  fait  men- 
tion. 

Peut-être  était-ce  en  souvenir  de  la  sainteté  du  lieu 
consacré  par  la  présence  des  reliques  et  de  l'autel  que 
nous  voyons  dans  l'Église  d'Afrique  un  usage  digne 
d'être  noté.  Si  les  circonstances  exigeaient  des  modi- 
fications dans  un  édifice,  son  abandon,  sa  désaffecta- 
tion, on  tenait  à  garder  le  souvenir  de  la  memoria. 
Une  pierre  de  Guelma  porte  ces  mots  '  : 

HÉRON  DE  ViLLEFOssE,  dans  le  Bull,  épigr.  de  la  Gaule,  1882,  l.  11, 
p.  IW;  J.  SCHMiDT,  Ephemeris  epùjraphica,  t.  V,  n.  1041  ;  R.  de  laBlax- 
CHÈRE,  dans  le  Musée  d'Oran,  p.  27;  Le  Même,  dans  la  Revue  archéolo- 
(jique,  1893,  t.  II,  p.  87;  L.  Duchesne,  dans  les  Mél.  d'arch.  et  d'hist., 
1885,  t.  V,  p.  148;  De  Rossi-Duchesne  dans  le  Martyrol.  hieronym., 
1894,  p.  6;  S.  GSELL,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1899,  p.  458,  n.  8;  Le 
MÊMEi  dans  les  Mélang.  d\irch.  et  d'hist.,  1901,  p.  235;  Fabre,  dans  le 
Bull.  d'Oran,  1900,  p.  399-408. 

1.  Reboud,  dans  le  Bec.de  lasoc.  avcli.  de  Constantine,  t.  XXII,  p.  48; 
R.  Gagnât,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1887,   p.  105;  De  Rossi,  La  Cap- 


IDÉES  ET  USAGES.  271 

+   H    I   C 
MEMORIA 
PRISTINI 
ALTARIS+ 

Hic  memoria  pristinii  altaris 

Une  inscription  de  Rouffach  (=  Mastar),  plusieurs 
fois  publiée,  nous  offre  une  indication  sur  les  mémo- 
riae,  d'autant  plus  utile  à  recueillir  que  les  découvertes 
archéologiques  ont  apporté  sur  cette  pratique  de  vives 
lumières  '  : 

TERTIV  IDVS  ^  IVNIAS  AEPOSI 
TIO  CRVORIS  SANCTORVM  MARTVRVM 
QVI  SVNT  PASSI  SVB  PRESIDE  FLORO  IN  CIV 
ITATE  MILEVITANA  IN  DIEBVS  TVRIFI 
CATIONIS  INTER  QVIBVS  HIC  INNOC 
EST  IhCE  IN  PACM 

Cette  inscription  nous  amène  à  dire  quelques  mots 
du  culte  rendu  au  sang  des  martyrs.  On  sait  que  les 


sella,  p.  32;  C.  I.  L.,  n.  17580.  On  verra  ailleurs  que  la  table  même  de 
l'autel  porte  en  effet  le  nom  de  memoria,  mais  on  spécialise  cette  me- 
moria comme  à  Henschir-el-Begueur  :  memoria  ||  sâcti  mo\\ntani^ 
cf.  HÉRON  DE  ViLLEFossE,  dans  le  Bull,  de  la  soc.  des  anliq.  de  France, 
1880,  p,  270. 

1.  Terti[o)  idus  Junias,  depositio  cruoris  sanctorum  mart{y)rum  qui 
suntpassisub  pr{a)eside  Floro  in  civitate  Milevitana,  in  diebus  t{h)uri- 
flcationis  inter  quibus  hic  Innoc[en'\s  est  {ips)e  inpac[é}.  De  Rossi,  Bull, 
di  arcli.  crist.,  1875,  p.  163,  177;  1876,  p.  59,  pi.  III,  n.  2;  CI.  L.,  n. 
6700,  19363;  S.  GSELL,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1899,  p.  ^52,  n.  a;  Le 
Même,  Monum.  antiq.  de  l'Algérie,  t.  II,  p.  251;  Héron'  de  Villefosse. 
Rapport  sur  une  mission  archéol.  en  Algérie,   iu-8'',  Paris,  1875, 


272  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

lociili  des  catacombes  de  Rome  présentaient  en  assez 
grand  nombre,  fixées  à  la  paroi  extérieure,  des  fioles 
remplies  d'une  matière  sur  la  nature  de  laquelle  les 
analyses  chimiques  présentèrent  des  conclusions  dif- 
férentes*. Les  uns  soutinrent  que  ces  fioles  renfer- 
maient le  sang  du  martyr  enfermé  dans  le  loculiis; 
d'autres  y  virent  un  souvenir  du  repas  funèbre  ou  de 
la  célébration  eucharistique.  On  apporta  quelques 
textes  du  iv^  siècle  pour  résoudre  un  problème  qu'ils 
ne  visaient  même  pas,  car  les  écrivains  invoqués 
mentionnaient  l'usage  d'enfermer  une  fiole  de  sang  à 
l'intérieur  du  tombeau  et  non  sur  la  paroi  extérieure. 
Les  catacombes  romaines  offrirent  plusieurs  exemples 
de  cet  usage.  Le  P.  Marchi  y  rencontra  deux  sépul- 
tures munies  de  l'ampoule  et  dans  chacune  d'elles  il 
trouva  deux  squelettes  entiers  ainsi  que  des  ossements 
ayant  appartenue  d'autres  corps ^.  Une  autre  décou- 
verte fut  plus  décisive  encore  :  On  trouva  à  l'intérieur 
d'un  loculus  deux  squelettes,  celui  d'un  adolescent  et 
celui  d'un  enfant  à  demi  consumé  par  les  flammes, 
ainsi  qu'un  vase  de  sang^.  En  outre,  «  Boldetti  et  le 
P.  Marchi  observèrent  aux  catacombes  des  fioles  de 
verre  scellées  entre  plusieurs  tombeaux  sans  paraître 
se  rattacher  à  aucun  d'eux  ^'  ;  d'autres  vases  isolés  de 
même,  se  trouvèrent  aux  extrémités,  au  milieu  des  ga- 
leries ou  dans  le  centre  des  chapelles  souterraines  ^. 


1.  H.  Leclercq,  Ampoules,  AaxL?,  F.  Cabrol,  Dict.  d'arcli.  et  de  liturg., 
t.  I. 

2.  G.  Marchi,  3Ionumenti  délie  arlc  cristiane  primitive,  iu-^°,  Roma, 
18W,  p.  118,  119,  270. 

.  Jbid.,  p.  119,  123,  270. 

U.  Boldetti,  Osservazioni,  in-fol.,  Roma,  1720,  p.  180-182;  Marchi, 
op.  cit.,  p.  112,  pi.  XV. 

5.  Boldetti,  op.  cit.,  p.  181.  On  lit  dans  les  papiers  de  Marango.m  re- 
cueillis par  Danzetta,  ms.  Vatic,  n.  832^t  :  In  coemeterio  s.  Satuymini, 


IDÉES  ET  USAGES.  273 

On  a  pensé  qu'alors  la  marque  devenait  collective  et 
indiquait  des  réunions  de  martyrs  ;  mais  le  fait  s'est 
produit  ailleurs  sous  une  forme  nouvelle  et  dégagée 
de  toute  équivoque.  Boldetti  rencontra  encore,  scellé 
entre  quatre  tombes,  un  vase  de  terre  fermé  d'une 
plaque  de  marbre.  Des  ossements  se  trouvaient  dans 
cette  urne  et  l'antiquaire  romain  y  vit  des  restes  de 
martyrs  ^ .  Je  ne  saurais  en  juger  autrement,  écrivait 
Edmond  Le  Blant,  car,  devant  la  forme  connue  des 
sépultures  des  Catacombes,  toute  autre  explication 
semble  impossible.  Ces  reliques,  que  l'on  peut  croire 
prélevées,  comme  le  serait  du  sang,  sur  les  cadavres 
qu'elles  avoisinent,  étendaient,  cette  fois  sans  doute, 
[leur  protection]  sur  une  réunion  de  tombeaux ^  ». 
Les  fouilles  africaines  ont  apporté  à  cette  solution 
une  confirmation  qui  paraît  définitive  et  qui  nous 
montre  une  fois  de  plus  l'identité  de  coutumes  ri- 
tuelles entre  Rome  et  l'Afrique.  A  Matifou  (=  Rusgu- 
niaé)  près  d'Alger,  une  église,  fouillée  en  1900,  avait 
été  dévastée  à  une  époque  que  nous  ignorons  et  re- 
construite au  temps  de  la  domination  byzantine  par 
les  soins  d'un  nommé  Mauritius,  commandant  un 
corps  de  troupes  en  garnison  à  Rusguniae  ^.  Dans  la 

die  29  novembris  a.  1742,  reperi  in  parte  superiori  ampullam  vitream 
sanguine  liquida  fere  plenam,  cujus  pars  superior  est  sérum,  in  fun- 
do  autem  croceus  liquor.  Erat  apposita  in  medio  quatuor  loculorum,  in 
quorum  uno  aderant  tria  corporamartyrum.CoUum  est  vivo  sanguine 
undique  respersum.  Cf.  de  Rossi,  Roma  sotterr.,  t.  III,  p.  619. 

1.  Boldetti,  op.  cit.,  p.  291. 

2.  E.  Le  Blant,  La  question  du  vase  de  sang,  in-S»,  Paris,  1858, 
p.  34  sq. 

3.  Pour  l'épitaphe  de  Mauritius,  cf.  H.  Chardon,  dans  le  Bull,  du 
Comité,  1900,  p.  lUh,  pi.  V.  11  n'est  pas  possible  d'attribuer  à  ce  person- 
nage la  qualité  de  martyr,  son  épitaphe  dit  formellement  :  requiebil  in 
pace.  Les  épitaphes  de  ses  deux  fllles  sont  fort  différentes  ;  celle  de  Pa- 
tricia mentionne  simplement  l'indication  patronymique,  cf.  H.  Chardon, 
op.  cit.,  p.  146;  celle  de  Constantina  nous  apprend  qu'elle  est  fille  de 


274  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

tombe  de  ce  magister  militiun,  on  trouva  une  fiole  de 
verre  à  côté  du  corps  ' . 

Aucun  de  ces  faits  n'est  aussi  décisif  que  l'ins- 
cription de  Rouffach  dont  la  lecture  n'offre  de  diffi- 
cultés qu'à  la  dernière  ligne  qu'on  peut  lire  :  hic 
Innocens  est  ipse  in  pace.  Nous  avons  donc  ici  un 
exemple  incontestable  de  l'usage  dont  arguait  Edm. 
Le  Blant.  Innocens  aura  été  enseveli  en  un  lieu  où 
était  déposé  le  sang  de  plusieurs  martyrs  suppliciés 
à  Milève  en  304  ou  en  305  ^.  L'inscription    a  été 

celui  qui  edificia  circumtapsa  diu  in  liane  sca  basilicarestauravit,  Char- 
don, op.  cit.,  p.  146.  Si  le  restaurateur  de  l'église  était  mort  martyr,  on 
n'eût  sans  doute  pas  omis  de  le  dire. 

1.  S.  GsELL,  Monum.  antiq.  de  l'Algérie,  t.  II,  p.  227.  Peut-être  une 
autre  découverte  appartient-elle  au  même  ordre  de  faits.  A  Aïu-Zarira, 
région  d'Aïn-Beïda,  dans  l'église  où  fut  trouvée  la  célèbre  Capsella  ar- 
genlea  et  qui  ne  peut  guère  être  antérieure  au  v®  siècle,  on  a  décou- 
vert «  entre  quatre  briques  plates une  coupe  en  verre  et  sept  petits 

verres  de  même  matière,  mais  la  chute  d'une  pierre  a  malheureusement 
tout  anéanti  ».  De  Rossi,  La  Capsella,  p.  10.  Cf.  C.  I.  L.,  n.  8632  et 
p.  972.  Berbrugger  parle  de  «  vases  dans  lesquels  il  y  avait  du  sang  ». 
Dans  la  Capsella  d'Aïn-Zarira  on  a  cru  voir  des  traces  de  sang,  mais 
c'est  très  douteux.  De  Rossi,  La  Capsella,  p.  29.  M.  Berthelot,  Analyse 
d'un  vin  antique  conservé  dans  un  vase  de  verre  scellé  par  fusion  et 
Nouvelle  note  sur  un  liquide  renfermé  dans  un  vase  de  verre  très  an- 
cien, dans  la  Revue  archéoL,  1877,  t.  I,  p.  397  sq.,  dit  que  même  pour  les 
chimistes,  il  est  impossible  de  reconnaître  la  nature  exacte  de  dépôts 
contenus  dans  les  vases  antiques  non  bouchés.  Une  formule  lue  sur  une 
tombe  en  mosaïque  de  Thabraca  indique  peut-être  la  préoccupation  de 
suppléer  au  manque  d'ampoule  de  sang  : 

PORTESI  -?  SUN  PAC 
EINOCESINOMINEM 
ART  VR 

Porl{u)e{n)si{s)''i  in  pace.  In{n)oce{n)s.  In  {n)omine  martur{um)  ;  E.  Le 
Blant  ap.  R.  de  la  Blanchère,  Mosaïque  de  Thabraca,  p.  18. 

2.  On  lit  dans  S.  Optât,  De  schismate  Donatistarum,  1.  III,  c.  viii; 
P.  L.,  t.  XI,  col.  1018,  une  attestation  concernant  le  magistrat  dont 
parle  l'inscription.  Cf.  encore,  1. 1,  c.  xiii,  P.  L.,l.  XI,  col.  908.  Enfin  nous 
retrouvons  ce  Florus  et  la  thurificatio  lors  des  débats  du  concile  de 
Cirta,  en  305;  cf.  S.  Augustin,  Contra  Cresconiuni,  III,  27;  P.  L.,  t. 
XLH,  co    1.  511. 


IDEES  ET  USAGES.  275 

relevée  à  une  soixantaine  de  mètres  d'un  petit  édi- 
cule  décoré  de  colonnes  jadis  enclos  dans  un  cime- 
tière. Ce  fait,  si  probant  qu'il  soit,  n'est  pas  unique. 
«  Je  citerai  à  cette  occasion,  écrit  M.  S.  Gsell,  une 
découverte  faite,  il  y  a  quelques  années,  à  Fériana, 
dans  une  basilique  située  au  sud-ouest  de  la  ville 
antique  de  Thélepte  au  milieu  d'un  cimetière  chré- 
tien. MM.  Lavoignat  et  de  Poudrayguin  ont  trouvé 
dans  le  chœur,  à  2  mètres  en  avant  de  l'abside, 
le  soubassement  d'un  autel  avec  une  inscription  sur 
mosaïque  concernant  un  saint  Januarius  et  ses  com- 
pagnons ^  ;  puis,  par-dessous,  une  fosse  creusée 
dans  le  roc.  Ce  tombeau  «  renfermait  des  ossements 
d'adultes  et  d'enfants  placés  par  faisceaux,  perpen- 
diculaires à  l'axe  du  cercueil.  Un  vase  allongé,  en 
verre,  se  trouvait  au  centre  et  contre  la  paroi  orien- 
tale ^  ».  Il  est  permis  de  supposer  que  ce  vase, 
dressé  à  la  place  d'honneur  du  sépulcre,  avait  servi 
à  recueillir  le  sang  d'un  chrétien  mis  à  mort  (peut- 
être  de  ce  Januarius).  Il  y  aurait  donc  eu  dans  ce 
tombeau  :  1^  des  corps  de  plusieurs  [personnages]  ; 
2°  le  sang  d'un  martyr  ^.  » 

Le  culte  des  martyrs  avait  pris,  en  Afrique,  un 
développement  si  considérable  qu'il  entraîna  à  de 
graves  abus  ;  ce  fut  principalement  le  culte  de  saint 


1.  C.  I.  L.,  n.  11270;  De  Rossi,  La  Capsella,  p.  17-18,  n.  8. 

2.  Lavoignat  et  de  Poudrayguin,  dans  le  Buil.  du  Comité,  1888, 
p.  178-180. 

3.  S.  Gsell,  dans  le  même  recueil,  1899,  p.  Ub2.  Nous  trouvons  ailleurs 
encore  l'usage  de  transporter  au  loin  et  comme  sauvegarde  le  sang  d'un 
martyr.  Une  homélie  sur  saint  Polyeucte,  conservée  dans  deux  mss.  de  la 
Bibliothèque  nationale,  fonds  grec,  n.  513,  1^49,  nous  apprend  qu'après 
la  mort  de  ce  martyr,  «  Néarque  recueillit  son  sang  précieux  et  sacré, 
et,  l'ayant  enfermé  dans  un  linge  brillant,  le  transporta  dans  la  ville 
de  Cananéotes  ».  P.  Allard,  Hist.  des  perséc,  in-8'',  Paris,  1886,  t.  II, 
p.  509. 


276  L'AFRIQUE  CHRETIEINNE. 

Cyprien  qui  provoqua  la  dévotion  la  plus  vive  et 
les  excès  les  plus  regrettables.  Ce  culte  fut,  jus- 
qu'aux invasions  arabes,  une  sorte  de  patronage 
invoqué  par  toute  FÉglise  d'Afrique  et  dont  le  centre 
se  trouvait  à  Carthage  ' .  La  fête  du  martyr  y  était 
l'occasion  de  solennités  brillantes  ^,  aussi  bien  chez 
les  catholiques  que  chez  les  hérétiques  ^.  Divers  lieux 
de  pèlerinage  en  son  honneur  avaient  été  établis; 
d'abord,  sur  l'emplacement  de  son  martyre  ^',  puis 
à  son  maj'tyrium  ^,  enfin  dans  plusieurs  basiliques 
dédiées  à  sa  mémoire  ^.  Les  Actes  du  martyre  de 
saint  Cyprien  ^  nous  apprennent  que  son  corps  ne  fut 
pas  inhumé  sur  le  lieu  de   l'exécution  :   Inde  per 

noctem  sublatum   cum    cereis  et  scolacibus  ^ 

cum  çoto    et    triumpho   magno    deductum   est    ®. 

1.  Procope,  De  bello  vandalico,  1.  I,  c.  21,  KuTupiavôv,  àyiov  àvôpa, 
liàXi^Ta  TtàvTtov  ol  KapxïlSdvtoi  (yéêovTat. 

2.  Ibid.,  1. 1,  c.  20;  cf.  Grégoire  de  Nazianze,  Orat.  XXIV. 

3.  S.  Augustin,  Sermo  CCCX,  1  ;  cf.  Sermones  CCCIX-CCCXIII  :  In 
natali  Cypriani  martyris  et  Sermones  XIV-XV  de  VAppendix.,  P.  L., 
t.  XLVI,  col.  862  sq.  A  l'époque  vandale,  cf.  S.  Fulgence  de  Ruspe, 
Sermo  VI,  1  :  De  s.  Cypriano  martyre,  P.  L.,  t.  LXV,  col.  7^0  et  Homilia 
de  s.  Cypriano  episcopo  et  martyre,  1  ;  P.  L.,  t.  LVllI,  col.  265.  Pour 
l'expansion  de  ce  culte  :  en  Espagne,  cf.  Prudence,  Péri  Stephanôn, 
hymn.  xii,  vs.  237;  à  Rome,  cf.  Chronographe  de  35!i,  édlt.  Mommsen, 
dans  Monum.  Germ.  Historica.  Auctores  antiquissimi,  in-4°,  Hanno- 
verae,  t.  IX,  p.  72. 

U.  S.  Augustin,  Sermo  CCCX,  2  ;  Enarr.  in  Psalm.  LXXX,  4,  23. 

5.  Sermo  CCCXI,  5  ;  De  miraculis  s.  Stephani,  II,  2,  9,  P.  L.,  t.  XLI, 
col.  848;  Acta  s.  Maximiliani,  3,  dans  Ruinart,  Acta  sincera,  1689, 
p.  311. 

6.  S.  Augustin,  Confessiones,  Y,  c.  8,  15;  Victor  de  Vite,  HisU  persec. 
vandal.,  1. 1,  c.  5,  16. 

7.  Cf.  P.  Monceaux,  Examen  critique  des  documents  relatifs  au 
martyre  de  s.  Cyprien,  dans  la  Bévue  archéol.,  1901,  t.  XXXVllI, 
p.  249-272. 

8.  Pour  une  expression  semblable  et  un  rite  funéraire  identique  au 
iii«  siècle,  en  Italie,  cf.  D.  Gabrol  et  D.  Leclercq,  Monum.  Eccles. 
liturg.,  t.  I,  n.  4178. 

9.  Acta  s.  Cypriani,  5. 


IDEES  ET  USAGES.  277 

Immédiatement  après  le  supplice  le  corps  avait  été 
transporté  de  VAger  Sexti  ^  dans  une  maison  du 
voisinage  pour  le  soustraire  à  la  curiosité  des  païens  ; 
ce  fut  pendant  la  nuit  suivante  que  le  cortège  funè- 
bre porta  les  restes  «  aux  areae  de  Macrobius  Can- 
didianus,  le  procurateur,  qui  sont  situées  sur  la  Via 
Mappalensis,  près  des  Piscines  ^  ».  Tous  ces  lieux 
ont  pu  être  identifiés  aujourd'hui  avec  une  précision 
suffisante  ^  et  les  areae  de  Macrobius  Candidianus 
nous  ont  donné  quelques-unes  des  plus  anciennes 
tombes  chrétiennes  de  Carthage.  En  ce  lieu,  comme 
à  VAger  Sexti  '',  se  tinrent  des  réunions  liturgi- 
ques ^  dont  nous  parle  saint  Augustin.  Les  Car- 
thaginois avaient  pris  peu  à  peu  l'habitude  d'aller, 
le  soir,  danser  et  chanter  autour  du  tombeau  de  saint 
Cyprien.  C'était  pour  les  vrais  fidèles  un  sujet  de 
scandale  et  de  tristesse.  Pour  venir  à  bout  de  dé- 
truire cet  usage,  l'évêque  de  Carthage,  Aurelius, 
imagina  l'institution  de  vigiliae,  de  «  veillées  », 
c'est-à-dire  d'une  sorte  de  garde  d'honneur  noc- 
turne autour  du  tombeau,  dont  la  présence  gênerait 
les  danseurs  et  les  contraindrait  à  chercher  abri 
ailleurs  ;  ce  qui  arriva.  Depuis  ce  temps,  disait 
saint  Augustin,  on  a  célébré  les  vigiles  en  ce  lieu  ^ 
qui,  «  il  y  a  quelques  années,  avait  été  envahi  par 


1.  Acta  s.  Cypriani,  5, 

2.  Ibid.,  cf.  Victor  de  Vite,  loc.  cit.,  1. 1,  c.  5,  16. 

3.  P.  Monceaux,  Le  tombeau  et  les  basiliques  de  s.  Cyprien,  à  Car- 
thage, dans  la  Revue  archéol.,  1901,  t.  XXXIX,  p.  183-201;  cf.  A.  De- 
LATTRE,dans  le  Cosmos,!  décembre  1889,  p.  19;  E.  Babelon,  Carthage, 
in-12o,  Paris,  1896,  p.  H8;  E.  de  Sainte-Marie,  Mission  à  Carthage, 
in-8°,  Paris,  1884,  p.  35. 

û.  s.  Augustin,  Sermo  CCCX,  -2;  cf.  Sermones  inediti,  XIV,  5.  P.  L., 
t.  XLVI,  col.  862. 

5.  Sermo  CCCXI,  5;  CCCXIII,  5. 

6.  Sermo  CCCXI,  5. 

16 


278  L'AFKIQUE  CHRETIENNE. 

l'effronterie  des  danseurs.  Pendant  toute  la  nuit,  on 
chantait  ici  des  chansons  criminelles  et  en  chantant, 
on  dansait  *  » . 

La  dévotion  des  Carthaginois  ne  se  soutint  pas. 
En  807,  les  ambassadeurs  de  Charlemagne  appor- 
tèrent en  France  les  corps  de  saint  Cyprien  et  de 
saint  Speratus  le  Scillitain  avec  le  chef  de  saint  Pan- 
taléon,  et  Florus,  de  Lyon,  écrivait  à  ce  propos  : 

Hi  dum  basilicas  Deo  dicatas 
Et  Christi  subeunt  i>erenda  templi 
Cernant  ut  tua  Cypriane  martyr, 
Servaret  loculus  neglectus  ossa^. 

Nous  trouvons  dans  l'archéologie  et  l'épigrapliie 
d'Afrique  des  vestiges  bien  conservés  de  cette  dé- 
votion populaire  envers  les  martyrs  qui  remontait 
aux  origines  de  l'Église.  Tertullien,  à  la  fin  du 
II®  siècle,  ne  distinguait  guère,  en  fait  d'antiquité, 
entre  diverses  institutions  se  rattachant  à  des  tra- 
ditions en  vigueur  de  temps  immémorial  ;  il  énumère 
ces  rites  traditionnels,  ce  sont  :  le  baptême,  l'eu- 
charistie, les  oblations  pour  les  défunts  et  les  anni- 
versaires du  natale  au  jour  de  la  mort  ^.  Ainsi  donc, 
dès  cette  époque,  on  assimile  au  rite  eucharistique 
la  célébration  des  commémorations  funèbres  et  des 
anniversaires.  Il  est  difficile  de  n'être  pas  frappé  de 
cette  analogie  entre  le  sacrifice  mémorial  de  la  mort 
du  Christ  et  les  oblations  annuelles  en  mémoire  des 


1.  Ibid. 

2.  Florus,  Qualiter  ss.  mm.  Cypriani,  etc.,  reliquiae  Lugdunum 
advectae  sint  ;  édit.  E.  L.  Dtjemmler,  Poetar.  latin,  medii  aevi,  in-4o, 
Hannoverae,  1881,  t.  II. 

3.  Tertullien,  De  corona,  c.  3,  P.  L.,  t.  II,  col.  78-79;  De  exhorta- 
tione  castitatis,  c.  11.  P.  L.,  t,  II,  col.  975. 


IDÉES  ET  USAGES.  279 

défunts.  Tertullien  ne  fait  aucune  distinction  entre 
ces  défunts,  quoique  Ton  soit  en  droit  de  conjecturer 
que  l'oblation  ne  regarda  d'abord  que  ceux  d'entre 
eux  dont  la  mort  rappelait  celle  du  Christ.  La  liturgie 
d'Éphèse,  à  la  fin  du  i®""  siècle,  admet  un  intime  rap- 
prochement entre  la  commémoration  du  Christ  et 
celle  des  martyrs  :  l'autel  du  sacrifice  eucharistique 
leur  est  commun  désormais  ;  le  corps  du  Christ  se 
consacre  sur  la  pierre  qui  contient  les  reliques  de 
ses  témoins  sanglants  ^ .  Nous  ne  croyons  pas  nous 
écarter  de  la  vérité  en  avançant  que  le  culte  des 
martyrs  a  dépendu,  dans  une  certaine  mesure,  de  la 
place  donnée  à  leurs  reliques  dès  la  plus  haute  an- 
tiquité. De  là  à  établir  en  l'honneur  des  martyrs  des 
pratiques  à  peu  près  semblables  à  celles  qui  accom- 
pagnaient la  commémoration  eucharistique,  il  n'y 
avait  qu'un  pas  à  faire.  Nous  avons  essayé  d'établir, 
dans  un  autre  travail,  que  cette  commémoration 
comportait  un  repas  profane  et  un  repas  sacré  2; 
cette  coutume  semble  avoir  pris  en  Afrique  un 
grand  développement  et  principalement  le  repas 
profane,  qui  eut  bientôt  une  importance  dispropor- 
tionnée. Sous  l'épiscopat  de  saint  Cyprien,  il  semble 
que  le  point  capital,  peut-être  même  exclusif,  de  la 
célébration  du  culte  des  martyrs  soit  le   sacrifice  ^  ; 


1.  Apoc,  VI,  9.  Cf.  s.  Maxime  de  Turim,  Sermo  LXXVH,  P.  £., 
t.  LVII,  col.  690;  Ps.  Cyprianus,  De  aleatoribus,  dans  le  Corp.  script, 
eccl.  iat.,  in-8«,  Vindobonae,  1870,  t.  I,  pars  3,  p.  103. 

2.  H.  Leclercq,  Agape,  dans  D.  Cabrol,  Dict.  d'arch.  et  de  liturg., 
l.  I,  p.  775. 

3.  S.  Cyprien,  Epist.  XXXIV,  n.  3,  P.  L.,  t.  IV,  col.  331  :  Sacrîficia 
pro  eis  semper,  ut  meministis,  offerimus  quoties  martyrum  pas- 
siones  et  dies  anniversaria  commemoratione  celebramiLS  ;  Le  Même, 
Epist.  XXXVII,  n.  2,  P.  £.,  t.  IV,  col.  337  sq.  :  Denique  et  dies  eorum 
quibus  excedunt  annotate,  ut  commemoratione  eorum  inter  memorias 
martyrum  celebrare  possimus celebrentur  hic  a  nobis  oblationes 


280  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

mais  au  iv^  siècle  les  banquets  turbulents  et  les 
repas  modestes  sont  bien  établis*.  Sainte  Monique 
avait  coutume  d'aller  visiter  les  «  mémoires  des 
saints  »  en  mangeant  auprès  de  leur  tombeau  les 
provisions  qu'elle  portait  dans  son  panier  afin  de 
se  rassasier  et  de  faire  quelques  distributions  ^  : 
c'était  du  vin,  du  pain  et  de  la  bouillie  de  farine  ; 
au  contraire,  les  réunions  du  peuple  étaient  fort 
bruyantes,  on  y  mangeait  des  fritures  et  l'on  buvait 
de  bons  coups  ^.  Vers  la  fin  du  iv^  siècle,  l'usage 
avait  pris  une  extension  nouvelle  ;  on  ne  se  bornait 
plus  à  célébrer  la  mémoire  des  martyrs  dans  les 
cimetières  et  dans  les  églises  par  des  festins  déré- 
glés; on  y  avait  joint  la  mémoire  des  défunts  '  et  les 
désordres  se  reproduisaient  tous  les  jours  ^. 
Saint  Augustin  proposait  d'interdire  cet  abus  et  de 
mettre  à  sa  place  des  oblations  pour  les  âmes  des 
défunts,  offertes  sur  leur  propre  tombeau  :  oblationes 
pro    spiritibus    dormienlium    super    ipsas   memo- 

L'archéologie  et  l'épigraphie  vont  nous  fournir  le 
commentaire  de  ce  que  nous  venons  de  dire.  Ces  mo- 


et  sacrificîa  ob  conimenioratlones  eorum.  Il  n'est  pas  queslion  d'epulac 
et,  d'autre  part,  il  est  remarquable  que  la  correspondance  de  l'évêque,  si 
soucieux  de  discipline,  ne  dit  rien  d'un  abus  s'il  existait  et  d'un  usage  s'il 
pouvait  prêter  à  l'abus,  ce  qui  était  le  cas  pour  l'agape. 

1.  S.  Augustin,  Contr.  Faustum,  1.  XX,  c.  21,  P.  L.,  t.  XLII, 
col.  384. 

2.  S.  Augustin,  Confessiones,  1.  VI,  c.  2  :  Canistrum  cum  solemni- 
bus  epulis  prsegustandis  atque  largiendis. 

3.  Sermo  CCLXXIII,  8  :  Oderunt  martyres  lagenas  vestras,  oderunt 
martyres  sartagenas  vestras,  oderunt  martyres  sobrietales  vestras. 

U.  Epist.  XXII  :  In  coemeteriis  ebrietates  et  luxuriosa  convivia  non 
aolum  honores  martyrum  a  carnali  et  imperîta  plèbe  credi  soient,  sed 
etiam  solatia  mortuorum. 

5.  Epist.  XXII,  3  :  Sed  etiam  quotidie  celebrentur. 

6.  Ibid. 


IDEES  ET  USAGES.  281 

numents, -ainsi  que  leur  emplacement,  —  leur  struc- 
ture où  leur  suscription  le  démontre,  —  se  rapportent 
à  l'institution  de  l'agape  des  saints  ou  des  défunts, 
en  ce  que  celle-ci  avait  de  louable  et  de  conforme 
à  la  discipline  canonique.  Plus  qu'aucune  autre 
contrée,  l'Afrique  romaine  nous  a  rendu  des  monu- 
ments aptes  à  nous  fournir  des  données  certaines 
relativement  à  la  question  qui  nous  occupe. 

On  a  trouvé  à  Matifou  (=:  Rusguniae)  près  d'Al- 
ger, parmi  les  ruines  de  la  basilique,  une  table 
d'agapes.  Les  ruines  actuelles  recouvrent  les  subs- 
tructions  d'une  basilique  antérieure  pouvant  remon- 
ter au  III®  siècle  ;  c'est  à  ce  niveau  qu'on  découvrit 
un  «  bloc  de  maçonnerie  semi-cylindrique  de  1"*,30 
de  largeur  et  de  0™,70  de  hauteur,  surmonté  d'une 
sorte  de  cuvette  peu  profonde,  en  ciment  très  dur. 
La  surface  de  cette  cuvette  était  polie  et  bordée 
d'une  feuillure  de  0"^,07  de  hauteur.  Les  cailloux  rou- 
lés qui  servent  d'assise  à  la  mosaïque  recouvraient 
entièrement  cet  édicule.  Le  bloc  entier,  jusqu'à  la 
tablette  de  ciment,  était  entouré  d'un  mur  s'adap- 
tant  exactement  aux  formes  extérieures.  La  maçon- 
nerie de  ce  mur  était  composée  de  pierres  plates 
reliées  entre  elles  par  un  mortier  assez  friable,  de 
couleur  rouge.  Le  tout  s'appuyait  sur  une  sellette 
de  même  nature.  La  feuillure  émergeait  seule  au- 
dessus  du  mur  d'enveloppe.  Cette  construction 
n'était  autre  chose  qu'une  table  d'agapes,  mensa^  ». 

A   Tipasa,  on  a  découvert  deux  tables  d'agapes. 


1.  H.  Chardon,  Fouilles  de  Rusguniae,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1900, 
p.  147,  fig.  U;  S.  GSELL  adopte  cette  opinion,  Monum.  antiq.  de  l'Al- 
gérie, t.  II,  p.  222-223  ;  cf.  H.  Chardon,  dans  le  Bull,  de  la  Soc.  de 
géogr.  d'Alger,  1900,  p.  157-184;  Grandidier,  Une  basilique  chrétienne 
à  Busguniae,  in-8<>,  Alger,  1900. 

16. 


282  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

A  quelques  mètres  au  sud  de  la  basilique  de  Sainte- 
Salsa,  se  trouve  un  bâtiment  d'une  bonne  conser- 
vation ^  11  comporte  un  couloir  long  de  10"", 20  et  de 
largeur  inégale;  une  abside  bâtie  entièrement  en 
blocage,  parois  et  voûte,  et  éclairée  par  trois  pe- 
tites fenêtres;  une  grande  salle  de  10"',20sur 6"^,20, 
dont  le  sol  est  bétonné.  On  y  a  trouvé  des  sarco- 
phages et  «  dans  la  partie  orientale  un  grand  mas- 
sif trapézoïdal  en  maçonnerie,  recouvert  de  mortier  ; 
il  mesure  3^^,60  de  longueur  et  S'", 85  de  largeur  sur 
le  côté  principal  ;  la  hauteur  maxima  est  de  0"^, 73. 
La  surface  supérieure  n'est  point  plane,  mais  elle 
s'incline  dans  la  direction  des  bords;  au  nord,  elle 
présente  un  grand  creux  à  fond  uni,  profond  de 
0"^,18,  qui  avait  sans  doute  la  forme  d'un  hémicycle. 
Cette  petite  construction  est  une  table  d'agapes  : 
les  convives,  accoudés,  s'allongeaient  autour  de  la 
partie  creuse,  dans  laquelle  on  plaçait  les  mets. 
Elle  paraît  être  plus  ancienne  que  la  salle ^.  Aune 
date  postérieure,  une  tombe  fut  établie  vers  le  mi- 
lieu de  la  table  qui  avait  cessé  d'être  utilisée  pour 
les  repas ^  ».  La  chapelle  funéraire  de  l'évêque  Alexan- 
dre, à  Tipasa'',  qui  semble  dater  de  la  fin  du  iv* 


1.  s.  GSEEL,  op.  cit.,  pi.  XCIV. 

2.  «  La  face  verticale  de  l'est,  qui  n'est  séparée  du  mur  de  la  salle 
que  par  un  espace  de  quelques  centimètres,  est  pourtant  recouverte, 
comme  les  autres  faces,  d'un  enduit  de  mortier  :  or,  il  eût  été  impos- 
sible d'étendre  cet  enduit  si  le  mur  en  question  avait  déjà  existé.  » 
S.  GSELL,  op.  cit.,  p.  333.  La  basilique  de  Sainte-Salsa  étant  de  la  pre- 
mière moitié  du  iv«  siècle,  on  peut  attribuer  la  table  d'agapes  au 
siècle  précédent. 

3.  S.  GSELL,  op.  cit.,  t.  Il,  p.  333  :«  Cet  édifice  a  servi  de  lieu  de  sé- 
pulture, mais  telle  n'était  pas  évidemment  sa  destination  première.  Il 
faut  y  voir  une  annexe  du  sanctuaire  de  Salsa,  nous  ne  saurions 
préciser  davantage. 

'i.  L.  DucHESNE,  dans  les  Comptes  rendus  de  CAcad.  des  inscript. ^ 
1892,  p.  lll-ll/i  ;  Saint-Gérànd,  dans  le  BxilL  du  Comité,  1892,  p.  /i66- 


IDÉES  ET  USAGES.  283 

OU  du  commencement  du  v^  siècle,  présente  à  droite 
de  la  nef,  entre  deux  piliers,  un  monument,  «  qui 
était  sans  doute  une  table  d'agapes.  C'est  un  mas- 
sif en  maçonnerie,  presque  semi-circulaire,  mesu- 
rant 3 ',35  de  diamètre  et  0  ,70  de  hauteur  maxima. 
Il  est  revêtu  d'une  couche  de  mortier.  Comme  la 
table  analogue  retrouvée  près  de  la  basilique  de 
Sainte-Salsa,  la  surface  supérieure  s'incline  vers  les 
bords.  Elle  offre  au  milieu  un  creux  semi-circulaire 
d'un  mètre  de  diamètre,  à  fond  plat  (profondeur 
0'",18)^  ».  Cette  dernière  table  d'agapes  a  d'autant 
plus  d'importance  à  nos  yeux,  qu'elle  se  trouve  dans 
un  édifice  dont  la  destination  ne  peut  faire  l'objet 
d'aucun  doute.  La  chapelle  fut  construite  par  l'é- 
vêque  Alexandre  pour  abriter  neuf  tombeaux  de 
personnages,  dont  la  dignité  ou  la  sainteté  était  si 
bien  avérée  qu'on  éleva  l'autel  par-dessus  leurs  sar- 
cophages et  qu'on  les  qualifiait  de  justi  priores. 
Nous  avons  bien  ici  un  témoignage  d'agape  funéraire 
et  l'aménagement  spécial  qu'elle  comportait.  Il  nous 
reste  maintenant  à  étudier  les  tables  d'agapes  pour- 
vues d'inscriptions. 

Dans  la  controverse  avec  saint  Augustin,  le  ma- 
nichéen Faustus  disait  :  «  Vos  idoles,  à  vous  chré- 
tiens, ce  sont  les  martyrs,  vous  leur  rendez  un  culte 
semblable.  C'est  aussi  par  du  vin  et  des  viandes 
que  vous  apaisez  les  ombres  des  morts  ^  »,  et  son 

hlh^  pi.  XXXII-XXXIII,  '  réimprimé  dans  le  Bull,  de  la  Soc.  diocésaine 
d'archéoL  d'Alger,  1895,  t.  I,  p.  1-32;  De  Rossi,  Buil.  di  arch.  crist., 
1894,  p.  90-94;  S.  GSELL,  dans  les  3/e7.  d'arch.  et  d'hist.,  1894,  t.  XIV, 
p.  389-392;  F.  WiELAND,  Ein  Ausflug  ins  altchristliche  Afrika,  in-12, 
Stuttgart,  1900,  p.  186-189;  S.  Gsell,  M onuni.  a»it.  de  l'Algérie,  t.  II, 
p.  334,  fig.  151;  H.  Leclercq,  Agapes,  dans  F.  Cabrol,  Dict.  d'arch.  et 
de  liturg.,  t.  I,  p.  825,  fig.  177. 

1.  s.  GSELL,  op.  cit.,  t.  II,  p.  336  sq. 

2.  S.  Augustin,  Contr.  Faiistnm,  1.  XX,  c.  xxi. 


284  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

contradicteur  répondait  :  «  Nous  ne  travestissons 
pas  les  sacrifices  païens  en  agapes,  mais  les  pau- 
vres viennent  s'y  nourrir  de  viande  et  de  fruits  ^ .  » 
Les  repas  célébrés  en  l'honneur  des  martyrs  et 
des  défunts  sous  la  surveillance  du  clergé  offraient 
en  effet  une  certaine  ressemblance  avec  les  banquets 
funèbres  des  païens.  Une  inscription  de  Sétif  (=: 
Satafis)^  de  l'an  299  de  notre  ère,  mentionne  la  fon- 
dation d'un  de  ces  banquets  funèbres  à  la  mémoire 
d'une  païenne;  on  verra  combien  ce  repas  paraît 
décent  et  combien  une  telle  institution  offrait  de  ga- 
ranties aux  sentiments  de  bienfaisance  et  de  fra- 
ternité que  les  fidèles  s'efforçaient  d'introduire  dans 
les  réunions  chrétiennes  ^  : 

MEMORIAE  AELIAE  SECVNDVLAE 

FVNERl  MV[/]TA  QVID(e)M  CONDIGNA  lAM  MISIMVS  OMNES 

INSYPER  AR{«)EQV(e)DEPOSIT(^)E  SECVNDVLAE  MATRI(s) 

LAPIDEAM  PLACVIT  NOBIS  ATPONERE  MENSAM 

IN  QVA  MAGNA  EIVS  MEMORANTES  PLVRIMA  FACTA 

DVM  CIBI  PONVNTVR  CALICESQ(we)  E[/]CQPERTAE 

VVLNVS  VTSANETVR  NOS  ROD{ens)  PECTORE  SAEVVM 

LIBENTER  FABVL(^s)  DVM  SERA  RED(^  IMVS  HORA 

CASTAE  MATRI  BONAE  LAVDESQ(ne)  VETVLA  DORMIT 

10  IPSAO  NVTRIT  lACES  ETSOBRIA SEMPER  V(mO A(nms) 

LXXV.  A(m?o)  P(romncù^e)CCLXSTATVLENIA  IVUAFECIT 

Memoriae  Aeliae  Secundulae 
Funeri  midta  qiddemcondîgnaiam  misimus  omnes 
Insuper  araeque  depositœ  Secundulae  matris 
Lapideam  j)lacuitnobis  a{d)ponere  mensam 
In  qua  magna  eias  memorantes  plurima  fada 

1.  S.  AUGUSTix,  Contr.  Faustum,  1.  XX,  c.  \xi.  S\L\iE?i,  De  Gubernat. 
2>cî,  VIII,  2,  dit  que  la  plupart  des  chrétiens  professaient  ostensiblement 
un  culte  pour  Dea  Caelestis. 

2.  S.  GSELL,  dans  Mél.  d'arch.  et  d'hist.,  1895,  t.  XV,  p.  U9,  n,  7  , 
ligne  6  :  le  mot  copertae  est  notre  mot  français  «  couverts  »  ;  ligne  10; 
lire  :  nutrix;  ligne  11,  le  texte  porte  :  sobriac. 


IDÉES  ET  USAGES.  285 

Dum  cibi  ponuntur  calicesqv.e  et  coperlae 

Vulnus  ut  sanetur  nos  rodens  pectore  saevum 

Libenter  fabulas  dum  sera  reddimus  hora 

Castae  matri  bonae  laudesque  vetula  dormit. 

Ipsa  0  nutri[x)  iaces  et  sohria  sem'per  vixit  annis,  etc. 

Plusieurs  textes  nous  aident  à  comprendre  ce 
qu'était  la  mensa^  et  en  particulier  la  mensa  Cy- 
priant  ^  qui  se  trouvait  à  VAger  Sexti^  au  lieu  même 
où  saint  Cyprien  avait  été  mis  à  mort.  Dans  un 
sermon  prêché  pourTanniversairedu  célèbre  martyr, 
saint  Augustin  s'exprime  ainsi  :  «  Vivant,  il  a  gou- 
verné l'Église  de  Carthage  ;  par  sa  mort,  il  l'a  ho- 
norée. C'est  là  qu'il  a  exercé  son  épiscopat,  c'est 
là  qu'il  a  consommé  son  martyre.  En  ce  lieu  même 
où  il  a  déposé  les  dépouilles  de  sa  chair,  une  cruelle 
multitude  s'assemblait  alors  pour  verser  le  sang  de 
Cyprien  par  haine  du  Christ  ;  en  ce  lieu,  aujourd'hui, 
s'assemble  une  multitude  recueillie,  qui  à  cause  de 
l'anniversaire  de  Cyprien,  boit  le  sang  du  Christ. 
Enfin,  comme  vous  le  savez,  vous  tous  qui  con- 
naissez Carthage,  dans  ce  lieu  même  a  été  cons- 
truite une  mensa  consacrée  à  Dieu  ;  et  pourtant  on 
l'appelle  la  mensa  Cypriani.  Non  pas  que  Cyprien 
ait  jamais  banqueté  en  cet  endroit,  mais  parce  qu'il 
y  a  été  immolé.  Par  son  sacrifice  même,  il  a  préparé 
cette  mensa.,  non  pour  y  nourrir  personne  ou  s'y 
nourrir  ;  mais  afin  qu'on  y  offrît  le  sacrifice  à  Dieu, 
à  ce  Dieu  à  qui  lui-même  s'est  offert.  Mais  cette 
mensa  qui  est  consacrée  à  Dieu,  est  appelée  aussi 
la  mensa  Cypriani;  en  voici  la  raison  :  De  même 
qu'elle  est  entourée  maintenant  par  les  fidèles,   dé 

1.  s.  Augustin,  Sermones  XIII,  CCCV,  CCCX,  2;  P.  L.,  t.  XXXVIII, 
col.  107,  1397,  1^13  ;  Enarr.  in  Psalm.  LXXX,  U,  23,  P.  L.,  t.  XXXVII, 
col.  1035,  10^16. 


286  L'AFRIQUE  CHRETIENNE. 

même  alors,  Cyprien  y  était  entouré  par  les  per- 
sécuteurs. Là  où  maintenant  cette  mensa  est  ho- 
norée par  des  prières  amies,  là  Cyprien  était  foulé 
aux  pieds  par  des  ennemis  en  fureur.  Enfin  là  où 
cette  mensa  se  dresse,  là  succomba  Cyprien*.  » 

Les  inensae  sont  ordinairement  des  dalles  de  pierre 
assez  épaisses  dans  lesquelles  on  a  ménagé  une  ou 
deux  cavités.  La  dalle  était  posée  sur  les  reliques 
des  martyrs  et  les  cavités  étaient  destinées  à  recevoir 
les  écuelles  qu'on  emplissait  en  Thonneur  des  saints 
dont  on  distribuait  le  contenu  aux  pauvres.  A  Du- 
perré  (=  Oppidum  noi^um),  on  a  trouvé  une  tyiensa 
ainsi  libellée  ^  : 


1.  Sermo  CCCX,  2.  Cf.  P.  Monceaux,  Le  tombeau  et  les  basiliques 
de  saint  Cyprien  à  Cartilage,  dans  la  Revue  arcliéoL,  1901,  t.  XXXIX, 
p,  190.  S.  Augustin  prêcha  au  moins  trois  fois,  à  des  jours  différents 
de  l'anniversaire  ou  Cypriana,  à  la  mensa  Cypriani.  Carthage  possé- 
dait en  outre  le  tombeau  proprement  dit  du  martyr.  Cf.  S.  Augustin, 
5ermo  CCCXI,  5;  CCCXII,  6;  CCCXIII,  5.  D'après  certaines  coïncidences, 
on  pourrait  songer  à  identifier  le  tombeau  et  la  mensa  en  un  seul  mo- 
nument. A  cela  on  objecte  deux  textes  dont  le  témoignage  donnerait 
lieu  de  penser  que  le  corps  était  resté  aux  Mappales  et  que  la  mensa 
ne  recouvrait  que  des  reliques.  Un  de  ces  textes,  celui  de  Victor  de 
Vite,  distingue, à  la  fin  duv^  siècle,  la  basilique  élevée  surie  lieu  même 
où  Cyprien  a  versé  son  sang  d'une  autre  basilique  où  a  été  enseveli  son 
corps,  au  lieu  appelé  les  Mappales  (Hist.  pers.  vandat.,  1.  I,  c.  v). 
C'est  bien  le  lieu  en  effet  où,  au  témoignage  des  Actes,  le  corps  fut 
transporté  pendant  la  nuit  qui  suivit  l'exécution,  mais  Victor  de  Vite 
ne  dit  pas  que  le  tombeau  se  trouvât  en  ce  lieu  à  l'époque  où  il  écri- 
vait et  saint  Augustin  ne  nous  apprend  pas  non  plus  si,  de  son  temps, 
le  corps  était  encore  aux  Mappales,  mais  seulement  que  la  mensa  se 
trouvait  au  lieu  du  martyre.  L'autre  texte,  un  passage  du  De  miraculis 
sancti  Stephani,  écrit  en  'i20  par  un  clerc  d'Uzalis,  rapporte  qu'une 
matrone  guérie  miraculeusement  se  rendit  aux  Mappales,  le  jour  de 
Pâques,  pour  s'acquitter  d'un  vœu  fait  à  saint  Cyprien.  P.  L.,  t.  XLI, 
col.  8^8,  «  Ce  texte,  dit  P.  Monceaux,  loc.  cit.,  semble  bien  prouver  qu'au 
commencement  du  v*'  siècle,  le  corps  de  saint  Cyprien  était  encore  aux 
Mappales.  »  Je  serai  moins  affirmatif,  car  on  se  rappelle  que,  suivant 
saint  Grégoire  I®"",  les  saints  opèrent  parfois  des  miracles  en  des  lieux 
où  leurs  corps  ne  reposent  pas.  Dialog.,  1.  H,  c.  38,  P.  L.,  LXVI,  col.  202. 

2.  Bull,  du  Comité,  1897,  p.  573,  n.  Ul. 


IDÉES  ET  USAGES.  287 

FIORAS 
/--N  VITA /--x 


u^-'  ^ 


IS  ^--^ 
TIPASI  MAR 
CIAE  ET  CESALIAE 

Fioras  ( — floreas??)  Vitalionis,  Tipasi,  Marciœ  et  Cesaliœ. 

D'autres  mensae  portent  des  représentations  de 
plats,  soit  en  creux,  soit  en  relief,  symboles  des 
repas  funèbres  accomplis  sur  les  sépultures.  La 
pierre  dont  nous  allons  donner  l'inscription  a  été 
trouvée  à  Mdaourouch  (=  Madauré)  ;  on  ne  peut  la 
dater  du  iv^  siècle  ;  elle  montre,  dans  les  angles 
de  gauche,  deux  patères  ;  dans  les  angles  de  droite, 
la  palme  et  la  phiala  ^ . 

I  P  I  A  M 

FELIX  PATER  HABES 

DIGNA      TVAE      PREMIA 

Ur^OPTIMA  CVM  RESONAT 

PERPETUO  NOMINE  PAMA  PRE 

CONIUMQ  TUM  MERITO  COMMU 

«ORE  P^R  PER  BENIGNA  TIBIQ 

^P  ^^^Nl  PECTORA  DUM 

^^^ANDO  CUNTIS  AMO 

^^^^^1  PONIANVS 

Q     FELIX     UIX     AN 

Lxxiiii  m 

1,  A.  HÉRON  DE  VILLEFOSSE,  dans  les  Archives  des  miss,  scientif., 
1874,  p.  489,  n.  221  ;  S.  GSELL,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1896,  p.  178, 
n.  59.  Cercles  en  saillie  sur  des  tables  à  Germanilla  et  à  Henschir-el-Guiz. 
Cf.  Mél.  d'arch.  et  d'Iiist.,  1890,  t.  X,  p.  UUl  ;  Rec.de  Constantinc,  1882, 
t.  XXII,  p.  320;  Bull,  du  Comité,  1887,  p.  174-175,  n.  788;  GSELL,  Hé- 
cherches,  p.  269,  n.  319. 


288  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

I p{er)  [C/iristum]  a{d)  m(artyres)^. 
Félix,  pater,  /tabès  digna  tuae  pr{o)emia  i^i[tae], 

Optima  cum  resonat perpetuo  nomine  fama, 
Pr[à)econiumq[ue)  tu{u)m  merito  communi  ore  [probatu]r 

Per  benigna  tibiq 

Pectora  dum ando  cun[c)tis  amo[rem'\ 

[Potn]ponianus,  q(ui)  felix  vixit  an[nis)  LXXIIII. 

Ici  encore  nous  rencontrons  la  survivance  d'une 
vieille  coutume  païenne.  Au-dessus  de  la  tombe  et  en 
avant  de  la  stèle  on  voyait  fréquemment  une  table 
rectangulaire  ^  sur  laquelle  étaient  figurées  des 
images  de  plats,  de  patères,  d'aiguières,  de  cuillers. 
A  l'intérieur  des  vases  on  représentait  quelquefois 
des  poissons,  des  œufs,  peut-être  quand  l'habitude 
se  perdit  d'y  déposer  des  aliments  réels  ^.  A  une 
basse  époque,  probablement  à  partir  du  iv^  siècle,  on 
supprima  la  stèle  ;  dès  lors,  la  jnensa  porta  l'épitaphe 
et  les  images  de  plats  et  d'aliments  disparurent  peu 

1.  E.  Le  Blant,  dans  une  note  à  A.  Hérox  de  Villefosse,  loc.  cit., 
p.  490,  propose  la  lecture  :  pater  habes  innocentiae;  S.  Gsell,  loc.  cit.. 
interprète  les  sigles  de  la  première  ligne  :  /  per  Christum  ad  meliora  ; 
à  ce  dernier  mot  nous  substituons  martyres  en  rappelant  le  vers  de 
Commodien:5i  refrigerare  cupis aniinam,  ad  martyres  i!  {Instruct.,  1.  II, 
c.  XVII,  vs.  19,  dans  Corp.  script,  lat.,  t.  XV,  p.  82). 

2.  Exceptionnellement  de  forme  semi-circulaire.  Cf.  S.  Gsell,  Monum. 
antiq.  de  l'Algérie,  t.  Il,  p.  Ul. 

3.  Ces  mensae  ont  été  signalées  dans  la  région  de  Tébessa  :  Rec.  de  la 
soc.  arch.  de  Comtantine,  t.  XII,  1868,  p.  459  sq.  ;  t.  XXIII,  1883-1884, 
pi.  I,  II;  dans  la  région  de  Souk-Ahras  :  S.  Gsell,  Recherches,  p.  .355-356; 
Faidherbe,  Collection  des  inscr.  numidiques,  p.  14;  au  nord  de  l'Aurès  : 
Mél.  d'arch.  et  d'hist.,  t.  XIII,  1893,  p.  501  sq.  ;  Annuaire  de  Const.,  1860- 
1861,  pi.  I;  R.  GAGNAT,  Musée  de  Lambèse,  p.  35;  à  Sétif  et  aux  alen- 
tours :  Delamare,  pi.  LXXVI,  LXXVII,  XCI,  XCVIl;  Revue  africaine,  t.  V, 
1861,  p.  454 ;i?ec.  de  la  soc.  arch.  de  Const.,  t.  XXXIII,  1899,  p.  265 sq.,  pi. 
IV;  à  Ziama  :  /îevue  africaine,  t.  IX,  1865,  p.  51  ;  dans  la  région  d'Aumale  : 
Revue  africaine,  t.  IV,  1859-1860,  p.  101  ;  à  Cherchel  :  P.  Gauckler, 
Musée  de  Cherchel,  p.  48,  n.  7;  à  Milianah  :  Revue  africaine,  t.  IX,  1865, 
p.  51  ;  à  Saint-Leu  :  L.  Demaeght,  dans  le  Bull,  des  antiq.  a  fric,  t.  II, 
1884,  p.  115;  R.  de  la  Blanchère,  Musée  d'Oran,  p.  ,37. 


IDÉES  ET  USAGES.  289 

à  peu  * .  Parfois  la  mensa  faisait  l'objet  de  stipulations 
analogues  à  nos  «  fondations  perpétuelles  ».  Sur  une 
pierre  de  Aïn-Kabira,  au  nord  de  Sétif,  on  lit  ^  : 

FLORE  BONE  M 
EMORIE  CON 
IVGI  QVETVS 
MARITVS  MNSAM 
5       PERPETVAM  POSV 
IT  QVAE  VICSIT  AN 
NIS  LX  DECESSIT  O 
CTAV-KAL  MARTIAS 
ANNO  PROVINCIAE 
10  CCCX 

La  plus  importante  des  mensae  africaines  a  été  dé- 
couverte près  de  Tixter,  entre  Sétif  et  Alger,  àOued- 
oumm-Lahdam  ^  : 


1.  On  peut  en  signaler  quelques-unes  :  C.  I.  Z.,4763;  Bull,  du  Comité, 

1896,  p.  178,  n.  59;  S.  GsELL,  Recherches,  p.  39^,  n.  627;  Bull,  du  Comité, 

1897,  p.  572,  n.  ^2;  Ephemeris  epigraphica,  t.  ^'11,  479;  Mêl.  d'arch.  et 
d'hist.,  t.  XV,  1895,   p.  61. 

2.  A.  AUDOLLENT,  dans  les  Comptes  rendus  de  l'Acad.  des  inscr., 
1890,  p.  239.  La  date  est  celle  du  22  ou  du  23  février  349.  Afin  de  faci- 
liter l'étude  de  cet  important  sujet,  nous  donnons  ici  un  catalogue  des 
mensae  :  C.  I.  L.,  n.  2189  [5490  (?)],  8633,  8706,  8767,  8769,  8770,  8771, 
10927,  16660,  16665,  16738,  16755,  16756  ;  R.  GAGNAT,  dans  le  Bull,  du 
Comité,  1891,  p.  523,  n.  117;  PouLLE,  dans  le  Bec.  de  la  soc.  arch.  de 
Const.,  t.  XXVI,  1890-1891,  p.  384,  n.  79;  p.  385,  n.  80  ;  p.  386,  n.  81  ;  p.  402, 
n.  95;  S.  GSELL,  dans  les  Mél.  d'arch.  et  d'hist.,  1894,  p.  580,  n.  47,  48; 
Le  Même,  Recherches,  p.  268,  n,  318  ;  p.  269,  n.  319  ;  R.  Gagnât,  dans  le 
Bull,  du  Comité,  1889,  p.  136  f;  Poulle,  loc.  cit.,  1873-1874,  p.  444. 

3.  Poulle,  dans  le  Bec.  de  la  soc.  arch.  de  Const.,  t.  XXVI,  1890-1891, 
p.  371,  n.  63;  Catalogue  sommaire  des  marbres  antiques  du  musée  du 
Louvre,  n.  8023;  A.  Audollent  et  Letaïlle,  Mission  épigraphique  en 
Algérie,  dans  les  Mél.  d'arch.  et  d'hist.,  1890,  t.  X,  p.  440  sq.  et  fig., 
p.  441;  Bulletin  des  musées,  1890,  p.  312;  R.  Gagnât,  dans  Y  Année  épi- 
graphique,  1890,  n.  114;  S.  Gsell,  A  propos  de  quelques  inscr.  chrét. 
d'Afrique,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1899,  p.  455-458;  Le  Même,  dans  les 
Mél.  d'arch.  et  d'hist.,  t.  XXI,  1901,  p.  231. 

l'Afrique  chrétienne.  —  i.  17 


290  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 


VICTORINVS    MEMORi       SEPTIMVID 
MIGGIN        \ASACTAy    VSSEPTMR 

B  DV 

ITDABVLA  IT  DE  LIGNV  CRVCIS 

DETER^PROMISONISVBENATVSESICPISTVS 

APOS^OLI  PETRI  ET  PAVLI  NOMI 

NAM^TVRV  DATIANI  DON         

PRIANI  NEMESANI 

^ITINIET  VICIO 


^  AS  ANO  'PROV 

mECEHJl  VICES 

Sur  la  tranche  inférieure  on  lit  : 

POSVIT  BENE 

NATVS  ET  PESVAR  LA 

Memoria  sa(n)cta.  —  Victorinus,  septimu[m)  idus 
sept{é)m[b)r{es)\  Miggin  idu{s)  et  Dabula  et  de  lignu 
[=  ligno)  crucis,  de  ter{ra)  promis{si)onis  ube  (=  ubi) 
natiis  est  C[h)ristus,  apostoli  Pétri  et  Pauli,  nomina 
m{a)rt{y{rum  Datiani,  Donatiani,  C{y)priani,  Neme- 
s[i)anl,    [Clhini   et    Victo[ri\as. 

An[n)o  prov[inciae)  [tr)ecentivi{g)es{imo). 

Sur  la  tranche  inférieure  : 
Posuit  Benenatus  et  Pequarla. 


1.  Serait-ce  la  date  de  leur  martyre?  La  pierre  mesure  l^jSO  de  long 
et  l-^jSO  de  large.  La  saillie  qui  forme  rebord  à  la  cavité  contient  un 
c/i7'i«>non,  même  détailà  Aïn-el-Ksar;  S.  Gsell,  Recherches,  p.  269,  n.  319. 


IDEES  ET  USAGES.  ,      291 

Cette  inscription  est  datée  de  Tannée  359.  L'étude 
du  marbre  original  montre  quelle  a  été  gravée  à 
plusieurs  reprises,  mais  il  n'en  est  que  plus  malaisé 
de  décider  si  le  monogramme  et  les  mots  Memoria 
sa[n)cta  se  rattachent  au  texte  principal  ;  c'est  toute- 
fois extrêmement  probable.  Victorinus  et  Miggin  ap- 
paraissent fréquemment  dans  l'onomastique  du  mar- 
tyrologe africain;  on  les  rencontre  au  martyrologe 
hiéronymien  les  17,  18  et  27  avril,  les  2,  4  et  10  dé- 
cembre. A  ces  deux  dernières  dates  leurs  noms  se 
trouvent  rapprochés.  Au  10  décembre,  nous  les  trou- 
vons en  compagnie  de  Héraclius,  Pudens,  Paulus, 
Urbanus, qualifiés  d'Erumentium  et  au  11  décembre, 
le  calendrier  de  Carthage  mentionne  la  fête  sancto- 
rum  martyrum  Eronensium.  C'était,  on  le  sait,  un 
usage  assez  répandu  en  Afrique  que  celui  de  désigner 
les  martyrs  par  leur  lieu  d'origine  :  martyres  Scilli- 
tani,  au  17  juillet  ;  Masculitani,  au  22  juillet  ;  Volitani, 
au  17 octobre ;/?«è7'e/z6'e5, au  17janvier;  Carterienses, 
au  2  février.  Jusqu'à  ce  jour  l'ethnique  Eronenses, 
Erumentes  reste  douteuse;  la  localité  elle-même 
n'est  pas  identifiée  ^ .  Le  culte  de  Miggin  était  assez 
répandu^;  si  les  inscriptions  se  réfèrent  à  un  seul 
et  même  personnage  vénéré  à  Baridj,  à  Henschir-el- 
Haurecha,  àTébessa,  à  Tixter,  c'est-à-dire  dans  la 
Numidie  et  la  Maurétanie.  Ici  encore  les  textes  épi- 
graphiques  commentent  à  merveille  les  témoignages 
littéraires.  Ceux-ci  nous  apprennent  en  effet  que  le 


1.  Peut-être  le  Maximianus  episcopus  Erummînensîs  du  concile  de 
Cabarsussi,  en  393,  offre-t-il  une  nouvelle  variante  du  même  nom  ?  Cf. 
Morcelli,  Africa  christiana,  t.  II,  p.  311. 

2.  C.  I.  L.,  n.  10686;  De  Rossi,  LaCapselta,  in-fol.,  Roma,  1889,  p.  16, 
n.  2;  A.  Audollext,  dans  les  Mélang.  d'arcli.  et  d'hist.,  1890,  t.  X, 
p.  530,  n.  97;  cf.  De  Rossi,  Bull,  di  arcli.  crist.,  1888-1889,  p.  97,  n.  1. 


292  L'AFRIQUE  CHRÉTIElNiNE. 

culte  (le  Miggin  était  un  de  ceux  dont  Texpansion 
irritait  le  plus  les  païens.  Dans  une  lettre  adressée  à 
saint  Augustin,  le  rhéteur  païen,  Maxime  de  Madaure, 
s'exprimait  ainsi  :  «  Quelle  raison  de  préférer  Miggin 
à  Jupiter  tonnant,  Sanaë  à  Junon,  à  Minerve,  à  Vé- 
nus, à  Vesta  et  Tarchimartyr  Namphamo,  ô  désespoir, 
à  tous  les  dieux  immortels  ^  »  C'est  une  de  ces  solen- 
nités irritantes  pour  les  païens  obstinés  que  com- 
mémore notre  inscription  qui  fait  très  probablement 
allusion  à  une  déposition  de  reliques. 

La  paléographie  du  monogramme  permet  de  le 
faire  remonter  à  la  première  moitié  du  iv®  siècle.  Le 
texte  nous  apprend  que  la  basilique  de  Tixter  possé- 
dait une  relique  du  bois  de  la  vraie  croix  ;  gravée  en 
359,  cette  inscription  illustre  d'une  manière  intéres- 
sante les  paroles  de  saint  Cyrille  de  Jérusalem  qui 
atteste,  dès  347,  que  des  parcelles  de  la  relique  se  trou- 
vent répandues  dans  toute  la  catholicité  ^.  Une  inscrip- 
tion de  Matifou  mentionne  également  le  culte  de  la 
vraie  croix  2,  mais  le  texte  de  Tixter  est  le  plus  ancien 
monument  épigraphique  concernant  cette  relique.  Une 
autre  mention,  celle  de  la  terre  apportée  de  Bethléem, 
remet  en  mémoire  une  anecdote  conservée  par  saint 
Augustin  touchant  un  de  ses  concitoyens,  HespériusT 
propriétaire  d'un  domaine  situé  à  Fussala,  à  40  milles 
d'Hippone.  Hespérius,  croyant  sa  maison  hantée  par 
le  démon,  la  fît  exorciser  par  un  prêtre.  S'étant  sou- 
venu qu'un  ami  lui  avait  apporté  de  Jérusalem  quel- 
ques pincées  de  terre  sainte  prise  au  lieu  même  de 
la  sépulture  du  Christ,  il  la  suspendit  dans  un  sachet 


1.  s.  AUGVSTi^,  Epist.  XVI,  P.  L.,  t.  XXXI,  col.  82. 

2.  S.  Cyrille  de  Jérusalem,  Catecliesis,  IV,   n.  10;  X,  n.  19;  XIII, 

•H.  C.  /.  L.,  n.  9255. 


IDEES  ET  USAGES.  293 

dans  sa  chambre  afin  d'écarter  tout  malheur.  Lorsque 
sa  maison  fut  entièrement  délivrée  de  l'invasion  dia- 
bolique, Hespérius  songeait  à  ce  qu'il  ferait  de  cette 
terre  sainte  qu'il  ne  pouvait  décemment  conserver  plus 
longtemps  dans  sa  chambre.  11  se  trouva  que  l'évêque 
d'Hippone  et  son  collègue  l'évêque  Maximin  vinrent 
dans  les  environs.  HesjDérius  les  pria  de  l'aller  visiter, 
ce  qu'ils  firent.  Il  leur  raconta  tout  ce  qu'il  avait  fait 
et  sollicita  la  construction  d'un  oratoire  destiné  à  re- 
cevoir la  terre  sainte  et  dans  lequel  les  fidèles  pussent 
se  réunir  pour  servir  Dieu.  Sa  demande  lui  fut  accor- 
dée ^ .  L'inscription  de  Tixter  rappelle  en  outre  le  culte 
des  apôtres  Pierre  et  Paul  sur  lequel  l'épigraphie 
africaine  nous  fournit  de  nombreux  témoignages^; 
les  documents  littéraires  confirment  ce  qu'ils  nous 
apprennent  de  cette  dévotion  ^  dont  nous  trouvons  les 
monuments  dans  toutes  les  directions,  à  Orléansville, 
à  Aïn-Khadra  (Maurétanie),  à  Henschir-Magroun  et 
à  Aïn-Ghorab  (Numidie],  à  Henschir-Ziara,  à 
Henschir-Taghfaght,  près  de  Khenchela,  au  Djebel- 
Djabba. 

Nous  ne  pouvons  citer  tous  ces  textes,   mais  un 
curieux    monument  nous   montrera  les  sentiments 


1.  s.  Augustin,  De  civil.  Dei,  1.  XXII,  c.  8,  6.  P.L.,  t.  XXX,  col.  76i. 

2.  C.  I.  L.,  u.  91iU,  9715,9716;  DE  Rossi,  Bull,  cii  arch.  crist.,  1877, 
p.  105;  Le  Même,  La  Capsclla,  p.  30;  C.  I.  L.,  n.  10693,  10707;  Bull,  di 
arch  crist.,  1878,  p.  17  sq.  ;  La  Capsella,  p.  15;  Ephem.  epigr.,  t.  V, 
p.  381,  n.  67^;  t.  VIII,  p.  105,  n.  333;  C.  I.  L.,  n.  9716,  ce  dernier 
titulus  et  le  suivant  :  De  Rossi,  La  Capsella,  p.  18,  trouvés  à  Orléansville 
et  à  Baridj,  renversent  les  noms  des  saints.  «  Dans  ce  cas,  pense  Rossi, 
l'inversion  de  l'ordre  normal  des  noms  des  apôtres  est  un  sérieux  indice 
qu'il  ne  s'agit  pas  des  noms  des  deux  princes  du  collège  des  apôtres.  » 

3.  Actasanct.,  janv.,  t.  I,  p.  UU;  Vita  S,  Fulgentii  Ruspensis  :  Sacer- 
dotum  manibus  ad  Ecclesiam  invitatis,  quae  Secunda  dicitur,  ubietiam 
reliquias  Apostolorum  constituerai,  deportatus,  sortitus  est  honorabilt 
monumentum. 


294  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

des  Africains  à  l'égard  de  Rome;  c'est  ainsi  que  l'épi- 
graphie  et  la  sculpture  viennent  témoigner  de  l'état 
d'esprit  général  sur  lequel  nous  pourrions  être  tenté 
de  nous  abuser  si  nous  ne  trouvions  que,  de  loin  en 
loin  des  incidents  isolés,  comme  le  conflit  de  saint 
Cyprien  et  du  pape  saint  Etienne  et,  beaucoup  plus 
tard,  celui  d'Apiarius. 

Un  sarcophage  chrétien,  qui  n'est  pas  antérieur  au 
dernier  tiers  du  iv®  siècle  et  plus  probablement  du 
début  du  vi^,  se  conserve  au  musée  de  Tébessa  ;  il  mé- 
rite une  description  particulière  ^  «  Taillé  dans  un 
énorme  bloc  de  marbre  numidique  des  carrières  de 
Chemtou  ^,  il  ne  mesure  pas  moins  de  2"',48  de  long, 
l'^jOô  de  large  et  0'",68  de  haut  ^.  Il  a  été  trouvé,  il  y  a 
une  trentaine  d'années,  dans  la  salle  en  forme  de 
trèfle  construite  sur  le  côté  droit  de  la  basilique''. 
Aujourd'hui,  il  sert  d'autel  dans  l'église  française. 

«  La  face  est  ornée  de  trois  figures,  enfermées 
dans  de  larges  cadres.  Au  centre,  une  femme  est  as- 
sise sur  un  trône,  garni  d'un  coussin  et  pourvu  d'un 


1.  Il  a  déjà  été  publié  dans  le  Rec.  de  la  soc.  de  Const.,  1870,  t.  XIV, 
pi.  IX  et  X,  et  dans  le  Tour  du  Monde,  1880,  2®  semestre,  p.  10.  Les 
trois  figures  sont  dessinées  dans  le  livre  de  Wieland,  Ein  Auspug  ins 
allchrisiliche  Afrika,  p.  100,  101,  102. 

2.  Nous  avons  la  preuve  que  ces  carrières  étaient  encore  exploitées  à 
l'époque  chrétienne.  Cf.  C,  I.  L.,  I^t600:  Toutain,  Association  française 
pour  l'avancement  des  sciences,  Carthage,  1896,  t.  II,  p.  795. 

3.  La  cuve  est  recouverte  par  la  table  d'autel.  Clarixval,  Rec.  de  la 
soc.  de  Const.,  t.  XIV,  p.  606,  n.  1,  et  Duprat,  même  revue,  t.  XXX, 
1895-1896,  p.  39,  s'accordent  à  dire  que  le  bloc  est  évidé  à  l'intérieur. 

U.  Rec.  de  la  soc.  arch.  de  Const.,  t.  XII,  1868,  p.  ^76;  t.  XIV,  1870, 
p.  606;  t.  XXX,  1895-1896,  p.  39;  Tour  du  Monde,  1880,  II,  p.  10.  Cette 
salle,  contemporaine  de  la  basilique,  fut  peut-ôtre  à  l'origine  un  baptis- 
tère. Plus  tard,  semble-t-il,  on  y  établit  un  autel,  dont  l'emplacement  est 
marqué  par  un  cadre  carré  en  pierre  affleurant  le  sol;  cf.  Ballu,  Le  mo- 
nastère byzantin  de  Tébessa,  p.  27  et  pi.  II;  Duprat,  Rec.  de  la  soc. 
arch.  de  Comt.,  t.  XXX,  p.  ^0. 


IDEES  ET  USAGES.  295 

dossier  très  élevé.  Elle  porte  une  robe  qui  laisse  le 
sein  droit  découvert;  ses  pieds  sont  chaussés  de 
bottines;  un  casque,  très  grossièrement  représenté, 
couvre  sa  tête.  La  main  droite  est  ouverte  ;  la  main 
gauche,  levée,  tient  un  objet  de  forme  conique,  qui 
paraît  être  un  gobelet  ou  un  calice.  A  gauche,  se  voit 
un  personnage  debout,  dans  l'attitude  de  la  prière. 
11  est  assez  difficile  de  dire  si  c'est  un  homme  ou  une 
femme  :  la  disposition  du  costume  (qui  comporte  une 
tunique  ou  un  manteau)  et  la  taille  des  cheveux  indi- 
queraient plutôt  un  homme.  Un  autre  personnage  se 
tient  debout,  à  droite.  Sa  chevelure,  abondante  et 
soigneusement  frisée,  est  rendue  avec  minutie.  Son 
costume,  assez  compliqué,  consiste  en  une  longue 
tunique,  en  une  sorte  de  camisole,  faite  de  plusieurs 
morceaux  d'étoffes  superposés  et  découpés  comme 
des  écailles,  en  un  manteau  qui  est  attaché  sur  l'é- 
paule droite  par  une  fibule  ronde  et  dont  le  bout  pend 
sur  le  bras  gauche;  une  sorte  de  bande  (?)  paraît  se 
détacher  aussi  de  l'épaule  droite  et  elle  passe  sur  le 
devant  de  la  poitrine  ;  le  personnage  la  tient  de  la 
main  gauche.  On  ne  voit  pas  trop  ce  que  signifie  cette 
bande,  ainsi  qu'une  autre  pièce  d'étoffe  (?)  rayée  de 
stries  ou  de  plis  obliques  qui  se  courbe  en  demi- 
cercle  sur  la  poitrine,  dans  un  sens  opposé.  La  main 
droite  tient  un  rouleau.  Il  serait  difficile  de  trouver 
quelque  chose  de  plus  laid  que  ces  trois  personnages, 
mal  dessinés,  mal  proportionnés,  aux  visages  grima- 
çants, aux  mains  énormes. 

«  Chacun  d'eux  est  flanqué  de  deux  flambeaux  al- 
lumés, qui,  dans  le  tableau  central,  sont  un  peu  plus 
grands  que  dans  les  deux  tableaux  voisins  ' .  La  fî- 

1.  Cet  usage  paraît  avoir  existé  chez  les  païens,  cf.  C.  I.  L,,  n.  9052  : 
ita  ut  statuam  meam  et  uxoris  meae  tergeat  et  unguat  et  coronet  et 


296  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

gure  principale  de  notre  sarcophage  est  facile  à  nom- 
mer :  c'est  Rome,  représentée,  selon  l'usage,  en 
costume  d'amazone  et  avec  un  casque  ^ .  Mais  au  lieu 
de  tenir  les  attributs  que  lui  donnent  d'ordinaire  les 
artistes  profanes  (lance  ou  sceptre,  bouclier,  globe 
ou  statue  de  la  Victoire),  elle  élève  bien  haut  le  signe 
de  la  foi,  le  calice  du  salut.  C'est  à  la  Rome  chré- 
tienne, mère  de  la  catholicité,  que  les  Africains  rendent 
ici  un  hommage  solennel,  peut-être  pour  affirmer 
leur  orthodoxie  contre  les  donatistes,  qui,  malgré  les 
édits  d'Honorius,  continuèrent  à  exister  en  Numidie 
jusque  sous  la  domination  byzantine  ^,  ou  contre  les 
Vandales  ariens,  qui  furent  maîtres  de  l'Afrique  du 
Nord  pendant  plus  de  cent  ans  ^.  Il  est  plus  difficile 
d'expliquer  les  deux  autres  figures,  allégoriques  ou 
non,  qui  décorent  le  front  du  sarcophage  deTébessa. 


cer{eos)  II  accendat.  On  retrouve  ces  flambeaux,  ou  plus  simplement 
des  cierges,  à  côté  d'images  des  défunts  ou  de  saints  sur  plusieurs 
monuments  d'Afrique  et  d'Italie,  mais  principalement  à  Naples;  cf.  De 
Rossi,  La  Capsella,  p.  22-2^  ;  De  la  Blaxchère,  Tombes  en  mosaïque 
de  Thabraca,  p.  5,  6,  9,  pi.  I,  Il  ;  Bull,  du  Comité,  1900,  p.  151  et  Bull, 
de  corresp.  afric,  1884,  t.  II,  p.  72,  bas-relief  de  Sour-Djouab,  repré- 
sentant un  calice  flanqué  de  deux  flambeaux  cl  surmonte  de  deux  co- 
lombes. 

1.  De  Rossi,  La  Capsella,  p.  23;  F.  X.  Kuaus,  Gescliiclite  der  clirislli- 
chen  Kunst,  in-4°,  Freiburg,  1899,  t.  I,  p.  250. 

2.  DiEHL,  L'Afrique  byzantine,  p.  508. 

3.  Celte  dévotion  à  l'égard  de  l'Église  de  Rome  paraît  assez  répandue 
en  Afrique.  A  Ain  Ghorâb  et  à  Henschir  Adjedj  on  copie  les  inscriptions 
dédicatoires  de  Saint-Pierre  du  Vatican  et  de  Saint-Pierre  aux  Liens, 
C.  I.  L.,  n.  10707  (=  17615),  10708,  10698;  à  Feriana,  on  élève  en  M8une 
ecclesia  apostolorum,  cf.  Mansi,  Conc.  ampliss.  coll.,  t.  IV,  col.  379;  on 
trouve  dans  de  simples  villages  des  chapelles  contenant  les  reliques  des 
apùlres;  C.  I.  L.,  n.  10693,  17714,  17715.  Enfin  on  se  met  en  pèlerinage 
pour  aller  à  Rome,  ad  limina  apostolorum.  Cf.  Vita  s.  Fulgentii,  P.  L.. 
t.  LXV,  col.  130;  Orelli,  Jnscript.,n.  528,  el  on  rapporte  de  là  des  for- 
mules que  l'on  a  grand  soin  d'introduire  dans  les  monuments  que  l'on 
orne  d'une  dédicace.  Cf.  De  Rossi,  Bull,  di  arcli.  crist.,  1891,  p.  26;Ibid.. 
1874,  p.  147;  1878,  p.  16. 


IDÉES  ET  USAGES.  297 

Celle  de  droite,  avec  sa  coiffure  et  son  costume  com- 
pliqués, qu'on  pourrait  croire  africains,  ne  serait-elle 
pas  une  personnification  de  l'Église  catholique  d'A- 
frique, ou  de  l'Église  de  Théveste?  Le  rouleau  qu'elle 
tient  symboliserait  la  fidélité  avec  laquelle  elle  ob- 
serve la  loi  divine,  donnée  par  Jésus-Christ?  Quant 
au  personnage  en  prières,  représenté  à  gauche,  ne 
pourrait-on  pas  y  voir  l'image  du  défunt  (peut-être 
un  évêque)  qui  fut  déposé  dans  ce  tombeau  ^  ?  » 

On  ne  doit  pas  s'attendre  à  trouver  ici  une  étude, 
pas  même  une  mention,  de  tout  ce  qui,  dans  l'histoire 
des  premiers  siècles  chrétiens,  se  rapporte  particu- 
lièrement à  l'Afrique.  Dans  des  études  approfondies 
sur  TertuUien  ^  et  sur  Lactance  ^,  on  a  montré,  sans 
qu'il  soit  de  longtemps  nécessaire  d'y  revenir,  tout  ce 
que  ces  deux  représentants  distingués  de  la  culture 
la  plus  achevée  de  leur  époque,  ont  introduit  dans  les 
idées  de  leurs  compatriotes  africains  d'idées  nou- 
velles et  de  points  de  vue  originaux.  Rien  ne  peut 
dispenser  de  recourir  à  ces  enquêtes  auxquelles  leur 
étendue  permet  une  précision  que  la  brièveté  qui 
nous  est  imposée  ne  saurait  atteindre.  Entre  plusieurs 
innovations  que  le  christianisme  africain  présenta  et 
développa  avec  une  suite  et  une  rigueur  qui  ne  purent 
manquer  de  contribuer  beaucoup  à  leur  expansion, 
nous  nous  arrêterons  à  la  plus  grave,  celle  qui  heur- 
tait le  plus  violemment  les  idées  reçues  et  devait  pro- 
duire les  plus  rapides  conséquences. 

La  victoire  du  christianisme  marque  la  fin  de  la 


1.  s.  GSELL,  Musée  de  Tébessa,  in-V,  Paris,  1902,  p.  30-32,  pi.  IX,  n.  2. 

2.  C.  GuiGNEBERT,  Tertullicn.  Étude  sur  ses  sentiments  à  regard  de 
Vempire  et  de  la  société  civile,  in-8%  Paris,  1901. 

3.  R.  PiCHON,  Lactance.  Étude  sur  le  mouvement  philosophique  et  rC' 
ligieux  sous  le  règne  de  Constantin,  in-8",  Paris,  1901. 

17. 


298  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

société  antique.  Son  apparition  inaugure  le  commen- 
cement de  troubles  dont  on  peut  s'expliquer  la  pro- 
fondeur par  la  considération  de  tout  ce  dont  il  mettait 
l'existence  en  question.  Au  début  de  notre  ère,  le 
droit,  la  politique  et  la  morale  s'étaient  presque  com- 
plètement dégagés  des  liens  de  la  vieille  religion 
qui,  maîtresse  absolue  dans  la  vie  privée  et  dans  la 
vie  publique,  faisait  de  l'Etat  une  communauté  reli- 
gieuse, du  roi  un  pontife,  du  magistrat  un  prêtre,  de 
la  loi  une  formule  sainte,  du  patriotisme  un  acte  de 
piété,  de  l'exil  une  excommunication'.  Tout  cela 
n'était  plus,  mais  de  tout  cela  il  était  demeuré  quel- 
que chose.  Supposez  la  persistance  des  mêmes  ins- 
titutions après  avoir  substitué  à  la  base  l'incrédu- 
lité à  la  croyance,  il  restera  des  formes  anciennes 
soutenues  par  un  sentiment  superstitieux  de  leur 
excellence  et  un  dessein  arrêté  de  les  conserver.  Le 
christianisme  proposait  à  la  croyance  de  reprendre 
l'empire  de  l'âme,  et  aussitôt  se  posait  la  question 
de  savoir  si  la  forme  chrétienne  allait  réintroduire 
l'antique  confusion  du  gouvernement  et  du  sacerdoce, 
de  la  foi  et  de  la  loi. 

Quelles  étaient  les  prétentions  politiques  du  chris- 
tianisme? Elles  étaient  entièrement  nouvelles.  L'hu- 
manité jusqu'alors  n'avait  guère  conçu  la  divinité  que 
comme  s'attachant  spécialement  à  une  race.  Les  Juifs 
avaient  cru  au  Dieu  des  Juifs  ^,  les  Athéniens  à  la  Pal- 


1.  FusTEL  DE  CouLANGES,  La  Cité  antique,  in-12,  Paris,  1895,  p.  ^57. 

2.  Nous  ne  voulons  pas  comparer  ici  la  conception  juive  de  la  Divinité 
avec  les  conceptions  helléniques  et  autres.  Elle  s'en  distinguait  par  ce 
fait  que  le  «  Dieu  des  Juifs  »  était  aussi  le  «  seul  vrai  Dieu  »  d'après 
l'affirmation  des  Juifs  eux-mêmes.  Il  y  avait  donc  une  différence  essen- 
tielle entre  lui  et  Pallas  ou  Baal-Hannon  dont  ou  peut  dire  qu'ils  étaient 
des  dieux  topographiques,  tandis  que  Jéhova  était  le  Dieu  de  l'univers. 
Cette  réserve  faite,  on  constatera  qu'il  se  mêlait  cependant  à  la  concep- 


IDEES  ET  USAGES.  299 

las  athénienne,  les  Romains  au  Jupiter  capitolin,  les 
Carthaginois  à  Baal-Hannon.  Cet  exclusivisme  pa- 
raissait excessif;  on  commençait  à  f  déroger,  mais 
ce  n'était  que  le  fait  des  initiatives  isolées.  Or  le 
christianisme  proposait  un  Dieu  non  seulement  unique, 
mais  universel,  un  Dieu  qui  était  à  tous  et  à  qui  tous 
appartenaient.  Cela  modifia  complètement  la  théorie 
des  relations  entre  les  peuples  et  celle  du  gouverne- 
ment des  Etats. 

Du  même  coup  l'étranger  cessait  d'être  haïssable 
et  l'État  cessait  d'être  saint.  Le  principe  allait  plus 
loin  encore.  Les  cultes  locaux  et  domestiques  dispa- 
raissaient. De  tout  l'édifice  séculaire  du  passé  il  ne 
demeurait  rien,  ni  l'organisme,  ni  l'apparence. 

Mais  on  n'avait  pas  démoli  sans  reconstruire.  En 
dehors  de  quelques  esprits  dont  les  dispositions  à 
l'égard  de  l'Etat  romain  ne  peuvent  être  données 
comme  la  mesure  commune  ^ ,  les  docteurs  du  chris- 

tion  juive  de  la  divinité  une  idée  d'exclusivisme  national.  Les  degrés  du 
prosélytat  suffiraient  à  eux  seuls  à  l'indiquer,  mais  nous  avons  des  faits 
plus  précis.  On  sait  qu'une  fraction  notable  de  l'Église  naissante  de 
Jérusalem  estimait  que  l'Évangile  était  destiné  aux  seuls  Juifs  et  faisait 
de  la  circoncision  une  condition  pour  être  admis  dans  le  christianisme. 
Or  la  circoncision  était  un  témoignage  d'affiliation  à  la  nationalité 
juive  et  il  fallut  les  efforts  persévérants  de  saint  Pierre  et  de  saint 
Paul  pour  enseigner  ouvertement  que  les  nationalités  n'existaient  plus 
au  point  de  vue  religieux  et  que  la  profession  chrétienne  n'entraînait 
aucune  affiliation  à  un  peuple  en  particulier.  «  11  n'y  a  ni  gentil,  ni 
Juif;  ni  circoncis,  ni  incirconcis;  ni  barbare,  ni  Scythe.  Tout  le  genre 
humain  est  ordonné  dans  l'unité  »,  écrivait  saint  Paul.  Et  ce  qui  achève 
de  montrer  combien  cette  doctrine  paraissait  nouvelle,  malgré  l'ancienne 
conception  juive  d'un  «  Dieu  de  l'univers  »  qui  n'est  pas  seulement  le 
Dieu  du  peuple  élu,  mais  celui  de  tous  les  hommes,  c'est  que  le  même 
apôtre  fait  remonter  à  Jésus-Christ,  et  point  au  delà,  la  rupture  «  de  la 
muraille  de  séparation  et  d'inimitié  ».  En  effet,  les  masses  n'ont  guère 
connu  cette  conception  d'un  Dieu  unique  avant  la  prédication  du 
christianisme  et  son  expansion. 

1.  H.   Leclercq,  Le   troisième   siècle.  Dioctétien,  in-S",  Paris,   1903, 
p.  27  sq. 


300  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

tianisme  se  montraient  ordinairement  disposés  à  re- 
connaître l'Empire.  ïertullien  fondera  son  argumen- 
tation dans  Y  Apologétique  sur  le  droit  qu'ont  les 
chrétiens  d'être  traités  de  la  même  manière  que  les 
autres  citoyens  de  l'Empire. 

Mais  il  ne  faut  pas  s'y  méprendre,  Tertullien 
comme  ses  contemporains  (et  les  générations  sui- 
vantes ne  diffèrent  guère  sur  ce  point)  acceptent  la 
domination  romaine,  subissant  l'impression  de  la 
force  et  de  l'étendue  sans  précédent  de  cette  puis- 
sance. Ils  ne  conçoivent  pas  qu'elle  puisse  périr  et 
ils  croient  qu'elle  durera  autant  que  le  monde; 
ce  qui,  pour  un  grand  nombre  de  chrétiens,  milléna- 
ristes convaincus,  ne  conduit  pas  très  loin.  Cette 
attitude  loyaliste  n'est  pas,  du  reste,  celle  de  tous. 
Tatien  et  Commodien  appellent  de  tous  leurs  vœux 
la  ruine  de  l'Empire. 

On  a  bien  des  chances  d'errer  si  on  entreprend 
de  faire  l'histoire  des  idées  d'une  époque  sans  tenir 
compte  des  courants  multiples  qui  n'ont  laissé  que 
des  traces  à  peine  visibles  ou  même  aucune  trace.  En 
ce  qui  concerne  l'Afrique,  ce  qui  paraît  probable,  c'est 
que  «  la  romanisation  n'a  véritablement  atteint  que 
les  bourgeois  et  les  propriétaires.  Au-dessus  d'eux, 
il  dut  toujours  rester  une  grosse  masse  d'hommes 
inaccessibles  aux  idées  générales,  uniquement  menés 
par  leurs  préjugés  héréditaires  et  trop  préoccupés 
de  vivre  pour  s'inquiéter  beaucoup  du  maître  et  du 
régime  sous  lequel  ils  vivaient.  Ces  humbles,  qui 
gardaient  sans  doute,  à  l'égard  du  gouvernement,  la 
méfiance  malveillante  qu'ont  souvent  les  petites  gens 
à  l'endroit  de  la  force  publique,  pouvaient  être  assez 
facilement  gagnés  par  le  christianisme.  Celui-ci  était 
susceptible,  en  effet,  de  s'adapter  à  leur  état  d'es- 


IDEES  ET  USAGES.  301 

prit,  à  leurs  aspirations  religieuses  et  sociales.  Le 
même  pour  tous,  du  moins  en  apparence,  exaltant 
les  espérances  d'une  vie  future  meilleure,  adoucissant 
les  souffrances  d'ici-bas,  dégagé  des  cadres  et  des 
préoccupations  de  l'Etat,  parfois  même  en  conflit 
violent  avec  lui,  en  même  temps  assez  souple  pour 
s'accomm.oder  à  tous  les  tempéraments,  il  avait  ce 
qu'il  fallait  pour  être  populaire,  particulièrement  en 
Afrique.  Divers  témoignages  nous  prouvent  que  tel 
y  fut,  en  effet,  son  caractère  aux  premiers  siècles  et 
nous  permettent  de  croire,  en  nous  fondant  sur  Com- 
modien,  que  les  chrétiens  des  basses  classes  y  étaient 
pleinement  détachés  de  l'Empire^  ». 

Des  événements  politiques  se  précipitèrent  pen- 
dant toute  la  seconde  moitié  du  m®  siècle  qui  eurent 
pour  résultat  d'affirmer  rapidement  et  irrémédiable- 
ment les  conséquences  de  l'introduction  du  chris- 
tianisme en  Afrique.  L'état  d'esprit  nouveau  n'a  pas 
tenu  à  ce  que  les  écrivains  et  les  rhéteurs  ont  pu 
faire  lire  ou  faire  entendre,  mais  il  a  eu  des  sources 
plus  profondes  dans  le  malaise  ininterrompu,  le  gou- 
vernement abusif  et  parfois  tyrannique,  l'insécurité 
chronique  de  l'existence  même  dans  les  plus  grandes 
villes.  Ces  conditions  appartiennent  trop  à  l'histoire 
pour  que  nous  ne  devions,  à  leur  sujet,  entrer  dans 
le  détail. 

La  renaissance  de  Carthage  avait  marqué  le  re- 
tour de  la  vie  municipale  en  Afrique  ;  toutefois  il  ne 
semble  pas  qu'au  i^''  siècle  de  notre  ère,  elle  y  eût  fait 
de  grands  progrès.  C'est  au  ii^  siècle,  qu'à  la  pé- 
riode de  renaissance  succède  la  période  d'exten- 
sion de  proche  en  proche;  et,  à  l'époque  des  Sévè- 

1.  G.  GUIGXEBERT,  Op.  Cit.,  p.  19  sq. 


302  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

res,  les  villes  de  la  Proconsulaire  semblent  atteindre 
l'apogée  de  leur  prospérité  et  de  leur  développe- 
ment K  A  partir  du  règne  d'Alexandre-Sévère, 
c'est-à-dire  à  partir  de  l'époque  de  la  grande  ex- 
pansion du  christianisme  en  Afrique,  cette  pros- 
périté se  ralentit.  Les  documents  sont  rares  et  peu 
explicites  jusqu'au  début  du  iv®  siècle,  mais  il  sem- 
ble qu'on  remarque  un  temps  d'arrêt.  «  Les  villes 
ne  s'embellissent  plus;  les  ressources  publiques  et 
privées  sont  bien  plutôt  consacrées  à  relever  d'an- 
ciens édifices  ruinés  par  le  temps  ou  par  la  violence 
humaine  qu'à  construire  de  nouveaux  monuments.  Les 
temples,  les  curies,  les  théâtres  sont  alors  réparés  ^  ; 
ici  on  termine,  après  une  longue  interruption,  des 
thermes  qui  étaient  restés  inachevés^;  là,  faute  de 
pouvoir  élever  un  arc  de  triomphe  en  l'honneur  des 
empereurs  Constantin  et  Licinius,  on  leur  en  con- 
sacre un  plus  ancien,  et,  tandis  que  l'inscription 
primitive  avait  été  gravée  sur  l'entablement,  la  dé- 
dicace, plus  récente,  se  lit  immédiatement  au-dessus 
de  la  clef  de  voûte  '*. 

«  De  même  que  la  richesse  et  l'éclat  matériels  des 
cités,  au  iv^  siècle,  le  patriotisme  municipal  avait 
disparu.  Chacun  s'empresse  alors  de  fuir  sa  ville 
natale  ;  et  surtout  on  invente  mille  expédients  pour 
se  soustraire  aux  anciens  honneurs  »,  jadis  si  prisés 

1.  J.  TOUTAIX,  Les  cités  romaines  de  la  Tunisie,  p.  293  sq. 

2.  C,  I.  L.,  n.  17327  :  templum  dci  Mercurii  vetustate  delapsum 

restituerunt  ;  n.  li'436  :  Curiam  a  fundamentis  conla[psam) ;  n,  12272  : 

Fanum  dei  Mercurii  ruina  mîn{ante....)  reslauravil;  n.  11932  :  [aedem 
ou  porticwn)  vetustate  conlapsam  ;  n.  11532  :  Porticus  theatri  sumptu 
publico  coloniae  Ammaedarensium  restilutae;  n.  11217  :  Templum  Plu- 
t{o)nis  lapsum  [restitutum{'?)]et  dedicatum;  n.  16^00  :  Balneae  quae..r» 
redintegratae  sunt  devotione  totius  ordinis. 

3.  C.  I.  /..,  n.  16812. 
h.  Ibid.,  n.  210. 


IDÉES  ET  USAGES.  303 

et  recherchés  avec  tant  de  convoitise,  devenus  main- 
tenant des  charges  écrasantes.  Le  sacrifice  de  leur 
patrimoine,  quelquefois  de  leur  liberté,  effraye 
moins  les  provinciaux  que  l'entrée  dans  la  curie  ou 
l'exercice  des  fonctions  municipales.  Ils  se  font  les 
uns  soldats,  les  autres  prêtres  ;  ils  essayent  de  forcer 
l'entrée  des  grandes  administrations  publiques;  ils 
achètent  des  titres  officiels  ;  ils  n'hésitent  même  pas 
à  s'affubler  de  fausses  dignités  pour  éviter,  à  tout 
prix,  d'être  décurions  ou  duumvirs.  Il  faut  que  les 
empereurs  interviennent,  pendant  tout  le  iv®  siècle, 
pour  assurer  le  recrutement  des  assemblées  munici- 
pales, pour  empêcher  de  s'éteindre  tout  à  fait  le  peu 
qui  reste  de  l'antique  vie  urbaine,  autrefois  si  intense 
et  si  brillante  * .  La  fréquence  même  et  la  répétition 
des  mesures  prises  par  le  gouvernement  central 
prouvent  que  ces  efforts  furent  dépensés  en  pure 
perte  ^. 

On  ne  doit  pas  hésiter  à  reconnaître,  dans  l'épisode 
de  la  proclamation  et  de  la  chute  des  Gordiens  sui- 
vie des  vengeances  exercées  par  Capellien,  un  des 
facteurs  qui  entamèrent  la  ruine  de  l'Afrique.  Ce- 
pendant, même  après  la  dévastation  exercée  par  les 
troupes  de  l'ancien  légat  de  Numidie,  rien  n'était 
perdu,  rien  n'était  même  définitivement  compromis. 
Mais  ce  qui  rendait  impossible  le  retour  de  l'an- 
cienne prospérité  et  des  vertus  civiques  qui  en 
étaient  comme  l'efflorescence,  ce  furent,  d'une  part. 


1.  Code  Théod.,  XII,  i,  lois  7,  9,  15,  26,  27,  41,^14,  45,  46,  59,  73,  95, 
133,  143,144,149;  VI,  XXII,  2. 

2.  J.  TouTAiiv,  op.  cit.,  p.  363  scf.  Le  Même,  Organisation  municipale 
du  haut  empire,  dans  les  Mél.  d'arch.  et  d'fiist.,  1898;  La  «  paix  ro- 
maine *  en  Afrique  a  été  fortement  niée  par  M.  Monceaux  et  affirmée 
par  J.  TOUTAIN,  Les  cités  romaines,  p.  303-308. 


304  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

rincertitude  qui  ne  cessa  de  planer  sur  les  cités  dont 
la  protection  était  de  plus  en  plus  compromise  par 
l'incurie  et  les  vicissitudes  de  FEmpire;  d'autre 
part,  l'état  de  fanatisme  et  d'exaspération  qui  naquit 
des  rivalités  entre  païens  et  chrétiens.  Il  y  eut  dès 
lors,  et  pendant  deux  siècles  environ,  deux  partis  en- 
nemis, dont  l'inimitié  s'entretenait  par  des  émeutes, 
des  supplices,  des  exils,  des  confiscations.  Que  l'on 
se  figure  une  nation  moderne  soumise,  pendant  deux 
siècles,  à  un  régime  analogue  à  celui  de  nos  guerres 
de  religion  de  1560  à  1600.  Les  villes  italiennes  du 
xiv^  siècle  pratiquèrent  ce  régime  un  peu  plus  d'un 
siècle  durant  :  elles  s'y  épuisèrent  et  ne  s'en  sont 
pas  relevées. 

Il  en  arriva  de  même  à  l'Afrique,  dont  la  popula- 
tion la  plus  saine,  la  plus  prolifique  et,  en  un  certain 
sens,  la  plus  industrieuse,  fut  soumise,  pendant  tout 
le  iii^  siècle,  à  des  coupes  réglées  qui  firent  plus  que 
de  raréfier  les  hommes,  mais  qui  bouleversèrent  les 
fortunes,  jetèrent  le  trouble  là  où  le  calme  était  rigou- 
reusement indispensable.  L'étude  des  documents  de 
cette  époque,  dégagée  de  toute  préoccupation  con- 
fessionnelle, ne  nous  permet  pas  d'hésiter  sur  le  parti 
auquel  incombe  la  responsabilité  du  déchirement  so- 
cial qui  se  produisit  à  cette  époque  et  qui  ressort, 
avec  une  évidence  indéniable,  de  l'étude  des  textes 
et  des  monuments.  Au  moment  même,  dit  excellem- 
ment M.  Toutain^  où  se  faisait  le  plus  vivement 
sentir  le  besoin  de  la  sécurité,  de  la  paix  et  de  l'union, 
cette  sécurité,  cette  paix,  cette  union  avaient  disparu. 
Les  Africains  avaient  le  droit  d'être  sans  cesse  in- 
quiets :   des  montagnes   boisées    qui   fermaient,   à 

1.  TouTAix,  op.  cit.,  p.  370. 


IDÉES  ET  USAGES.  305 

Fouest  et  au  nord-ouest,  la  vallée  moyenne  du  Ba- 
grada,  des  bandes  de  pillards  pouvaient  fondre  sou- 
dain sur  Thuburnica,  Simitthu,  Bulla-Regia;  par  les 
routes  de  Thagaste  à  Sicca  Veneria,  de  Theveste  à 
Ammaedera,  de  Theveste  à  Capsa,  pouvaient  s'avan- 
cer un  jour  des  tribus  berbères,  soulevées  contre  la 
domination  romaine,  et  qui,  plus  heureuses  ou  mieux 
servies  par  les  circonstances  que  les  Bahari  et  les 
Quinquegentanei,  auraient  vaincu  les  troupes  im- 
périales en  Numidie.  La  richesse  privée  n'est  guère 
moins  menacée  que  la  fortune  publique,  en  ces  temps 
de  troubles  perpétuels,  où  les  empereurs  mouraient 
presque  tous  assassinés,  victimes  de  complots  do- 
mestiques ou  de  conspirations  ourdies  par  d'impa- 
tients rivaux.  La  concorde  n'existait  pas  plus  que  la 
sécurité  ou  la  confiance  dans  l'avenir;  la  guerre 
s'était  déclarée  au  cœur  même  du  pays  ;  toute  l'ac- 
tivité qui  se  dépensait  jadis  pour  l'exploitation  pa- 
cifique et  féconde  de  la  nature  était  maintenant 
tournée  vers  les  luttes  religieuses.  Il  ne  suffisait  pas 
à  ces  provinciaux  d'être  menacés  par  des  périls 
extérieurs  ;  ils  se  déchiraient  encore  entre  eux. 

Dans  ces  conditions,  faut-il  s'étonner  que  les 
ruines  accumulées  par  Capellien  n'aient  pas  été 
relevées  ni  réparées,  que  la  terre  elle-même  ait  paru 
souffrir  de  tous  ces  bouleversements?  «  En  hiver, 
s'écrie  saint  Cyprien^,  vers  l'année  253,  il  ne  tombe 
plus  assez  d'eau  pour  nourrir  les  semences  déposées 
au  fond  des  sillons;  en  été,  les  rayons  du  soleil  ne 
sont  plus  assez  chauds  pour  mûrir  les  moissons  ;  au 
printemps,  la  campagne  n'est  plus  riante,  et,  pendant 
l'automne,  les  arbres  ne  sont  plus  chargés  de  fruits 

1.  s.  Cypriex,  Ad  Demetrianum,  $  3. 


306  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

comme  jadis.  Les  carrières,  fatiguées  et  trop  fouillées, 
deviennent  pauvres  en  marbre  *  ;  on  trouve  moins 
d'or  et  moins  d'argent  dans  les  filons  épuisés...;  il 
n'y  a  plus  de  laboureurs  dans  les  champs;  il  n'y  a 
plus  de  marins  sur  les  flots.  » 

Cette  crise  économique  coïncidait  avec  les  pre- 
miers périls  véritables  que  les  Barbares  faisaient 
courir  à  l'Empire,  périls  qui  se  répercutaient  par 
l'aggravation  des  charges  financières  qui  pesaient 
sur  la  bourgeoisie  municipale.  L'Empire  entrait  dans 
une  voie  où  il  ne  devait  pas  s'arrêter;  il  battait  mon- 
naie de  tout  et  en  toute  occasion.  Pour  lui  échapper, 
la  bourgeoisie,  celle  du  moins  qui  était  passible 
d'exercer  les  charges  écrasantes,  cette  bourgeoisie, 
identifiée  avec  les  destinées  de  la  cité,  s'en  détacha 
violemment  et  la  quitta.  La  tyrannie  et  l'insécurité 
collaboraient  sans  le  savoir  avec  le  christianisme  à 
introduire  un  esprit  nouveau  bien  différent  de  l'ancien. 

«  Ainsi  ^,  les  villes  africaines  ruinées  par  Capel- 
lien,  sans  cesse  bouleversées  par  les  querelles  vio- 
lentes des  païens  et  des  chrétiens,  dépeuplées  et 
délaissées,  tombèrent  dès  lors  dans  une  décadence 
profonde.  L'esprit,  assurément  exclusif,  mais  très 
vif  et  très  fécond,  qui  les  avait  animées  pendant  plus 
de  deux  siècles,  disparut  rapidement.  Avec  lui  la  vie 
municipale  s'éteignit;  les  cités  n'existèrent  plus  par 
elles-mêmes,  toute  activité  se  retira  d'elles;  ceci 
ouvrit  la  voie  à  la  centralisation  administrative. 


1.  Cf.  J.  TouTAiK,  dans  VAssocialion  française  pour  l'avancement  des 
sciences,  Tunis,  t.  II,  p.  792. 

2.  J.  TouTAiN,  op.  cit.,  p.  372  sq.  Sur  ce  remarquable  ouvrage,  cf. 
R.  Cagxat,  dans  le  Journal  des  Savants,  1896,  p.  259-273  et  ^03-^12; 
S.  GsELL,  dans  les  Met.  d'arch.  et  dhist.,  1896,  t.  XVI,  p.  hfih-hb^;  Beau- 
DOUiN,dans  la  Revue  générale  du  Droit,  1896,  t.  \X,  p.  193-229  ;  G.  Julliaiv, 
dans  la  Revue  historique,  1897,  t.  I,  p.  320. 


IDÉES  ET  USAGES.  307 

«  Jadis,  les  habitants  et  le  sol  lui-même  avaient 
étroitement  collaboré  avec  le  gouvernement  impérial; 
la  richesse  était  sortie  de  la  terre  que  fécondait  le 
travail  des  hommes,  sûrs  de  récolter  la  moisson  fu- 
ture. L'œuvre  tentée  par  Dioclétien,  continuée  après 
lui,  fut  au  contraire  artificielle  :  l'administration  cen- 
trale crut  que  tout  pouvait  émaner  d'elle  ;  dans  son 
orgueil  monarchique,  le  fondateur  du  régime  nou- 
veau pensa  que  sa  seule  volonté  suffisait  à  faire 
jaillir  la  vie  de  partout.  En  donnant  à  l'Afrique  ro- 
maine une  administration  nouvelle,  en  détruisant 
l'autonomie  municipale,  en  menaçant  des  peines  les 
plus  sévères  les  décurions  et  les  curiales  qui  ten- 
taient de  se  soustraire  aux  charges  dont  ils  étaient 
accablés,  Constantin  et  les  empereurs  du  quatrième 
siècle  étaient  sans  doute  de  très  bonne  foi. 

«  L'échec  complet  de  leurs  efforts  démontre  que 
la  prospérité  d'un  pays  ne  se  crée  ni  ne  se  rétablit 
par  voie  administrative,  et,  qu'à  vouloir  tout  faire 
par  lui-même,  un  gouvernement  central,  si  forte- 
ment constitué  qu'il  soit,  ne  témoigne  que  de  son 
impuissance. 

«  A  la  fin  du  troisième  siècle  de  l'ère  chrétienne, 
le  régime  municipal  était  bien  mort  en  Afrique. 
Après  cette  date,  assurément,  toute  vie  ne  disparut 
pas  du  pays.  Des  monuments  s'y  construisirent,  des 
statues  y  furent  élevées  en  l'honneur  des  maîtres  du 
monde  ou  de  ceux  qui  les  représentaient  ;  ci  et  là,  les 
habitants  agirent  encore  de  leur  propre  initiative. 
Mais  c'étaient  les  dernières  étincelles  d'un  feu  qui 
s'éteignait:  la  plus  brillante  période  de  l'histoire  d'A- 
frique était  définitivement  close  ^ .  » 

1.  A  la  suite  des  désordres  survenus  à  Calame,  le  1^^  juin  ^i08,  et  de 
l'intervention  pacifique  de  saint  Augustin  au  moment  où  on  pouvait  s'at- 


308  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

Il  est  aisé  de  constater,  en  comparant  ainsi  deux 
époques,  un  contraste  qui  doit  avoir  sa  raison  quel- 
que part.  Une  chose  a  disparu,  le  patriotisme  muni- 
cipal. Nous  avons  montré  quand  et  comment  ;  il  reste 
à  dire  pourquoi. 

La  machine  très  compliquée  de  l'État  romain  ne 
paraît  avoir  provoqué  nulle  part  des  sentiments 
identiques  à  ceux  que  nous  qualifions  aujourd'hui  de 
patriotisme.  Il  y  eut  à  cela  une  raison  assez  simple, 
c'est  que  l'Empire  romain,  pas  plus  que  FEmpire  de 
Charlemagne  et  celui  de  Napoléon  vers  1810,  ne  re- 
présentaient une  patrie,  c'était  des  groupements  de 
patries.  Il  s'agissait  donc  moins  des  devoirs  à  l'égard 
de  l'Empire  qu'à  Tégard  de  la  province  ou  de  la 
ville  à  laquelle  on  appartenait,  alors  même  qu'on 
parlait  de  patriotisme.  Or,  ce  patriotisme  provincial 
et  municipal,  si  vif,  si  profond,  si  exubérant  chez  les 
païens,  disparaît  dès  les  premières  années  du  chris- 
tianisme dans  les  communautés.  Qu'on  se  rappelle 


lendre  à  une  sévère  répression,  nous  trouvons  une  correspondance  fort 
instructive  sur  le  sujet  qui  nous  retient.  Un  vieillard  païen  de  Calama 
écrit  à  saint  Augustin:  «  Vous  savez  combien  est  vif  dans  les  cœurs  l'amour 
de  la  patrie,  au  point  de  l'emporter  sur  la  piété  filiale.  11  s'accroît  en 
nous  avec  l'âpe,  et,  plus  nous  approchons  du  terme  fatal,  plus  nous 
sommes  animés  du  désir  de  laisser  notre  patrie  florissante.  Aussi  je  me 
réjouis  de  pouvoir  implorer  en  faveur  de  Calame  un  homme  versé  dans 
toutes  les  sciences,  capable  de  me  comprendre.  Beaucoup  de  liens  m'at- 
tachent à  cette  ville  :  j'y  suis  né,  j'y  ai  rempli  de  hautes  charges.  Je 
vous  supplie  donc  de  toutes  mes  forces,  intercédez  pour  nous.  »  C'est  le 
vieux  point  de  vue,  et  Nectarius  s'exprime  comme  on  le  fait  dans  les 
inscriptions  et  dans  r.lH//to/0(jfic;  mais  la  réponse  de  saint  Augustin  est 
bien  différente  et  montre  le  point  de  vue  nouveau  :  «  Je  ne  suis  pas 
surpris,  dit-il,  de  cet  attachement  à  la  patrie,  qui  vous  anime  dans  les 
glaces  de  la  vieillesse.  Mais  accordez  un  peu  moins  à  votre  patrie  d'ici- 
bas,  portez  vos  pensées  plus  haut.  Citoyen  delà  terre,  aspirez  à  devenir 
un  citoyen  du  ciel.  Votre  patrie,  je  la  connais  moins  par  ses  grands 
hommes  que  par  ses  guerres,  moins  par  ses  guerres  que  par  les  incendies 
qu'elle  a  allumés  autour  d'elle.  »  S.  Augustin,  Epist.  XCI. 


IDÉES  ET  USAGES.  309 

le  départ  de  l'Église  de  Jérusalem  en  Fan  68,  au  mo- 
ment où  Jérusalem  va  être  investie  et  son  installa- 
tion à  Pella.  Un  cas  analogue  se  produit  lors  du 
siège  de  Brucliion  :  les  chrétiens  profitent  de  la 
bienveillance  des  assiégeants  pour  sortir  de  la  ville 
dans  laquelle  les  païens  s'obstinent  à  demeurer. 
C'est  vers  ce  temps  que  nous  voyons  disparaître  sur 
les  épitaphes  chrétiennes  la  mention  de  la  patrie  et 
que  les  martyrs  ne  répondent  autre  chose  à  l'inter- 
rogatoire, sinon  qu'ils  sont  chrétiens;  ce  titre  leur 
tient  lieu  de  tout.  Il  y  a  plus  :  dans  la  Lettj^e  à  Dio- 
gnète,  nous  lisons  que  pour  les  chrétiens  tout  pays 
leur  est  une  patrie  et  que  toute  patrie  leur  est  une 
terre  étrangère  :  TCÔtaa  ^svy^  uarpiç  Iutiv  auxwv,  xai  Trada 
Traxptç  ^svY)  ^ ,  mais  c'est  en  Afrique  que  nous  trouvons 
l'expression  la  plus  complète  de  l'esprit  nouveau.  11 
faut  s'y  arrêter  quelques  instants.  Une  des  peines 
qui  se  rencontrent  le  plus  fréquemment  à  l'époque 
impériale  est  la  relégation  dans  une  île,  et  Fexil.  La 
possession  de  la  patrie  doit  être  bien  précieuse,  puis- 
que les  anciens  n'avaient  pas  imaginé  de  châtiment 
plus  cruel  que  d'en  priver  l'homme.  La  punition  or- 
dinaire des  grands  crimes  était  l'exil.  C'est  que  l'exil 
entraînait  avec  soi  une  sorte  de  mort.  L'exilé  était 
hors  de  la  religion,  sa  présence  souillait  une  demeure, 
son  contact  rendait  impur.  «  Qu'il  fuie,  disait  la  sen- 
tence, et  qu'il  n'approche  jamais  de»  temples.  Que 
nul  citoyen  ne  lui  parle  ni  ne  le  reçoive,  que  nul  ne 
l'admette  aux  prières,  ni  aux  sacrifices,  que  nul  ne 
lui  présente  l'eau  lustrale  2.  »  «  Il  faut  bien  songer 
que,  pour  les  anciens.  Dieu  n'était  pas  partout.  S'ils 
avaient  quelque  vague  idée  d'une  divinité  de  l'uni- 

1.  Epist.  ad  Diognetum,  V,  5. 

2.  Sophocle,  Œdipe  roi,  239;  Platon,  Leges,  IX,  881. 


310  L'AFRIQUE  CHRETIENNE. 

vers,  ce  n'était  pas  celle-là  qu'ils  considéraient 
comme  leur  Providence  et  qu'ils  invoquaient.  Les 
dieux  de  chaque  homme  étaient  ceux  qui  habitaient 
sa  maison,  son  canton,  sa  ville.  L'exilé,  en  laissant  sa 
patrie  derrière  lui,  laissait  aussi  ses  dieux.  Il  ne  voyait 
plus  nulle  part  de  religion  qui  pût  le  consoler  et  le 
protéger  ;  il  ne  sentait  plus  de  Providence  qui  veillât 
sur  lui;  le  bonheur  de  prier  lui  était  ôté  ^  » 

Cependant  les  chrétiens  que  frappait  l'exil  parais- 
saient s'en  accommoder  ;  il  y  avait  des  exilés  volon- 
taires :  l'un  d'eux  fut  saint  Paul,  le  premier  ermite, 
et  on  sait  les  multitudes  qui  imitèrent  sa  conduite. 
Manifestement  l'arme  de  l'exil  est  émoussée  dès  qu'elle 
frappe  les  chrétiens.  Le  proconsul  dit  à  saint  Cyprien  : 
<(  Pourras-tu  aller  en  exil?  »  —  «  Je  pars,  »  répond 
l'évêque.  Et  il  part.  Et  c'est  à  l'occasion  de  cet  exil 
que  le  compagnon  et  le  confident  du  grand  homme 
va  écrire  ces  choses  sans  précédent  :  «  Vivre  hors 
de  la  cité  est  une  dure  peine  pour  les  païens  ;  pour 
les  chrétiens,  le  monde  entier  est  leur  demeure. 
Fussent-ils  relégués  dans  quelque  recoin  caché  et  ina- 
bordable, s'ils  communiquent  avec  Dieu,  l'exil  ne  leur 
est  rien.  Le  véritable  serviteur  de  Dieu  est  un  étran- 
ger dans  sa  propre  cité  2.  »  Que  l'on  s'imagine,  si 
on  le  peut,  l'émoi,  l'indignation,  la  fureur  que,  selon 
les  tempéraments,  de  telles  paroles  devaient  pro- 
•duire  chez  les  païens,  et  l'on  pourra  mieux  com- 
prendre la  profondeur  de  scandale  et  parfois  la 
sincérité  de  la  haine  qui  en  rejaillissait  sur  le  chris- 
tianisme africain  avec  toutes  les  conséquences  qui 
en  devaient  sortir  et  que  nous  avons  signalées. 

Il  est  probable  que  cette  conception  nouvelle  de  la 

1.  FUSTELDE  COULAiNGES,  op.  CÎl.,  1,  III,  C.  XIll. 

2.  PoNTius,  Vita  s.  Cypriani,  II. 


IDÉES  ET  USAGES.  311 

société  a  été,  avec  son  intransigeance  absolue  à 
l'égard  des  cultes  païens,  ce  que  la  religion  chré- 
tienne a  introduit  d'irréconciliable  entre  elle  et  les 
institutions  existantes,  toutes  établies  sur  la  tolé- 
rance religieuse  mal  définie  et  l'esprit  municipal  : 
ce  n'est  pas  maintenant  le  lieu  de  développer  cette 
constatation;  il  suffît  d'avoir  remarqué  que  c'est  en 
Afrique  qu'elle  trouve  sa  première  expression  com- 
plète ^  et  comme  sa  formule  définitive. 


1.  Outre  que  la  date  de  l'Épîlre  à  Diognète  est  toujours  en  question, 
le  texte  que  contient  cet  écint  n'offre  pas  la  précision  de  celui  qui  se 
formula  dans  l'entourage  de  saint  Cyprien.  S.  Gsell,  dans  Mél.  d'arch. 
et  d'hisL,  1900,  p.  101  :  la  décadence  du  régime  municipal  ne  serait 
«  imputable  que  dans  une  faible  mesure  au  triomphe  du  christianisme. 
Les  vraies  causes  de  cette  décadence  furent  l'extension  de  la  grande 
propriété  aux  dépens  de  la  petite  et  l'ascension  de  l'aristocratie  muni- 
cipale à  la  classe  sénatoriale  ».  Cf.  E.  Baudoulx,  les  grands  domaines 
de  L'Empire  romain  d'après  des  travaux  récents,  in-8<>,  Paris,  1899; 
SCHULTEN,  Die  Lex  Malacitana,  eine  afrikanische  Dômanenordnung , 
dans  Abhandi.  der  Kônigl.  Gesells.  der  Wissensch.  zur  Gottingen. 
Philol.-histor.  Klasse,  t.  II,  in-i»,  Berlin,  1897  ;  J.  Jung,  Zur  Wûrdigung 
der  agrarischen  Verhàltnisse  in  der  rômisclien  Kaiserzeit,  dans  Histo- 
rische  Zeilsch.  von  Sijbel,  n.  f,  t.  XLII;  CUQ,  Le  cotonat  partiaire  dans 
VAfrique  romaine,  dans  les  Mém.  prés,  à  l'Acad.  des  inscr.,  t.  XI, 
p.  83-1^6;  cf.  S.  Gsell,  dans  les  Mél.  d'arch.  et  d'Iiist.,  1899,   p.  W-52. 


CHAPITRE  IV 


LE    DONATISME 


Préludes  de  la  dernière  persécution.  —  Les  martyrs  d'Abi- 
tène.  —  Les  «  traditeurs  ».  —  Procès-verbal  de  «  tradition  » 
à  Cirta.  —  Conversion  d'Arnobe  et  de  Lactance.  —  Débuts 
du  Donatisme.  —  Violence  des  dissidents  et  modération 
plus  ordinaire  des  orthodoxes.  —  Liaisons  du  donatisme  et 
des  partis  indigènes.  —  Ruine  apparente  en  349.  —  Les 
passions  confessionnelles.  —  Politique  de  Julien.  —  Réappa- 
rition du  Donatisme.  —  Violences.  —  Le  soulèvement  de 
Firmus.  —  Rogatistes  et  Maximianistes.  —  La  polémique  et 
la  littérature  donatiste. 


L'influence  exercée  par  Tertullien  sur  ses  compa- 
triotes ne  fut  pas  exclusivement  littéraire^  ;  les  opi- 
nions défendues  par  lui  continuèrent  longtemps  à 
inspirer  la  conduite  de  beaucoup  de  fidèles.  Les 
situations  tranchées  qu'il  affectionnait  et  les  prin- 
cipes absolus  qu'il  formulait  étaient  trop  conformes 
au  tempérament  africain  pour  qu'il  ne  faille  pas  s'at- 
tendre à  retrouver  leur  influence  sur  ceux-là  mêmes 
qui  n'ont  fait  peut-être  autre  chose  que  de  vivre, 
sans  penser  beaucoup,  sur  cette  terre  d'Afrique, 
dans  cette  ambiance  où  Tertullien  avait  vécu.  Les 
difficultés   graves  et  fréquentes  que  soulevait  dans 

1.  Cl",  p.  Monceaux,  op»  ciu,  t.  H,  2«  partie. 


LE  DONATISME.  3t3^ 

les  armées  la  pratique  du  christianisme  avaient 
inspiré  à  une  partie  des  chrétiens  plus  que  de  l'a- 
version pour  le  service  militaire  :  sa  condamnation 
absolue. 

En  295,  un  épisode  nous  montre  que  la  prévention 
de  certains  chrétiens  d'Afrique  à  l'égard  du  métier 
des  armes  pouvait,  à  l'occasion,  aller  jusqu'au  mar- 
tyre. Le  fils  d'un  vétéran,  se  trouvant  contraint  d'en- 
trer au  service,  s'y  refusa  absolument.  La  scène  nous 
a  été  conservée  dans  un  rapide  récit.  Tandis  qu'on 
faisait  passer  le  jeune  homme  à  la  toise,  il  déclara  : 
«  Je  ne  puis  servir,  je  ne  puis  faire  le  mal,  car  je 
suis  chrétien  ^ .  »  Quand  on  voulut  passer  outre  et 
lui  imposer  la  marque  au  fer  rouge  qu'on  impri- 
mait à  tout  soldat,  il  refusa  de  nouveau.  On  lui  ob~ 
jecta  que  «  dans  la  sacrée  compagnie  des  empereurs 
Dioclétien  et  Maximien,  Constance  et  Galère,  ser- 
vaient des  soldats  chrétiens  ».  Tout  fut  inutile,  et  il 
fut  décapité.  Une  matrone  obtint  d'emporter  son 
corps  :  le  plaçant  dans  sa  litière,  elle  le  conduisit 
à  Carthage  où  il  fut  enterré  près  de  saint  Cyprien^. 

11  n'est  pas  douteux  que  la  qualité  de  chrétien 
avait  singulièrement  aggravé  le  refus  d'obéissance 
du  jeune  conscrit.  «  Ceux  qui  se  refusaient  au  re- 
crutement, dit  un  jurisconsulte  du  m®  siècle,  étaient 
punis  autrefois  de  la  servitude,  comme  traîtres  à  la 
liberté;  mais,  les  conditions  du  service  militaire 
ayant  été  changées,  on  ne  prononce  plus  la  peine 
capitale,  parce  que  les  cadres  des  légions  sont  le  plus- 
souvent  remplis  par  des  volontaires  ^.  » 

Vers  cette  époque  éclata,  à  l'instigation  de  Galère^ 

1.  Acta  s.  Maximiliani,  1. 

2.  Ibid.,  3. 

3.  Arrius  Menaxder,  au  Digeste,  XLIX,  xvi,  U. 

18 


314  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

une  persécution  contre  les  chrétiens  de  l'armée*. 
Nous  connaissons  les  noms  de  plusieurs  martyrs  à 
Durostorum,  en  Mésie  "^  ;  il  y  en  eut  en  Afrique.  Tan- 
dis qu'on  célébrait  à  Tanger  l'anniversaire  de  Maxi- 
mien Hercule,  un  centurion  de  la  Legio  JI'^  Trajana 
s'approcha  du  faisceau  de  drapeaux  devant  lequel 
on  offrait  l'encens,  jeta  sa  ceinture  militaire,  le  cep 
de  vigne,  insigne  de  son  grade,  et  ses  armes,  se  dé- 
clarant chrétien  et  décidé  à  ne  plus  servir  les  em- 
pereurs (298)  ^.  Pendant  qu'on  jugeait  le  cas  de  cet 
homme  devant  le  tribunal  du  vicaire  à  Tanger,  le 
greffier  Cassianus,  en  entendant  prononcer  la  peine 
capitale  qu'il  estimait  injuste,  envoya  rouler  stylet 
et  tablettes  devant  le  tribunal.  Il  fut  également 
condamné  à  mort. 

Un  des  récits  les  plus  intéressants  de  la  dernière 
persécution  concerne  un  groupe  de  fidèles,  accusé 
d'avoir  tenu  une  réunion  religieuse  en  contravention 
avec  l'édit  de  303.  Ces  fidèles,  les  uns  d'Abitène,  les 
autres  de  Cartilage,  étaient  parvenus  à  reformer  une 
petite  congrégation  dont  les  assemblées  se  tenaient 
à  Abitène.  L'évêque  de  cette  ville,  qu'on  tenait  pour 
traditeur,  ne  paraît  pas  avoir  été  admis  dans  la 
communauté  qui  obéissait  à  un  prêtre  nommé  Satur- 
ninus^*.  Les  réunions  avaient  lieu  tantôt  chez  un 
nommé  Félix,  tantôt  chez  le  lecteur  Eméritus.  Un 


1.  EusÈBE,  Hist»  eccl.,  VIII,  18. 

2.  Acta  s.  JiUii,  2;  Acta  ss.  Marcianî  et  Nicandri,  1. 

3.  Acta  s.  Marcelli,  1.  Pour  la  chronologie  de  la  persécutiou  qui  va 
suivre,  cf.  Masox,  T/ie  persécution  of  Diocletian,  in-S",  Cambridge,  1876; 
A.  SCHWARZE,  Zur  Gcschichte  dcr  Verfolgungen  und  der  Verhàltnisses 
zwischen  Staat  and  Kirchc,  1891,  p.  101-176.  Fallu  de  Lessert,  Fastes 
des  prov.  afric,  t.  II,  p.  365-366. 

U.  Acta  ss.  Saturnini,  Dativi  et  aliorum,  3.  Cf.  Héron  de  Ville- 
fosse,  dans  les  Comptes  rendus  de  l'Acad.  des  inscript.,  1896,  p.  192, 


LE  DONATISME.  315 

dimanche,  pendant  que  l'on  était  chez  Félix  à  cé- 
lébrer l'office  liturgique,  les  magistrats  municipaux 
et  le  chef  de  la  police  apparurent  (304).  Tous  les 
assistants  furent  conduits  au  forum  :  c'étaient  Sa- 
turninus  et  ses  quatre  enfants,  dont  deux  lecteurs,  le 
jeune  Saturninuset  Félix,  Marie,  vierge  consacrée,  et 
le  petit  Hilarianus.  Puis  venaient  vingt-six  hommes 
et  dix-huit  femmes.  On  les  dirigea  sur  Carthage  où 
ils  comparurent,  le  12  février  304,  devant  le  procon- 
sul Anulinus,  sous  l'inculpation  d'assemblée  illicite 
et  de  célébration  de  l'eucharistie  [dominicum). 
Quand  vint  le  tour  d'interroger  Saturninus,  il  dit  : 
«  Nous  avons  célébré  en  paix  le  dominicum.  —  Pour- 
quoi ?  —  Parce  que  le  dominicum  ne  peut  être  inter- 
rompu; c'est  la  loi.  »  Après  les  interrogatoires  et 
la  torture,  les  martyrs  furent  reconduits  en  prison. 
On  les  y  laissa  mourir  de  faim. 

Pendant  cette  année  304,  la  persécution  fut  plus 
implacable  que  jamais  dans  la  province  de  Numidie. 
En  vertu  du  quatrième  édit,  il  s'agissait  désormais, 
non  de  «  tradition  »,  mais  de  «  thurifîcation  »  ou 
d'encensement  ^ .  Le  gouverneur  de  Numidie  était  un 
des  ennemis  les  plus  acharnés  du  christianisme, 
Florus,  dont  l'odieux  souvenir  se  conserva  long- 
temps ^.  Il  contraignait  les  chrétiens  de  venir  dans  les 


1.  s.  OPTAT,  De  scliîsm.  Donatist.,  III,  8. 

2.  Sur  Valerius  Florus,  cf.  Fallu  de  Lassert,  Fastes  des  prov. 
afHc,  1901,  t.  II,  2e  partie,  p.  211  :  «  Qu'il  y  ait  eu  plusieurs  édits  de  per- 
sécution, ce  n'est  guère  douteux.  Mais  y  eut-il  deux  périodes  succes- 
sives séparées  par  un  intervalle  de  plusieurs  mois  (De  Rossi,  Bull,  di 
arcli.  crisL,  1875,  p.  163;  1876,  p.  59),  c'est  ce  qui  me  paraît  difficile  à 
admettre  pour  l'Afrique  en  présence  de  l'inscription  de  Rouffach.  Le 
20  nov.  303,  Aurélius  Quintianus  avait  remplacé  Florus.  Un  très  court 
intervalle  a  donc  dû  séparer  la  publication  de  l'édit  du  23  février  en 
Numidie,  et  les  dies  turiflcationis  où  périrent  les  martyrs  de  Mileu.  » 


316  L'AFRIQUE  CHRETIENNE. 

temples  pour  y  sacrifier,  et  ceux  qui  se  croyaient  le 
mieux  à  Fabri  ne  lui  échappaient  pas.  «  Vous  savez, 
disait  un  prélat  numide  qui  avait  été  traditeur,  vous 
savez  combien  m'a  cherché  Florus  afin  de  me  con- 
traindre à  «  thurifier  »,  mais  Dieu  m'a  sauvé  de  ses 
mains  ^  »  Nous  ne  possédons  pas  d'Actes  des  mar- 
tyrs de  cette  persécution,  mais  seulement  quelques 
noms  relevés  sur  des  épitaphes  ou  des  stèles  votives  -. 
Dans  la  Proconsulaire,  la  persécution  ne  dut  pas 
être  moins  redoutable.  Saint  Optât,  qui  avait  pu 
connaître  les  hommes  de  ce  temps,  disait  qu'alors 
les  uns  furent  confesseurs,  les  autres  martyrs,  d'au- 
tres apostats,  et  ceux-là  seuls  furent  épargnés  qui 
parvinrent  à  se  cacher^.  On  peut  croire  que  les  vio- 
lences furent  nombreuses,  car  la  population  chré- 
tienne devait  être  déjà  importante  puisque,  la  per- 
sécution finie,  le  concile  de  Cirta  comptait  encore 
onze  évêques"*. 
Tandis  que  les  martyrs  d'Abitène  étaient  enfermés 


1.  s.  Augustin,  Contra  Cresconium,  III,  30. 

^.  P.  Allard,  Hist.  des  perséculions,  K IV,  p.  hll  sq. 

3.  S.  OPTAT,  o/J.  cit.,  1,8.  Eusôbc  ajoute  à  cela  qu'on  se  servit  de  chré- 
liens  pour  bâtir  à  Carthage  les  thermes  de  Maximien.  Pour  les  Acta 
martyrum  de  cette  persécution  et  les  interpolations  donatistes  dont  ils 
ont  souffert,  cf.  Welter,  Der  Ursprnng  des  Donatismus,  in-S»,  Tubin- 
{,'en,  1883,  p.  5-10,  et  L.  DucilESNE,  dans  le  Bull,  crit.,  1886,  t.  VII,  p.  123. 
donnant  quelques  renseignements  nouveaux  sur  la  tradition  des  textes. 

U.  La  date  du  concile  de  Cirta  peut  seule  faire  quelque  difficulté.  Le 
procès-verbal  présente  plusieurs  détails  dont  l'interprétation  est  un  peu 
laborieuse,  mais  sur  lesquels  on  a  peut-être  trop  insisté  et  qui  ne  sont 
pas  sans  issue.  Cf.  Héfélé,  Hist.  des  conciles,  in-S",  Paris,  1869,  t.  I, 
p.  127;  L.  DucHESNE,  dans  le  Bull,  critique,  1886.  p.  129.  Quant  à  la 
date,  on  la  trouve  rapportée  de  deux  manières  différentes.  Dans  S.  Au- 
gustin, Contr.  Crescon.,  III,  30,  elle  est  donnée  au  U  mars  303  et  dans 
le  Breviculus  collationis  cum  Donatistis,  III,  32,  au  5  mars  .305.  La 
première  date  n'est  pas  soutenable  ;  celle  de  305  est  douteuse,  la  discus- 
sion de  la  date  probable  est  bien  faite  par  P.  Allard,  Hist.  des  pcrséc, 
t.  V,  p.  21,  note  1. 


LE  DONATISME.  317 

à  Carthage,  les  chrétiens  de  cette  grande  ville  s'as- 
semblèrent autour  de  la  prison  et  provoquèrent  un 
tumulte  dans  lequel  plusieurs  d'entre  eux  périrent. 
L'évêque  Mensurius  chargea  son  diacre  Cécilien 
de  disperser  la  foule  et  ne  se  fit  pas  faute,  dans  une 
lettre  à  l'évêque  de  Tigisi,  Secundus,  de  blâmer  la 
conduite  de  ceux  qui  provoquaient  un  martyre  qu'on 
avait  le  devoir  d'attendre.  De  plus,  il  insinuait  que 
ces  fanfarons  du  martyre  comptaient  parmi  eux  des 
gens  à  qui  la  persécution  promettait  la  liquidation 
de  leurs  affaires  embarrassées  et  de  leur  réputation 
compromise  ^ .  Ces  paroles  étaient  probablement  trop 
vraies,  car  on  s'en  offensa,  et,  pour  créer  une  diver- 
sion, on  imagina  d'accuser  l'évêque  de  Carthage 
d'être  «  traditeur  »,  quoiqu'il  n'en  fût  rien. 

Il  semblait  qu'en  Afrique  les  âmes  fussent  plus 
exaltées  que  dans  les  autres  provinces  d'Occident,  et 
les  persécutions  y  devenaient  l'occasion,  pour  les 
tempéraments  violents,  de  se  livrer  à  leur  fougue  ins- 
tinctive. On  sait  le  rôle  qu'ont  joué  dans  l'histoire 
de  ce  temps  les  émeutes  populaires,  qui  semblèrent 
parfois  constituer  une  délégation  authentique  du 
pouvoir  sénatorial  dans  l'élection  des  empereurs.  Ces 
émeutes  étaient  faciles  à  provoquer  dans  les  cités 
populeuses  et,  dès  les  premiers  temps  de  l'existence 
de  la  communauté  chrétienne  à  Carthage,  nous  avons 
vu  que  les  cimetières  avaient  été  saccagés  par  la 
populace  dans  des  moments  d'effervescence.  D'autres 
communautés  s'étaient  assez  développées,  pendant  le 
cours  du  III®  siècle,  pour  imiter  celle  de  la  capitale 
et  acquérir,  elles  aussi,  un  terrain,  une  area,  ainsi 
qu'on  disait,  dans  laquelle  les  fidèles  étaient  enterrés 


1.  s.  Augustin,  Brevic.  collât,  cum  Donatistis,  III,  13, 

18. 


318  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

tous  ensemble.  Nous  connaissons  l'existence  de  ces 
areae,   ou   cimetières  à  ciel  ouvert,  à  Abtughi,   à 
Cirta,  à  Césarée  de  Maurétanie  ^  Ces  enclos,  rem- 
plis de  tombeaux  et  d'édifices,  ne  furent   probable- 
ment  pas  épargnés,  bien    que  nous   ne    puissions 
dire  positivement  qu'ils  furent  violés.  La  persécution 
de  Dioclétien  s'exerça  en  Afrique  sous  des  formes 
administratives;    elle   visa  particulièrement    ce  qui 
servait  à  la  célébration  du  culte.  Les  païens  récla- 
mèrent les  livres  et  le  mobilier  des  églises  avec  une 
insistance  le  plus  souvent  inéluctable.   Tous  ceux 
auxquels  ils  s'adressaient  ne  se  conduisirent  pas  de 
même.  Un  grand  nombre  eut  la  faiblesse  de  livrer 
aux  persécuteurs  les  meubles  liturgiques  et  les  Li- 
vres saints,  bien  qu'ils  n'ignorassent  pas  le  sort  réservé 
à  ces  objets  sacrés.  D'autres  refusèrent,   quelques- 
uns  s'ingénièrent  à  sauver  leur  vie,  sans  livrer  ce  qui 
leur  était  demandé.  11  en  résulta  un  trouble  pro- 
fond, et  bientôt  surgit  ce  qui  fut  appelé  la  question 
des  «  traditeurs  »,   germe  du  schisme  donatiste  2. 


1.  Area  martyrum,  cf.  Gesta  apud  Zenophilum  consularcm,  à  la  suite 
des  Œuvres  de  S.  Augustin,  édit.  Gaume,  t.  IX,  col.  1112;  Arca  ubi  ora- 
tiones  facitis,  cf.  Gesta  proconsularîa  quibus  absoluttis  est  Félix.  Ibid., 
col.  1088;  C.I.L..  n.  9585.  La  dernière  ligne  de  cette  inscription  men- 
tionne sa  réfection,  ce  qui  semble  un  indice  des  dégâts  commis  dans 
l'enclos  cémétérial  de  Cherchel,  dont  Varea  a  été  retrouvée  par  le  car- 
dinal Lavigerie,  cf.  De  Rossi,  Bull,  di  arcli.  crist.,  186i,  p.  28;  trad. 
franc,  du  6=*'  Creuly,  dans  la  Revue  archéoL,  186^,  t.  II,  p.  28-^8;  Bull, 
diarch.  crist.,  1878,  p.  73;  188^-1885.  p.  45-W;  Roma  sotlerranea,  t.  III,' 
p.  432;  Lavigerie,  De  l'utilité  d'une  mission  archéologique  permanente  à 
Carthage.  in-S»,  Paris,  1881  ;  P.  Monceaux,  dans  le  Bull,  de  la  soc.  des 
antiq.  de  France,  1901,  p.  250-253. 

2.  La  question  fut  si  vite  détournée  sur  la  culpabilité  des  personnes 
que  les  désastres  matériels  qu'entraîna  cette  persécution  ont  été  peu  re- 
marqués. On  en  prendra  une  idée  en  ce  qui  touche  le  mobilier  liturgi- 
que par  rénumération  contenue  dans  le  procès-verbal  de  Cirta,  que  nous 
citons  plus  loin.  Quant  aux  livres,  cette  même  Église  en  comptait  vingt- 
neuf  affectés  aux  lectures  de  l'office  divin.  A  Abtughi,  où    l'on   avait 


LE  DONATISME.  319 

Cette  lamentable  querelle  nous  est  connue  d'autant 
mieux  que  ceux  qui  y  furent  mêlés  poussèrent,  dans 
la  suite,  leur  audace  si  loin  que  le  pouvoir  civil  dut 
intervenir.  De  là  des  pièces  dans  lesquelles  l'en- 
quête a  été  en  grande  partie  conservée  et  la  multitude 
de  faits  précis  que  nous  y  pouvons  relever. 

C'est  ainsi  que  nous  connaissons  la  faiblesse  d'un 
trop  grand  nombre  d'évêques  et  de  clercs,  parmi 
lesquels  l'évêque  de  Limata,  Purpurius,  tenu  déjà  en 
fort  mauvaise  réputation  et  «  traditeur  »  convaincu  ^  ; 
Donat,  évêque  de  Maxula^;  Victor,  évêque  de  Ru- 
sicade  ^;  Fundanus,  évêque  d'Abitène''*;  Paul,  évêque 
de  Cirta,  dont  la  faute  nous  permet,  grâce  à  la  lit- 


onze  livres,  on  brûla  la  chaire  épiscopale;  les  édifices  ne  furent  pas 
épargnés.  La  domus  in  qua  christiani  conveniebant,  à  Cirta,  contenait 
une  bibliothèque  et  un  mobilier  dont  nous  verrons  l'emploi  ;  l'édifice 
lui-même  fut  confisqué  puisque,  en  mars  305,  nous  apprenons  que  «  les 
basiliques  n'ayant  pas  encore  été  restituées  »,  des  évêques  venus  à  Cirta 
durent  se  réunir  dans  une  maison  particulière.  A  la  même  date,  ou  fit 
une  élection  épiscopale  in  casa  maiore  ;  c'était  ce  qui  remplaçait  l'an- 
cien lieu  de  réunion  ;  là  se  trouvait  une  chaire  épiscopale. .  Cependant 
l'église  n'avait  pas  été  détruite,  car  après  la  paix,  les  chrétiens  purent  se 
réunir  de  nouveau  in  basilica  apuci  Constantinam.  Apud,  dans  ce  texte 
en  latin  vulgaire,  paraît  signifier  à,  et  non  près  de.  S.  Gsell,  Monum. 
antiq.  de  l'Algérie,  t.  II,  p.  192. 

1.  S.  Augustin,  Contra  Cresconium,  111,  30.  Pour  la  multitude  des  non- 
traditeurs  en  Afrique,  cf.  De  Rossi,  Bull,  di  arch.  crist.,  1876,  p.  63. 

2.  S.  Augustin,  Ibid. 

3.  Ibid.  Celui-ci,  sur  l'ordre  du  curateur  de  la  cité,  mit  au  feu  un  ma- 
nuscrit des  quatre  Évangiles;  il  s'en  excusait  en  disant  que  les  lettres  en 
étaient  devenues  presque  illisibles. 

h.  RuiNART,  Acta  sanct.  Saturnini,  Dativi,  3.  Au  moment  oîi  les  ma- 
gistrats jetaient  au  feu  les  livres  de  son  Église,  il  commença  à  tomber 
une  forte  pluie  qui  éteignit  le  bûcher.  Il  est  utile  de  remarquer,  pour 
l'histoire  de  cette  dernière  persécution,  que  le  prétexte  n'était  pas  nou- 
veau. Pendant  qu'Hannibal  campait  près  de  Tarente,  le  peuple  de  Rome, 
épouvanté,  s'était  laissé  aller  à  des  pratiques  superstitieuses  importées 
parles  magiciens.  Le  préteur  ^milius  se  fit  remettre  tous  les  livres, 
toutes  les  formules  de  prières  étrangers  au  culte  officiel,  qui  se  trou- 
vaient aux  mains  du  peuple.  Tite-Live,  Hist.,  XXVI,  1. 


320  L'AFRIQUE  CHRETIENNE. 

térature  exceptionnellement  conservée  de  l'Afrique 
chrétienne,  de  reconstituer  une  des  scènes  de  la  per- 
sécution. L'évêque  et  le  clergé  de  Cirta  se  montrèrent 
faibles  et  cédèrent  aux  exigences  des  agents  muni- 
cipaux, chargés  des  perquisitions  et  de  la  saisie  des 
livres  de  l'Eglise.  Le  procès-verbal  nous  offre  le 
récit  pris  suf  le  vif  des  opérations.  Le  voici  ^  : 

«  Dioclétien  étant  consul  pour  la  huitième  fois,  et 
Maximien  pour  la  septième,  le  XIV  des  calendes  de 
juin  ^,  procès-verbal  dressé  par  Munatius  Félix,  fla- 
mine  perpétuel,  curateur  de  la  colonie  de  Cirta  ^. 

«  Quand  on  fut  arrivé  à  la  maison  où  s'assemblaient 
les  chrétiens,  Félix,  flamine  perpétuel,  curateur,  dit 
à  Paul,  évêque  :  «  Apportez  les  Ecritures  de  votre  loi, 
et  tous  les  autres  écrits  que  vous  avez  ici,  afin  d'obéir 
aux  ordres  des  empereurs.  »  —  Paul,  évêque,  dit  : 
«  Ce  sont  les  lecteurs  qui  ont  les  Ecritures  :  ce  que 
nous  avons  ici,  nous  vous  le  donnons.  »  —  Félix,  fia- 
mine  perpétuel,  curateur,  dit  :  «  Montrez  les  lecteurs, 
ou  faites-les  chercher.  »  —  Paul,  évêque,  dit  :  «  Vous 
les  connaissez  tous.  »  —  Félix,  flamine  perpétuel, 
curateur,  dit  :  «  Réservant  les  lecteurs,  que  nos  offi- 
ciers produiront,  donnez  ce  que  vous  avez.  »  —  Paul, 
évêque,  étant  assis,  entouré  de  Montan,  Victor,  Deu- 
satelio,  Memorius,  prêtres;  Mars,  Hélius  et  Mars, . 
diacres;  Marcuclius,  Catulinus,  Silvain  et  Carosus, 
sous-diacres;  Januarius,  Meraclus,  Fructuosus,  Mig- 
gin,  Saturninus,  Victor,  fils  de  Samsuricus,  et 
autres,  fossoyeurs;  Victor,  fils  d'Aufidius,  rédigea 
l'inventaire  suivant  : 


1.  Gcsta  apud  Zenophilum  consularem,  op.  cit.,  t.  IX,  col.  1106-1107. 

2.  19  mai  303. 

3.  Sur  cette  fonction,  voir  G.  L4C0UR-Ga.yet,  Curator  civitalis,   dans 
Dàremberg-Saglio,  Dict.  des  antiq.gr.  et  rom.,  t.  I,  col.  1621. 


LE  DONATISME.  321 

«  Deux  calices  d'or,  six  calices  d'argent,  six  bu- 
rettes d'argent,  un  petit  chaudron  d'argent,  sept 
lampes  d'argent,  deux  grands  chandeliers,  sept  pe- 
tits chandeliers  d'airain  avec  leurs  lampes ,  onze 
lampes  d'airain  avec  les  chaînes  [pour  les  suspendre], 
quatre-vingt-deux  tuniques  de  femmes,  trente-huit 
voiles,  seize  tuniques  d'hommes,  treize  paires  de 
chaussures  d'hommes,  quarante-sept  paires  de  chaus- 
sures de  femmes,  dix-neuf  capes  de  paysan. 

«  Félix,  flamine  perpétuel,  curateur,  dit  à  Marcu- 
clius,  Silvain  et  Carosus,  fossoyeurs  :  «  Apportez 
ce  que  vous  avez.  »  —  Silvain  et  Carosus  répondi- 
rent :  «  Tout  ce  que  nous  avions  ici,  nous  l'avons  jeté 
dehors.  »  —  Félix,  flamine  perpétuel,  curateur,  dit  : 
«  Votre  réponse  sera  inscrite  au  procès-verbal.  » 

«  On  se  rendit  ensuite  à  la  bibliothèque  ;  mais  on 
en  trouva  les  armoires  vides.  Là,  Silvain  présenta 
un  coffret  d'argent  et  une  lampe  d'argent,  qu'il 
dit  avoir  trouvés  derrière  un  grand  vase.  Victor, 
fils  d'Aufidius,  dit  à  Silvain  :  a  Tu  aurais  été  mis 
à  mort,  si  tu  ne  les  avais  pas  trouvés.  »  —  Félix, 
flamine  perpétuel,  curateur,  dit  à  Silvain  :  «  Cherche 
soigneusement  s'il  ne  reste  rien.  »  —  Silvain  dit  : 
«  11  ne  reste  rien,  nous  avons  tout  mis  dehors.  »  — 
Quand  le  triclinium  eut  été  ouvert,  on  y  trouva  qua- 
tre tonneaux  et  sept  vaisseaux  en  terre.  —  Félix, 
flamine  perpétuel,  curateur,  dit  :  «  Apportez  les  Ecri- 
tures que  vous  possédez,  afin  d'obéir  aux  ordres 
des  empereurs.  »  Catulinus  remit  un  très  gros  vo- 
lume. Félix,  flamine  perpétuel,  curateur,  dit  à  Mar- 
cuclius  et  à  Silvain  :  «  Pourquoi  n'avez-vous  donné 
qu'un  volume?  Apportez  les  Écritures  que  vous  pos- 
sédez. »  —  Catulinus  et  Marcuclius  dirent  :  «  Nous 
n'en  avons  pas  plus,  parce  que  nous  sommes  sous- 


3'?2  L'AFllIQUE  CHRÉTIENNE. 

diacres  ;  mais  les  lecteurs  ont  les  volumes.  »  — 
Félix,  flamine  perpétuel,  curateur,  dit  à  Marcuclius 
et  Catulinus  :  «  Montrez-nous  les  lecteurs.  »  —  Mar- 
cuclius et  Catulinus  dirent  :  «  Nous  ne  savons  pas  où 
ils  demeurent.  »  —  Félix,  flamine  perpétuel,  curateur, 
dit  à  Catulinus  et  Marcuclius  :  «  Si  vous  ne  savez 
pas  où  ils  demeurent,  donnez  au  moins  leurs  noms.  » 
Catulinus  et  Marcuclius  dirent  :  «  Nous  ne  sommes 
pas  des  traîtres,  nous  voilà  ;  fais-nous  tuer  plutôt.  » 
—  Félix,  flamine  perpétuel,  curateur,  dit  :  «  Qu'on 
les  arrête.  » 

«  Quand  on  fut  arrivé  à  la  maison  d'Eugène,  Félix, 
flamine  perpétuel,  curateur,  dit  à  celui-ci  :  «  Donne 
les  Ecritures  que  tu  possèdes,  afin  de  montrer  ton 
obéissance.  »  Il  apporta  quatre  volumes.  Félix,  fla- 
mine perpétuel,  curateur,  dit  à  Silvain  et  à  Ca- 
rosus  :  «  Faites  connaître  les  autres  lecteurs.  »  — 
Silvain  et  Carosus  dirent  :  «  L'évêque  vous  a  déjà 
déclaré  que  les  greffiers  Edusius  et  Junius  les  con- 
naissent tous  ;  que  ceux-ci  vous  indiquent  leurs  mai- 
sons. «  —  Les  greffiers  Edusius  et  Junius  dirent  : 
«  Nous  vous  les  indiquerons,  seigneur.  »  Et  quand 
on  fut  à  la  maison  de  Félix  le  mosaïste,  celui-ci  re- 
mit cinq  volumes.  Quand  on  fut  arrivé  à  celle  de  Vic- 
torin,  il  remit  huit  volumes.  Quand  on  fut  arrivé  à 
celle  de  Projectus,  il  en  réunit  cinq  gros  volumes  et 
deux  petits.  Et  quand  on  fut  arrivé  à  la  maison  du 
professeur  de  grammaire  Victor,  Félix,  flamine  per- 
pétuel, curateur,  lui  dit  :  «  Donne  les  Écritures  que 
tu  as  afin  de  te  montrer  obéissant.  »  Le  professeur 
de  grammaire  Victor  offrit  deux  volumes  et  quatre 
cahiers.  Félix,  flamine  perpétuel,  curateur,  dit  à 
Victor  :  «  Apporte  tes  Ecritures,  tu  en  as  davan- 
tage. »  Le  grammairien  Victor  dit  :   «  Si  j'en  avais 


LE  DONATISME.  323 

eu  d'autres,  je  les  aurais  données.  »  Quand  on  fut  ar- 
rivé à  la  maison  d'Euticius  de  Gésarée,  Félix,  flamine 
perpétuel,  curateur,  lui  dit  :  «  Obéis,  et  livre  les 
Ecritures  que  tu  possèdes.  »  —  Euticius  dit  :  «  Je 
n'en  ai  pas.  »  —  Félix,  flamine  perpétuel,  curateur, 
dit  :  «  Ta  réponse  sera  au  procès-verbal.  »  Quand 
on  fut  arrivé  à  la  maison  de  Codéon,  sa  femme  ap- 
porta six  volumes.  »  Félix,  flamine  perpétuel,  cu- 
rateur, dit  :  «  Cherchez  si  vous  en  avez  d'autres  en- 
core, et  apportez-les.  »  —  La  femme  répondit  : 
«  Je  n'en  ai  pas.  »  Félix,  flamine  perpétuel,  cura- 
teur, dit  àBos,  esclave  public  :  «  Entre  et  cherche  si 
elle  en  a  davantage.  »  —  L'esclave  public  dit  : 
«  J'ai  cherché  et  je  n'en  ai  pas  trouvé.  »  —  Félix,  fla- 
mine perpétuel,  curateur,  dit  à  Victorin,  Silvain  et 
Carosus  :  «  Si  vous  n'avez  pas  fait  tout  ce  que  vous 
deviez,  vous  en  serez  responsables.  » 

Ce  récit  nous  apprend  beaucoup  de  petits  détails 
sur  les  églises  d'Afrique;  sans  lui,  nous  n'aurions 
aucune  idée  de  ces  réserves  destinées  à  vêtir  les 
pauvres  et  à  fournir  aux  provisions  du  repas  en 
commun.  Parmi  ces  pauvres  clercs  de  Cirta,  quel- 
ques-uns avaient  eu  comme  un  scrupule  de  tomber 
trop  bas;  ils  avaient  livré  les  vases  sacrés,  les  Écri- 
tures, mais  ils  n'avaient  pu  se  résoudre  à  livrer  leurs 
frères  ^  Dans  d'autres  villes,  les  persécuteurs  ren- 
contrèrent la  résistance  ouverte  ou  bien  des  habi- 
letés dont  le  souvenir  ne  laisse  pas  de  jeter  une  note 
moins  sévère  dans  ces  scènes  regrettables.  Donat, 
évêque  de  Calame,  fut  assez  adroit  pour  faire  ac- 


1.  Cette  dislinclion  qui  a  dû  dès  lors  entraîner  une  progression  de 
culpabilité  est  bien  marquée  par  leConc.  Arelatense  (314),  can.  18  :  De 
Jiis  qui  Scripturas  sacras,  vasa  dominica  vel  nomina  fratnim  tradi- 
disse  dicuntur. 


324  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

cepter  par  les  magistrats  non  les  Livres  saints,  mais 
des  ouvrages  de  médecine^.  L'éveque  de  Carthage, 
Mensurius,  fut  plus  ingénieux  encore.  Il  retira  de  la 
basilique  tous  les  livres  de  religion,  qu'il  remplaça 
par  des  ouvrages  hérétiques.  Les  agents  les  prirent 
sans  s'apercevoir  de  rien;  ce  furent  quelques  décu- 
rions qui  éventèrent  le  stratagème  et  dénoncèrent 
l'évèque  au  proconsul.  Mais  celui-ci  refusa  d'autoriser 
une  perquisition  dans  la  maison  de  l'évèque^.  «  Ainsi 
fut  sauvée  la  bibliothèque  de  l'Église  de  Carthage  : 
qui  sait  si  nous  ne  devons  pas  à  l'adresse  de  son 
évêque  d'avoir  conservé  tant  d'actes  authentiques 
des  martyrs  africains  ^?  » 

L'évèque  Mensurius  semblait  à  plusieurs  de  ses. 
collègues  un  tiède,  presque  un  coupable,  mais  lui- 
même  se  montrait  sévère  pour  ceux  qui,  renouvelant 
les  fanfaronnades  montanistes,  se  proclamaient,  avant 
toute  enquête,  détenteurs  de  Livres  saints  et  qui,  mis 
en  demeure  de  les  livrer,  préféraient  subir  la  mort  ^. 
A  côté,  ou  plutôt  au-dessous  de  ces  exaltés,  il  y  eut 
les  exploiteurs  du  martyre.  C'étaient,  dit  l'évèque 
de  Carthage^,  des  gens  couverts  de  crimes  ou  perdus 


1.  s.  Augustin,  Contra  Cresconium,  III,  30. 

2.  S.  Augustin,  Breviculus  collât,  cum  Donatistis,  lll,  25. 

3.  P.  Allard,  Hist.  des  persécutions,  in-8°,  Paris,  1890,  t.  IV,  p.  202. 
L'évèque  d'Aquae  Tliibililanae,  Marinas  fut  moins  heureux.  Il  livra  les 
archives  de  son  Église  afin  de  sauver  les  livres  saints.  Contra  Cresco- 
nium, 111,  30. 

U.  Mensurius  les  blâme  ouvertement  dans  une  lettre  à  Secundus,  évê- 
que de  Tigisis.  Il  ne  faisait  que  conformer  en  cela  son  jugement  à  celui 
qui  avait,  dès  cette  époque,  définitivement  prévalu  dans  l'Église  sur  le 
zèle  téméraire.  Cf.  E.  Le  Blant,  Les  persécuteurs  et  les  martyrs,  c.  x. 
Le  zèle  téméraire,  p.  123;  H.  Leclercq,  Les  temps  néroniens  et  le 
deuxième  siècle,  iu-8°,  Paris,  1901,  p.  Lxix  sq. 

5.  S.  Augustin,  lircvic.  collât,  cum  Donatist.,  III,  25  :  Quidam  faci- 
norosi  et  fisci  debitores,  qui  occasione  persecutionis  vel  carere  relient 
oncrosa  multis  debitis  vita,  vel  purgare  se  putarent  et  quasi  abluerc 


LE  DONATISME.  325 

de  dettes,  qui  virent  arriver  la  persécution  avec  joie 
à  la  pensée  de  l'occasion  qui  s'offrait  à  eux  de  rega- 
gner l'estime  de  leurs  concitoyens  et,  tout  en  se  fai- 
sant entretenir  abondamment  dans  la  prison  par  la 
charité  des  fidèles,  de  s'acquérir  le  crédit  indispen- 
sable pour  faire  par  la  suite  de  nouvelles  dupes.  Ce 
fut,  la  paix  venue,  le  parti  des  exaltés  et  celui  des 
exploiteurs  qui  soulevèrent  et  entretinrent  la  ques- 
tion des  «  traditeurs  ».  Un  de  leurs  porte-parole  fut 
Secundus,  évêque  de  Tigisi,  tout  fier  de  sa  résis- 
tance bruyante  aux  agents  persécuteurs.  Il  racon- 
tait, il  écrivait,  afin  que  nul  n'en  ignorât,  ce  qui  lui 
était  advenu.  Un  jour  donc,  un  centurion  et  un  sol- 
dat bénéficiaire  vinrent  le  sommer  de  livrer  les 
manuscrits  de  son  Église.  «  Je  répondis,  disait-il  : 
«  Je  suis  chrétien  et  évêque,  je  ne  suis  pas  tradi- 
teur.  »  Nos  gens  insistent.  Secundus  s'obstine; 
cependant  les  visiteurs  se  contenteraient  de  n'im- 
porte quel  objet,  mais  Secundus  refuse  tout,  il  ne 
songe  qu'à  renouveler  l'héroïsme  du  vieil  Eléazar 
qui  refusa  de  feindre  le  mal  qu'il  lui  était  interdit  de 
commettre  ^  Quelques  années  plus  tard,  Secundus 
se  montrait  si  hautain  à  l'égard  de  ses  collègues 
convaincus  de  faiblesse,  qu'il  s'attira  de  l'un  d'eux 
cette  question  :  «  Comment,  n'ayant  pas  pris  la  fuite 
et  étant  demeuré  longtemps  entre  les  mains  des 
hommes  de  la  police,  as-tu  été  ensuite  renvoyé  in- 


facinora  sua,  vel  certe  acquirere  pecuniam  et  in  custodia  deliciis  per- 
frui  de  obsequio  christianorum.  Il  est  possible  que  ce  passage  ait  donné 
naissance  à  la  calomnie  des  donatistes  qui  imputaient  à  l'évèque  Men- 
surius  et  à  son  diacre  Cécilien  d'avoir  empêché  les  fidèles  d'assister  les 
martyrs  dans  la  prison.  Acta  ss.  Saturnini,  Dativi,  17,  20,  dans  Baluze, 
Miscellanea,  t.  I,  p.  17-18. 
1.  S.  Augustin,  Brevic.  coUat.  cum  Donatist.,  III,  25. 

l'AI^-RIQUE   CflKÉTIENNE.   —   I.  19 


326  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

demne,  si  tu  n'as  rien  livré  ^?  »  Secundus  ne  sut  que 
répondre. 

D'autres  évêques,  parmi  lesquels  Félix  d'Abtughi, 
furent  accusés  à  tort  de  tradition;  celui-ci  avait 
été  abandonné  par  les  fidèles  de  son  Église,  ainsi 
que  le  raconta,  onze  ans  plus  tard,  le  païen  Affius 
Caecilianus,  duumvir  d'Abtughi  :  «  Ce  furent,  dé- 
posa-t-il,  les  chrétiens  eux-mêmes  qui  m'envoyè- 
rent trouver  dans  le  prétoire  ;  ils  me  demandèrent  : 
Le  sacré  précepte  des  empereurs  vous  est-il  par- 
venu? —  Je  répondis  :  Non,  mais  je  l'ai  déjà  vu 
exécuter  à  Zama  et  à  Furnes,  où  l'on  a  démoli  les  ba- 
siliques et  brûlé  les  Ecritures.  Apportez  donc  celle 
que  vous  avez,  afin  d'obéir  au  sacré  précepte.  —  Ils 
envoyèrent  alors  à  la  maison  de  l'évêque  Félix,  pour 
en  retirer  les  Ecritures  et  les  livrer  au  feu,  confor- 
mément à  la  loi.  Galatius  m'accompagna  au  lieu  où 
ils  avaient  auparavant  coutume  de  se  rassembler. 
Là,  nous  prîmes  la  chaire  (épiscopale)  et  des  épîtres 
salutatoires  ^  ;  toutes  les  portes  furent  brûlées  selon 
l'ordre  impérial.  Mais  les  agents  que  j'avais  envoyés 
à  la  maison  de  l'évêque  me  répondirent  qu'il  était 
absent .  » 

Si  grande  que  fût  la  lassitude  de  beaucoup  de 
païens  à  exécuter  les  ordres  cruels  à  l'égard  de  ces 
chrétiens  qui  faisaient,  la  veille,  partie  de  leurs  sociétés 

1.  s.  OPTAT,  De  schismo  donatist.,  I,  14. 

2.  Epistolas  salutatorias.  De  Rossi,  De  origine,  historia,  indicibiis 
scrinii  et  bibliothecae  sedis  apostolicae,  \n-U°,  Roma,  1886,  p.  xv,  voit 
dans  CCS  cpistolae  les  epislolae  formatae;  nous  ne  serions  disposés  à 
agréer  cette  interprétation  qu'après  celle  qui  rapproche  salutatoriae 
des  formules  finales  :  salulo...  saluto...  des  épîtres  paulines  que  le 
duumvir  aura  pu  feuilleter  afin  de  se  rendre  compte  de  l'identité  des 
volumes  qu'on  lui  remettait.  Le  récit  de  l'accusation  contre  l'évêque 
d'Abiughi  et  de  sa  réhabilitation  est  dans  les  Gesta  proconsularia  qui- 
tus absolutus  esl  Félix,  op.  cit.,  col.  1087-1088. 


LE  DONATISME.  327 

habituelles,  si  profonde  que  fût  l'indifférence  pour 
leur  doctrine  et  l'indulgence  pour  leurs  délits,    il 
n'était  pas  toujours  possible  aux  magistrats  d'éviter 
la  violence.  Le  proconsul  Anulinus,  que  nous  avons 
trouvé  si  accommodant  pour  le  subterfuge  de  Men- 
surius,  eût  désiré  faire  preuve  d'une  semblable  lar- 
geur  d'esprit   dans  une    autre   circonstance,    mais 
l'accusé  ne  s'y  prêta  pas.  C'était  l'évêque  de  Tibiuca , 
Félix.  L'édit  avait  été  affiché  à  Tibiuca  le  5  juin  de 
l'année  303.  Le  jour  même,  Magnilianus,  curateur 
de  la  ville,  cita  devant  lui  les  anciens  de  la  commu- 
nauté chrétienne  *.  Précisément  l'évêque  Félix  était 
absent,  il  s'était  rendu  ce  jour-là  à  Carthage,  d'où 
il  rentra  le  lendemain.  A  son  arrivée,  il  fut  cité. 
Magnilianus  lui  dit  :  «  Evêque,  donne  les  livres  et  les 
archives  que  tu  possèdes.  »  —  «  Je  les  ai  et  je  ne  les 
donne  pas.  »  —  «  L'édit  vaut  plus  que  tes  paroles. 
Donne  ces  livres  afin  qu'on  les  brûle.  »  —  «  Mieux 
vaut   me  brûler   moi-même   que  les  divines   Écri- 
tures; il  faut  obéir  à  Dieu  plutôt  qu'aux  hommes.  » 
Le  24  juin,  il  partit  enchamé  pour  Carthage  où  il  fut 
écroué  le  soir  même.  Le  lendemain,  on  le  mena  au 
proconsul  qui  lui  dit  :  «  Pourquoi  ne  livres-tu  pas 
les  vaines  Ecritures?  »  —  «  Je  les  ai,  je  les  garde.  » 
On  le  mit  dans  une  oubliette  d'où  on  le  tira  après 
seize  jours.    Il  était  dix  heures  du   soir  quand   il 
comparut.  «  Pourquoi  ne  donnes-tu  pas  les  Ecri- 
tures? »  —  «  Je  ne  les  donnerai  pas.  »  Le  proconsul 
déféra  l'accusé  au  tribunal  de  Maximien  Hercule.  » 

Quoique  placée  plus  immédiatement  sous  le  regard 
de  l'administration  romaine,  la  Proconsulaire  ne  fut 


1.  RuiNART,  Acta  sinccra,  1689,  p.  375,  cf.  H.  Leclercq,  Le  troisième 
siècle.  Dioclétien,  p.  193  sq.  Sur  ce  martyr  et  ses  actes  voir  Analecta 
bollandiana,  1903,  p.  ^60. 


328  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

pas  seule  à  connaître  les  scènes  de  tradition.  La 
Numidie,  attristée  par  la  chute  du  clergé  de  Cirta, 
montra  néanmoins  la  vaillance  habituelle  aux  hom- 
mes de  cette  province.  «  Beaucoup,  arrêtés  à  cause 
de  leur  refus,  souffrirent  des  maux  de  toute  sorte, 
affrontèrent  les  plus  cruels  supplices,  et  furent  mis 
à  mort  :  aussi  les  lionore-t-on,  à  bon  droit,  comme 
martyrs,  écrit  saint  Augustin,  et  les  loue-t-on  de 
n'avoir  pas  donné  leurs  Bibles,  imitant  cette  femme 
de  Jéricho,  qui  ne  voulut  pas  livrer  à  ceux  qui  les 
cherchaient  les  deux  espions  juifs,  figures  de  l'An- 
cien et  du  Nouveau  Testament  ^  »  La  persécution, 
alors  même  qu'elle  semblait  ne  devoir  atteindre  que 
les  clercs,  allait  au  delà  et  frappait  —  ce  fut  le  cas 
en  Numidie  —  des  gens  établis,  des  personnes  du 
monde,  des  pères  de  famille^;  ce  qui  s'explique  par 
le  fait  que  nous  avons  constaté  à  Cirta.  Les  clercs 
n'étaient  pas  tous  célibataires,  principalement  dans 
les  rangs  inférieurs  où  les  lecteurs,  que  la  persé- 
cution visait  surtout,  étaient  nombreux.  Leur  con- 
fession était,  semble-t-il,  d'un  plus  grand  exemple 
que  celle  des  évêques  ou  des  prêtres  auxquels  la 
vie  présente  offrait  moins  de  jouissances  et  par  con- 
séquent moins  de  raisons  de  s'y  attacher  ^. 

Parmi  les  résultats  heureux  que  procura  la  vail- 
lance des  martyrs,  on  compta  la  conversion  au  chris- 
tianisme d'un  habitant  de  Sicca,  destiné  à  prendre 


1.  s.  Augustin,  Brevic.  collât,  cum  donalistis,  III,  25. 

2.  Ibid.,  III,  27. 

3.  L'opinion  de  Tertullien,  Ad  Scapulam,  5,  el  de  Ps.  Cyprien,  Liber 
de  laude  martyrii,  15;  Origène,  Exhorl.  ad  martyres,  15,  manifeste 
un  sentiment  analogue  lorsqu'il  observe  que  le  martyre, 4'un  homme 
comblé  de  richesses,  époux  et  père,  comme  l'était  son  Mécène  Ambroise, 
serait  beaucoup  plus  méritoire  que  le  martyre  d'un  pauvre  homme 
comme  lui,  Origène. 


LE  DONATISME.  329 

un  rang  honorable  parmi  les  défenseurs  de  l'Eglise. 
Païen  dévot  ^  il  avait  été  conquis  par  Théroïsme  des 
serviteurs  de  Jésus  et,  plus  encore,  par  la  divine 
image  de  leur  Maître,  qui  le  poursuivait  nuit  et  jour, 
s'offrant  à  lui  «  non  pas  à  travers  de  vaines  insom- 


». 


nies,  mais  sous  les  traits  de  la  Vérité  simple  et  nue 
La  conversion  d'un  grammairien,  très  suivi  comme 
l'était  Arnobe,  était  un  événement  d'une  certaine 
importance,  d'autant  plus  que,  jusqu'à  ce  moment, 
le  converti  avait  employé  son  talent,  qui  était  réel,  à 
combattre  ce  christianisme  qu'il  embrassait.  Les 
fidèles  n'étaient  pas  sans  une  profonde  défiance  à 
l'égard  du  nouveau  venu  qui,  pour  donner  un  gage 
indubitable  de  la  sincérité  de  sa  conversion,  publia 
une  défense  de  la  religion  chrétienne,  jointe  à  une 
critique  parfois  très  vive  des  croyances  et  des  cultes 
polythéistes.  L'ouvrage  était  intitulé  :  Adçej^susJVa- 
tiones  lihri  septem^.  Il  n'offrait  rien  de  bien  nou- 
veau, mais  c'est  peut-être  la  condition  de  ce  genre 
d'écrits  d'être  plus  sincères  que  persuasifs.  Arnobe 
reprenait  le  sujet  traité,  un  demi-siècle  auparavant, 
par  saint  Cyprien  dans  son  traité  Ad^ersus  Deme- 
trianum.  Il   présentait  les  mêmes  objections   aux- 


1.  «  Et  moi  aussi,  écrit-il,  je  vénérais,  il  y  a  peu  de  temps  encore,  des 
simulacres  qui  sortaient  de  la  fournaise,  des  dieux  fabriqués  à  coups 
de  marteau  sur  l'enclume,  des  statues  d'ivoire,  des  tableaux,  des  ban- 
delettes suspendues  à  de  vieux  arbres.  Quand  je  rencontrais  quelque 
part  une  pierre  polie  enduite  d'huile  d'olive,  je  lui  rendais  hommage 
comme  si  une  vertu  divine  y  avait  été  présente  ;  je  lui  parlais,  je  sup- 
pliais ce  bloc  insensible  de  m'accorder  des  faveurs.  »  Arnobe,  Adv. 
Génies,  1.  1,  c.  xxxix. 

2.  Ibid.,  I,  46.  S.  JÉRÔME,  In  Cliron.  ad  ann.  S342,  a  écrit  ce  qui  suit, 
dont  nous  lui  laissons  la  responsabilité  :  Cum  adliuc  etimiciis  ad  cre- 
dulitatem  somniis  compelleretur. 

3.  Écrit  aux  environs  de  l'an  300.  Cf.  1.  I,  13  ;  la  mention  des  Livres 
saints  jetés  au  feu,  cf.  1.  IV,  36,  concorde  avec  cette  date; 


330  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

quelles  il  opposait  les  mêmes  réponses.  Non.  le  chris- 
tianisme n'est  pas  responsable  des  calamités  publi- 
ques, car  ces  calamités  n'ont  aucun  rapport  avec  la 
colère  des  dieux  délaissés,  puisque  les  dieux  n'exis- 
tent pas.  Il  emploie  deux  livres  à  dire  cela,  et  les 
trois  livres  suivants  à  ridiculiser  le  polythéisme, 
ce  qui  était  devenu  le  divertissement  le  plus  ordi- 
naire des  écrivains  chrétiens  ^  Enfin  les  deux  der- 
niers livres  sont  consacrés  à  venger  les  fidèles  de 
l'accusation  d'impiété^. 

Arnobe  n'était  pas  moins  ferrailleur  que  Tertul- 
lien,  mais  avec  de  l'esprit,  de  la  verve  et  du  talent 
il  n'approcha  pas  du  grand  maître.  Il  lui  manqua 
cette  «  suite  enragée  »,  cette  exaltation  farouche  à  la 
place  desquelles  il  ne  peut  mettre  que  des  déclama- 
tions de  rhéteur  ;  il  est  interminable  et  il  le  sait,  «  il 
parle  toujours  d'abréger,  et  reste  toujours  aussi 
long^  »,  mais  son  mérite  littéraire  nous  intéresse 
moins  que  l'influence  qu'il  a  pu  avoir  sur  les  esprits. 
On  ne  voit  pas  qu'elle  ait  été  bien  forte  ou  bien  pro- 
fonde. Cela  put  tenir  à  ce  que,  s'écartant  de  la  voie 
tracée  par  V Apologétique  de  Tertullien,  Arnobe  re- 
prenait la  tentative  au  point  où  l'avait  laissée  Minucius 


1.  RuiNART,  Acta  sincera  (1689),  p.  139,  Acta  disputalionîs  sancti 
Acacii. 

2.  Texte  dans  P.  L.,  t.  V;  et  édit.  Reifferscheid,  Corp.  script,  eccles. 
lat.,  t.  IV,  Vindobonae,  1875.  La  critique  du  texte  a  été  entreprise  et 
poussée  assez  avant  par  Fr.  Wasse\berg,  Quaestiones  Arnobianae  cvi- 
ticae,  in-8°,  Monasterii,  1877;  A.  Reifferscheid  dans  l'Index  schotarum 
in  Univ.  lilt.  Vratislavicnsi  pcr  liiemcm  anni  1877-78  liabendarum,  et 
dans  l'Index  1879-1880  :  M.  Bagsten,  Quaestiones  de  locis  ex  Arnobii 
adversus  nationes  opère  selectis,  in-S",  Monasterii,  1887;  G.  Weymaw, 
Zu  Arnobius  :  Blâtter  fur  das  bayer.  GymnasialschuUvesen,  t.  XXIIl, 
1887,  p.  liUb;  LE  Même,  Zu  lateinisclien  Scliriftsellern,  in-8°,  Munchen, 
1891  ;  Le  Même,  Zu  Arnobius,  dans  Blâtter,  t.  XXX,  1894,  p.  270. 

3.  R.  PicHO.\,  Histoire  de  la  littérature  latine,  in-12,  Paris,  1897, 
p.  761. 


LE  DONATISME.  331 

et  s'efforçait  d'introduire  la  philosophie  dans  la  reli- 
gion. Cette  philosophie  lui  est  toutefois  très  spéciale  : 
elle  n'est  pas  le  spiritualisme  composé  de  platonisme 
et  de  stoïcisme  dont  s'est  servi  Minucius  et  dont  se 
servira  Lactance;  «  c'est  tout  l'opposé,  le  pyrrho- 
nisme  le  plus  hardi  et  le  pessimisme  le  plus  amer  ^  ». 

On  a  si  bien  abandonné  aujourd'hui  l'étude  de  ces 
anciens  qu'on  s'imagine  —  ce  qui  est  plus  flatteur 
que  véritable  —  avoir  les  idées  dans  leur  première 
nouveauté.  Il  n'en  est  rien,  et  l'histoire  littéraire 
nous  fait  toucher  du  doigt  les  origines  intellectuelles 
des  hommes  que  nous  avions  jugé  n'avoir  pas  eu 
d'ancêtres.  C'est  par  ce  côté  que  la  critique  devient 
elle-même  l'histoire  et  on  ne  saurait  omettre  de  rap- 
peler ce  rôle  inspirateur,  exercé  jusqu'à  des  époques 
fort  proches  de  la  nôtre  par  les  Africains. 

Arnobe  veut  abaisser  la  superbe  de  la  raison  et, 
pour  la  forcer  à  croire,  lui  démontrer  qu'elle  ne  peut 
rien  savoir  2.  «  Nous  sommes  environnés  de  mys- 
tères, et  ces  secrets  que  nous  ne  pouvons  trouver, 
nous  ne  devons  pas  même  les  chercher,  car  ceux 
qui  concernent  Dieu  sont  insaisissables  à  nos  moyens 
humains  ^  ;  ceux  qui  touchent  aux  choses  de  la  na- 
ture sont  inutiles  à  connaître  ^.  Arnobe  se  défie  si 
bien  de  la  raison  qu'il  la  chasse  comme  auxiliaire 
de  la  religion  :  il  soutient  qu'il  est  aussi  criminel  de 


1.  R.  PiCHON,  Lactance.  Étude  sur  le  mouvement  philosophique  et 
religieux  sous  le  règne  de  Constantin^  in-8°,  Paris,  1901,  p.  50. 

2.  Adversus  natîones,  I,  11  :  Tu  audcas  dicere  :  hoc  et  illud  est  in 
mundo  malum,  cujus  explicare,  dissolvere  neque  originem  valeas  ne- 
que  causant. 

X  Ibid.,  II,  57  :  No7i  enîm  divina  divinis,  sed  rationîbus  pendimus  et 
conjectamus  humanis. 

h.  Ibid.,  II,  61  :  Quae  neque  scire  compendium  neque  ignorare  detri- 
mentum  est  ullum. 


332  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

vouloir  prouver  Dieu  que  de  le  nier  ^ .  »  Dès  lors  que 
la  foi  est  le  seul  moyen  de  connaissance  sur  lequel 
on  puisse  compter,  pourquoi  blâmer  les  chrétiens 
d'en  faire  usage?  «  Dites-moi  s'il  y  a  dans  la  vie 
quelque  action  oii  l'on  ne  soit  pas  obligé  de  croire 
sans  savoir  ^,  »  Les  philosophes  jurent  in  verha  ma- 
gistri.  Pourquoi  les  chrétiens  ne  les  imiteraient-ils 
pas?  «  Remarquez,  ditArnobe,  que  la  question  est 
beaucoup  plus  grave,  elle  est  essentielle.  Il  y  va  de  la 
vie  et  de  la  destinée.  Suivant  que  l'on  croira  ou  que 
l'on  ne  croira  pas  à  l'immortalité  de  lame,  toute  la 
conduite  de  l'existence  change  de  face.  On  ne  peut, 
puisque  cette  existence  s'écoule  à  chaque  instant, 
retarder  la  décision  ;  il  est  urgent  de  choisir.  N'est- 
il  pas  plus  sûr,  entre  deux  partis  également  incer- 
tains, de  prendre  celui  qui  offre  le  plus  d'avantages, 
celui  qui  fait  espérer  le  bonheur  éternel?  Ne  serait- 
on  pas  insensé  de  nier  Dieu  au  risque  d'être  pour 
jamais  condamné  ?//i  illo  enim  periculi  nihil  est,  si 
quod  dicitur  imminere  cassum  fiât  ac  çacuum^  in 
hoc  damnum  est  maximum,  id  est  salutis  amissio, 
siy  cum  tempus  adçenerit,  apeiiatiu  non  fuisse  men- 
dacium  ^.  » 

Qui  ne  reconnaît  ici  le  fameux  argument  du  pari 
chez  Pascal?  Ce  serait  une  assez  belle  postérité  pour 
Arnobe  que  celle  de  Pascal,  mais  il  n'a  pas  que  lui 
seul.  Lactance,  saint  Jérôme,  saint  Augustin  feront 


1.  Ibid.,,  I,  32  :  TVec  quicqiiani  vefert  aut  discrcpat  utrumnc  neges 
illum  an  adseras  atque  existere  fatearis,  cum  in  eadem  culpa  sit  et 
ndsertio  talis  rei  et  abnegatio  refutaloris  incrcduH. 

2.  Ibid.,  II,  8  sq. 

3.  Ibid.,  II,  U  :  Cum  haec  sit  conditio  futiirorum  ut  teneri  et  com- 
prehendi  nullius  possint  anticipacionis  attactu,  nonne  purior  ratio 
est,  ex  duobus  incertis  et  in  ambigua  expeclationc  pendcnlibus  id 
potius  crederc  quod  aliquas  spes  ferai  quam  omnino  quod  nuUas? 


LE  DONATISME.  333 

leur  profit  du  maître  peu  connu,  et,  si  on  n'ose  dire 
qu'il  a  inspiré  Montaigne,  on  peut  assurer  qu'Arnobe 
et  lui  ont  eu  du  moins  une  idée  commune  ^.  On 
s'est  évertué  à  rechercher  lequel  des  deux,  de  Pas- 
cal et  Bossuet,  avait  imité  l'autre  ;  mais  il  semble 
qu'ils  se  soient  contentés  de  puiser  tous  deux  aux 
mêmes  sources  ;  l'une  d'elles  serait  les  écrits  d'Ar- 
nobe  ^. 

Un  nom  est  resté  associé  à  celui  d'Arnobe,  c'est 
le  nom  de  Lactance  ;  affaire  d'habitude,  à  peu  près 
comme  on  rapproche  les  noms  de  Turenne  et  de 
Condé,  de  Voltaire  et  de  Rousseau  parce  que  ceux 
qui  portèrent  ces  noms  vécurent  dans  le  même  temps 
et  tournèrent  leur  activité  vers  un  même  objet.  En 
dehors  de  là,  on  ne  voit  pas  ce  que  Lactance  a  de  com- 
mun avec  Arnobe.  Lactance  était  le  moins  Africain  des 
hommes.  «  Les  Africains  sont  en  général  doués  d'une 
forte  individualité  qu'ils  ne  craignent  pas  d'étaler  dans 
leurs  œuvres  :  Lactance  met  dans  la  sienne  très  peu  de 
lui-même  ;  son  tempérament  s'y  révèle  à  peine  ;  il  ne 

1.  L'égalité  entre  l'homme  et  la  bête.  Cf.  Montaigne,  Essais,  II,  12  ; 
Bossuet,  Connaissance  de  Dieu  et  de  soi-même,  V,  1. 

2.  F.  Brunetière,  Études  critiques  sur  C histoire  de  la  Littérature 
française,  6«  série,  iii-12,  Paris,  1899,  p.  199  sq.  :  «  Le  psaume  CXVIII  le 
plus  «  janséniste  »  et  le  plus  long  de  tous  ;  les  Épitres  de  saint  Paul,  et  les 
œuvres  de  saint  Augustin  [ont  également  servi  à  Pascal  et  à  Bossuet];  il 
n'est  pas  surprenant  qu'en  un  même  sujet  l'analogie  des  idées  se  soit  quel- 
quefois étendue  jusqu'aux  mots.  En  voici  un  exemple,  que  n'ont  signalé 
ni  les  auditeurs  des  Pensées  ni  ceux  des  Sermons  de  Bossuet  :  «  Qui  sait, 
dit  Pascal,  si  cette  autre  moitié  de  la  vie  oîi  nous  pensons  veiller  n'est  pas 
un  autre  sommeil  un  peu  différent  du  premier?  »  Et  Bossuet,  à  son  tour, 
dans  le  Sermon  sur  la  mort  :  «  Je  ne  sais  si  je  dors  ou  si  je  veille,  et  si 
ce  que  j'appelle  veiller  n'est  pas  une  partie  un  peu  plus  excitée  d'un 
sommeil  plus  profond.  »  Ni  Pascal  ici  ne  s'inspire  de  Bossuet,  ni  Bossuet 
ne  copie  Pascal;  mais,  chacun  à  sa  manière,  ils  traduisent  un  même  passage 
d'Arnobe  :  Vigilemus  aliquando,  an  ipsum  vigilare  quod  dicitur,  somni 
sit  perpetui  portio?  Peut-être,  lorsque  nous  connaîtrons  nous-mêmes 
un  peu  mieux  la  Scolastique  et  les  Pères,  ne  discuterons-nous  plus  de 
semblables  questions?  » 

19. 


334  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

nous  fait  aucune  confidence  ;  Fimpersonnalité  des  Ins- 
titutiones  diçinae  contraste  avec  le  «  moi  »  exubérant 
de  Tertullien.  De  cette  grande  différence  en  dé- 
coulent bien  d'autres.  Les  Africains,  violents  et  extrê- 
mes, vont  jusqu'au  bout  de  leurs  idées  et  surtout  de 
leurs  passions,  qui  les  dominent  bien  plus  que  leurs 
idées  ;  Lactance  est  l'homme  du  juste  milieu,  dût-il 
paraître  un  peu  froid,  un  peu  trop  purement  rationel. 
Les  Africains  dédaignent  la  tradition  littéraire  pour  la 
modernité  la  plus  aiguë  ;  Lactance  est  le  plus  fervent 
admirateur  de  Cicéron,  son  imitateur  le  plus  fidèle. 
Le  style  africain,  obsédé  par  la  sensation  vive  et 
brusque,  est  fait  de  rapidité  et  de  pittoresque  avant 
tout;  le  style  de  Lactance  est  périodique,  oratoire  et 
abstrait.  L'origine  africaine  se  trahit  peut-être  en 
un  point,  par  le  goût  de  Lactance  pour  les  prophé- 
ties âpres  et  lugubres  des  Sibyllins;  encore  s'en 
faut-il  que  son  imagination  se  complaise  dans  ces 
spectacles  tragiques  de  la  fin  du  monde  comme  celle 
de  Commodien  ou  de  Tertullien.  Et  à  part  cette  uni- 
que exception,  le  contraste  se  maintient  frappant, 
entre  l'homme  et  le  pays.  L'exemple  de  Lactance  est 
un  des  meilleurs  arguments  contre  la  théorie  de 
la  race  et  du  climat  ^  On  trouve  Lactance  un  peu 
en  tous  pays,  sauf  en  Afrique  ;  aussi  n'appartient-il 
à  son  pays  d'origine  ni  par  son  tempérament,  ni 
par  ses  écrits,  ni  par  Finfluence  qu'il  a  exercée  ^.  Il 

1.  R.  PiCHON,  Lactance,  p.  1  sq.  Nous  ignorons  les  antécédents  de 
Lactance  et  il  a  pu  naître  en  Afrique  un  peu  «  par  hasard  »,  ainsi  qu'il 
arrive  dans  les  familles  des  fonctionnaires  d'un  État  très  étendu  qui 
envoie  ses  employés  dans  des  colonies  avec  lesquelles  la  famille  n'a- 
vait encore  pris  aucune  attache  ou  bien  un  contact  seulement  superficiel. 
En  bonne  critique,  on  ne  peut  faire  intervenir  ces  exemples  ni  pour  ni 
contre  une  théorie  qui  ne  doit  être  combattue  ou  vérifiée  que  par  des 
exemples  complètement  connus  et   circonstanciés. 

2.  R.  PiCHON,  Lactance,  p.  tthl  sqq. 


LE  DONATISME.  335 

fallait  rappeler  son  souvenir,  mais  nous  n'avons  pas 
à  nous  y  arrêter.  Son  écrit  sur  La  mort  des  persécu- 
teurs ^  est  une  exception  dans  son  œuvre,  mais 
toute  l'aigreur  et  toute  la  passion  que  Fauteur  y 
laisse  voir  montrent  plus  que  ses  autres  ouvrages 
combien  il  est  étranger  à  l'Afrique.  Ce  que  ce  pam- 
phlet contient  de  dramatique  et  de  réaliste  n'est  qu'a- 
necdotique.  Les  choses  les  plus  abjectes  y  sont 
découvertes  et  tranquillement  décrites  ;  c'est  une 
série  de  sujets  effrayants  décrits  avec  précision 
et  sincérité.  C'est  une  chronique  bien  menée  avec 
quelques  lenteurs  et  des  morceaux  excellents.  Que 
l'on  imagine,  si  c'est  chose  possible,  un  pareil  sujet 
présenté  par  Tertullien,  et  Ton  aura  quelque  idée  de 
ce  qu'il  y  a  décidément  d'étranger  à  l'Afrique  chez 
Lactance. 

Le  donatisme  couva  pendant  les  années  304  à 
311,  et  il  n'est  pas  bien  aisé  de  marquer  son  déve- 
loppement au  cours  de  cette  période  ^.  Les  appré- 
ciations rigoureuses  de  Mensurius  avaient  déplu  au 
groupe  toujours  persistant  en  Afrique  des  «  exagé- 
rés »  et  il  est  assez  probable  que  les  hommes  de  dé- 
sordre commencèrent  dès  lors  à  exploiter  contre  l'é- 
vêque  un  mécontentement  plus  ou  moins  empreint 
de  malveillance.  Dès  que  la  persécution  s'arrêta,  on 
vit  surgir  une  question  qui,  manifestement,  visait 
Mensurius  :  c'était  celle  des  vrais  et  des  faux  ira- 
diteurs.  Le  mouvement  était  inspiré  ou  dirigé  par 

1.  Ibid.^  p.  337;  cf.  P.  Allard,  Mélanges,  dans  la  Revue  des  Ques- 
tions historiques,  1903.  Octobre. 

'2.  WoELTER,  Der  Ursprung  des  Donatismus,  in-8<*,  Leipzig,  1883; 
M.  Deutsch,  Drei  Aktenstucke  fur  Geschichte  des  Donatismus,  in-S", 
Berlin,  1875.  Rieck,  Enstehung  und  Berechtigung  des  Donatismus  im 
Himblick  auf  verwandte  Erscheinungen,  Gymnasialprogramm,  in  U^, 
Friedland,  1877. 


336  L'AFRIQUE  CHRETIENNE. 

l'évêque  des  Cases-Noires,  Donatus,  secondé  par 
quelques-uns  de  ses  collègues  numides.  Ce  groupe 
nomma  un  inters>entor  ou  visilor  dans  le  dessein 
d'écarter  de  son  siège  Tévêque  Mensurius  ^  Ce 
parti  avait  d'autant  plus  de  chances  de  réussite 
que  le  nombre  des  évoques  traditeurs  avait  été  plus 
grand.  Les  prélats  de  Numidie  s'étant  réunis  à 
Cirta,  en  305,  pour  élire  un  évêque,  le  primat  Se- 
cundus,  de  Tigisi,  voulut  procéder  à  la  vérification 
des  pouvoirs  des  électeurs  et  leur  demanda  si,  pen- 
dant la  persécution,  ils  avaient  livré  les  Livres  saints. 
Aucun  d'entre  eux  n'osa  affirmer  son  innocence.  On 
sentait,  dès  cette  époque,  le  schisme  dans  l'air  ^.  Il 
éclata  en  311,  à  la  mort  de  Mensurius.  Peu  de  temps 
auparavant,  l'évêque  de  Carthage  ayant  été  mandé  à 
la  Cour  et  craignant  de  ne  pas  revoir  sa  ville  épis- 
copale,  confia  à  deux  prêtres  les  ornements  et  les 
vases  précieux  de  l'église.  Il  fit  dresser  un  inven- 
taire et  le  remit  à  une  tierce  personne,  chargée  de  le 
transmettre  à  son  successeur.  Mensurius  mourut  en 
effet  et  le  diacre  Cécilien,  son  plus  intime  conseiller, 
fut  élu  à  sa  place.  Celui-ci,  muni  de  l'inventaire  qui 
venait  de  lui  être  remis  devant  témoins,  réclama  aux 
deux  prêtres  le  dépôt  qu'ils  avaient  reçu.  Ils  refusè- 
rent de  le  restituer^  et,  se  sentant  perdus  d'honneur, 
passèrent  au  parti  qui  s'était  organisé,  dès  l'épis- 
copat   précédent,  contre   Cécilien.    Ce  parti  s'était 


1.  s.  Augustin,  Sermo^  De  pastoribus,  46. 

2.  Le  neveu  de  Secundus,  de  Tigisi,  disait  à  l'évêque  afin  de  le  détour- 
ner de  poser  la  question  à  Purpurius,  de  Limata  :  Paratus  est  recedere 
et  schisma  facere,  non  tantum  ipse,  sed  omnes  quos  arguis.  S.  Augus- 
tin, Contra  Cresconium,  III,  15  :  Ad  Donatist.  post  Collât.,  c.xiv; 
Epist.  XLIII;  S.  Optât,  De  schism.  Donat.,  I,  14.  En  ce  qui  concerne 
Secundus,  de  Tigisi,  rien  ne  prouve  qu'il  eût  livré  les  Écritures. 

3.  s.  Optât,  op.  cit.,  1, 18. 


LE  DONATISME.  337 

fortifié  de  deux  prêtres  de  Carthage,  Botrus  et  Cé- 
lestius,  qui  avaient  brigué  la  succession  de  Cécilien, 
et  de  plusieurs  évoques  de  Numidie,  séduits  par  les 
libéralités  d'une  dame  nommée  Lucilla,  d'origine  es- 
pagnole, qui  portait  à  Cécilien  une  haine  très  vive 
à  cause  d'une  réprimande  publique  que  le  diacre 
lui  avait  adressée  au  sujet  d'une  pratique  à  laquelle 
elle  tenait  beaucoup  ^  Le  primat  de  Numidie,  Se- 
cundus,  de  Tigisi,  se  laissa  entraîner  dans  le  parti 
par  dépit  de  n'avoir  pas  été  invité  à  l'ordination 
de  Cécilien^.  Lucilla  et  ses  partisans  convoquèrent 
les  évêques  de  Numidie  à  Carthage,  à  l'effet  de  pro- 
céder à  une  nouvelle  ordination.  Ils  s'y  rendirent  au 
nombre  de  70  et,  loin  de  se  réunir  aux  partisans  de 
Cécilien,  allèrent  siéger  dans  une  villa  particulière. 
Ils  firent  mander  Cécilien  ^  qui  répondit  qu'il  se  ren- 
drait à  leur  jugement  si  on  le  reconnaissait  coupable 
d'une  faute  même  légère.  On  lui  reprocha  alors  de 
s'être  laissé  ordonné  par  Félix  d'Abtughi  accusé 
d'avoir  été  traditeur.  Cécilien  déclara  qu'il  consenti- 

1.  Elle  portait  sur  elle  et  baisait  avant  de  faire  la  communion  les  re- 
liques des  personnages  mis  à  mort  pour  la  foi,  mais  dont  le  martyre 
n'avait  pas  encore  été  proclamé  officiellement.  Le  texte  qui  nous  donne 
ce  renseignement  est  le  plus  ancien  de  ceux  sur  lesquels  on  puisse  fon- 
der l'existence  d'une  vindicatio  martijrum,  analogue  à  nos  «  procès 
de  canonisation  ».  11  donne  lieu  à  quelques  objections,  mais  ce  n'est  pas 
ici  le  lieu  de  les  éclaircir. 

2.  Ce  qui  n'entraînait  d'ailleurs  aucun  vice  de  forme.  L'évèque  de 
Carthage,  comme  celui  de  Rome,  était  ordonné  par  un  prélat  du  voisi- 
nage. S.  Augustin,  Epist.  XLIII,  17;  Brevic.  Collât.,  111,  5.  Fallu  de 
Lessert,  dans  les  Métn.  de  la  Soc.  des  Antiq.  de  France,  t.  LX,  étudie 
au  point  de  vue  de  la  compétence  respective  du  proconsul  et  du  vicaire 
d'Afrique  les  documents  relatifs  à  l'élection  de  Cécilien  et  sa  consécra- 
tion par  Félix  d'Abtughi.  Le  ressort  du  vicaire  embrassait  la  Numidie, 
la  Byzacène,  la  Tripolitaine  et  les  Maurétanies  Sitifienne  et  Césarienne, 
mais  pas  la  Proconsulaire.  L'enquête  sur  Félix  fut  terminée  par  le  pro- 
consul chargé  de  l'intérim  pendant  la  maladie  du  vicaire. 

3.  S.  OPTAT,  op.  cit.,  I,  18. 


338  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

rait  à  être  ordonné  par  un  évêque  pur  de  tout  soup- 
çon. L'évêque  de  Limata,  Purpurins,  se  contenta  de 
répondre  :  «  Qu'il  vienne  pour  l'imposition  des  mains, 
et  nous  lui  casserons  la  tête.  »  Les  fidèles  empêchè- 
rent leur  évêque  de  se  livrer  à  ces  forcenés  qui  élu- 
rent à  sa  place  Majorin,  favori  de  Lucilla. 

Ces  événements  coïncidaient  à  peu  près  avec  l'avè- 
nement de  Constantin  et  l'intervention  du  pouvoir  civil 
dans  les  affaires  intérieures  de  l'Eglise.  Peu  de  mois 
après  son  avènement,  Constantin  s'occupa  des  affaires 
religieuses  de  la  province  d'Afrique,  elles  lui  paru- 
rent plutôt  anodines  ^ .  Il  recommandait  la  surveil- 
lance des  perturbateurs  et  permit,  au  besoin,  de 
demander  main-forte  aux  pouvoirs  publics.  Il  adressa 
en  même  temps  une  somme  d'argent,  3.000  folles^  à 
répartir  entre  les  Eglises  et  enjoignait  au  procon- 
sul d'exempter  de  toutes  les  charges  publiques  les 
prêtres  partisans  de  Cécilien.  Les  évêques  dona- 
tistes,  voyant  leurs  affaires  compromises,  firent  solli- 
citer de  l'empereur  la  convocation  d'un  concile  en 
Gaule  pour  juger  le  différend^.  Le  concile  se  tint  à 
Rome  (2  octobre  313),  au  Latran.  On  y  consacra 
trois  journées.  Le  premier  jour,  le  concile  refusa  d'en- 
tendre la  lecture  du  dossier  donatiste,  œuvre  imper- 
sonnelle, par  conséquent  irresponsable.  Donat  ayant 
proposé  aussitôt  de  faire  entendre  des  témoins,  ceux- 
ci,  introduits,  déclarèrent  ne  savoir  que  dire  contre 
Cécilien^,  qui  accusa  Donat  à  l'instant  d'avoir  pré- 
paré le   schisme  à  Carthage  du  vivant  de  Mensu- 


1.  Epistola  Constantini  ad  Caeciliamim  ;  cf.  Eusèbe,    Vita   Constan- 
tiiii,  I,  ^5. 

2.  s.  OPTAT,  op.  ci7.,  I,  22,  23.  Epist.  Constantini  ad  Melcliiadem;  Eu- 
sèbe, Hist.  eccles.,  X,  5. 

3.  S.  OPTAT,  op.  cit.,  I,  2'i  ;  S.  AUGUSTIN,  Brevic.  collât.,  III,  12. 


LE  DONATISME.  339 

rius.  Donat  ne  sut  que  répondre.  Le  deuxième  jour, 
nouveau  libelle,  repoussé  pour  les  mêmes  raisons. 
Le  troisième  jour,  on  étudia  les  opérations  du  soi- 
disant  concile  qui  avait  élu  Majorin  et,  réservant  la 
question  de  droit,  le  pape  jugea  la  question  de  fait 
et  annula  la  sentence  du  concile  qui  «  avait  con- 
damné un  absent  ».  Les  donatistes  eussent  voulu 
soulever  alors  la  question  de  l'évêque  consécrateur, 
Félix  d'Abtughi,  mais  c'était  trop  manifestement  une 
échappatoire.  Le  pape  Melchiade,  afin  de  ne  pas 
pousser  les  choses  à  l'excès,  se  borna  à  condamner 
le  seul  Donat  ;  il  conserva  leurs  fonctions  aux  prê- 
tres ordonnés  par  Majorin;  enfin,  il  établit  que,  dans 
les  localités  où  se  trouvaient  deux  évêques,  le  plus 
jeune  céderait  la  place  au  plus  ancien  et  serait  en- 
voyé dans  une  autre  église  ^ .  A  peine  de  retour  en 
Afrique,  les  donatistes  attaquèrent  le  concile  de 
Rome  et  obtinrent  la  convocation  d'un  nouveau 
tribunal. 

L'assemblée  se  tint  à  Arles  (l*^''  avril  314).  Céci- 
lien  fut  absous  et  les  donatistes  condamnés  ;  on 
renouvela  les  dispositions  prises  par  le  concile  de 
Rome  à  l'égard  des  ordinations  faites  par  Majorin  et 
on  porta  deux  canons  qui  décidaient:  1"  qu'à  l'avenir 
les  ecclésiastiques  seraient  exclus  du  clergé,  mais 
après  la  constatation  du  crime  dans  les  registres  pu- 
blics et  2°  que  l'ordination  faite  par  un  évêque  tradi- 
teur  était  valable.  Quelques  évêques  se  rallièrent  à 
Cécilien  ;  les  autres  reprirent  l'agitation  religieuse  en 
faisant  appel  au  pouvoir  civil.  Après  divers  ordres 
et  contre-ordres,  Constantin  jugea  à  Milan,  au  mois 
de  novembre  316,  la  cause  des  donatistes.  Ils  furent 

1.  s.  Augustin,  Epist.,XLlU,  16. 


340  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

condamnés  et  la  sentence  fut  communiquée  à  Eu- 
malus,  vicaire  d'Afrique  ^  Loin  de  se  soumettre,  les 
schismatiques  commencèrent  les  violences  ouvertes  : 
ils  envahirent  une  basilique  catholique  à  Constantine 
et  résistèrent,  sans  se  dissimuler  désormais,  au  pou- 
voir civil.  Le  donatisme  recevait,  en  cette  année  320, 
un  coup  qui  eût  dû  l'abattre  et  qui  paraît  l'avoir  à 
peine  effleuré.  L'énormité  de  ce  scandale  qui  l'attei- 
gnait sans  entraîner  sa  ruine,  suffirait  à  faire  voir 
que  l'estime  n'était  pour  rien  dans  les  sentiments 
qui  lui  attiraient  ses  partisans.  Le  diacre  Nundina- 
rius,  irrité  contre  l'évêque  Sylvain,  un  des  adver- 
saires de  Cécilien,  rendit  publiques  des  lettres  qui 
dénonçaient  ce  prélat  comme  traditeur-.  Sur  la  de- 
mande du  diacre,  le  consulaire  Zénophile  ^convoqua, 
en  qualité  de  témoins,  les  clercs  et  les  laïques  qui 
avaient  vu  Sylvain  pendant  la  persécution.  On  inter- 
rogea le  grammairien  Victor.  Celui-ci  hésitant  à  ré- 
pondre :  on  apporta  les  actes  de  Munatius  Félix,  fla- 
mine  perpétuel  à  Cirta,  dont  on  donna  lecture  (voir 
p.  320).  Le  rôle  joué  par  Sylvain,  alors  sous-diacre, 
n'était  que  trop  clair.  On  lut  alors  les  lettres  écrites 
par  le  violent  évêque  de  Limata,  Purpurins,  à  Syl- 
vain et  aux  anciens  de  Cirta,  les  invitant  à  régler  le 
différend  survenu  entre  Sylvain  et  Nundinarius, 
«  de  peur  que  ce  diff'érend  ne  tournât  contre  les  tra- 
diteurs  ».  Ce  n'était  pas  tout.  Il  fut  prouvé  que  Syl- 
vain avait  volé  le  trésor  des  pauvres  de  400  bourses 
données  par  Lucilla  et  destinées  à  payer  l'ordination 


1.  Contra  Cresconium,  III,  71. 

2.  Epist.  LUI,  2. 

3.  Fallu  de  Lessert,  Fastes  de  ta  Numidie  sous  la  domination  ro- 
maine, in-^o,  Paris,  1888,  p.  190-192  ;  cf.  M.  Deutsch,  Di^ei  Aktenstûcke 
fur  Geschichte  des  Donatismiis,  in -8°,  Berlin,  1875,  p.  ^6-91. 


LE  DONATlSiME.  341 

de  Majorin;  qu'il  avait  ordonné  un  certain  Victor 
pour  le  prix  de  20  bourses;  enfin  qu'il  avait  volé, 
de  concert  avec  Purpurius,  dans  le  temple  de  Sé- 
rapis,  les  coupes  et  le  vinaigre. 

Vers  330,  le  donatisme  comptait  en  Afrique  270 
évêques;  ils  étaient  inspirés  et  gouvernés  par  un 
homme  d'une  rare  énergie  et  d'une  habileté  qui  ne 
s'étonnait  de  rien.  Il  avait  succédé  à  Majorin  en  qua- 
lité d'évêque  intrus  de  Carthage  et  avait  mérité  le 
nom  de  Donat  le  Grand  qu'il  reçut  de  son  parti.  Le 
donatisme  lui  dut  son  organisation  et  sa  durée  bien 
plus  qu'à  Donat  des  Cases-Noires,  simple  fauteur 
du  schisme.  Donat  était  arrivé  à  cette  popularité  un 
peu  malsaine  qui  fait  d'un  homme  distingué  le  com- 
pagnon du  plus  bas  peuple.  Celui-ci  ne  lui  donnait 
pas  son  titre  d'évêque,  mais  l'appelait  par  son  nom  : 
Donat.  L'évêque  n'avait  d'autre  préoccupation  que 
l'intérêt  de  son  parti.  Ses  visiteurs  n'avaient  pas  le 
loisir  d'abuser  de  ses  audiences  pour  perdre  le  temps 
en  compliments  et  en  banalités.  Donat  ouvrait  l'entre- 
tien par  ces  mots,  toujours  les  mêmes  :  «  Qu'y  a-t-il 
de  nouveau  chez  vous  en  ce  qui  concerne...?  w  Les 
affaires  faites,  on  était  congédié. 

Un  homme  de  ce  caractère  savait  imprimer  à  son 
parti  une  audace  dont  les  catholiques  eurent  parfois 
à  souffrir.  Optât  de  Milève,  qui  est  contemporain  des 
événements  et  apporte  dans  le  récit  qu'il  en  fait  une 
impartialité  qu'on  a  mise  en  doute  sans  raisons  sé- 
rieuses, a  insisté  sur  les  violences  que  les  catholiques 
eurent  à  subir  de  la  part  des  dissidents.  Il  est  assez 
probable  que  tous  les  torts  ne  furent  pas  du  même 
côté,  mais  c'est  un  fait  que  les  excès  des  donatistes 
nous  sont  connus  et  paraissent  dépasser  de  beaucoup 
ceux  dont  le  parti   aura  pu  avoir  à   se  plaindre  de 


342  L'AFRIQUE  CHRETIENNE. 

la  part  de  catholiques  peu  endurants,  quoique,  au 
dire  d'Optat,  les  catholiques  ne  se  soient  point  dé- 
partis de  la  modération.  Aux  accusations  trop  vagues 
l'évêque  de  Milève  répondait  comme  nous  le  ferions  de 
nos  jours  :  «  Les  noms  !  Donnez  les  noms  ^  »  La  lit- 
térature de  chaque  parti  est  bien  conservée  et 
nous  ne  voyons  pas  que  les  noms  aient  jamais  été 
donnés.  Il  y  a  eu,  sans  doute,  des  martyrs  dona- 
tistes,  mais  ils  étaient  martyrs  d'un  genre  parti- 
culier. Leur  cas  n'est  pas  absolument  éclairci, 
même  aujourd'hui,  parce  que  les  passions  du  temps 
sont  parvenues  à  jeter  sur  les  documents  qui  les 
concernent  une  obscurité  persistante.  Il  paraît  cer- 
tain que,  parmi  les  donatistes  honorés  en  qualité  de 
martyrs,  tels  que  Marculus,  entré  depuis  au  Marty- 
rologe romain,  nous  avons  des  suicidés;  mais  il  a 
pu  y  avoir  des  victimes  des  catholiques,  comme  un 
évêque  à  Carthage  en  317  et  la  nonne  Robba  à  Bé- 
nian  ^. 


1.  s.  Optât,  De  schismate  Donatistarum,  1.  II,  c,  xiv  :  «  Et  tu  hujus 
vocis  oblitus,  ad  invidiam  catholicis  faciendam,  his  loculus  es  verbis  : 
«  Neque  enim  Ecclesia  illa  dici  potest  quae  cruentis  morsibus  pascitur, 
«  et  sanctorum  sanguine  et  carnibus  opimatur.  »  Certa  membra  sua  habet 
Ecclesia  episcopos,  presbyteros,  diaconos,  minislros,  et  turbam  fidelium  : 
dicite  cui  generi  hominum  in  Ecclesia  nostra  hoc  possit  adscribi  quod 
objicere  voluisti?  specialiter  nomina  aliquem  ministriim,  ostende  ali- 
quem  diaconum  nomine  suo;  indica  hoc  ab  aliquo  factum  esse  presby- 
tero ;  proba  hoc  episcopos  admisisse  ;  doce  aliquem  nostrum  cuiquam 
insidiatum  esse.  Quis  nostrum  quemquam  persecutus  est?  quem  a  nobis 
persecutum  esse  autdicere  poteris  aut  probare?  » 

2.  Le  sermon  donatiste  intitulé  Sermo  de  passione  ss.  Donali  et  Advo- 
cati,P.L.,t.  VIII,  col.  754,  rapporte  diverses  violencesdont  les  catholiques 
se  seraient  rendus  coupables  en  317  dans  les  églises  donatistes  de  Carthage 
et  finit  par  le  récit  du  meurtre  d'un  évêque  à  l'autel  oii  il  officiait.  Ce 
personnage  est  désigné  sous  le  nom  d'episcopus  ex  Abiocatensi  oppido. 
Il  faut  probablement  corriger  Abiocalensi  en  Avioccalensi;  ce  qui  auto- 
riserait la  correction  proposée  par  S.  Gsell,  dans  les  Mcl.  d'arch.  et 
d'hist.,  1899,   p.  60,  note  5  :  Sermo  de  passione  S.  Donati  ep{iscopi) 


LE  DONATISME.  343 

D'autre  part,  il  est  avéré  que  les  donatistes  se 
laissèrent  aller,  en  plusieurs  circonstances,  à  leur 
fougue  africaine  au  préjudice  de  leurs  adversaires  \ 
L'empereur  Constantin  avait  fait  construire  à  Cirta, 
qui  venait  de  prendre  en  l'honneur  du  prince  le  nom 
nouveau  de  Constantine,  une  basilique  attribuée  aux 
catholiques;  elle  fut  envahie  par  les  donatistes,  qui 
refusèrent  de  la  rendre,  méprisant  les  réclamations 
des  évêques  de  même  que  les  décisions  des  magis- 
trats. La  Numidie  fut,  dès  les  débuts  et  pendant  toute 
la  durée  du  schisme,  la  place  d'armes  du  parti,  qui 
s'oublia  parfois  jusqu'aux  violations  flagrantes  du 
droit  commun.  Il  fit  déci^éter  par  les  décurions  et 
les  principaux  magistrats  municipaux  qu'à  l'avenir 
les  clercs  catholiques,  lecteurs,  sous-diacres  et  autres 
seraient  désignés  pour  exercer  le  décurionat  et  les 
charges  municipales.  Les  évêques  numides  firent 
preuve,  en  la  circonstance,  d'une  mansuétude  mé- 
ritoire. Ils  sollicitèrent  de  Fempereur,  non  la  resti- 


Abiocal{€nsis),  correction  d'autant  plus  fondée  que  le  texte  du  sermon 
ne  mentionne  ni  Donalus,  ni  Advocalus.  Ce  sermon  rapporte  des  actes 
de  violence  commis,  peut-être,  dans  trois  églises  distinctes,  cf.  L.  Du- 
CHES\E,  dans  le  Bull,  crit.,  1886,  p.  130.  Une  première  fois,  une  basi- 
lique donatiste  est  envahie  par  les  catholiques  et  transformée  en  lieu 
de  débauche?  Une  autre  fois,  les  soldats  entrent  dans  une  église  et  se 
mettent  à  bâtonner  les  schismatiques  ;  l'évêque  de  Sicilibba  est  effleuré 
parla  pointe  d'une  épée.  Une  troisième  fois,  grand  massacre  de  dona- 
tistes, l'évêque  d'Avioccala  est  tué  devant  l'autel;  on  enterre  toutes  les 
victimes  dans  l'église.  Cf.  S.  Gsell,  dans  Mél.  d'arcli.  et  d'hist.,  1900, 
p.  119  sq.  Il  n'y  a  pas  lieu  de  s'arrtter  à  la  conjecture  présentée  dans 
le  Nuovo  bull.  di  arcli.  crist,  1898,  p.  219  sq. 

1.  Pour  la  date  d'apparition  des  Circoucellions,  cf.  Fallu  de  Lessert, 
Fastes  des  prov.  afric,  t.  II,  l''"  partie,  p.  2.'i2,  note  3,  qui  se  prononce, 
non  sans  hésitation,  pour  321  ;  D.  Vôlter,  Dei^  Ursprung  des  mônchthums, 
in-8°,  Tûbingen,  1900,  p.  41  sq.,  met  en  pleine  lumière  les  accointances 
des  circoncellions  avec  les  moines.  Cf.  M.  Von  Nathustus,  Zur  Cha- 
rakteristik  der  Circumcellionen  des  IV  und  V  Jalirhunderts  in  Afrika, 
dans  Der  Protestant,  herausg.  v.  Staerk,  1900,  38, 


344  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

tution  de  la  basilique  indûment  soustraite  au  culte 
catholique,  mais  simplement  la  concession  d'un  autre 
terrain  par  le  fisc,  afin  de  s'y  établir,  ce  qui  fut 
accordé.  Constantin  mit  en  outre  l'érection  de  la 
basilique  nouvelle  à  la  charge  du  fisc  impérial  et 
confirma  les  exemptions  de  charges  dont  le  clergé 
bénéficiait  ^  (330)  ^.  On  peut  rapporter  vers  cette 
date  de  330  ou  à  quelques  années  plus  tard  ^  un 
concile  donatiste  célébré  à  Carthage  et  auquel  pri- 
rent part  deux  cent  soixante-dix  évêques  et  qui  se 
déclara  contre  la  rebaptisation  des  catholiques  pas- 
sant au  donatisme  '*  ;  mais,  dans  la  pratique,  ni  Donat 
ni  les  donatistes  ne  tinrent  compte  de  ce  canon  ;  ils 
continuèrent  à  rebaptiser.  La  décision  prise  par  le 
concile  donatiste  marquait  néanmoins  une  détente 
des  esprits  et  une  tendance  vers  un  accommodement. 
11  ne  serait  pas  impossible  que  cette  disposition  nou- 
velle eût  quelque  rapport  avec  la  tentative  faite  vers 
ce  temps,  même  un  peu  plus  tôt,  ou  de  constituer  à 
Rome  un  parti  donatiste.  Un  évêque  numide,  Victor 
de  Garbes,  avait  été  chargé  de  la  tâche,  assurément 
difficile,  de  fonder  à  Rome  une  communauté  dissidente 
qu'il  fut  réduit  à  réunir  dans  quelque  arénaire  hors 
de  la  ville  ^.  Victor  eut  quelques  successeurs,  tous 
évêques  clandestins  comme  lui  ;  ce  furent  Boniface, 


1.  Code  Théodos.,  1.  VII,  De  episcopis  :  Lectorcs  divinorum  apicum  et 
hypodiaconi  caelerique  clerici  qui  per  injuriam  liaereticorum  ad 
curiam  devocati  sunt,  absolvantur^  et  de  caetero  ad  similitudinem 
Orientis  minime  ad  curias  devoceyitur,  sed  immunitate  plenissima  po- 
tiantur. 

2.  Ellies  Dupin,  Historia  Donatistarum,  dans  Opéra  de  saint  Optât; 
in-fol.,  Parisiis,  1700,  p.  11. 

3.  Ibid.,  p.  12. 

U,  S.  Augustin,  Epist.  ad  Vincentium  Rogatislum,  XCIII,  n.  U5. 
5.  On  donna  à  ce  groupe  donatiste  les  surnoms  de  Montenses.,  de  Cam- 
pitae  et  encore  de  Rupitae. 


LE  DONATISME.  345 

Encolpius,  Macrobius  qui  vivait  vers  370;  après  lui, 
vinrent  Lucianus,  Claudianus.  Ce  dernier  attira  plus 
spécialement  l'attention  de  l'Église  de  Rome,  qui  fit 
savoir  aux  empereurs  Gratien  et  Valentinien  qu'en 
faisant  poursuivre  en  Afrique  et  même  expulser  les 
dissidents,  on  avait  gagné  de  recevoir  Claudianus. 
On  ignore  le  nom  de  celui  qui  succéda  à  ce  person- 
nage, mais  à  la  conférence  de  Carthage  nous  voyons 
un  certain  Félix  porter  le  titre  d'évêque  de  Rome, 
non  sans  provoquer,  comme  bien  on  pense,  des  pro- 
testations. Ce  Félix  était  probablement  romain  d'o- 
rigine '  ;  c'est  du  moins  avec  lui  que  s'éteignit  la  liste 
épiscopale  des  donatistes  à  Rome.  Le  parti  essaya 
de  se  répandre  ailleurs  encore  en  dehors  de  l'Afri- 
que, mais  il  ne  parvint  qu'à  établir  un  diocèse  fictif 
en  Espagne,  diocèse  qui  paraît  n'avoir  guère  com- 
pris qu'un  évêque,  une  dévote  et  le  domaine  de  cette 
dame. 

Le  donatisme  glissa  d'assez  bonne  heure  du  terrain 
de  la  controverse  dans  celui  de  l'opposition  politique 
et  de  la  révolte  ouverte.  Le  parti  avait  donné  nais- 
sance à  un  résidu  comme  il  s'en  forme  toujours  à  la 
faveur  des  troubles  religieux.  En  sortant  des  classes 
élevées  pour  pénétrer  dans  les  classes  inférieures,  le 
donatisme  avait  gagné  des  auxiliaires  auxquels  on 
donna  le  nom  de  Circoncellions  ^.  C'étaient  des  pil- 
lards qui  couraient  les  campagnes,  promenant  par- 


1.  A  la  protestation  soulevée  par  Aurelius  de  Carthage  touchant  ce 
titre  d'évêque  de  Rome,  Peiiliauus  répond  :  Quae  ratio  hue  eum  de- 
tulerit  yiullus  ignorât.  Nobilitatem  omiiem  hic  esse  Romanam,  nec  ipsi 
nescitis.  Idem  igitur  turbo  eademque  nécessitas  (la  prise  de  Rome  par 
Alaric,  en  410)  eum  hue  detulit. 

2.  S.  Augustin  nous  donne  l'origine  de  ce  nom,  Contra  Gaudentium, 
I.  I,  c.  28  :  ...  et  victus  sui  caussa  cellas  circcmiens  rusticanas, 
unde  et  CircUxMGELLIOnum  nomen  accepit. 


3i6  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

tout  rincendie  et  le  meui'tre.  Ces  hommes  sortaient 
de  la  lie  du  peuple  et  de  Tancienne  race  autochtone. 
Saint  Augustin  nous  apprend  que  ces  fanatiques 
sortis  des  campagnes  ^  n'entendaient  que  le  vieil 
idiome,  le  punique  ^.  Il  semble  néanmoins  tout  à  fait 
probable  que  ces  paysans  étaient  des  Berbères  qui, 
par  leur  contact  prolongé  avec  les  Carthaginois,  par- 
laient la  langue  de  ceux-ci,  comme  aujourd'hui  les 
Kabyles  parlent  généralement  l'arabe,  sans  que  les 
Arabes  entendent  le  berbère  ^.  Ne  nous  y  trompons 
pas,  le  léger  vernis  théologique  de  la  secte  était 
moins  que  rien;  l'origine,  les  instincts,  les  procédés 
et  les  tendances  des  Circoncellions  le  prouvent.  Ce 
ramassis  de  colons,  d'esclaves,  de  petits  propriétaires, 
pressurés,  épuisés  par  le  fisc,  dont  les  exigences 
grandissaient  avec  les  malheurs  de  l'époque,  voyant 
une  occasion  propice  pour  soutenir  par  la  violence 
ses  revendications,  n'y  manqua  pas.  L'insurrection 
n'eut  de  religieux  que  l'apparence,  elle  fut  en  réalité 
une  révolte  sociale.  Elle  fut  traitée  très  vite  d'après 
ce  qu'elle  était.  En  347,  l'empereur  Constance  envoya 
en  Afrique  deux  délégués,  chargés  de  faire  de  nom- 
breuses aumônes  et  de  travailler  à  la  réconciliation 
des  partis  '•.  Ils  furent  repoussés  par  Donat  de  Car- 


1.  s.  Augustin,  Epist.  CVIII,  Ad  Macrobium,  c.  v,  §  18,  parlant  de 
l'audace  des  circoncellions,  se  sert  de   l'expression  rusticana  audacia. 

2.  Ibid.,  c.  V,  §  14  :  Vevborum  tuorum,  quae  in  eos  per  punicwn  in- 
terpretem...  jaculatus  es. 

3.  H.  FouRXEL,  Les  Berbers,  1. 1,  p.  64;  SA.iNT-]VlARC-GiRARDi.N,L'^/'ri- 
que  sous  saint  Auguslin,  dans  la  Bévue  des  Deux-Mondes,  15  sept.  1842. 

4.  S.  OPTAT,  De  schismate  Donatist.,  III,  3.  La  mission  avait  était  pré- 
cédée d'une  première  tentative  d'union  dès  le  début  du  règne  de  Cons- 
tance. Les  propositions  d'union  furent  repoussées  avec  quelque  hau- 
teur, comme  pouvait  le  faire  un  parti  alors  très  puissant  et  nombreux  à 
qui  on  proposait  de  se  dissoudre.  Léonce  et,  avant  lui,  Ursacequi  avaient 
reçu  commission  de  procurer  la  réunion  des  dissidents,  eu  anùvèrentun 


LE  DONATISME.  347 

thage,  mais  en  Niimidie  leur  arrivée  provoqua  la  ré- 
volte ouverte.  L'évéque  Donat  de  Bagaï,  averti  de  leur 
arrivée,  avait  fait  fermer  les  portes  et  ameuter  les 
circoncellions  \  Paul  et  Macaire  demandèrent  se- 
couTS  au  comte  et  la  répression  paraît  avoir  été  des 
plus  sévères.  Donat  de  Bagaï  et  le  prêtre  Marculus 
périrent  ^.  Donat  de   Cartilage  alla   mourir  en  exil 

peu  vite  aux  dragonnades.  Us  exigèrent  d'abord  la  restitution  des  basili- 
ques orthodoxes  dont  le  parti  s'était  emparé  par  la  force  et  cette  resti- 
tution entraîna  des  violences  à  l'égard  des  plus  mutins.  On  emprisonna, 
on  proscrivit,  on  exila.  EUies  Dupin,  qui  ne  peut  pas  être  suspect  de 
trop  de  bienveillance  pour  les  orthodoxes,  trouve  cela  fort  bon  :  quae 
paenae,  dit-il,  quamvis  ipsorum  facinoribus  deberentur  iamen  inde 
occasîonem  arrîpueimnt  calumniandi  Catholicos  quasi  persecutores  et 
fiostes  christianorum  qui  crudeliter  in  innocentes  saevirent,  op.  cit., 
p.  13.  On  peut  lire  à  ce  sujet  le  sermon  donatiste  publié  par  Ellies 
Dupin  et  mettre  en  regard  de  cette  rigueur  l'accueil  que  le  parti  faisait 
aux  représentants  du  pouvoir  central  ;  c'est  ainsi  que  le  successeur 
d'Ursace  et  Léonce,  un  nommé  Grégoire,  était  traité  par  Donat  de  ma- 
cula senatus  et  dedec'us  praefectorum.  11  faut  rappeler  également  les 
calomnies  qui  devaient  être  très  sensibles  aux  hommes  de  ce  temps  et 
dont  les  donatistes  ne  se  privaient  pas,  cf.  Ellies  Dupin,  op.  cit.,  p.  lU. 
Pour  les  opérations  militaires  de  Ursace,  de  Grégoire,  de  Léonce,  de 
Taurin,  de  Silvestre,  cf.  R.  Gagnât,  L'armée  romaine  d'Afrique,  in-4°, 
Paris,  1892,  p.  67  sq. 

1.  Tout  cet  épisode  de  l'envoi  des  operarii  unitatis,  des  difficultés 
qu'ils  rencontrèrent  à  Bagaï  et  de  l'intervention  du  comte  d'Afrique. 
Silvestre,  est  étudié  par  G.  Pallu  de  Lessert,  Fastes  des  provinces 
africaines,  1901,  t.  11,  V^  partie,  p.  240-246.  On  y  trouve  la  distinction 
entre  Taurinus  et  Silvestre  et  l'indication  des  deux  tentatives  d'unité, 
l'une  vers  320,  l'autre  après  le  concile  de  Sardique  (343).  Pour  cette 
date,  Ibid.,  p.  244,  note  3.  «  Dès  le  milieu  du  iii«  siècle,  Bagaï,  Mascula 
et  Thamugadi  possédaient  des  évoques.  Gf.  Morcelli,  op.  cit.,  t.  1,  p.  92, 
2i5,  306.  Après  la  paix  de  l'Église,  le  christianisme  eut,  au  nord  del'Au- 
rès,  une  intensité  de  vie  extraordinaire.  Partout  s'élèvent  des  églises  et 
des  chapelles  que  leur  architecture  et  la  forme  des  symboles  chrétiens 
permettent  de  dater  du  iv«  ou  du  commencement  du  v®  siècle.  Gette  ré- 
gion fut  le  centre  du  donatisme.  »  Gsell  et  Graillot,  dans  Mél.  d'arch. 
et  d'Iiist.,  1893,  t.  XIII,  p.  473.  Inscriptions  de  cette  région  avec  le  Deo 
laudes,  C.  I.  L.,  \\.  2308  et  additam.,  p.  950;  Bull.  Soc.  des  antiq.,  1878, 
p.  131;  La,  Capsella,  p.  19,  u.  6;  Ephem.  epigr.,  t.  V,  n.  680;  C.  I.  £., 
u.  2223;  Bull,  du  Comité,  1887,  p.  80,  n.  165;  MéL  d'arch.  et  d'Iiist., 
1891,  t.  XI,  p.  427. 

2.  Les  catholiques  et  les  donatistes  ne  s'entendaient  pas  sur  les  cir- 


348  L'AFRIQUE  CHRETIENNE. 

avec  bien  d'autres  évêques  de  son  parti.  Le  dona- 
tisme  était  complètement  démembré  et  le  successeur 
de  Cécilien,  Gratus,  crut  pouvoir  proclamer  au  con- 
cile de  Carthage,  en  349,  que  Dieu  «  avait  rendu  à 
l'Afrique  l'unité  religieuse  *  ».  Ce  même  concile  porta 
deux  canons  ayant  trait  au  donatisme.  L'un  décrétait 
que  la  rebaptisation  de  ceux  qui  avaient  répondu  aux 
interrogations  qui  leur  étaient  posées  d'une  manière 
conforme  à  la  doctrine  de  l'Evangile  et  des  apôtres, 
était  illicite  ;  l'autre  interdisait  le  culte  de  ceux  qui 
en  se  précipitant  ou  de  toute  autre  manière  auraient 
trouvé  la  mort  en  cherchant  un  soi-disant  martyre. 

Il  n'en  subsistait  pas  moins  un  profond  malaise  en 
Afrique,  car  les  violences  de  347  avaient  pris,  à  cer- 
taines heures,  la  gravité  d'une  guerre  civile  et  lais- 
saient des  sujets  de  perpétuelle  irritation.  La  pre- 
mière agression  était  due  à  Donat  de  Bagaï,  inspiré 
et  probablement  dirigé  par  Donat  de  Carthage.  Les 
circoncellions  avaient  pris,  cette  fois,  une  situation 
officielle.  Sous  leurs  chefs  Axidus  et  Fasir,  ils  étaient 
bien  les  hommes  de  main  du  parti.  Il  y  eut,  à  la  nou- 
velle des  excès  auxquels  ils  se  livraient,  une  terreur 
comme  il  s'en  répandit  au  moyen  âge,  en  France, 
lors  de  la  Jacquerie  et  des  Tard-Venus,  ou  encore  au 
temps  de  la  domination  romaine,  lors  de  la  révolte 


constances  de  la  mort  de  Donat  et  de  Marculus.  Pour  le  récit  donatiste 
concernant  Marculus,  cf.  S.  Optât,  p.  193  (édit.  ZwiszA,p.  193)  et  son  traité 
De  schismate  Donatistœ^um,  1.  111,  passîm;  S.  Augustin,  Contra  liiteras 
Petiliani,  II,  32,  ^6;  Tract,  in  Joliannem,  XI,  15;  Contra  Cresconium, 
III,  54  sq.  Le  «  martyre  »  de  Maximien  et  d'isaac  est  de  la  même  époque 
et  paraît  avoir  eu  lieu  à  Carthage,  cf.  S.  Optât,  Opéra,  1700,  p.  197.  11 
n'est  pas  sans  utilité  de  rappeler  que  Donat  de  Bagaï  et  le  prêtre  Mar- 
culus sont  inscrits  au  martyrologe.  Tillemont,  Mém.  Iiist.  eccl.,  t.  VI, 
p.  711,  confond  Donat  de  Bagaï  avec  Tévêque  d'Avioccala.  Sur  ce  dernier, 
cf.  G.  Fallu  de  Lessert,  op.  cit.,  p.  23i,  note  3. 
1.  Ellies  Dupin,  op.  cit.,  p.  14. 


LE  DONATISME.  349 

des  Bagaudes.  Les  évêques,  ne  pouvant  rien,  firent 
appel  au  comte  Taurinus  :  «  L'Eglise,  lui  disaient- 
ils,  ne  peut  corriger  ces  gens-là.  »  Taurinus  fit  mar- 
cher un  détachement  qui  parcourut  les  lieux  que 
ravageaient  les  circoncellions  et  en  tua  le  plus  qu'il 
put.  Ce  fut  principalement  la  Numidie  qui  eut  à 
souffrir,  et  le  souvenir  de  la  répression  devint  le  thème 
des  reproches  les  plus  yéhéments  adressés  aux  ca- 
tholiques. Tout  cela  cependant,  répondait  l'évêque 
Optât,  tout  cela  est  arrivé  sans  notre  provocation, 
sans  nos  conseils,  sans  notre  participation;  tout  pou- 
vait être  évité  sans  cette  funeste  rebaptisation. 

Si  instructifs  que  soient  les  documents  officiels  de 
la  querelle  du  donatisme  et  des  autres  hérésies  afri- 
caines, ils  ne  peuvent  nous  donner  une  idée  suffisam- 
ment précise  de  la  profondeur  des  passions  soulevées 
dans  tous  les  rangs  du  peuple  par  les  débats  théolo- 
giques. Des  textes  d'une  nature  plus  familière ,  les 
inscriptions  vont  nous  montrer  les  Africains  s'obsti- 
nant  dans  l'affirmation  de  leurs  convictions  jusque 
dans  la  mort,  comme  pour  nous  mieux  assurer  qu'ils 
ne  varieront  point.  Quelque  aride  que  doive  en  pa- 
raître le  détail,  on  nous  accordera  que  nous  ne  pou- 
vions l'omettre. 

I 

HIC-   lACENT 

VNTANCVS 

ET-  INNOCENS 

PARTIS  TRIGARM 

Hic  lacent  Untancus   et  Innocens,  partis   (=  sectae) 
Trigari. 

1.  C.  /.  £.,  n.  8650.  Pars,  eu  Afrique,  revient  à  dire  :  Secla.  Rossi  dit 
<iue  le  nom  de  ce  personnage  était  inconnu. 

20 


350  L'AFRIQUE  CHRETIENNE. 

Non  moins  formelle  estrépitaphe  d'une  «  martyre  » 
donatiste,  sœur  d'un  évêque  de  ce  parti.  Le  tombeau 
de  Robba  était  placé  dans  la  crypte  de  Bénian  {=:  Ala 
Miliaria).  Cette  crypte  se  compose  d'un  vestibule  de 
forme  rectangulaire  qui  donnait  accès  dans  une  salle 
ménagée  sous  l'abside  de  la  basilique  et  adoptant 
elle-même  la  forme  absidale.  Au  milieu  de  la  courbe 
que  décrit  la  muraille  se  trouve  une  niche  quadrangu- 
laire,  placée  à  l'",20  au-dessus  du  sol,  qui  présente 
une  fenêtre  haute  de  0'",60,  large  de  0'°,  50,  bordée  d'un 
cadre  en  pierre  encore  intact,  où  se  voient  les  trous 
qui  servaient  à  assujettir  une  grille  fixe  en  métal. 
Cette  fenêtre  s'ouvre  sur  un  caveau  occupant  le  mi- 
lieu de  tombeaux  ou  chambres  de  forme  rectangu- 
laire (2°^,  10  de  long  et  largeur  variable)  ayant  reçu 
les  corps  de  divers  gens  d'église,  évêques,  prêtres, 
religieuses,  morts  entre  422  et  446.  Le  tombeau  du 
milieu  avait  servi  à  Robba,  sœur  d'Honoratus,  évê- 
que à-'AquaB  Sirenses,  tuée  en  434  parles  catholiques, 
que  l'inscription  qualifie  du  nom  qu'on  leur  donnait 
dans  la  vivacité  de  la  polémique  :  «  les  tradi- 
teurs^  y>. 


\.  G.  BoissiER,  dans  les  Comptes-rendus  de  l'Acad.  des  inscr.,  séance 
du  12  mai  1899;  S.  Reinach,  dans  la  Revue  archéol.,  3«  série,  1899, 
t.  XXXV,  p.  162;  S.  GSELL,  dans  les  Mél.  d'arcli.  et  d'Iiist.,  1900,  t.  XX, 
p.  lai;  1901,  t.  XXI,  p.  236,  note  2;  Fabre,  dans  le  Bull.  d'Oran,  1900, 
p.  399-408.  Une  autre  inscription  de  Bénian  commémore  un  évoque  do- 
natiste de  la  même  Église,  elle   renferme  une  formule    à  noter  : us 

ep{iscopu)s  lanno  [ec]ctesia  Ala[miliarensi],  lem [requie]vit  in  flde 

evange[liî Cf.  G.  Boissier,  loc.  cit.;  A.  Héron  de  Villefosse,  Obser- 
vations sur  une  inscription  donatiste  de  Bénian,  publiée  au  Bulletin 
d'Oran,  1896,  p.  374,  dans  le  Bull,  de  la  Soc.  des  antiq.  de  France,  1900, 
p.  114;  R.  GAGNAT,  dans  la  Revue  archéoL,  1901,  t.  XXXIX,  p.  139,  n.55; 
s.  GSELL,  dans  les  Mél.  d'arcli.  et  d'Iiist.,  1900,  p.  141;  1901,  p.  237; 
Jahrbuch  des  Kaisersl.  deulschcn  Arcluiolorj.  Institut.,  1900,  p.  79. 


LE  DONATISME.  351 

IVEM-ROBBE  SACRE  DEI  GERMNA 
HONOR^«QVESIREN-EPSI  CEB 
TRADI^«V^X7ÇA  ^ERVIT  DIGNI 
TATE  MRMRI-VIXIT  AINIS  L-ET  RED 
5  DIT-ID  SPM-DlE-<:ihKA-/?RILES-PR°CCCXCV 

Mem{oria)  Robb{a)e,  sacr{a)e  Dei  [ancillae],  germa- 
na{e)  Honor[ati  A]qu{a)e  Siren{sis)  ep[i)s[cop)i  c{a)ede 
tradi[torum]  ç[e].vata  meruit  dignitate{m)  martiri{i), 
vixit  annis  L  et  reddidit  sp{iritu)m  die  VIII,  kal 
[endas)  Apriles,  \a.nno]  pro{vinciae)  CCCXCV. 

On  rencontre  fréquemment  sur  des  objets  fort  di- 
vers une  acclamation  qui  fut  le  cri  de  ralliement  des 
donatistes,  nous  pourrions  dire  leur  cri  de  guerre,  car 
le  parti  se  montra  toujours  fort  belliqueux.  C'est  ce 
que  disait  saint  Augustin  :  «  Que  de  crimes  le  Deo 
laudes  de  vos  partissan  a  procurés.  Vous  êtes  telle- 
ment fanatiques  que  votre  cri  Deo  laudes  jette  la 
terreur  plus  que  ne  le  ferait  un  cri  de  guerre  ^ .  »  Les 
catholiques  avaient  adopté  pour  se  reconnaître  un 
mot  de  passe  analogue  :  «  Vous  riez  de  notre  Deo 
grattas,  dit  encore  saint  Augustin,  et  les  hommes 
pleurent  de  votre  Deo  laudes  ^.  »  Nous  mentionnons 
plus  loin  l'anneau  d'un  donatiste  portant  la  devise  de 
la  secte  ^;  nous  pouvons  y  ajouter  divers  marbres. 
Sur  un  cippe  grossier,  voisin  de  Tébessa,  on  lit  ''  : 

DEO  LA 
V  D  E  S 

1.  s.  Augustin,  Enarr.  in  Psalm.  CXXXII,  6  :  Quantum  luctum  de- 
derunt  Deo  laudes  avmatorum  vestroruni.  Ita  furiosi  cslis,  ut  per  Dei 
laudes  amplîus  quam  buccina  bellica  terreatis. 

2.  Ibid.  :  Vos  Deo  gratias  nostrum  rîdetis,  Deo  laudes  vestrum  homi- 
nes  plorant. 

3.  Vars,  dans  le  Rcc.de  la  soc.  arcli.  deConst.,  1898,  t.  XXXII, p.  352 
U.  DeRossi,Bu//.  di  arch.  crist.,  1875,  pi.  XII,  n.  1,  p.  174;  CI.  L., 


352  L'AFRIQUE  CHRETIENINE. 

Sur  un  chapiteau  ayant  appartenu  à  une  basilique 
au  Ksar-Bagaï,  on  lit  *  : 

DEO  GRATIAS 

Sur  l'architrave  d'une  porte  à  Henschir-el-Begueur, 
on  a  paru  vouloir  dissimuler,  sans  l'omettre,  le  cri 
hérétique  :  on  lit  donc  en  deux  cartouches  ^  : 

VDES  DLCA 

EOLAV       %     SVVM 

a 

Deo  laudes  dicamiis, 

A  Djemma-Titaya,  dans  la  Numidie,  on  lit  une  con- 
fession :  In nomine[C[h)]îHsti {f)i[l]i .  Deo laii[d]e[s\  ^. 

I  N  NOM 

INE^RIS 
TIIIMDE 

OLkSWEm 

Les  catholiques  semblent  n'être  pas  demeurés  en 
retard  pour  affirmer  leur  croyance.  Une  épitaphe  de 
Tanaramusa  (  près  de  Mouzaïa-les-Mines)  rappelle  la 
confession  constante  d'un  évêque  ^  : 

n.  2046,  à  Hensohir  Gôsset  ;  n.  2223,  au  sud  de  Kenchela  ;  n.  17718,  à  Mas- 
eula;  17733,  àBagaï;  n.  17768,  à  Aïû-Mtirschu. 

1.  De  Rossi,  loc.  cit.,  C.  J.  L..  n.  2046,  2308. 

2.  DE  Rossi,  op.  cit.,  1880,  p.  76,  pi.  IV,  n.  1;  C.  I.  L.,  n.  10694,  à 
Tébessa  ;  à  Henschir  Sefel  Dellaâ  on  trouve  une  variante  :  Deo  lau[de]s 
a[fji]mus,  C.  I.  L.,n.  2308;  à  Gasr  Ghariân  :  [d]o[mi]ni  [la]udes  ca[n]a- 
mus],  C.  T.  L.,n.  10689.  J'hésite  à  classer  le  fragment  suivant  :  Deolau- 

de.s  super  aquas  a  no ,  Poulle,  dans  le  Bec.  de  la  soc.  de  Const., 

1890,  t.  XXVl,  p.  383,  n.  77.  A  Aïn-Blida   (Numidie)  :  Deo  Ictus  et  gloria, 
Ephem.  epigr.,  1892,  t.  Vil,  p.  105,  n.  334. 

3  J.  TouTAiN,  dans  le  Bull,  du  Coynité,  1894,  p.  85,  n.  4. 

4.  A.  Berbrugger,  dans  la  Bévue  afric,  t.  I,  p.  52;  t.  X,  p.  .354;  Calai, 
du  musée  d'Alger,  p.  79,  n.  194;  L.  Renier,  Becueil,  n.  3675,  C.  I.  L., 
n.  9286;  Toulotte,  Géogr.  de  l'Afrique  chrét.,Byzacène  etTripolitaine, 
p.  34. 


LE  DONATISME.  353 

[mu]LT\S  EXILIIS  [saepe{?)] 
PROBATVS  ET  FIDEI 
CATHOLICAE  ADSER 
TOR  DIGNVS  INVENTVS 
5     INPLEVIT_[N  EPISCOPATV 
AN-XVIIh  M-II-D-XII  ET  OCCI 
SVS  EST  IN  BELLO  MAVRO 
RVM  ET  SEPVLTVS  EST  DIE 
VhID-MAlAS  P~  CCCCLVI 

Multis  exiliis  saepe  probatus  et  fldei  Catholicae 

adsertor  dignus  inventus  (peut-être  luventus)  i{m)plevit 
in  episcopatu  an{nos),  XVIII,  m{enses)  II,  d{ies)  XII ;  et 
occisus  est  in  bello  Maurorum  et  sepultus  est  die  VI  id- 
(us)  maias  {anno)  p{rovinciae)  CCCCLVI. 

Ce  titre  de  catholique  reparaît  fréquemment  sur  les 
marbres  ^ ,  mais  il  ne  semble  pas  que  les  fidèles  aient 
porté  ou  reçu  l'épithète  de  catholicus,  catholici  :  au- 
cun marbre,  du  moins  parmi  ceux  qui  ont  été  décou- 
verts jusqu'à  ce  jour,  ne  témoigne  qu'on  ait  fait  usage 
de  ce  vocable  2.  Une  expression  que  nous  lisons  sur 
un  grand  nombre  d'épitaphes,  témoigne  de  l'ortho- 
doxie de  ceux  dont  on  rappelait  le  souvenir  :  c'est  la 
formule  in  pace  ^.  11  faut  observer  que  nous  avons 
plusieurs  types  de  cette  formule  ^. 

1.  A  Ksar-el-Kelb,  C.I.L.,  n.  2311;  à  Cédia,  adn.  2311,  p.  951;  à  Tha- 
gaste,  n.  5176. 

2.  Notons  toutefois  un  ardent  donatiste  qui  se  donne  ce  titre  :  Lo- 
quor  nomine  seniorum  Christiani  populi  catholicae  legis.  Gesta  purgat. 
Felicis,  à  la  suite  des  œuvres  de  S.  Optât,  p.  255.  Cf.  S.  Augustix, 
Contra  Gaudentium,  1.  II,  2. 

3.  A.  L.  Delattre,  La  formule  fidelis  in  pace  sur  les  épitaphes  chré- 
tiennes de  Carthage,  dans  le  Bull.  trim.  des  antiq.  africaines,  1886, 
t.  IV,  p.  245.  sq.  Cf.  E.  Le  Blant,  dans  les  Comptes  rendus  de  l'Acad.  des 
inscr.,  1881,  p.  247. 

h.  Nous  classons  les  formules  sans  tenir  compte  des  variétés  d'orthogra- 
phe, par  exemple  :  bixit,  bicxit,  vicsit,  etc.  En  ce  qui  concerne  le  mot 

20. 


354  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

On   voit  par  la  statistique   que   la   formule   que 

fidelis  isolé  de  la  formule  in  pace,  je  présume  qu'il  n'a  pas  un  autre  sens 
que  lorsqu'il  y  est  réuni.  On  pourra  s'appliquer  à  la  démonstration  à 
l'aide  des  textes  suivants  :  C.I.L.,  n.  5262  .où  l'épithète  de  fidelis  est 
donnée  dans  une  épitaphe  à  une  chrétienne  dont  il  est  dit  recessit  in 
pace;  n.  5263,  5492  :  fidelis  in  -^po;  5488,  5492,  10540,  10715,  11084.  Sur 
les  épitaphes  de  Carlhage  (Damous-el-Karita),  on  trouve  fréquemment  le 
mot  fidelis  isolé,  mais  l'état  fragmentaire  des  tituli  ne  permet  pas  de 
décider  si  le  mot  appartenait  à  un  des  lypesque  nous  avons  étudiés  ou  bien 
s'il  était  donné  seul.  Pour  ces  inscriptions,  nous  n'utiliserons  dans  la  pré- 
sente statistique  que  les  textes  qu'on  peut  considérer  comme  complets. 
En  outre,  nous  bornons  nos  dépouillements  aux  textes  recueillis  par  le 
C.I.L.,  afin  d'éviter  les  longues  références  aux  divers  périodiques.  Re- 
marquons, en  terminant,  que  l'absence  de  la  formule  in  pace  paraît  le  cas 
le  plus  général  à  Sétif,  C.I.L.,  n.  8634,  8636,  8638-8643,  8646-8650,   8652. 

In  pace;  C.  I.  L.,  n.  791,  1085,  1090,  1092,  1094-1099,  1391,  2018, 
5490,  5492,  5493,  9716,  10509,  10541,  10544,  10545,  110%,  11647,  11906, 
13463,  13550. 

Vixit  in  pace:  C.  I.  L.,  n.  55,  56,  57  (11106),  67,  150,  748,  749,  1769, 
2013,  5488  {vixit  ann....  in  pace,  n.  11081,  11082,  11088,  11127,  11131, 
11897,  11899,  12197,  12198,  12200,  13422). 

In  pace  vixit  ;  C.  I.  £.,  n.  181,  252,  453,  670,  673,  880,  984,  1086, 
1100,  1101,  1169,  1768,  2014,  2016,  8637,  10636,  10637,  10638,  10687,11099, 
11126,  11134,  11271,  11415,  11896,  11898,  11902,  11903,  12196,  13408,  13521. 

Dormit  in  pace  ;  C.  I.  />.,  n.  105'48,  11077,  11080,  11083,  11084,  11085, 
11089,  11090,  11119,  11120-11122,  11129,  11726. 

Reqvievit  in  pace;  C.  I.  I.,  n.  457,  458,  460,  2011,  5263,  5491,  8192, 
8644,  9271?  11123,  11128,  11648,  11649,  11657. 

Inpaceexibit;  C.  I.  L.,  n.  11727. 

Fidelis  In  pace;  C.  /.  £.,  n.  463,  1087,  10^3,  1104,  1169,  9591, 
10542,  11895,  12410,  13426,  13516. 

Fidelis  in  pace  vixit  ;  C.  I.  /,.,  n.  671,  672,  983,  1083,  1084,  1089. 
1116,  1169a,  1246,  8635,  8651,  9733,  105'47,  10927,  11900,  13420,  13430, 
13440,  13499,  13518,  13627. 

In  pace  fidelis  vixit;  C.  I.  L.,  n.  2012,  10641. 

Fidelis  vixit  in  pace;  C.  I.  L.,  n.  707,  1390,  2017,  5264. 

Vixit  in  pace  fidelis;  C.  I.  £.,  n.  4762. 

In  pace  depositvs;  C.  I.  X.,  n.  879. 

Depositvs  in  pace;  C.  I.  L.,  n.  5489,  9248. 

Receptvs  in  pace  vixit  i^;  C.  I.  L.,  n.  1156. 

Discessit  in  pace;  C.  I.  L.,  n.  9804,  9808,  9810,  9821,  9823,  9870, 
11651. 

In   pace  decessit,-  C.  I.  /-.,  n.  1389,  1393. 

1.  Cette  lecture  pouvant  donner  lieu  à  quelques  doutes,  il  y  a  lieu  de  rap- 
procher l'inscription  suivante,  qui  détermine  le  sens  de  receptus  :  memoria 
Jstefanie  1|  recepta  in  pace.  S.  Gsell,  Recherches,  p.  60,  n.  12. 


LE  DONATISME. 


355 


nous  étudions  a  été  répandue  par  toute  F  Afrique;  elle 
est,  de  beaucoup,  la  plus  fréquemment  employée. 
Nous  avons  à  rechercher  maintenant  le  sens  qu'y  at- 
tachaient ceux  qui  l'inscrivaient  sur  les  tombes.  Un 
premier  point  se  dégage  des  textes  que  nous  avons 
groupés  :  c'est  que  inpace  prend  une  signification  dif- 
férente du  repos  de  la  tombe  ;  nous  lisons  en  effet  : 


+  HIC  REQVIE 
BIT  BONE  ME 
MORIE  TEODO 
RVS  IN  PAGE 
FIDELIS  BIXIT 
ANNOS  +      VII 

DEPOSITVS 
XI  KL  OCTOBRES 
INDCXIIII+     ' 

V 


MEDDEN 
IN  RACE  VI 
XIT  ANNI 
S  XXXV  :•: 
5  PLVS  MIN 
RECESSIT 
DIE  VIII 
IDVS  :•: 
lANVA 
10  RIAS  :•:' 


Hic  requielylit  bon{a)e 
memori{a)e  Tlieodorus  in 
pace  fîdelis[i>]ijcit  annos  VII. 

Depositus  XI  kal.    octo-    nuarias 
bres,  ind{i)c[tione)  XIIII. 


Medden  in  pace,  vixit 
annis  XXXV plus  minus, 
recessit  die  VIII  idus  ia- 


Une  autre  formule  nous  apprend  au  sujet  d'une 
jeune  fille  :  ncslt  in  pace  in  hoc  mundo  annis  21  ^. 
Ceci  serait  suffisamment  clair,  mais  nous  trouvons 
d'autres  éclaircissements  dans  une  inscription  qui 
nous  apprend  que  Dalmatius  a  été  fidèle  à  Dieu  :  in 


Recessit  in  pace;  C.  I.  L.,  n.  5262,  ^55  et  addit.,  p.  926  {?). 

Precessit  nos  in  pace;  C,  I.  L.,  n.  9693,  9709,  9713. 

Precessit  in  pace  dominica;  C.  I.  L.,  n.  9751,  9752,  9793,  9794. 

1.  C.  I.  L.,  n.  i06M,  cf.  10636, 10637,  10638. 

2.  C.  I.  1.,  n.  11126,  cf.  11899. 

3.  C.  I.  />.,  n.  1106^1. 


356  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

pace  et  in  paradissu  '.  Ce  qui  est  définitif,  c'est  Fépi- 
taphe  d'une  enfant  de  dix-huit  mois  qui  a  vécu  en  paix 
et  qui  est  morte  en  paix  :  ^ 

t  REPARATA 
FIAELIS  VIXIT 
IN  PACE  ANNVM 
VNVM   MENSES  VI 
5        AIES  Xllll 

QVIEBIT  IN  PACE 
SVB  AIE  QVINTV 
lAVS  FEBRVARIAS 
INAICTIONEQVAR 
10  TA  AECIMA 

Reparata,  fidelis,  vixit  in  pace,  annum  unum,  meri- 
ses VI,  dies  XIII,  quie[i>]it  in  pace  sub  die  quintu  idus 
februarias  indictione  quarta  décima. 

Lorsqu'il  s'applique  à  la  vie  posthume  du  défunt, 
in  pace  a  une  valeur  certaine  ;  c'est  la  possession 
du  bonheur  éternel  :  m  Christo  ^  : 

BONE  ME 
MoRIE  FA/ 
LINE  BIXIT 
MEN-III  DO 
5  R  IN  PACE 
IN  CHRISTO 

Bon{a)e  memori{a)e Paulin{ae)  [v^xit  men[ses)  III;  dor- 
{m it)  in  pace  [et  ?]  in , Ch risto . 

1.  C.  I.  L.,  n.  13603.  Peut-être  faut-il  voir  une  opposition  d'idées  dan» 
la  formule  :  in  pace  et  irene.  C.  I.  L.,  n.  1091. 

2.  C.  I.  £.,  n.  526^.  Nous  pourrions  citer  encore  des  formules  comme 
celles-ci  :  in  pace  (chrismon)  vixit,  n.  11099;  dormit  in  pa-  (chrismon) 
ce  aw;  R.  Gagnât,  ///«  Rapport,  p.  115,  n.  9. 

3.  C.  r.  L.,  n.  11083. 


LE  DONATISME.  357 

Quant  à  savoir  si  cette  formule  a  été  réservée  aux 
seuls  catholiques  nous  n'en  trouvons  aucune  attesta- 
tion chez  les  Pères  comme  pour  ce  qui  concerne  le 
Deo  gratias,  mais  il  ne  nous  paraît  pas  possible 
d'en  douter  néanmoins  lorsque  nous  lisons  cette 
formule  :  precessit  nos  in  pace,  sur  l'épitaphe  de  l'é- 
vêque  catholique  d'Orléansville,  Reparatus  (-{-  475)^, 
et  sur  la  memoria  d'un  groupe  de  martyrs  de  la 
même  ville  ^.  Nous  terminerons  ces  remarques  par 
une  dernière  citation  qui  ne  laisse  pas  de  doute  sur 
le  sens  d'orthodoxie  et  d'union  à  l'Église  romaine 
qu'on  attachait  à  in  pace  ^  : 

I  N    PACE 
E  T    CO  N 
CORD I  A 
DECESSIT 
5       MARCELVS 
R-H- 
B- 
In  pace  et  corcordia    decessit  Marcelus.   R{equiescit) 
h{ic)  b{ene). 

Peut-on  avancer  que  l'absence  des  mots  in  pace  ou 
fldelis  sur  une  tombe  soit  la  marque  des  dissidents? 
On  peut  dire  à  tout  le  moins  que  c'est  un  indice  d'une 
importance  assurée.  On  pourrait  voir  la  confirmation 
de  ce  que  nous  avançons  dans  ce  fait  que  les  épita- 
phes  d'hérétiques  avérés  que  nous  possédons  n'ont 
pas  les  formules  in  pace ^  ou  fidelis  ^,  et  l'une  d'elles 
porte,  au  lieu  du  requient  in  pace  typique  des  or- 

1.  C.  I.  L.,  n.  9709,  cf.  n.  879. 

2.  C.  I.  £.,  n.  9716. 

3.  C.  L  L.,  n.  U19U,   cf.  1871fi. 

k.  C.  I.  I,.,  n.  8650,  G.  BoissiER,  dans  les  Comptes  rendus  de  l'Acad. 
des  inscr.,  séance  du  12  mai  1899. 


358  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

thodoxes,  la  formule  requievit  in  fide  eçangelii  ^ . 
On  voit  parla  ce  qu'une  statistique,  que  sa  longueur 
seule  nous  interdit  à  cette  place,  pourrait  apporter 
de  lumières  sur  la  force  numérique  des  partis  reli- 
gieux qui  divisaient  l'Afrique  chrétienne. 

Si  l'épigraphie  funéraire  la  plus  laconique  peut  nous 
fournir  les  éléments  d'une  statistique  dont  la  portée 
historique  n'échappe  à  personne,  on  devine  que  les 
inscriptions  à  formules  développées  doivent  offrir 
une  somme  de  renseignements  qui  ont  leur  impor- 
tance pour  la  recherche  des  expressions  typiques  de 
la  controverse  religieuse.  Il  est  naturel  que  catholi- 
ques ou  dissidents,  voulant  affirmer  leur  croyance, 
aient  employé  les  mots  les  plus  propres  à  l'exprimer 
et  ceux-là  mêmes  que  les  théologiens  de  chaque  parti 
avaient  dû  adopter  comme  interdisant  toute  équi- 
voque. Les  plus  caractéristiques  de  ces  formules 
nous  paraissent  être  celles-ci  :  In  nomine  Patris  et 
Filii  ^  ;  a  -|-  (o  Dei  et  Chr\isti\  ^  ;  in  nomine  Domini 
Sal{>atoris^  \  In  n{omine)  Dei  omnipol[entis)  \et\ 
Christ)i  Salçat[oris)  nos[tJ'i)  ^  ;  In  Deo  çeritas  ^  ;  Spes 
in  Deo  ^;  Christus  régnât  ^  ;  Precatur  pro  suis  pec- 
catis  [ut slalnficetur  {=i albificetuj^  P)  ^  ;  Pajc  Dei  Pa- 

1.  Ibid.  Remarquons  que  la  croix  ou  le  chrismon  ne  prouverait  rien. 
Cf.  n.  8650.  Voir  des  exemples  de  ces  inscriptions,  C.  I.  L.,  n.  456,  870, 
913,  1292,  2189. 

2.  C.  I.  L.,  n.  2272. 

3.  C.  I.  L.,  n.  4770  et  addit.,  p.  957;  cf.  n.  18704. 

4.  C.  I.  L.,  n.  9695. 

5.  C.  I.  JL.,  n.  10787;  cf.  n.  18705.  Cf.  Goyt,  dans  \t  Rec.  de  la  soc.  de 
ConsL,  1883,  t.  XXII,  p.  148,  n.  38:  De  Rossi,  Bull,  di  arch.  crist.,  1878, 
p.  11,  la  croit  arienne. 

6.  C.  I.  L.,  n.  16758. 

7.  C.  I.  L.,  n.  17460,  17609, 17729,  5265;  Spes  in  Deo  et  Chrislo  ejus, 
n.  2219;  Spes  in  me,  n.  2215. 

8.  R.  Gagnât,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1901,  p.  118,  n.  13. 

9.  L.  Demaeght,  dans  le  Bull.  trim.  desantiq.  rt/"Wc.,  1884,  p.  290,  n.  583; 


LE  DONATISME.  359 

tris  ^  ;  Qui  in  Deo  confiait  semper  9ivet^  ;  Deus  no- 
biscum  ^  ;  In  Deo  ^ii^as  '*  ;  Domine  salvos  fac  ^  ;  In 
Deo  et  castitas  ^;  Semper  pax''\  Utere  in  Christo  ^; 
Hic  pax  [Christi)  eterna  moretur  ^  \  multos  annos 
[{>)i(9)at^^  \  In  Christo  vivas  et  in  me[lius  crescas]^^  ; 
Si  Deus  pro  nobis  nil  mihi  deerit  ^^. 

Une  épitaphe  en  mosaïque,  provenant  de  la  tombe 
d'une  nonne  du  monastère  de  Thabraca  et  relevée  à 
Bordj-Sidi-Messaoudi,  présente  une  formule  toute 
vibrante  des  polémiques  pélagiennes  ^^  : 

[na\>ire) 
CASTVLA-P 
VELLA- ANN 
XL-VllhREDD 
VhIDVS-MAR 
TIAS-PROPER 
ANS-KASTITA 
TIS  •  SVME 
RE  P  R  EMI 
A  •  DIGN A 
M  E  R  V  I  T  • 
I  NM A  RC I B 
ILE  CORONA 
PERSEVERA 
NTIBVS-TRIB 
VET-DEVS-GR 
ATIA-IN  PAGE 

[agneau) 

I.  SCHMiDT,  dans  Ephem  epigr.,  188^,  t.  V,  p.  564,  n.  1309;  —1.  C.  I.  L., 
n.  1214;  —  2.  C.  I.  L.,  n.  1247.  Cf.  n.  9712  :  semper  pax  et  DE  Rossi,  BuU. 
di  arch.  crist.,  1874,  p.  127;  —  3.C.  /.  £.,  n.  2448;  —4.  C.  L  £.,  n.  4473. 

—  5.  C.  /.  L.,  n.  4488;  —  6.  C.  I.  L.,  n.  8730;  —  7.  C.  I.  Z.,  n.  9712. 

—  8.  C.  I.  L,,  n.  10928.  —  9.  C.  I.  L.,  n.  10947.  —  10.  C.  L  L., 
n.   16249.  —  11.  C.  I.    £.,  n.  18488.  —  12.  C.  I.  £.,  n.  17610. 

13.  Rebora,  dans  le  fiu//.  épigr.  de  la  Gaule,  1883,  t.  III,  p.  202;  BuU. 


360  L'AFRIQUE  CHRETIEKNE. 

Castula  puella  ann(orurn)  XLVIII.  liedd[idit  spiritum] 
VI  idus  Mar[tias),  properans  kastitatis  sumere  premia 
digna,  meruit  inmarc  [esc]îbile{m)  corona{m).  Perse- 
verantibus  tribuet  deus  gratia[m).  In  pace. 

Cette  question  de  la  grâce  troubla  longtemps 
l'Église  d'Afrique  et  les  monastères  n'en  furent  pas 
exempts.  C'étaient  les  moines  d'Hadrumète  en  par- 
ticulier qui  objectaient  que  l'excitation  à  l'effort  moral 
est  inutile  et  que  l'homme  ne  saurait  être  puni  à 
cause  de  ses  crimes,  puisqu'il  n'a  pas  pu  agir  autre- 
ment qu'il  a  agi,  que  la  grâce  de  la  persévérance, 
donum  perseverantiae ^  lui  a  manqué.  Le  monastère  de 
nonnes  de  Thabraca  que  gouvernait  sainte  Maxime 
vers  le  milieu  du  v®  siècle,  paraît  avoir  embrassé  la 
doctrine  de  saint  Augustin,  à  l'époque  du  moins  où 
Castula  y  mourut.  La  formule  finale  de  son  épitaphe 
semble  inspirée  par  le  traité  de  Tévêque  d'Hippone 
ayant  pour  titre  :  De  dono  perseveraniiae.  On  y  lit 
cette  phrase  :  Satis  dilucide  ostenditur,  et  inchoandi 
et  usque  in  finem  perseverandi  gratiam  Dei  non  se- 
cundum  mérita  nostra  dari  ^ .  Au  même  ordre  d'idées 
appartient  une  tablette  de  marbre  de  Henschir-el- 
Hammam  (Numidie)  ^  : 

IN  CRISTO  PERSEVERES 

PATER 

DAT-«1A 

NE  ï 

Pater  dat pan[em)  Christi, 

des  antiq.  afric.^  1884,  pi.  VII,  p.  128  sq.;  Thédenat,  dans  le  Bull,  de  la 
soc.  des  antiq.  de  France,  1883,  l.  XLIV,  p.  243;  A.  Héron  de  Ville- 
fosse,  dans  la  Revue  de  l'Afrique  française,  1887,  fasc.  32,  pi.  VIII; 
C.  I.  L.,  n.  17386. 

1.  S.  Augustin,  De  dono  perseverantiae,  33;  P.  L.,  t.  XLV,  col.  1012. 

2.  S.  GSELL,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1896,  p.  194,  n.lIO. 


LE  DONATISME.  361 

Nous  ne  croyons  pas  dépasser  les  bornes  de  l'in- 
terprétation en  voyant  ici  une  allusion  au  réconfort 
et  à  la  grâce  que  l'Eucharistie, /><2/2ïs  Christi^  distri- 
buée par  l'évêque,  pater  ^ ,  procure  à  l'âme  à  qui  elle 
devient  un  gage  de  persévérance  finale. 

Peut-être  l'inscription  suivante  était-elle  dirigée 
contre  la  doctrine  arienne  ^  : 

SPES  IN  DÔ  ET  CHRISTO  ElM 

Africa  sanctorum  corporihus  plena  est^  écrit  saint 
Augustin  ^.  Beaucoup  de  noms  parmi  ceux  qui  fu- 
rent illustres  alors  ont  dû  périr,  car  nous  voyons  que 
les  Martyrologes  n'ont  pas  recueilli  certains  noms 
que  l'épigraphie  est  seule  à  nous  faire  connaître  '*. 
Mais  ici  la  distinction  entre  hérétiques  et  orthodoxes 
devient  extrêmement  délicate.  Saint  Optât  nous  ap- 
prend qu'il  était  facile  de  compter  les  fanatiques  ap- 
partenant à  la  secte  des  Girconcellions  «  par  les 
autels  et  les  inscriptions  qui  marquent  leurs  sépul- 
tures ^  ».  Aujourd'hui  la  distinction  ne  présente  plus 
les  mêmes  facilités,  et  nous  savons  cependant  l'éten- 
due que  prit  le  mal,  à  un  moment  donné  ^.  Les  Gir- 
concellions se  disaient  que  les  martyrs  ayant  péri  de 

1.  Même  emploi  de  pater,  pour  désigner  l'évêque  C.  I.  L.,  n.  9709, 
19913,  et  R.  Gagnât,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1895,  p.  328. 

2.  Piper,  Drei  altchristliche  Inschriften  mit  EIVS  Kristliscli  siclier 
gestellt  gegeniiber  Beinesius  und  Mommsen,  dans  Zeitsclirift  fur  Kir- 
cheiKjeschichte,  t.  XII,  p.  67  sq.,n.  1. 

3.  S.  Augustin,  Epist.  LXXVIII,  3. 

'4.  C.  I.  L.,  n.  223^1,  5352,  566a,  5665,  8631,  9692,  9716,  9717,  10515, 
10666,  10686,  1090^,  à  confronter  avec  les  notices  martyrologiques. 

5.  S.  OPTAT  DE  MiLÈVE,  De  scliismatc  Donatistarum,  1.  III,  c.  U. 

6.  S.  Augustin,  Epist.  CLXXXV,  c.  m,  12;  Contra  Gaudentium,  1.  I, 
c.  XXVIII  ;  De  unitate  Ecclesiœ,  XIX,  50;  De  liaeresibus,  c.  lxix,  Philas- 
T RE,  De  liaeresibus,  c.  lxxxv;  Paulus,  De  liaeresibus,  c.  xui,  Conc. 
Cartliag.,  I,  can.  2. 

L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE.  —  I.  21 


362  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

mort  violente,  c'était  devenir  un  des  leurs  que  de 
périr  comme  eux.  Ils  se  précipitaient  parfois  à  corps 
perdu  en  pleine  fête  païenne  afin  de  s'y  faire  assom- 
mer, ou  bien  il  leur  suffisait  de  périr  dans  une  rixe 
et,  à  défaut  du  reste,  le  suicide  leur  ouvrait  le  ciel. 
Telle  était  leur  étrange  persuasion  qu'on  vit  des 
troupes  entières  se  jeter  du  haut  des  rochers.  Théo- 
dore t  raconte,  au  sujet  de  ces  fanatiques,  le  fait  sui- 
vant: «  Un  jour,  dit-il,  des  Circoncellions  rencontrè- 
rent et  entourèrent  un  jeune  homme  résolu;  ils  lui 
présentèrent  une   épée   nue,   lui  ordonnant  de  les 
égorger  s'il  ne  voulait  être  tué  lui-même.  —  «  Je 
crains,  leur  objecta  celui-ci,    qu'en  voyant  tomber 
quelqu'un  des  vôtres,  vous  ne  changiez  de  sentiment 
et  que  vous  ne  me   punissiez  de  vous   avoir  obéi. 
Laissez-moi  donc  vous  lier  d'abord,  et  je  consentirai 
à  vous  frapper.  »  Ils  l'écoutèrent,  et,  aussitôt  que  le 
jeune  homme  les  eut  attachés,  il  les  chargea  de  coups 
de  verges  et  les  abandonna,    sauvant  sa  vie  sans 
verser  le  sang  de  ces  malheureux  '.  »  Saint  Augustin 
répétait  sans  cesse  à  ces  frénétiques  ces  sages  pa- 
roles :  martyrem  non  facit  poena  sed  causa  ^,  mais 
avec  peu  de  succès.  La  foule  honorait  comme  autant 
de  martyrs  ces  fanfarons  du  martyre  ;  on  fêtait  leurs 
natalitia,  et  même  on  retrouvait  chez  eux  quelque 
chose  d'analogue   à  la  préparation  au  martyre   en 
usage  parmi  les  fidèles  ^. 

Nous  avons  mentionné  ailleurs  une  «  martyre  »  do- 
natiste,  la  nonne  Robba,  qui  fut  très  vraisemblable- 


1.  THÉODORE!,  Heretic.  fabulac,  t.  IV,  c.  vi,  De  Donatistis. 

2.  S.  AuGUSim,   Sermones    CCLXXV;    CCLXXXV,    2;   CCCXXVII,   1; 
CCCXXXI,  2  ;  CCCXXXV,  2',Epist,  LXXXIX,  2  ;  CYIII,  C.  V,  lU  ;  CCIV,  U  ;  etc. 

3.  THÉODORE!,  op,  cit»  i  Syyvol    "c^?    '^^  toûtwv    naçaicXfivtu);   toT;    cpaTtavoT'; 

0Ç'/l(7'.    IIIKVÔSVTSÇ. 


LE  DONATISME.  363 

ment  l'objet  d'un  culte  dans  la  basilique  de  Benian 
[zzn  Ala  MUiaî'ia) .  La  secte,  quoique  plus  modérée  que 
les  Circoncellions  qui  en  étaient  issus,  ne  laissa  pas 
d'avoir,  elle  aussi,  ses  martyrs.  Quelques  documents 
pleins  d'intérêt  nous  sont  demeurés,  attestant  l'im- 
portance de  leur  culte  ^ .  Ils  nous  apprennent  l'exis- 
tence d'une  basilique  à  l'intérieur  de  laquelle  étaient 
ensevelis  en  grand  nombre  les  corps  de  ceux  qui  y 
furent  tués  ;  les  épitaphes  qu'on  y  pouvait  lire  devaient 
attester,  jusqu'à  la  fin  des  temps,  les  violences  du 
parti  catholique  ^.  Ce  sont  peut-être  quelques-unes 
de  ces  épitaphes  qui  sont  parvenues  jusqu'à  nous.  Le 
document  que  nous  citons  ajoute  :  Nam  et  annwersalis 
dies  religiosa  deç^otione  non  immeiHto  celehratur  ^. 
Mais  une  autre  expression  doit  retenir  un  instant  notre 
attention.  Il  est  dit,  au  sujet  de  Donatus  et  Advocatus, 
qu'ils  expirèrent  sous  les  verges  :  Manus  contra  in- 
îiocuas  ad  Dominum  extensas  armantur  fustibus 
dexterae,  quasi  minus  martyrium  digèrent  qui  non 
gladiis^  sed  impia  caede  fustibus  trucidabantur  ^*. 
Nous  rencontrons  ici  une  expression  nouvelle  dont  il 
s'agit  de  fixer  la  lecture.  Voici  ce  que  nous  lisons  sur 
deux  tuiles  romaines  provenant  d'Orléansville  ^  : 

1.  Donatistae  cujusdam  sermo  de  vexatione  Donatistarum  tcmporîbus 
Leonlii  et  Ursatii.  Le  sermon  est  intitulé  :  IV  Idiis  Martii  Sermo  de 
passione  SS.  Donali  et  Advocati.  P.  L.,  t.  VIII,  col.  752  sq.  ;  Passio 
Marculi  sacerdotis  Donatistae,  qui  sub  Macario  interfectiis  a  Donatis- 
tispro  martyre  habebatur.  P.  L.,  t.  VIII,  col.  758  sq.  ;  Passio  Maximiani 
et  Isaac  Donatistarum,  auctorc  Macrobio.  P.  L.,  t.  VIII,  col.  767. 

2.  Sermo  de  passione  SS.  Donati  et  Advocati,  8,  P.L.,  t.  yiII,col.  756. 

3.  Ibid.,  9. 
h.  Ibid.,  6. 

5.  AzÉMA  DE  Moi>[TGRA.viER,  Lettre  à  M.  Hase,  dans  la  Revue  de 
bibliogr.  analijtique,  1844,  p.  59;  C.  I.  L.,  n.  9716;  E.  Le  Blant,  dans  le 
Journal  des  Savants,  1882,  p.  304;  Le  Même,  dans  L'épigr.  chrét.  en 
Gaule  et  dans  l'Afrique  romaine,  p.  117  sq.  ;  la  seconde  inscription  a  les 
mêmes   références  auxquelles  il  faut  ajouter  A.  Berbrugger,  dans  la 


364  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE 

AXRn 

DEO 
SANCTISSIMO  AETE  [mo 
MARTIRIVM   D\X[erunt 

5         MEMORIA  APOSTO  5 

PETRI  ET  PAVLI  CIA 
CESE  LIA  SECVNDILLA 
PER  PRESBITER 
VLIA  CETVLIA  FLAVA   PAS 
10  SI  IN  NONAS   MAII(/'")BENTE 
DEO  ANNO 

IN    PAGE  S 


V/////M 

ABICOI 

SSIMO  AET[e/7io 
DIXIT  O 
APOSTOLORVM 
^ni  ET  PAVLI-PASSy^ 
l-NON-MAI-ANN 
IBENTE  DEOTEXPO 
CTSOI  ' 


L'expression  :  marlyrium  dicere  n'est  donc  pas 
douteuse,  et  elle  est  jusqu'à  ce  jour  particulière  à  l'A- 
frique. Aux  témoignages  que  nous  avons  pu  grouper 
nous  en  ajouterons  un  dernier  :  c'est  la  passion  d'un 
groupe  de  martj^rs  catholiques  de  l'année  259.  On  y 
lit  que  l'évêque  Successus,  mort  pour  le  Christ, 
apparut  à  un  chrétien  prisonnier,  qui  raconta  ainsi 
sa  vision  :  Et  cum  ad  praesîdem  admotiis  essem 
produci  jussus  sum.  Et  apparuit  subito  in  medio 
plebis  mater  mea,  dicens  :  Laudate,  laudate^  quia 


Revue  africaine,  t.  I,  p.  ^3'i  ;  L.  Renier,  Recueil,  n.  3706  ;  A.  Berbrug- 
GER,  op.  cit.,  l.  IV,  p.  113,  11'»  et  Catal.  du  musée  d'Alger,  p.  3'i,  35, 
n.  28. 

1.  Supplément  non  douteux,  cf.  C.  I.  L.,  n.  970^i. 

2.  Suppléments,  ligue  3  '.[marly\{r)ium;  ligne  U:  mémo,  ligne  5: 
Pet,  ligne  7  :  ju.  Rappelons  une  brique  de  Tlenicen  publiée  par  Barges, 
Souvenirs  d'un  voyage  à  Tlemcen,  ancienne  capitale  du  royaume  de  ce 
nom,  sa  topographie,  son  histoire,  description  de  ses  principaux  mo- 
numents anecdotes,  légendes  et  récits  divers,  in-S",  Paris,  1859,  p.  119, 
fig.  1.  L'éditeur  attribuait  ce  petit  monument  à  l'époque  byzantine. 


LE  DONATISME.  365 

nemo  sic  martyrium  duxit^ .  Il  est  probable  que, 
malgré  l'autorité  des  manuscrits,  le  dernier  mot  de 
notre  citation  doit  être  lu  dixit^  ainsi  que  nous  y 
invitent  les  textes  que  nous  avons  transcrits  plus  haut. 
«  Si  l'on  se  reporte  avec  les  Pères  à  Tétymologie,  au 
premier  sens  du  mot  martyrium^  cette  expression 
devient  pour  nous  l'équivalent  de  testimonium  di- 
cere^  terme  de  la  haute  latinité  ^,  et  que  nous  signa- 
lerons, pour  citer  ici  un  écrivain  chrétien  d'Afrique, 
dans  cette  phrase  d'un  traité  de  saint  Augustin  ^  : 
Ciim  displiceret  ipsum  testimonium  hominibus  ad- 
versus  quos  dicebatur,  passi  sunt  omnia  quae  passi 
sunt  martyres  ^*.  » 

C'est  parmi  les  monuments  donatistes  que  nous 
rangerons  une  inscription  dédicatoire  du  iv^  siècle, 
relevée  à  Philippeville  (=  Colonia  Veneria  Rusi^ 
cade  ^  : 

MAGNA  QVOD  ADSVRGVN  SACRIS 

FASTIGIA  TECTIS 
QVAE  DEDIT  OFFICIIS  SOLLICITVDO  PUS 
MARTYRIS  ECCLESIAM  VENERAN 
5  DO  NOMINE  DIGNAE 

NOBILIS  ANTISTES  PERPETVV 

QVE  PATER 
NAVIGIVS  POSVIT  CRISTI       LE 

GISQVE  MINISTER 
10  SVSPICIANT  CVNCTI  RELIGIONIS  OPVS 

1.  RuiNART,  ylcfa  «incera,  p.  237  :  Passio  ss.  Montant,  Lucii  et  alio- 
rum  martyrum  africanorum,  21. 

2.  CicÉRON,  P7-0  Roscio, XXWl-,  Pro  Sulla,  XXX;  Dénatura  Deorum, 

III,  XXXIV. 

3.  S.  Augustin,  Tract.  I  in  Epîst.  Joliannis,  2. 

U.  E.  Le  BLx^nt,  L'épigr.  chrét.  en  Gaule  et  dans  l'Afrique  romaine, 
p.  119. 
5.  GouiLLY,  dans  le  Bull,  de  corresp.  a  fric.,  1885,  t.  III,  p.  529;  E.  Le 


366  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

Magna  quod  adsurgun{t)  sacris  fastigia  tectis, 
Quœ  dédit  officiis  sollicitudo  piis  : 
Martyris  ecclesiam  i'enerando  nomine  Dignae 

Nobilis  autistes  Perpetuu\s]que  pater 
Naçigius  posait  C{h)risti  legisque  minister. 
Suspiciant  cuncti  religionis  opus. 

«  Voici  que  s'élèvent  les  hauts  faîtes  des  toits  sacrés, 
qu'une  pieuse  sollicitude  a  donnés  pour  église  à  la 
vénérable  martyre  Digna.  Le  noble  pontife,  celui  qui 
est  toujours  notre  père,  le  ministre  de  la  loi  du 
Christ,  Navigius,  les  a  construits.  Que  tous  contem- 
plent son  pieux  ouvrage.  »  Le  nom  de  Navigius  et 
celui  de  Digna  manquent  dans  les  catalogues  épis- 
copaux  et  martyrologiques  de  FÉglise  d'Afrique. 
L'inscription  demeure  donc  attribuable  aux  catho- 
liques comme  aux  donatistes,  qui  eurent  chacun 
leur  évêque  à  Rusicade  ^ .  Il  semblerait  plus  sur- 
prenant que  les  noms  d'un  évêque  et  d'une  mar- 
tyre fissent  défaut  chez  les  catholiques  sur  lesquels 
nous  avons  beaucoup  de  documents  plutôt  que  chez 
les  donatistes  que  nous  connaissons  assez  peu  ;  c'est 
l'unique  raison  qui  nous  fait  mentionner  à  cette  place 
l'inscription  de  Rusicade.  A  Nova-Petra  se  trouvait 
un  des  plus  célèbres  sanctuaires  du  donatisme,  c'est 
celui  qui  contenait  le  tombeau  de  Marculus  ^. 

Blant,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1886,  p.  371;  Papier,  dans  le  Bull,  de 
l'Acad.  d'IIippone,  1886,  fasc.  22,  p.  128;  Desjardins,  dans  les  Comptes 
rendus  de  l  Acad.  des  Inscr.,  1886,  p,  227;  De  Rossi,  Bull,  diarch.  crist., 
1886,  p.  26;  J.  SCHMIDT,  dans  Epliem.  cpigr.,  1892,  t.  VII,  p.  138,  n.  UUb  ; 
C.  I.  L  ,  n.  19913.  Il  faut  entendre  la  phrase  dépendant  de  posuit  depuis 
quod  et  non  seulement  depuis  ecclesiam,  comme  quelques-uns  l'ont  fait: 
Magna  quod  adsurgunt  sacris  tectis  fastigia,  qiiae  officiis  piis  sollici- 
tudo dédit  :  ecclesiam  Dignae  venerando  nomine  martyris  posuit  Na- 
vigius, etc. 

1.  MoRCELLi,  Africa  cliristiana,  1. 1,  p.  265. 

2.  S.  GsELL,  Beclierchcs,  p.  209;  LE  MÊME,  dans  les  Mél.  d'arcfi.  et 
d'Iiist.,  189^1,  p.  507. 


LE  DONATISME.  367 

Optât  fait  de  l'Afrique  chrétienne,  après  le  concile 
de  349,  la  description  suivante  :  «  Le  diable,  pour  qui 
l'union  des  fidèles  est  un  tourment,  s'afïligeait  de  voir 
l'Afrique,  l'Orient  et  les  autres  pays  de  l'autre  côté 
des  mers  unis  dans  une  même  paix,  et  le  corps  en- 
tier de  l'Église  reconstitué.  Alors,  sous  un  empereur 
chrétien,  abandonné  et  comme  emprisonné  dans  ses 
simulacres,  il  ne  sortait  plus  de  ses  temples.  En  ce 
même  temps,  les  chefs  et  les  conducteurs  des  do- 
natistes  se  continrent.  Plus  de  schismes  dans  l'É- 
glise, plus  de  sacrilège  chez  les  païens;  mais  la  paix 
douce  à  Dieu  dans  toutes  les  nations  chrétiennes;  le 
diable  s'afïligeait  dans  ses  temples  et  les  donatistes 
dans  leur  exiP.  »  Cet  âge  d'or  ne  dura  guère;  l'a- 
vènement de  l'empereur  Julien  remit  tout  en  ques- 
tion (361).  On  sait  que  l'une  des  premières  mesures 
prises  par  le  nouvel  Auguste,  quoique  infiniment 
libérale  en  apparence,  était  en  réalité  une  mesure  de 
persécution  ^.  Le  rappel  de  tous  les  exilés  pour  motif 
religieux  devait  entraîner  la  présence,  dans  la  plu- 
part des  villes,  de  deux  chefs  de  partis  irréconcilia- 
bles. Privés  de  leur  évêque,  les  opprimés,  les  vaincus, 
demeuraient  dans  une  tranquillité  relative  et  la  paix 
était  maintenue  au  prix  de  rigueurs  regrettables, 
mais  nécessaires,  car  il  arrive  un  moment  où  ce 
qu'on  appelle  «  les  droits  de  l'homme  »  doit  céder 
à  la  considération  du  danger  inhérent  à  l'exercice  de 
ces  droits.  Et  ce  que  nous  disons,  nous  ne  pensons 
pas  à  l'appliquer  aux  seuls  dissidents  du  catholicisme. 
Au  degré  de  haine  où  quarante  années  de  polémi- 
ques furieuses,  soutenues  par  la  violence  et  les  abus 


1.  s.  Optât,  De  schismate  Donatistarum,  t.  II,  c.  15. 

2.  P.  Allard,  Julien  V Apostat,  in-8°,  Paris,  1903,  t.  II,  p.  286. 


368  L'AFRIQUE  CHRETIENNE. 

de  pouvoir,  avaient  conduit  les  esprits,  le  rappel  de  Té- 
vêque  Athanase  et  de  l'évêque  Hilaire  sur  leurs  sièges, 
en  ne  prenant  aucune  mesure  pour  leur  assurer  Texer- 
cice  pacifique  de  leur  autorité  légitime,  devenait  l'oc- 
casion de  troubles  nouveaux  et  dès  lors  n'était  pas 
moins  répréhensible  que  le  rappel  des  chefs  de  la 
faction  donatiste.  Il  y  avait  là  un  acte  impolitique 
qui  ne  pouvait  manquer  de  donner,  à  bref  délai,  ses 
résultats.  Ce  qui  arriva.  Les  prélats  schismatiques 
rentrèrent  de  l'exil  et  remontèrent  sur  leurs  sièges. 
L'Afrique  était  de  nouveau  livrée  aux  discordes  re- 
ligieuses. 

Les  donatistes,  connaissant  ce  qu'ils  pouvaient 
attendre  du  prince  ^ ,  lui  avaient  fait  présenter  une 
demande  en  restitution  des  basiliques  qui  leur  avaient 
été  retirées.  On  la  leur  accorda  et  on  leur  rendit  toute 
liberté.  Le  successeur  de  Donat  le  Grand  put  venir 
occuper  son  siège  de  Carthage.  Ainsi  qu'on  devait 
le  prévoir,  les  donatistes,  qui  devaient  leur  nouvelle 
situation  à  la  même  volonté  qui  restaurait  le  propre 
ennemi  du  christianisme,  l'idolâtrie,  les  donatistes 
interprétèrent  la  tolérance  comme  une  invitation  à 
aider  le  gouvernement  de  Julien  dans  sa  politique  à 
l'égard  des  chrétiens.  Optât  ne  ménage  pas  les  ex- 
pressions pour  décrire  les  violences  auxquelles  ils 
se  livrèrent  :  «  Vous  êtes  rentrés  en  Afrique,  leur 
disait-il,  au  moment  même  où  le  diable  avait  permis- 
sion de  sortir  de  prison,  et  vous  ne  rougissez  pas 
d'éprouver  les  mêmes  joies  que  lui  et  pour  le  même 
motif  !  Vous  revenez,  encouragés,  furieux,  dépeçant 
les  membres  de  l'Eglise;  habiles  à  séduire,   intrai- 

1.  Au  moment  où  Julien  promulgua  le  retour  des  proscrits  religieux, 
on  savait  à  quoi  s'en  tenir  sur  son  apostasie  et  les  sentiments  qu'il  por- 
tait au  christianisme. 


LE  DONATISME.  369 

tables  pour  tuer,  provocateurs.  Vous  expulsez,  vous 
envahissez  les  basiliques  à  main  armée;  nombre 
d'entre  vous  —  et  dans  tant  de  lieux  que  le  temps 
nous  manque  pour  les  énumérer  —  commettent  le 
meurtre  et  avec  une  telle  atrocité  que  la  relation 
en  a  été  envoyée  [à  l'empereur] .  Vous  vous  en  sou- 
venez de  toutes  ces  localités  témoins  du  meurtre 
des  catholiques.  Ils  étaient  des  vôtres,  ce  Félix, 
évêque  de  Zabé  [dans  la  Sitifîenne],  et  ce  Januarius, 
évêque  de  Flumen  piscensis  [dans  la  même  pro- 
vince], et  tous  ces  autres  qui  se  précipitèrent  dans 
la  ville  de  Lemellef  où  ils  trouvèrent,  quoiqu'ils  en 
eussent,  la  basilique  fermée.  Aussitôt  on  l'escalade, 
on  grimpe  sur  le  toit  dont  on  jette  les  tuiles  sur 
les  diacres  groupés  autour  de  l'autel,  et  deux  d'en- 
tre eux  sont  tués  :  Primus,  fils  de  Januarius,  et 
Donatus,  fils  de  Ninus.  Ceci  se  passait  en  présence 
de  vos  évêques  qui  viennent  d'être  nommés,  et  par 
leurs  ordres. 

«  En  vérité,  cela  donnerait  lieu  de  croire  que  c'est 
de  vous  qu'il  a  été  dit  :  «  Leurs  pieds  sont  rapides 
dès  qu'il  s'agit  de  répandre  le  sang.  »  On  tue  nos 
diacres  à  l'autel  en  présence  et  sur  l'ordre  de  vos 
évêques  et  on  recommence  à  Carpis.  Ne  sont-ce  pas 
des  abominations  que  rien  ne  peut  expier?  Dans  les 
villes  de  la  Maurétanie,  votre  entrée  est  signalée  par 
de*  massacres  et  on  tue  les  enfants  dans  le  ventre  de 
leur  mère.  Ah  !  il  s'agit  bien  de  Macaire  qui  a  pu  se 
montrer  un  peu  rude,  mais  au  moins  avait-il  l'excuse 
de  vouloir  procurer  l'unité,  tandis  que  toute  votre 
conduite  tend  à  aggraver  les  dissentiments.  Rappel- 
lerai-je  ce  que  vous  fîtes  à  ^Tipasa  de  Maurétanie? 
Deux  évêques  de  Numidie,  Urbanus  de  Formis  et 
Félix   d'Idicra,    deux  flambeaux  embrasés,  prome- 

21. 


370  L'AFRIQUE  CHRETIENIVE. 

nèrent  leur  malignité,  jetèrent  l'épouvante  parmi 
une  population  pacifique,  et,  mettant  à  profit  la  com- 
plaisance et  la  malveillance  de  quelques  magistrats 
ainsi  que  du  prseses  Athenius,  ils  expulsèrent  et 
battirent  les  fidèles,  mettant  les  hommes  en  pièces, 
violant  les  matrones,  tuant  les  enfants,  faisant  avor- 
ter les  femmes.  La  voilà  votre  Eglise,  elle  se  désal- 
tère et  se  nourrit  avec  le  sang  que  ses  évoques  lui 
donnent. 

«  Ce  n'est  pas  tout.  Ce  qui  vous  paraît  chose  sans 
importance  se  trouve  être  un  sacrilège.  Vous  avez 
fait  jeter  l'Eucharistie  à  vos  chiens;  mais  Dieu  a 
fait  voir  à  l'instant  sa  vengeance.  Ces  chiens  sont 
devenus  soudain  enragés,  se  sont  jetés  sur  leurs 
maîtres  comme  ils  eussent  fait  sur  des  malfaiteurs 
et  les  ont  mis  en  pièces.  Une  ampoule  contenant  le 
chrême  fut  précipitée  par  la  fenêtre,  mais  la  main 
des  anges  la  déposa  intacte  sur  les  rochers  ^  »  Optât 
nous  a  conservé  le  souvenir  de  violences  plus  révol- 
tantes encore,  mais  que  nous  ne  croyons  pas  de- 
voir traduire^. 

Du  moins.  Optât  donnait  des  noms. 

Le  règne  de  Julien  fut  court.  Jovien,  son  succes- 
seur, ne  vécut  pas  assez  de  temps  pour  s'intéresser 
efficacement  à  l'Afrique.  Valentinien  eut  à  s'occuper 
lui  aussi  des  donatistes,  mais  ici  le  conflit  s'agrandit 
et  les  positions  véritables  se  dessinent.  A  peine 
Valentinien  venait-il  de  monter  sur  le  trône  que  les 


\.  s.  OPTAT,  op,  cit.,  1.  II,  c.  17-19. 

2.  Ibid.,  1.  II,  c.  XIV  :  lîevertentes  Urbanus  Formensis  et  Félix  Jdi- 
crensis  invenerunt  matres,  quas  de  castimonialibus  fecerant  mulieres. 
Interea  supra  memoralus  Félix  inter  crimina  sua  et  facinora  nefanda, 
ab  eo  comprehensa  puella  oui  milram  ipse  imposuerat,  a  qua  paulo 
ante  pater  vocabatur,  nefarie  inccstare  minime dubitavit. 


LE  DONATISME.  371 

tribus  des  Aiisturiens  ^ ,  encouragées  par  le  succès 
d'une  razzia  opérée  l'année  précédente,  peut-être 
avec  la  connivence  du  comte  Romanus^,  revin- 
rent enlever  sur  le  territoire  de  Leptis  ce  qu'ils 
n'avaient  pu  emporter  avec  eux.  Ils  étendirent  leurs 
ravages  jusqu'à  Œa,  et  cette  fois  encore  le  comte  les 
laissa  faire  (365).  En  366,  ils  reparurent  pour  achever 
la  dévastation  et  le  dépouillement  du  pays.  Celui  sur 
la  mémoire  duquel  plane  encore  l'ombre  de  la 
trahison  ne  borna  pas  son  incapacité  ou  son  infamie 
à  cette  inaction  sur  un  théâtre  de  second  ordre. 
Les  contemporains  et  les  auteurs  qui  nous  ont  laissé 
le  récit  de  la  guerre  de  Firmus  n'hésitent  pas  à 
accuser  Romanus  d'avoir  provoqué  les  événements 
qui  se  transformèrent  bientôt  d'une  simple  agitation 
en  guerre  ouverte^.  Romanus  entretenait  des  divi- 
sions dans  la  famille  d'un  des  chefs  barbares  que 
l'Empire  tolérait  en  Maurétanie.  Romanus  soutenait 
Zammac,  frère  de  Firmus,  roi  du  pays,  lorsque 
Firmus,  afin  de  couper  court  à  l'opposition  de 
Zammac,  le  fit  assassiner.  Romanus  accusa  Firmus 
devant  l'empereur  et,  grâce  à  ses  relations  de  cour, 
empêcha  Firmus  de  faire  parvenir  sa  justification. 
Celui-ci,  outré  par  de  telles  manœuvres,  se  révolta 
et  déclara  la  guerre  à  l'Empire.  «  Ce  récit  doit  être 
véridique,  dit  M.  Cagnat,  mais  on  peut  se  demander 
aussi  s'il  ne  trouvait  pas,  dans  l'état  des  esprits  en 
Maurétanie,  à  ce  moment,  un  terrain  tout  préparé 
pour  une  révolte.  Il  faut  remarquer  que  l'influence 

1.  Ammiex,  Hist.,  XXVI,  U,  5;  Corippus,  Joliannide,  11,89  sq.,  les 
nomment  «  Austures  ».  Cette  tribu  avait  ravagé  la  Tripolilaine  dès  364; 
elle  se  retirait  dans  le  voisinage  d'OEa  et  de  Leptis  magna.  Cf.  Tissot, 
Géogr.  comp.  de  l'Afrique  rom.,  t.  I,  p.  369. 

2.  Nouvellement  promu  au  commandement  des  troupes  d'Afrique. 

3.  Ammie.\,  op.  cit.,  XXVIII,  5,  2  sq. 


372  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

de  Donat  avait  séparé  l'Afrique  en  deux  camps 
ennemis  :  les  uns,  partisans  de  l'orthodoxie,  étaient 
appuyés  par  l'autorité  impériale,  comme  nous 
l'avons  dit  plus  haut;  les  autres,  qui  s'étaient  jetés 
dans  le  schisme  et  se  sentaient  tenus  pour  des  enne- 
mis publics,  devaient  être  disposés  à  se  laisser 
emporter  aux  partis  extrêmes  avec  toute  l'ardeur 
que  les  discussions  religieuses  inspirent  aux  esprits, 
môme  les  plus  calmes.  Combien  cette  ardeur  ne 
devait-elle  pas  s'accroître  alors  que  la  revendication 
religieuse  se  doublait  d'une  revendication  de  race, 
et  qu'il  s'agissait,  non  plus  seulement  de  faire 
triompher  des  idées  abstraites,  mais  de  prendre 
une  revanche  des  défaites  passées  et  des  persécu- 
tions essuyées!  Les  donatistes  étaient,  en  grande 
partie  des  indigènes,  pour  qui  le  schisme  avait  été 
l'occasion  attendue  de  protester  contre  une  servitude 
impatiemment  supportée,  et  qui  nourrissaient  au  fond 
du  cœur  l'espoir  de  secouer  le  joug  quelque  jour. 
Ils  firent  donc  alliance  avec  Firmus,  comme  Firmus 
avec  eux;  ils  lui  donnèrent  une  nombreuse  armée 
qu'il  n'avait  point  et  un  excellent  recrutement  indi- 
gène, qui  lui  était  indispensable  pour  soutenir  la 
lutte;  lui,  leur  fournit  le  chef  militaire  dont  ils 
avaient  besoin  ^  » 


1.  Celte  union  entre  les  donatistes  et  Firmus  nous  est  surtout  révélée 
par  des  passages  de  saint  Augustin  {Epist.  LXXXVII)  :  Mémento  quod 
de  Bogatensibus  (c'est-à-dire  des  sectateurs  de  Rogatus,  évêque  de 
Cartenna)  yion  dixerim  qui  vos  Firmîanus  appellare  dicuntur,  sicut 
nos  Macarianos  appellatis.  Neque  de  Bucatensi  episcopo  veslro,  qui 
cum  Firmo  pactus  perhibetur  incolumitalem  suorwn  ut  ei  portae  ape- 
rientur  et  in  vastationem  darentur  catholici  et  alia  innumerabilia ^ 
Rogatus  de  Cartenna,  ayant  quitté  le  donatisme,  fut  persécuté  par  ses 
anciens  compagnons  du  schisme,  avec  l'aide  de  Firmus.  Cf.  S.  Augustin, 
Contra  litt.  Petiliani,  83  ;  In  Parmen.  1, 10.  La  trahison  de  deux  corps 
de  troupes  auxiliaires,  les  Constantiniani  pedites  et  les  équités  cohor- 


LA  DONATISME.  373 

Firmus,  n'ayant  plus  rien  à  ménager,  revêtit  la 
pourpre*,  convoqua  ses  alliés  de  la  montagne  et 
entra  en  campagne.  Césaréé  (=:  Cherchel)  ^  et  Ico- 
sium  (=  Alge?']  ^  furent  prises  et  saccagées,  Tipasa 
bloquée.  La  position  de  la  ville  était  forte  et  le  sort 
qu'avaient  subi  les  villes  conquises  par  Firmus  donna 
aux  habitants  une  vaillance  et  une  endurance  qui 
leur  permirent  de  tenir  bon  et  d'obliger  l'ennemi 
à  lever  le  siège.  Firmus  avait  cependant  privé  la 
place  de  toutes  ses  communications  avec  la  terre,  oc- 
cupant tous  les  accès,  détournant  les  cours  d'eau  qui 
alimentaient;  la  ville  d'eau  potable ,  bouchant  les 
sources.  On  se  battit  pendant  huit  jours,  tout  était 
prêt  pour  l'assaut,  machines  de  guerre,  tours  rou- 
lantes, échelles.  Ni  force,  ni  ruse  ne  triomphèrent'*. 
Alors,  dit  un  contemporain,  auteur  de  la  Passion 
de  Sainte  Salsa,  Firmus  imagina  de  s'affubler  du 
masque  de  la  dévotion  et  d'entrer  dans  le  temple  de 
la  martyre  qui  se  trouvait  en  dehors  du  rempart, 
sous  prétexte  d'y  accomplir  un  vœu,  comme  si  la 
sainte  pouvait  passer  au  parti  des  païens.  Il  alluma 
des  cierges  qui  s'éteignirent  ;  il  offrit  le  pain  et  le 
vin,  ils  tombèrent  à  terre,  aucune  substance  ne  se 
prêta  à  l'accomplissement  de  ces  cérémonies  impies. 
Pensant  que  cet  échec  était  dû  au  hasard,  il  recom- 
mença une  seconde  et  une  troisième  fois,  mais  il  ne 

Us  IV  safjittariorum  {Not.  Dujn.  Occ,  V,  103,  252,  et  VU,  150;  YI, 
29,  72,  et  VII,  ,191)  appartenant  à  l'armée  d'Afrique,  et  par  conséquent 
recrutés  parmi  les  indigènes,  qui  passèrent  à  Firmus,  doit  être  sans 
doute  attribuée  à  des  motifs  religieux. 

1.  Ammien,   XXIX,  5,  ^8,  'i9;   Zosime,  IV,  16,  k\  Aurelius  Victor, 
Episl.  XLV,  7. 

2.  Orose,  Hist.,  VII,  33,  5. 

3.  Symmaque,  Epist.  I,  58. 

h.  Catalogus  codicum  hcujiographicorum  latînorum  qui  asservantur 
in  bibliothcca  nationali  Parisiensi,  t.  I,  p.  351  sq. 


374  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

fut  pas  plus  heureux.  Alors,  dans  un  mouvement  de 
folie,  sa  dévotion  se  changea  en  blasphème  et,  comme 
pour  se  venger  de  Dieu,  il  frappa  le  sarcophage  de  la 
martyre  avec  colère  et  sortit  pale,  tremblant,  les 
yeux  injectés  de  bile  et  proférant  des  malédictions. 
Dans  le  vestibule  il  tomba  de  son  cheval  et  on  y  vit, 
après  l'événement,  un  présage  de  la  ruine  dont  son 
parti  était  déjà  menacé. 

Valentinien  envoya  en  Afrique  le  comte  Théodose 
(372)  ^  avec  quelques  troupes  empruntées  aux  effec- 
tifs de  Mésie  et  de  Pannonie  et  destinées  à  compléter 
les  effectifs  de  l'armée  d'Afrique.  Une  loi  conservée 
au  Code  théodosien^  prenait  quelques  dispositions 
en  vue  de  faire  rentrer  le  plus  grand  nombre  pos- 
sible des  soldats  détachés  soit  à  l'officium  d'un  gou- 
verneur, soit  dans  ces  autres  emplois  que  les  hommes 
de  troupe  désignent  d'un  mot  expressif  sous  le  nom 
d'«  embuscades  ».  Théodose,  à  peine  débarqué,  retira 
au  comte  Romanus  la  conduite  des  opérations  et  se 
rendit  de  sa  personne  à  Sétif  dont  il  fit  sa  base  d'o- 
pérations. Firmus,  effrayé  par  la  grande  réputation 
militaire  de  Théodose,  chercha  à  gagner  du  temps 
et  vint  demander  la  paix.  Théodose  y  consentit, 
mais  réclama  des  otages  ;  pendant  ce  temps,  il  pous- 
sait les  opérations.  Il  s'avança  jusqu'à  Tupusuctu 
(=r:  Tiklat)^  au  pied  du  Djurdura.  La  campagne 
commençait. 

Pour  Firmus,  elle  ne  fut  qu'une  série  de  déboires. 
Après  l'un  d'eux,  il  envoya  au  vainqueur  des  évêques, 
des  donatistes  sans  doute,  demander  la  paix.  Ils 
amenaient  des  otages.  Il  y  eut  donc  une  sorte  de 
trêve,   mais  on  sut  que  Firmus  ne  cherchait  qu'à 

1.  Ce  Théodose  était  père  du  futur  empereur. 

2.  Code  Thcod.,  VIII,  7,  12,  13. 


LE  DONATISME.  375 

gagner  du  temps  et  méditait  une  nouvelle  révolte. 
Théodose,  brusquant  la  reprise  des  hostilités,  s'a- 
vança-jusqu'à  Zucchabar  (=  Miliana).  Il  y  rencontra 
deux  corps  indigènes  appartenant  à  l'armée  d'A- 
frique qui,  très  probablement  pour  motif  de  religion, 
avaient  pris  le  parti  de  Firmus  :  c'étaient  la  quatrième 
cohorte  des  Sagittarii  et  la  légion  Flâna  Victrix 
Constantina;  chefs  et  soldats  furent  passés  par  les 
armes  ou  soumis  à  de  cruels  supplices.  Firmus  allait 
d'échec  en  échec.  Ainsi  qu'il  arrive,  quand  son  étoile 
fut  assez  obscurcie,  ce  ne  furent  même  plus  des 
échecs,  mais  des  défections,  qui  l'atteignirent.  Théo- 
dose, à  force  d'énergie,  s'était  tiré  de  quelques  si- 
tuations très  critiques  et  tantôt  par  des  combats, 
tantôt  par  des  marches  stratégiques,  contraignait  les 
tribus  à  la  soumission.  Cependant  rien  n'était  ter- 
miné. Firmus  restait  libre  et  apparaissait  tantôt  sur 
un  point,  tantôt  sur  un  autre;  partout  sa  présence 
suffisait  à  ranimer  la  révolte.  Le  prestige  exercé  par 
Firmus  sur  les  Maures  rappelle  celui  qu'en  d'autres 
temps  exerça,  dans  les  mêmesparages,  Abd-el-Kader: 
on  pouvait  craindre  que  la  guerre  ne  s'éternisât^. 
La  trahison  fit  ce  que  la  victoire  ne  pouvait  faire  : 
Firmus,  s'apercevant  que  son  allié  Igmazen  le  faisait 
surveiller  de  si  près  que  la  fuite  était  devenue  im- 
possible, profita  du  sommeil  de  ses  gardiens  et  se 
pendit.  Firmus  mort,  les  montagnards  révoltés  ren- 
trèrent dans  l'obéissance  et  la  situation  redevint 
calme  en  Maurétanie.  C'était  pour  le  donatisme  une 
nouvelle  partie  perdue. 


1.  Mercier,  La  population  indigène  de  l'Afrique  sous  la  domination 
romaine,  vandale  et  btjzantine,  dans  le  Rec.  de  Constantine,  1895-1896, 
t.  XXX,  p.  127-211.  S.  GSELL,  dans  les  Mél.  d'arcli.  et  d'hist.,  1898, 
t.  X\1II,  p.  95;  1900,  t.  XX,  p.  100. 


376  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

Le  donatisme,  après  avoir  complètement  dévié 
dans  la  politique  à  l'occasion  de  la  révolte  de  Firmus, 
acheva  son  évolution  par  l'émiettement  de  ses  forces 
en  un  certain  nombre  de  groupes  qui,  sous  des 
noms  variés,  amenèrent  la  dissociation  de  la  secte  et 
sa  disparition  définitive.  Ce  furent  d'abord  les  Ro- 
gatistes,  qui  ne  parvinrent  jamais  à  réunir  plus  d'une 
dizaine  d'évêques  ^  Ce  petit  nombre  n'était  pas  une 
infériorité  à  leurs  yeux,  et  très  sincèrement,  ils  se 
fussent  affligés  d'être  plus  nombreux.  C'était  tou- 
jours le  tempérament  indigène  qui  reparaissait,  mor- 
celant indéfiniment  les  groupes  sociaux  et  aboutis- 
sant à  l'impuissance  chronique.  A  ce  point  de  vue, 
le  donatisme  et  ses  rameaux  détachés  représentaient 
vraiment  l'élément  africain  appliqué  aux  choses 
religieuses,  soucieux  de  sectionner,  de  fractionner  de 
plus  en  plus  jusqu'à  se  réduire  à  une  poussière,  et 
avec  cela  batailleur,  violent  et  ne  concevant  toutes 
choses  que  dans  l'isolement  farouche  du  cheikh  vivant 
de  razzias.  Le  donatisme  portait  en  lui-même,  parce 
qu'il  était  vraiment  national,  ce  germe  de  ruine  qui 
n'a  pas  manqué  de  faire  de  lui  ce  qu'il  a  fait  de  tous 
les  autres  groupements  autochtones.  Vers  la  fin  du 
iv^  siècle,  lorsque  Donat  le  Grand  eut  disparu,  com- 
mença la  dissolution.  En  391,  Primien,  évêque 
intrus  de  Carthage,  chassa  le  diacre  Maximien ^,  qui 
organisa  un  parti,  et  assembla  un  concile  auquel  il 
convoqua  Primien.  Celui-ci  n'y  vint  pas,  fut  con- 
voqué à  un  autre  concile  dont  il  ne  s'inquiéta  pas 


1.  s.  AuGUSTix,  Epîst.,  XCIII,  c.  IV,  11.  12;  c.  xxi,   2?».  Cf.  Fallu  de 
Lessert,  Fastes  des  prov.  afric.,  t.  II,  2®  partie  (1901),  p.  25'i,  note  5. 

2.  Contra  Cresconium,   IV,  54  ;    Sur  les  schismes  des  Rogatistes   et 
des  Maximianistes,  cf.  Ellies  Dupin,  op,  cit.,  p.  16. 


LE  DONATISME.  377 

plus  que  du  premier,  mais  qui  le   déposa  (24  juin 
393)  ^ 

L'année  suivante,  Primien  eut  son  concile  ^  et  ex- 
communia à  son  gré.  Les  maximianistes  qui  ne  se 
soumirent  pas,  résistèrent,  n'ayant  pas  d'autre  res- 
source. Ils  le  firent  en  vrais  Africains.  Félicien  de 
Mustis  et  Prétextât  d'Assur,  ayant  reçu  l'ordre  de 
quitter  leurs  sièges,  s'y  maintinrent.  Salvius  de 
Membressa  reçut  l'ordre  de  se  démettre  ;  il  n'en  fit 
rien.  Les  gens  de  Membressa  étaient  pour  lui;  le 
proconsul  fit  venir  ceux  du  bourg  voisin,  Abitène,  et 
leur  abandonna  l'évêque.  Ceux-ci  lui  suspendirent 
au  cou  des  chiens  morts  et  lui  ordonnèrent  de  dan- 
ser; il  dansa,  mais  garda  son  siège  ^.  Ceux  de  Mem- 
bressa lui  bâtirent  une  basilique  en  échange  de  celle 
qu'on  lui  retirait.  Les  primianistes  étaient  dirigés 
par  un  nommé  Optât,  évêque  de  Thamugadi,  connu 
sous  le  nom  d'Optat  le  Gildonien,  de  Gildon,  comte 
d'Afrique'%  dont  il  était  l'ami.  L'Afrique  souffrit,  pen- 
dant les  dix  années  de  pouvoir  de  cet  homme,  plus 
qu'elle  n'avait  souffert  depuis  le  début  du  donatisme, 
mais  le  récit  des  brutalités,  des  violences,  de  la 
tyrannie  apprendrait  peu  de  chose  au  delà  de  ce 
qu'on  peut  se  figurer  en  attribuant  à  ces  deux  maî- 
tres de  l'Afrique  tout  ce  dont  l'infamie  la  plus  pro- 
fonde et  la  plus  impudente  peut  se  rendre   capable. 

1.  Contra  litt.  Petiliayii,  I.  24;  De  gestis  cum  Emerito.  10;  cf.  Ellies 
DuPiN,  op.  cit.,  p.  16. 

2.  Ibid.,  III,  53. 

3.  Ibid.,  IV,  U9. 

[i.  Gildon,  387-398,  fils  de  Nubel.  Cf.  Fallu  de  Lessert,  op.  cit..  p.  256 
sq.  Claudien,  De  bello  Gildonico.  Pour  l'expédition  de  Mascczel,  cf. 
YOGT,  Kritische  Bemerkuyigen  zur  Geschichte  des  Gildonischen  Krieges, 
dans  les  Feslschrift  der  Trierer  phil.  Vers.,  1879,  p.  69  sq.  On  trou- 
vera dans  Clinton,  Fasti  romani,  in-i",  Oxford,  1845,  sous  les  années 
397-398,  la  plupart  des  textes  relatifs  à  la  chute  de  Gildon. 


378  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

Lorsque  Gildon  eut  rompu  avec  l'empereur  ^  et  que 
la  guerre  fut  imminente,  le  général  envoyé  contre  lui 
avait  de  son  côté  tous  les  catholiques,  de  même  que 
Gildon  avait  tous  les  primianistes. 

«  Les  donatistes  ne  se  contentèrent  pas  d'opposer 
aux  catholiques  la  résistance  à  main  armée  que  nous 
venons  de  voir;  ils  les  combattirent  aussi  par  de  nom- 
breux écrits  ;  de  telle  sorte  que,  vers  la  fin  du  iv*"  siè- 
cle, la  lutte,  sans  jamais  cesser  d'être  sanglante,  prit 
un  caractère  doctrinal.  Le  schisme  des  donatistes 
était  devenu  une  hérésie  ^.  Dès  le  début,  ils  cherchè- 
rent des  partisans  au  delà  des  mers.  Nulle  part  ils  ne 
firent  de  prosélytes.  En  Espagne  seulement,  une  femme 
s'était  déclarée  pour  eux^.  »  A  Rome,  ils  échouèrent  '•. 

1.  «  11  n'avait  du  reste  pas  attendu  le  jour  de  la  révolte  ouverte  pour 
embrasser  [le  parti  donatiste],ditM.  PalludeLessert,  puisque,  au  témoi- 
gnage réitéré  de  saint  Augustin,  la  persécution  de  l'évêque  de  Timgad 
dura  dix  ans.  »  Nous  savons  que,  sous  cette  persécution,  les  catholiques 
portèrent  plainte   devant  le  vicaire   Seranus  et  que  les  maximianistes 
condamnés  par  le  concile  de  Bagaï  furent  poursuivis.  «  A  une  époque 
oîi  la  question  religieuse  se  trouvait  intimement  liée  à  la  question  poli- 
tique et  où  le  maintien  de  l'unité  catholique  était  considéré  comme  une 
loi  fondamentale  de  l'empire,  le  triomphe   du  schisme  ne    pouvait  évi- 
demment devenir  définitif  que  si  l'on  n'avait  plus  à  craindre  Tinterven- 
lion  impériale  dans  les  affaires  d'Afrique  et  le  retour  des  operarii  uni- 
tatis.  »  Fallu  DE  Lessert,  op.  cit.,  t.  Il,  2«  partie,  p.  263,  cf.  Vicaires  et 
Comtes  d'Afrique,  p.  11^.  Ce  n'est  qu'avec  le  temps  et  les  rudes  traite- 
ments qu'il  eut  à  subir  que  le  donatisme  prit  conscience  de  lui-même;  ce 
ne  fut  pas,  comme  on  l'a  pensé  (Thûmmel,  Zur  Beurtheilung  der  Dona- 
tismus,  Eine  Kirchengcschtliche  Untersuchung,  in-8°,  Halle  a.  S.,  1893) 
par  nature  et  dès  le   début  qu'il  épousa   les  revendications  indigènes. 
Jusqu'au  concile  de  Rome  (313)  et  même  jusqu'à  celui  d'Arles  (314)  l'hos- 
tilité des  donatistes  contre  la  papauté  n'est  pas  comparable  aux  senti- 
ments qu'ils  auront  après  ces  conciles;  de  même  l'attitude  d'opposition 
et  bientôt  de  révolte  politique  paraît  avoir  été  déterminée  par  la  con- 
damnation de  Constantin  et  les    mesures  qui  la  suivirent  (S.  Gsell, 
Chronique  africaine,  dans  Met.  d'arch.  et  d'hist.,  1895,  t.  XV,  p.  320. 
(Cf.  Masqueray,  De  Aurasio  monte,  p.  86.) 

2.  s.  Augustin,  De  haeresibus,  69. 

3.  Contra  litteras  Petiliani,  II,  c.  cviii,  n.  247. 

4.  F.  Ferrère,  La  situation  religieuse  de  l'Afrique  romaine  depuis 


LE  DONATISME.  379 

Les  donatistes  ressuscitèrent  une  théorie  erronée 
de  saint  Cyprien  et  nièrent  la  validité  des  sacrements 
administrés  par  des  hérétiques.  L'Église  entière,  à 
l'exception  dudonatisme,  étant,  selon  eux,  hérétique, 
ils  furent  amenés  à  rebaptiser  tout  catholique  qui 
passait  dans  leur  parti.  La  secte  cependant  ne  pos- 
séda jamais  l'homme  de  talent  sans  lequel  les  doctri- 
nes périclitent.  Donat  de  Carthage  ^ ,  Vitellius  Afer 
et  Parménien,  successeur  intrus  sur  le  siège  de  Donat, 
ne  paraissent  avoir  possédé  aucune  des  qualités  qui 
entraînent  les  adhésions  en  grand  nombre.  Il  serait 
assez  surprenant  que  les  catholiques  n'aient  pas  songé 
à  répondre.  Cependant  nous  ne  possédons  rien. 
«  Entre  l'avènement  de  Constantin  et  celui  de  Va- 
lentinien,  la  littérature  chrétienne  d'Afrique  n'est 
représentée  que  par  quelques  productions  hagio- 
graphiques, quatre  en  tout,  toutes  les  quatre  de  main 
donatiste^.  En  dehors  de  ces  pamphlets  martyrolo- 
giques,  il  n'y  a  aucune  œuvre  de  plume  à  signaler 
avant  la  controverse  qui,  vers  les  abords  de  l'an- 
née 370,  mit  aux  prises  l'évêque  catholique  de 
Milève,  Optât,  avec  le  primat  donatiste  de  Carthage, 
Parménien.  » 

Cette  dispute  de  l'évêque  Optât  était  habilement 
conduite.  Toute  la  vogue  durable  du  donatisme  était 


la  fin  du  IV®  siècle  jusqu'à  l'invasion  des  Vandales,   429,   in-S",  Paris, 
1897,  p.  16^. 

1.  S.  JÉRÔME,  De  vîris,  93. 

2.  L.  DucHESNE,  Le  dossier  du  Donatisme,  dans  les  Mél.  d'arcli.  et 
d'Iiist.,  1890,  t.  X,  p.  591  :  «  L'une  d'elles  (P.  L.,  t.  VIII,  p.  689),  bien  que 
consacrée  en  apparence  à  honorer  le  souvenir  d'un  groupe  de  chrétiens 
d'Abitène,  victime  des  édits  de  30^,  n'est  au  fond  qu'un  réquisitoire  contre 
les  évèques  de  Carthage,  Mensurius  et  Cécilien.  Dans  les  trois  autres 
(P.  L.,  t.  VIII,  p.  752  sq.),  on  célèbre  les  victimes  de  la  résistance  oppo- 
sée en  317  et  en  347  aux  mesures  que  l'autorité  impériale  prit  alors  pour 
réprimer  les  schismatiques.  » 


380  L'AFRIQUE  CHRÉTIENNE. 

fondée  sur  une  série  de  méprises  qu'il  suffisait  d'é- 
claircir  pour  les  réduire  à  néant.  11  fallait  une  his- 
toire des  origines  du  donatisme.  Saint  Optât  l'écrivit. 
Et  il  l'écrivit  telle  qu'on  devait  souhaiter  qu'elle  fût 
écrite  :  objective.  «  Son  récit,  dit  M»""  Duchesne,  sauf 
quelques  traits  qu'il  semble  avoir  empruntés  à  la  tra- 
dition orale,  ne  se  compose  guère  que  d'extraits  de 
pièces  officielles,  procès-verbaux  d'enquêtes,  lettres 
impériales,  actes  de  conciles.  Tout  cela  est  évidem- 
ment tiré  d'un  dossier  déjà  formé,  auquel,  du  reste, 
l'auteur  se  réfère  assez  souvent.  Non  content  d'y  pui- 
ser très  largement,  il  crut  devoir  en  donner  la  teneur 
intégrale  dans  un  appendice  qu'il  joignit  à  sa  publica- 
tion ^ .  »  Le  livre  répondait  bien  à  la  situation  à  laquelle 
il  prétendait  remédier;  il  obtint,  après  384,  une  se- 
conde édition  légèrement  remaniée.  Un  secours  vint 
aux  catholiques  des  rangs  du  donatisme  et,  chose 
étrange,  l'auteur  qui  réfutait  les  erreurs  de  sa  secte 
n'en  sortit  pas.  C'était  Tychonius  dont  les  Regulae 
septem  ad  investigandam  et  ins>eniendam  întelligen- 
tiarn  Scripturarum'^  réfutaient  la  prétention  de  son 
parti  de  constituer  à  lui  seul,  dans  un  coin  de  l'Afri- 
que, la  véritable  Eglise.  11  montrait,  à  l'aide  des  textes 
de  l'Ecriture,  que  le  caractère  de  l'Église  était  d'être 
universel  et  que  cette  Eglise  ne  pouvait  succomber 
par  les  péchés  des  hommes,  incapables  de  s'opposer 
à  l'effet  des  promesses  divines.  En  outre,  il  condam- 
nait la  rebaptisation. 

1.  L.  DucHESXE,  o/>.  cil.,  p.  593, 

2.  s.  Augustin,  De  doctrina  christiana,  IIÏ,  c.  20.  Cf.  F.  C.  Burkitt, 
Tychonius,  neivly  edited  from  the  mss.  ivilh  an  introduction  andanexa- 
minationintotlie  Text  of  tlieBiblical  qiiotations,  iu-S",  Cambridge,  1891. 


APPENDICE 


Nous  avons  eu  l'occasion  dans  les  pages  qui  précèdent 
de  faire  un  fréquent  usage  des  textes  épigraphiques.  En 
dehors  du  travail  de  L.  Schwarze  nous  ne  croyons  pas  que 
l'on  ait  aussi  largement  fait  appel,  jusqu'ici^  pour  l'étude  du 
christianisme  africain,  à  cette  catégorie  peu  connue  de  do- 
cuments. L'emploi  en  est  cependant  rendu  relativement 
facile  grâce  au  Corpus  inscriptiomim  latinarum  (t.  VIII, 
et  Supplementa)  ^  ;  aussi  croyons-nous  que  ce  ne  sera 
pas  s'écarter  du  dessein  de  notre  ouvrage  que  de  frayer 
quelques  directions  devant  les  travailleurs  désireux  de 
reprendre  certaines  questions,  mais  que  les  difficultés 
plus  apparentes  que  réelles  des  sources  épigraphiques 
détourneraient  de  s'attarder  à  l'étude  des  inscriptions.  Il 
en  résulterait  une  infériorité  véritable;  le  nombre  et  l'im- 
portance des  renseignements  que  nous  avons  tirés  des 
inscriptions  montre  qu'il  n'est  plus  permis  de  les  négliger. 

Le  nombre  des  inscriptions  chrétiennes  est  très  inférieur 
à  celui  des  inscriptions  païennes  ;  leur  intérêt  est  également 
moins  varié,  tant  à  raison  de  la  discrétion  du  formulaire 
chrétien  que  des  circonstances  historiques  qui  obligèrent 
les  fidèles  à  une  grande  circonspection.  Ceux-ci  s'abstin- 


1.  111e  sera  plus  encore  lorsque  sera  terminée  V Enquête  sur  Cépiyra- 
phie  chrétienne  d' Afrique,  par  M.  P.  Monceaux,  dans  la  Revue  Archéolo- 
gique, 1903,  p.  59  sq.,  etc. 


382  APPENDICE. 

rent  des  inscriptions  dédicatoires  aux  dieux  et  aux  em- 
pereurs et  n'obtinrent  la  majorité  et  l'indépendance  qu'à 
une  époque  où  le  goût  des  inscriptions  était  devenu  moins 
vif;  en  outre  les  violences  auxquelles  les  haines  religieu- 
ses entraînèrent  les  sectes  eurent  pour  effet  la  disparition  et 
le  sac  des  églises,  cimetières,  catacombes.  Ce  qui  a  échappé 
semble  peu  de  chose  par  rapport  à  l'expansion  du  chris- 
tianisme, mais  il  n'est  pas  douteux  que  parmi  les  innom- 
brables fragments  que  l'on  rencontre  en  tous  lieux  et 
dont  l'identification  n'est  pas  possible,  il  se  trouve  des 
débris  de  tituli  chrétiens.  Nous  ne  nous  attarderons  pas 
à  cette  poussière  épigraphique,  que  Rossi  qualifiait  de 
canaglia  degli  iscrizioni^  et  qui  défie  même  la  conjec- 
ture. Nous  pourrions  essayer  de  déterminer  leur  âge  d'a- 
près les  caractères  paléographiques,  mais  une  recherche 
de  cette  nature  ne  doit  pas  nous  retenir  ici.  En  ce  qui 
concerne  les  inscriptions  d'une  identification  certaine  ou 
probable,  nous  y  remarquerons  l'uniformité  presque  abso- 
lue. A  très  peu  d'exceptions  près,  elles  appartiennent  au 
style  funéraire  ;  on  compterait  facilement  pour  la  période 
postérieure  à  la  paix  de  l'Église  les  inscriptions  de  style 
profane,  dédicaces,  milliaires,  etc. 

Les  épitaphes  païennes  et  les  épHaphes  chrétiennes.  — 
La  plupart  des  épitaphes  chrétiennes  sont  reconnaissa- 
bles  à  quelques  formules  ou  à  quelques  symboles.  Par- 
fois cependant,  en  l'absence  de  ces  moyens  de  détermina- 
tion, le  contexte  est  assez  ambigu  pour  laisser  des  doutes 
ou  réclamer  une  démonstration  touchant  l'origine  chré- 
tienne. C'est  le  cas  d'une  épitaphe  de  Henschir-bu-Falia, 
non  loin  de  Théveste  ^ 

D  M  s 
I  1 1  I  A  I  1 1  I  1  I 
P AVLI N A  VA 
XXIIII     H    S     E 


1.  A.  Farges,  dans  les  Comptes  rendus  de  l'Acad.  d'IIippone  (1888), 
p.  XLin  ;  C.  I.  L.,  n.  1667?i. 


APPENDICE.  383 


RISSIMAE    FEC 

SOLA    IN  TERRIS 

10         OMNIBVS    VNO 

EODEMQ  .  IN  DIE 

VITAM    ADEP 

TA    FVNCTA 

QV     EST 

Lign.  2  :  \TW\^Ci  mm  [/]iT/](m);  —  lign.  3  : 
Paulina  v{ixit)  a{nnos);  lign.  4  :  XXIV.  H{ic)  s{ita)  e[St)..  ; 
—  lign.  7  :  [coniugi?]  ka;  —  lign.  8  :  rissimae  fec{it);  — 
lign.  9sq.  :  Sola  in  terris  omnibus  nno  eodemqu[e)  in  die 
vitam  adepta  functaqu{e)  est. 

Cette  épitaphe  est  classée  parmi  les  tituli  païens  par 
les  collecteurs  dn  C.  I.  L.,  mais  nous  gardons  des  doutes 
sérieux  à  son  sujet.  L'emploi  des  sigles  d  m  s  et  h  s  e  n'en- 
traîne pas  l'exclusion  du  christianisme  chez  ceux  qui 
en  font  usage  K  La  formule  finale  nous  semble  devoir 
être  expliquée  à  la  défunte  Paulina  qui  mourut  le  jour 
même  de  son  baptême. 

Une  petite  tablette  de  marbre  de  Tipasa  appartient  au 
iii^  siècle  par  sa  paléographie;  son  origine  chrétienne 
n'est  pas  douteuse  ;  mais  supposons  qu'une  fracture  eût 
isolé  le  texte  des  symboles,  on  n'hésiterait  pas  à  soutenir 
l'origine  païenne  de  Magna  Crescentina  ^  : 


1.  H.  Leglercq,  Abréviations,  dans  F.  Cabrol,  Dict.  da-  clirét.,  1. 1, 
col.  165  sq.  ;  ajouter  à  la  bibliographie  que  nous  avons  donnée  :  G.  Grae- 
VEN,  Die  Siglen  D  M  auf  altchrisl  lie  lien  Grabschriften  und  itire  Bedeu- 
tung,  in-S",  Erlangen,  1897,  158  pp.  Pour  H.  S.  E.  voir  un  exemple  de 
R.  GAGNAT,  dans  les  Arcliiv.  des  miss,  scient.  (1882),  p.  106,  n.  126;  C.  I, 
L.,  n.  55,  78,  4762  ;  P.  Gauckler.  dans  le  Bull,  du  Comité  (1897),  p.  393, 
n.  102. 

2.  S.  GSELL,  dans  les  Mélang.  d'archéol.  et  d'tiist.  (189i),  p.  UOl. 


384  APPENDICE. 


MACN 
lA   CRESC 
ENTINA 

Parfois  c'est  l'emplacement  où  l'inscription  a  été  décou- 
verte qui  marque  son  caractère.  Au  cap  Matifou  (ancienne 
Husf/uniœ),  on  trouva  une  petite  mosaïque  ainsi  libel- 
lée •  : 

MEM»  PATRICIAE 
FILIAE  DOMNI  GL* 
MAURICr  MG  •  MIL 

Mem[oria)  Patriciae,  fîliae  domni  gl[oriosi1)  Maurici 
m[a)g{istri)  mil{itum).  La  mosaïque  fut  trouvée  dans 
l'ancienne  basilique  qui  renfermait  aussi  les  tombes  du 
père  et  de  la  sœur  de  la  défunte^  celle-ci  tout  à  fait  ex- 
plicite ^. 

Certaines  formules  très  concises  ne  présenteraient  rien 
de  particulier  au  type  chrétien  si  la  paléographie,  en  dé- 
terminant la  date  tardive  de  leur  gravure,  ne  leur  assi- 
gnait une  origine  chrétienne.  Une  pierre  d'Orléansville 
porte  cette  inscription  3  : 

1.  HÉRON  DE  ViLLEFossE,  daiis  \t%  Comptes  reticlui  àl'Acad.  des  ins- 
cript. (1900,  séance  du  9  février)  ;  H.  Chardon,  dans  le  Bull,  du  Comité 
(1900),  p.  11x6. 

2.  Epitaphe  de  Mauricius,  cf.  Héron  de  Villefosse,  loc.  cit.;U.  Char- 
don, loc.  cit.,  p.  1^^,  pi.  V;  epitaphe  de  ConslanUna,  sœur  de  Patricia, 
loc.  cit.  Celte  dernière  epitaphe  nous  apprend  que  la  basilique  avait  été 
restaurée  par  Mauricius.  Cf.  S.  Gsell,  Monum.  Atiliq.,  t.  Il,  p.  222,  n.  79; 
Grandidier,  Une  basilique  chrétienne  à  Busguniae,  in-S",  Alger,  1900, 
46  pp.  A  la  catégorie  des  inscriptions  identifiées  grâce  au  lieu  de  leur 
trouvaille,  on  peut  ajouter  celle  de  Marinus  sacerdos,  à  Orléansville, 
C.  I.  L.,  n.  9711. 

3.  Le  Moniteur  algérien,  U  oct.  1843;  Bévue  africaine,  t.  I,  p.  450; 
L'Aklibar,  19  oct.  1843;  PoyTiïiK,Souvenii^s  de  l'Algérie,  in-8°,  Paris,  1850, 
p.  70  ;C.  /.  L.,  n.  9704.  S.  Gsell,  dans  les  Mélang.  darclu  et  cl'hist.  (1901). 


APPENDICE.  385 

ARAM   DEO 
SANCTO   AETERNO 

L'exécution  matérielle  des  marbres  a  donc  sa  grande 
importance  *,  car  elle  peut  quelquefois  permettre  seule 
de  fixer  un  point  de  chronologie  ou  d'histoire  quoique  le 
maintien  de  formules  païennes  dans  l'épigraphie  chré- 
tienne soit  très  rare  2.  Nous  trouvons  la  mention  des  me- 
sures d'une  sépulture,  mention  toute  païenne  comme  on 
le  sait^  sur  un  marbre  de  Ténès  {Cartenna)  dont  l'origine 
demeure  indécise  ^  : 

MI  •  FILI  •  MATER  •  ROGAT  •  VT   •  ME 
AD  •  TE  •  RECIPIAS  •  P    |2^    Q 

Ml  fili,  mater  rôgat,  ut  me  dd  te  récipids. 

p{edes)  q(uadratos),  la  dimension  en  pieds  carrés  a  été 
omise,   peut-être  intentionnellement  afin  de  rendre  en 

t.  XXI,  p.  2329,  note  U.  Cf.  D.  Cabrol  et  D.  Leclercq,  Monum.  Eccl.  liturg., 
l.  I,  p.  xcix,  n.  2935.  Pour  deux  inscriptions  portant  cette  formule  et 
d'un  christianisme  douteux,  cf.  L.  Demaeght  dans  le  BiilL  des  antiq. 
afric,  188a,  p.  100,  n.  3^5;  p.  101,  n.  346. 

1.  On  ne  saurait  trop  déplorer  l'absence  de  toute  indication  descriptive 
dans  le  C.  I.  L.  ;  le  résultat  le  plus  clair  est  de  rendre  inutilisables  des 
fragments  non  datés,  mais  curieux  à  d'autres  titres,  que  l'on  ne  peut  at- 
tribuer sans  chance  d'erreur  à  aucune  époque.  Il  suffit  de  comparer  le 
Corpus  inscript,  semilicarum  pour  juger  de  la  supériorité  scientifique  de 
ce  dernier  recueil. 

2.  C.  I.  L.;  n.  2079  :  exun[t]o  (=  ex  sumptu)  proprio  fecit. 

3.  GUYON,  dans  Le  Moniteur  algérien,  10  août  18^3;  A.  Berbrugger, 
dans  la  Revue  africaine,  t.  II,  p.  96;  L.  Rénier,  Recueil,  n.  3864;  Pon- 
TIER,  op.  cit.,  p.  71  ;  C.  I.  L.,  n.  9691.  Nous  avons  ici,  suivant  la  remar- 
que de  Studemund,  un  vers  senaire.  La  formule  que  nous  venons  de 
transcrire  se  retrouve  un  peu  développée  sur  une  inscription  de  Nar- 
bonne  qu'on  trouve  dans  D.  Martin,  La  Religion  des  Gaulois,  tirée  des 
plus  pures  sources  de  l'antiquité,  in-4°,  Paris,  1727,  t.  Il,  p.  263;Gruter, 
Corp.  inscr.,  p.  Dcxciii,  1;  Muratori,  Thes.inscr.  veter.,  p.  Mccxxxii, 
2  ;  G.  Fletwood,  Sylloge,  p.  246,  3  ;  Orelli,  n.  1755.  E.  Le  Blant,  L'épigr. 
clirét.  en  Gaule  (1890),  p.  4,  note  2;  les  lettres  P.  Q.  xvne  se  retrouvent 
pas  sur  la  copie  de  cette  inscription  publiée  par  P.  Mérimée,  Notes  d'un 
voyage  dans  le  Midi  de  la  France,  in-8»,  Paris,  1835,  p.  292;  enfin 
F.  Lenormant,  Me'm.  sur  l'inscr.  d'Autun,  dans  Cahier  et  Martin,  Mé- 
langes d'arcfiéoL,  in-4«,  Paris,  1856,  t.  IV.  p.  125,  note  10. 

22 


386  APPENDICE. 

quelque  sorte  non  avenus  les  sigles  tracés  par  le  lapicide. 
En  règle  générale,  l'épigraphie  chrétienne  d'Afrique  se 
montre  presque  complètement  dégagée  du  formulaire 
païen,  car  il  importe  de  ne  pas  s'égarer  dans  l'interpré- 
tation de  telle  ou  telle  formule  adoptée  par  les  fidèles, 
malgré  ce  qu'elles  offrent  de  choquant  au  premier  aspect 
pour  tel  ou  tel  dogme  du  christianisme.  Nous  choisirons 
pour  exemple  l'inscription  suivante  de  l'année  634  de 
notre  ère  (=  595  de  l'ère  provinciale)  ^  : 

D     M     s 

IVLIVS      I  A  D 
IR    VICXIT    AEl 
S    L**    CVI    FILI 
5  FEGERVNT 

D  O  M  V  M  E  T 
ERNALEM  AE 
PROVIGIE    dxCV 


Les  mots  domus  aeîerna,  domus  aeternalis,  servant  à 
désigner  le  tombeau,  étaient  un  emprunt  manifeste  à  la 
phraséologie  païenne  qui  s'introduisit  chez  les  fidèles  non 
sans  difficultés  2.  11  faut  donc  se  garder  de  classer  comme 
païennes  les  épitaphes  qui  offrent  cette  formule  suspecte 
que  nous  relevons  à  Altava  en  536  ^  et  en  583  *  et  en  bien 

l.C.  /.  I.,  n.  9923. 

2.  s.  Augustin,  Enarr.  in  psabnos,  In  psalm.  xlviii,  v.  12  :  Nam 
plerumque  audis  divitem  dicentem  :  liabeo  marmoratam  domum  quant 
rclicturus  suni,  et  non  cogilo  mihi  aeternam  domum  iibi  semper  ero. 
Quando  cogitât  sibi  memoi^iam  marmoratam  aut  exsculptam  facere, 
quasi  de  domo  aeterna cogitât,  quasi  ibi  maneat  ille  dives.  Si  ibimanc- 
ret  non  arderet  in  infernos.  Peut-être  l'introduction  de  celte  formule  ne 
fut-elle  qu'un  des  résultats  de  l'inquiétude  générale  au  sujet  du  respect 
des  tombeaux;  elle  ne  fut  pas  spéciale  aux  chrétiens  d'Afrique.  Cf.  H. 
Thédenat,  Note  sur  une  inscription  chrétienne  trouvée  à  Vaudemont, 
dans  les  Mém.  de  la  soc.  nat.  des  antiq.  de  France,  1892,  p.  230  sq.  ;  C. 
I.  L.,  t.  V,  n.  121,  123, 195,  1260;  t.  IX,  n.  3409;  t.  XI,  n.  785, 1335;  t.  XII, 
u.  4123. 

3.  Bataille,  dans  la  licvue  africaine,  t.  III,  p.  283;  CI.  L.,  n.  9869. 

U.  Cherbonneau,  dans  la  Revue  des  soc.  savantes,  série  VJ«,  t.  VI 


APPENDICE.  387 

plus  grand  nombre  à  Tlemcen  (=  Pomaria)  où  le  chris- 
tianisme d'un  groupe  important  d'inscriptions  présentant 
les  mots  domiis  aeterna  a  été  récemment  démontré  ^ 
Une  épitaphe  semble  condenser  tout  ce  qui  est  néces- 
saire pour  faire  croire  au  paganisme  de  son  auteur  qui 
exclut  tous  les  siens  sans  exception  de  la  demeure  éter- 
nelle et  du  lieu  de  plaisance  qu'il  s'est  préparé,  puis  coup 
sur  coup  nous  voyons  que  ce  misanthrope  est  un  fidèle 
et  nous  lisons  les  formules  caractéristiques  :  m  pace,  et 
depositio  ^. 

M  E  N  S  A 

HAEC  EST  AETERNA 
DOMVS  ET  PERPETVA 
FELICITAS  ET 

5         DE      OMNIBVS  METS 

HOC  SOLVM  MEVM 

APER  FIDELIS 

IN  PACE  VIXIT  ANIS  LXV 
DEP  EIVS  X  KAL  SEPAPCCCXXI 

On  voit  par  ces  exemples  que  le  domaine  de  l'épigraphie 

(1877),  p.  508,  et  dans  la  Revue  africaine,  t.  XXII,  p.  355;  H.  de  Ville- 
fosse,  dans  le  Bull,  de  la  Soc.  des  Antiq.  de  France,  1878,  p.  1^5  ;  C.  I. 
£.,  n.  9870;  A.  Audolleist,  dans  les  Mél.  d'arch.  et  d'Iiisl.  (1892),  t.  Xll, 
p.  133.  Le  domus  aeterna  se  rencontre  à  Rome  dans  la  crypte  de  Vene- 
randa,  au  cimetière  de  Domitille,  cf.  De  Rossi,  Bull,  diarch.  crist.,  1875, 
p.  15. 

1.  A.  Audollent,  Sur  un  groupe  d'inscriptions  de  Pomaria  (Tlem- 
cen), en  Maurétanie  Césarienne,  iu-8°,  Rome,  1892,  extrait  des  Met. 
d'arch.  et  d'hist.,  t.  Xll  (1892),  p.  127-135.  Cette  démonstration  a  été 
confirmée  par  Héron  de  Villefosse,  dans  les  Comptes  rendus  de  l'Acad. 
des  inscr.,  1892,  p.  211  ;  cf.  Sauvage,  dans  le  Bull,  de  la  Soc.  des  Antiq.  de 
France,  1879,  p.  120-123.  L'étude  de  la  formule  dans  les  inscriptions  de 
Tlemcen  perle  sur  les  textes  suivants  :  C.  I.  L.,  n.  9911,  991^,  9920- 
9923,  9925,  9926,  9928,  9930-9932,  993^,  9935,  9939,  99iO,  99^^,  9948-9953, 
9956,  9958.  Ces  inscriptions  sont  échelonnées  entre  les  années  417 
(n.  9928)  et  651  (n.  9935);  L.  Demaeght,  dans  Bull.  trim.  des  antiq.  afric, 
1886,  p.  387,  n.  254. 

2.  C.  I.  L.,  n.  10927,  lign.  9  :  Dep{ositio)  eius  X  k{a)l[endas)  sep{tem- 
bris),  ainno)  pirovinciae)  321  =  360  apr.  J.-C.  ;  P.  Allard,  Du  sens  des 
mots  Depositio,  Depositus  dans  l'Épigraphie  chrétienne,  dans  les  Let- 
tres chrétiennes,  t.  I  (1880),  p.  227-238. 


388  APPENDICE. 

chrétienne  d'Afrique  comporte  plusieurs  catégories  de 
textes  :  1"  ceux  qui  lui  appartiennent  incontestablement; 
2°  ceux  ^  dont  l'origine  demeurera  toujours  douteuse  ; 
30  ceux  qui  sont  aujourd'hui  douteux  et  qu'il  appartiendra 
à  la  critique  de  lui  restituer;  4° enfin,  ceux  que  des  fouil- 
les nouvelles  rendront  au  jour.  E.  Hûbner  a  très  juste- 
ment observé  que  toute  l'épigraphie  latine  chrétienne, 
soit  qu'on  l'étudié  à  Rome  et  en  Italie,  en  Gaule,  en  Es- 
pagne ou  en  Afrique,  présente  des  traits  communs  à  l'o- 
rigine et  un  développement  identique.  Ce  caractère  es- 
sentiel a  été  déterminé  par  Rossi  ^  et  E.  Le  Blant  ^  pour 
Rome  et  la  Gaule;  c'est  la  substitution  d'un  système  nou- 
veau à  celui  en  usage  dans  les  formulaires  païens  qu'on 
avait  d'abord  adoptés.  Les  plus  anciennes  épitaphes  des 
fidèles  nous  les  font  voir  employant  sans  répugnance  le 
système  dit  des  tria  nomina,  c'est-à-dire  l'énumération  du 
praenomen,  du  nomen  et  du  cognomen,  mais  vers  le  me  siè- 
cle, un  nouveau  tour  d'esprit,  une  décision  positive  peut- 
être,  pousse  les  fidèles  à  supprimer  toute  mention  patro- 
nymique directe,  un  tel  fils  de  im  tel;  on  supprime  aussi 
tout  ce  qui  a  constitué  la  personnalité  du  défunt  :  sa 
patrie,  sa  condition  sociale,  sa  profession,  sa  postérité,  la 
mention  de  ceux  qui  lui  ont  élevé  un  tombeau.  L'Afrique 
n'est  pas  exempte  de  cet  engouement  que  nous  relevons 


1.  Il  faut  faire  place  également  à  ceux  qui  passent  pour  païens  et 
qui  ne  le  furent  pas.  Ceci  s'explique  par  le  fait  des  conversions  et  des 
mariages  qui  introduisaient  des  clirétiens  au  milieu  de  parents  idolâtres 
pendant  leur  vie  et  qui,  après  leur  mort,  allaient  partager  une  sépulture 
de  famille  appartenant  aux  adeptes  des  anciens  cultes.  Parmi  les  noms 
inscrits  sur  des  tituti  rédigés  par  les  survivants  païens  d'après  le  formu- 
laire païen,  il  a  dû  s'en  trouver  de  chrétiens  et  le  nombre  ne  peut 
C'tre  supputé  ni  supposé.  Une  fouille  faite  à  Rome,  en  1887,  hors  de 
la  Porta  Portuensis,  en  fournit  la  preuve.  Sous  le  pavé  d'une  sépul- 
ture païenne  bien  caractérisée  fut  trouvé  un  squelette  portant  au  cou 
un  petit  disque  en  verre  à  peintures  sur  fond  d'or  représentant  Moïse 
frappant  le  rocher.  Ces  restes,  selon  toute  apparence,  étaient  ceux  d'un 
chrétien  appartenant  à  une  famille  païenne  cl  enseveli  dans  le  monu- 
ment funéraire  de  ses  parents. 

2.  Dt  Rossi,  Inscript,  clu^ist.  Vrb.  Bomae,  in-fol.,  Romae,  1861,  t.  I, 
p.  cx-cxvi. 

3.  E.  Le  Blant,  Inscript,  clirét.  de  ta  Gaule,  in-^°,  Paris,  1856,  t.  I, 
p.  119  sq.  ;  Manuel  d'épigrapliie  clirclicnne,  in-8°,  Paris,  1869,  p.  5-9. 


APPENDICE.  389 

partout  ailleurs.  La  plus  ancienne  inscription  chrétienne 
datée  a  été  trouvée  à  Tipasa,  en  Maurétanie  ;  elle  remonte 
à  l'année  238  de  notre  ère  et  suit  encore  le  vieux  système 
qu'elle  combine  avec  une  innovation  toute  chrétienne,  la 
mention  du  jour  de  la  mort  que  les  païens  omettaient  en 
qualité  de  jour  «  néfaste  » .  Voici  cette  inscription  ^  : 

RASINIA 
SECVNDA 
REDD  XVI 
KAL    NOVEM 
5          PCLXXXXVIIII 

Rasinia  Secunda  redd{idit  spiritum)  XVI  kalend.  Novemb. 
[amid]  j){rovinciaé)  199. 

Une  épitaphe  de  même  époque  provenant  de  Henschir- 
Mscherga  {=  Giufi)  dans  la  Proconsulaire  mentionne  : 
Pescemiia  Quodvuldeus ,  honestae  memoriae  femina,  bo- 
nis natalibus  nata,  matronaliter  nupta^,  expressions  qui 
se  retrouvent  à  Carthage  dans  un  document  de  l'année 
203  ou  peu  après  :  Vibia  Perpétua,  honeste  nata,  liberali- 
ter  instituta,  matronaliter  nupta  ^.  A  la  fin  du  siècle ,  une 
célèbre  inscription  dédicatoire  qu'on  peut  dater  entre  les 
années  258-304,  nous  montre  la  réforme  accomplie  ;  le  do- 
nateur de  Varea  à  la  communauté  de  Cherchel  est  dési- 
gné par  un  seul  nom  :  Evelpius.  ^  Un  nombre  considé- 

1.  A.  Berbrugger,  dans  la  Revue  Africaine  (1867j,  t.  XI,  p.  ^87  ;  C.  I.  £., 
11.9289;  addenda:  p.  974;  supplem.,  n.  20856;  L.  Duchesxe,  dans  les 
Précis  historiques  (1890),  p.  523-531,  et  dans  les  Comptes  rendus  de 
l'Acad.  des  itiscr.  (1890),  p.  116;  De  Rossi,  Bull,  di  arch.  crist.  (1873), 
p.  72,  150;  S.GSELL,  r«>asa,  dans  les  Mél.  d'archéol.  et  d'fiist.  (1894), 
p.  313;  P.  Mo.NCEAUX,  Hist.  littér.  de  l'Afrique  cfirét.,  in-8°,  Paris,  1902, 
t.  II,  p.  121,  note  3. 

2.  C.  I.  L.,  n.  870. 

3.  The  Passion  of  S.  Perpétua,  §  If,  dans  Texts  and  Studies,  t.  I, 
n.  2  (1891),  p.  62.  Remarquer  le  soin  avec  lequel  le  rédacteur  contem- 
porain de  cette  pièce  distingue  la  condition  sociale  des  martyrs. 

U.  C.  I.  L.,  n.  9585.  «  Un  adorateur  du  Verbe  a  donné  l'area  pour  les 
sépultures,  et  a  construit  la  cella  entièrement  à  ses  frais  ;  à  la  sainte 
Église,  il  a  laissé  ce  monument.  Salut,  mes  frères  au  cœur  pur  et  sim- 
ple. Moi,  Evelpius,  je  vous  salue  au  nom  du  Saint-Esprit.  » 

22. 


390  APPENDICE. 

rable  d'épitaphes,  et  principalement  celles  de  l'opulente  et 
fervente  communauté  de  Carthage  ',  nous  font  voir  l'a- 
doption, devenue  presque  générale,  du  nouveau  style.  Il 
dure  peu  cependant.  Dès  le  iv®  siècle  et  avec  la  possibi- 
lité rendue  aux  chrétiens  de  parvenir  aux  honneurs,  les 
épitaphes  redeviennent  verbeuses  et  élogieuses,  on  se 
soucie  moins  de  symbolisme  et  l'incertitude  sur  l'origine 
de  plusieurs  textes  reparaîtrait  si,  à  partir  de  ce  moment, 
la  progression  rapidement  décroissante  des  titnli  païens 
ne  permettait  de  faire  la  part  du  paganisme  très  étroite 
aux  inscriptions  dont  Fidentification  reste  à  faire.  Voici 
une  inscription  chrétienne  dont  le  caractère  peut  faire 
hésiter  un  instant  sur  la  véritable  origine  -;  elle  provient 
de  Djemila  : 

MEMORIAE 
L*  TVRPILI  VICTORINI  MA 
RIANI  EQ  R'  ADVOCATI  OM 
NIVM  LITTERARVM  ET  VIRTV 
5  TVM  VIRI  QVI  FVIT  IN  REBVS 
HVMANIS  ANNIS  XXXII  CVM 
MAGNA  LAVDE  ACTVS  ET  DS 
CIPLINAE    SVAE 


AVDENTl 


Mentionnons  des  épitaphes  ne  célébrant  que  le  cursus 
honorum  du  mort  :  Aslius  Vindicianus  v{ir)  c(larissi7nus) 
et  fl{amen)  p[er)p{etuus)  ^.  En  Numidie  trois  inscriptions 
seulement  peuvent  être  considérées  avec  quelque  vrai- 
semblance comme  antérieures  à  la  paix  de  l'Église  :  une 
inscription  de  Ksar  Sbai  (ancienne  Gadiaufala,  au  Sud- 
Est  de  Cirta)^  dédicace  probablement  chrétienne  d'un 
tombeau  élevé  à  Corinthiadus,  Theodora  et  Chinitus,  par 


1.  C.I.L.,  n.  13558-1^257. 

2.  R.  GAGNAT,  dans  le  Bull,  du  Comité  (1892),  p.  303  ;  É.  ESPERA\DIEU, 
dans  la  Revue  de  L'Art  chrétien  (1893),  p.  136,  n.  2. 

3.  C.  L  L.,  n.  kbd. 


APPENDICE.  391 

leurs  parents  Fideiis  et  Thallusa';  une  inscription  trouvée 
près  de  Tébessa,  épitaphe  de  Curtia  Saturnina  «  qui  fut 
ici-bas  pendant  soixante  ans  »,  et  qui  avait  donné  à  deux 
de  ses  fils  les  noms  significatifs  de  Petrus  et  de  Paulus^; 
enfin,  la  curieuse  inscription  de  Marinianus,  au  musée 
de  Philippeville.  Cette  dernière  épitaphe  est  ainsi  conçue  : 
«  Que  la  bonne  âme  de  Marinianus  soit  rafraîchie  par 
Dieu  3.  »  Dans  la  Maurétanie  orientale,  à  Sétif,  nous  ren- 
controns l'épitaphe  de  Sertoria,  qui  est  ornée  d'un  double 
symbole  deux  fois  répété  :  la  colombe  et  une  palme  *. 
L'autre  inscription,  découverte  récemment  à  Taksebt,  en 
Kabyhe,  près  de  l'emplacement  de  Rusucurru,  est  l'épi- 
taphe d'un  certain  M(arcus)  Jul(ius)  Bassus  à  qui  son 
frère  Paul  érigea  un  cippe  {cupula)  ^.  Cette  épitaphe  est 
datée  du  6  des  ides  de  novembre,  en  l'année  260  de  la 
province,  soit  299  de  notre  ère. 

Formatio7i  d'un  nouveau  type  épigraphiqiie.  —  Nous 
exceptons  des  remarques  qui  vont  suivre  les  textes  mé- 
triques et  les  épitaphes  hors  type.  Ces  deux  catégories  de 
documents  ont  pour  auteurs  des  parents,  des  amis,  des 
versificateurs  invités  par  le  défunt  ou  par  la  famille  de 
celui-ci  à  lui  composer  une  épitaphe.  Parfois  même  c'est 
le  défunt  lui-même  qui  l'a  rédigée  de  son  vivant^.  Il  est 
manifeste  que,  le  plus  souvent,  ces  rédactions  procèdent 
de  réminiscences  ou  de  formulaires  entièrement  étran- 
gers à  l'épigraphie  '^.  Nous  ne  nous  occupons  que  des 


1.  C.  I.  L.,  n.  ^807. 

2.  c.  I.  L.,  16589  :  Curtiae  Saturninae  quae  hic  fuit  ann{is)  LX, 
Maevius  Faustus  conjugi  fidelissimae  cum  flliis  fecit.  —  Maevii  Octa- 
vianiis  Fortunat{us)  Petrus  Paulus  Saturninus. 

3.  C.  I.  L.,  n.  8191  :  Bono  ispirito  Mariniani  Deus  refrigeret. 
U.  C.  1.  L.,  n.  86/i7. 

5.  S.  GsELL,  Inscript,  inéd.  de  l'Algérie,  dans  le  Bull.  arch.  du 
Comité,  1896,  p.  217,  n.  183  :  M{arco)  Jul{io)  Basso  Simpliciis)  fil{io) 
Paulus  fra[er)  ejus  d{e)  p{ecunià)  s{ua)  cupulam  fecit  VI  id{us)  Nov 
{embres)  P{rovinciae)  cclx. 

6.  C'est  le  cas  d'un  orfèvre  de  Constauline  (=  Cirla),  L.  Praecilius 
Forlunatus.  C.  1.  L.,  n.  7156. 

7.  L'existence  de  ces  manuels  est  démontrée,  cf.  E.  Le  Blant,  Sur  les 
Oraveurs  des  inscriptions  antiques,  in-S",  Paris,  1859  ;  R.  Gagnât,  Sur  les 


392  APPENDICE. 

textes  du  type  ordinaire  conformes  au  nouveau  canon 
épigraphique. 

Les  enseignements  de  saint  Paul  paraissent  avoir 
exercé  une  certaine  influence  sur  ce  canon  K  Sa  doctrine 
sur  la  félicité  des  âmes  de  ceux  qui  sont  morts  dans  le 
Christ  2  contredisait  formellement  les  perspectives  mo- 
roses de  l'Hadès  païen.  Dès  lors,  les  fidèles  se  prirent  à 
envisager  la  mort  sous  l'aspect  de  l'introduction  dans  la 
véritable  vie  et  le  bonheur  sans  fin  ;  le  jour  de  la  mort 
devint  la  date  bénie,  celle  qu'on  fêtait  et  dont  on  trans- 
mettait la  mémoire.  La  mention  du  jour  de  la  mort  sur 
les  épitaphes  est  un  des  critères  les  plus  sûrs  du  chris- 
tianisme des  inscriptions  ;  toutefois  cette  mention  mit  un 
temps  assez  long  à  se  faire  accepter.  Nous  la  trouvons 
sur  le  marbre  de  Rasinia  Secunda  ^,  qui  mourut  le  16  des 
calendes  de  novembre  de  l'année  238,  et  c'est  la  seule 
indication  qu'on  nous  ait  donnée  sur  elle.  Cette  épitaphe 
est  en  effet  typique.  Toutes  les  formules  païennes  con- 
cernant la  durée  de  la  vie,  la  constellation  de  la  nais- 
sance, la  condition  sociale,  la  profession,  ont  déjà  disparu. 
Sur  l'épitaphe  de  Magna  Crescentina  ^  trouvée  dans  la 
même  ville,  et  contemporaine  de  l'autre,  le  jour  de  la 
mort  n'est  pas  inscrit.  Sans  sortir  de  Tipasa  nous  ren- 
controns d'autres  textes  qui  témoignent  de  l'incertitude 
du  nouveau  type,  tandis  que  l'ancien  tombait  pièce  à 
pièce  ^. 


manuels  professionnels  des  graveurs  d inscriptions  romaines,  dans  la 
Bévue  de  Philologie  (1889),  p.  51-65  ;  D.  Câbrol  et  D.  Leclercq  ,  Mo- 
num.  Eccl.  liturg.,  t,  I,  p.  cxiii-cxxxi.  E.  Le  Blant,  Manuel  d'épigr. 
chi-ét.,  p.  60-lU. 

1.  H.  Leclercq,  Acliaïe,  dans  F.  Cabrol,  Dict.  d'arch.  chréL,  t.  I, 
coL  338  sq.  ;  cf.  C.  I.  L.,  10713;  De  Rossi,  Bull,  di  arcli.  crist.  (1878), 
p.  161,  pi.  VllI,  n.  U. 

2.  I  Thess.,  IV,  12-16. 

3.  Cf.  supra,  p.  51. 
U.  Cf.  supra,  p.  38'4. 

5.  C.  /.  L.,  n.  9309;  Ephem.  epigr.,  t.  VII,  n.  W9;  S.  Gsell,  dans  les 
Mél.  d'arch.  et  d'hist.  (1894),  t.  XIV,  p.  407,  n.  2,  3. 


APPENDICE.  393 

SAMAITA  M  O  D  I  A 

ET     IMMI  SATVRNI 

MEMORIA  AA'MAT 

M  A  T  R  I  ER  •  DVLC 

FECERV  5          ISS  I  M  A 
NT 


Celles  des  inscriptions  funéraires  où  subsiste  quelque 
vestige  du  formulaire  païen  et  où  le  jour  du  décès  ne 
figure  pas  comptent  parmi  les  plus  anciennes.  Cette  note 
chronologique  ne  souffre  guère  d'exceptions  en  Afrique. 
L'absence  de  toute  mention  de  cette  nature  n'implique 
pas  l'antiquité  de  l'inscription,  comme  nous  le  verrons 
plus  loin,  puisque  le  plus  grand  nombre  des  pierres  dé- 
pourvues de  toute  date  doit  se  classer  à  une  basse  épo- 
que; néanmoins  il  s'en  trouve  parmi  elles  qui  appartien- 
nent à  la  période  primitive  de  l'Eglise  d'Afrique.  Le 
style  laconique  de  ces  pierres  rappelle  celui  qui  fut  en 
usage  dans  les  catacombes  romaines,  d'où  il  semble 
que  soient  sorties  les  formules  et  les  symboles  employés 
dans  les  provinces  '.  Un  groupe  d'inscriptions  de  Car- 
thage  que  les  fouilles  de  Damous-el-Karita  ont  beaucoup 
accru  nous  fait  voir ,  parmi  un  grand  nombre  de  for- 
mules des  iv'^  et  v®  siècles,  quelques  exemplaires  plus 
anciens,  comme  celui-ci  2  : 


ASTORTA 

,    et  cet  autre  : 

AVRELIA 

FILIA 

/ 

SALLVSTIA 

IN    PAGE 

f 

IN    PAGE    -P 

1.  C.  Bayet,  Z>e  lilulis  Atticae  clwistianis,  in-8°,  Lutetiae,  1878,  p.  55-59  ; 
E.  Le  Blant,  Manuel,  p.  29. 

2.  C  I.  L.,  n.  13550;  lign.  1  :  [K]astor\i]a  {?),  cf.  C.  I.  I.,  n.  1181. 


S94 

APPENDICE. 

C€ux-ci  encore  : 

ATHENAIS 

MAMME 

l' 

IN  PAGE 

Parmi  ces  inscriptions  de  la  première  époque  du  chris- 
tianisme en  Afrique,  il  s'en  trouve  qui  ont  gardé  l'allure 
des  tituli  païens,  malgré  l'envahissement  de  la  termino- 
logie nouvelle  connue  dans  l'inscription  suivante,  qui  fait 
allusion  au  «  sommeil  »  des  «  frères  »  3  ; 

IN    MEMORIA    • EORVM 
QVORVM    CORPORA    IN    AC 
CVBITORIO    HOC    SEPVLTA 
SVNT   ALCIMI    CARITATIS    IVLIANAE 
5       ET    ROGATAE    MATRI    VICTORIS    PRESBYTE 

RI    QVI    HVNC    LOCVM    CVNCTIS    FRATRIB  •    FECI 

«  A  la  mémoire  de  ceux  dont  les  corps  ont  été  ense- 
velis dans  cette  sépulture.  Alcimus,  Caritas,  Juliana  et 
Rogata,  mère  du  prêtre  Victor,  qui  a  aménagé  cet  endroit 
pour  tous  les  frères.  » 

Ces  observations  seraient  incomplètes  si  elles  laissaient 
penser  que  le  type  simplifié  s'est  maintenu  chez  les  fidèles 
sans  altérations.  Il  s'en  faut  de  tout.  On  se  lasse  vite  de 
cet  anonymat  du  tombeau  et  la  plupart  de  nos  épitaphes 
du  IV®  siècle  et  des  temps  postérieurs  reviennent  sinon  à 
ces  formules  prolixes  qui  donnent  tant  de  prix  aux  tituli 
païens,  du  moins  à  des  indications  moins  brèves.  Nous 
devons  en  énumérer quelques-unes;  elles  démontrent  la 
réaction  qui  se  produisit  contre  les  formules  dont  la 
mode  n'avait  régné  que  peu  de  temps. 

1.  C.  I.  L.,  n.  13^71.  Un  type  du  v®  siècle  avec  formule  archaïque 
dans  P.  Gauckler,  dans  le  Buil.  du  Comité,  1901,  p.  1^0,  n.  67. 

2.  P.  Gauckler,  même  recueil,  1892,  p.  92,  n.  7. 

3.  A.  Berbrugger,  dans  la  Revue  africaine,  t.  I,  p.  118;  l.  IV,  p.  ^162: 
Catalogue  du  musée  d'Alger,  p.  65,  n.  165;  L.  Renier,  Recueil,  n.  /i026; 
De  Rossi,  Roma  sotterr.,  t.  I,  p.  106  ;  C.  I.  L.,  n.  9586. 


APPENDICE.  395 

Tria  nomina  :  C.  I.  L.,  n.  55, 452,  748, 1090,  1202,  8647, 
9716,  9718,  9733,  9793,  9810,  9866,  9871,  9877,  11900. 
S.  GsELL,  Recherches  en  Algérie,  in-8^,  Paris,  1893,  p.  394. 
n.  627. 

La  famille  : paler  familias,  C.  I.  Z.,  n.9869;  Novellus, 
Crescentis  fîlius,  P.  Toussaint,  dans  le  Bull,  du  Comité^ 
1898,  p.  205,  n.  1. 

La  patrie  :  C.  I.  L.,  n.  57  ^,  5262  2;  L.  Renier,  Sur 
une  inscription  chrét.  trouvée  à  Constantine,  dans  VAn- 
nuaire  de  la  soc.  arch.  de  la  prov.  de  Co?îst.,  t.  II  (1854), 
p.  97  sq.  et  pi.  VI,  n.  1  ;  C.  /.  L.,  n.  8638,  8639,  8642,  8648. 
A  l'exception  du  n.  5262,  tous  ceux  que  nous  citons  dans 
ce  paragraphe  sont  d'étrangers  qui  se  défendent  d'être 
Africains  ;  tel  est  du  moins  le  sens  que  nous  nous  croyons 
fondé  à  donner  aux  nn.  8638,  8639,  8642,  8648.  A  Rusi- 
cade,  nous  trouvons  :  FI.  Amanda  civis  Pan.{noniae?), 
C.  I.  L.y  n.  8190;  à  Carthage  :  Albula,  in  pace.  Liparitana, 
C.  I.  Z.,  n.  14123. 

La  condition  :  clarissime,  C.  I.  L.,  n.  450;  illustre, 
n.  451,  11650;  matrone,  n.  870;  vir  honestus,  n.  4762;  ex 
praepositis  equitum  armigerorum  juniorum  fîlius  Satur- 
nini  viri  perfectissimi  ex  comitibus,  n.  9255;  tribunus 
7iumeri  Primanorum,  924S;  patronus,  n.  10787;  honesta 
femina,  11900;  sénateur,  n.  17414;  clarissime,  19914; 
Salvo  patrono,  C,  I.  Z.,  n.  10787,  18705;  ingenuus,  dans 
le  Bull,  de  la  soc.  des  antiq.  de  France,  1898,  p.  170-171, 
206. 

La  profession  :  médecin,  C.  L  Z.,  n.  9693;  flamen 
perpetuus,  n.  10516,  11528;  veteranus,  n.  16655;  magister 
liberalium  lit  ter  arum,  S.  Gsell,  dans  le  Bull,  du  Comité, 
1896,  p.  218,  n.  184;  avocat,  R.  CxVGNAT,  dans  le  Bull,  du 


1.  Celle  inscriplion  rappelle  un  Syrien  d'Apamée  qui  a  simplement 
employé  la  formule  de  son  lieu  d'origine,  formule  dont  on  connaît  de 
nombreux  exemples. 

2.  A  la  sixième  ligne  on  lit  le  mot  :  Kartaginis.  Est-ce  un  souvenir  du 
lieu  de  naissance  ou  du  lieu  du  décès? 


396  APPENDICE. 

Comité,  1892,  p.  303;  miles,  C.  I.  L.,  n.  5229;  ex  praepo- 
sitis  equitum  armigerorum  juniorum,  n.  9255;  centurio, 
P.  Blanchet,  dans,  Notw.  arch.  des  77iiss.  scient.,  1899, 
p.  112,  n.  7;  tiibnnus  niimeri  Pritnanonim,  n.  9248. 

Le  donateur  du  tombeau  :  C.  I.  L.,  n.  8643,  8646, 
9869,  9870;  Waille,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1895,  p.  58; 
Ibid.,  1893,  p.  134,  n.  24;  R.  Gagnât,  dans  le  Bull,  du 
Comité,  1895,  p.  329;  L.  Demaeght,  J.  Poinssot,  dans  le 
Bull,  des  antiq.  a  fric.,  1882,  p.  139,  n.  47;  Ibid.,  1898, 
p.  336;  I.  ScHMiDT,  dans  Ephem.  epigr.,  1884,  p.  485, 
n.  1056;  p.  486,  n.  1058 ;E.  Espérandieu,  dans  la  Revue 
de  VArt  chrét.,  1893,  p.  136,  n.  3,  4;  Apirius  pat{er) 
una  cum  ucso{re),  C.  I.  L.,  n.  9794;  Lucianu{s)  frater 
fecit,  R.  Gagnât,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1895,  p.  329. 

La  durée  exacte  de  la  vie  ^  :  C.  1.  L.,  n.  672,  11077, 
11081,  11122;  Vercoutre,  dans  les  Comptes  rendus  de 
VAcad.des  inscr.^  1887,  p.  52;  de  Lespinasse  Langeac, 
dans  le  Bull,  du  Comité,  1892,  p.  144;  P.  Gauckler,  dans 
leBull.  du  Comité,  1901,  p.  120,  n.  1;  p.  122,  n.  4;  Ibid., 
1894,  p.  255,  n.  52;  p.  256,  n.  53,  n.  55;  Ibid.,  1897, 
p.  431,  n.  197;  p.  433,  n.  202;  R.  Gagnât,  dans  les 
Archiv.  des  miss,  scient.,  1888,  p.  34,  n.  19. 

Le  «  cursus  honorum  »  :  honores  in  civitatem  suam.., 
P.  Toussaint,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1898,  p.  205,  n.  1  ; 
agens  tribunatum  Rusguniis  annos  XII,  C.  I.  L.,  n.  9248. 
Nous  donnerons  intégralement  l'inscription  suivante,  que 
la  plupart  oublient  de  restituer  à  l'Afrique  ^  : 


1.  Ce  calcul  témoigne  que  l'on  avait  noté  l'instant  de  la  naissance  sur 
le  journal  spécial  qui  se  tenait  dans  les  familles.  Cf.  Le  Clercq,  Les 
Journaux  cfiet  les  Bomains,  p.  198.  Ceci  nous  fait  toucher  aux  origines 
de  l'état  civil,  cf.  Pardessus,  dans  les  Mém.  de  CAcad.  des  inscr.,  t.  XIII, 
p.  266  sq.  ;  mais  ce  qui  nous  intéresse  particulièrement  dans  cet  usage, 
c'est  la  constatation  de  la  crédulité  persistante  à  l'influence  des  planè- 
tes sur  l'enfant,  suivant  l'état  astronomique  du  monde  au  moment  de 
sa  naissance.  De  Rossi,  Inscript.  christ.  Urb.  Rom.,  t.  1,  n.  172. 

2.  A  Cordoue  (Espagne),  E.  Huebner,  dans  le  Corp.  inscr.  lai.,  t.  II, 
u,  2110;  H.  DE  Villefosse,  dans  les  Archiv.  des  miss,  scient.,  187^, 
p.  ^01. 


APPENDICE.  397 

A  ;k  CO 

FL«  HYGINO'  V'  C'  COMITI 
ET  •  PRAESfDI  •  F  •  M  •  C  • 
OB  MERITA  IVSTITIAE 
5  EIVS  TABVLAM  PATRO 
NATVS  POST  DECVRSAM 
ADMINISTRAT!  ONE  M 
ORDO  .TIPASENSIVM 
OPTVLIT 

Clerc  :  C.  LL.,  n.  10637,  10640,  16839,  19671. 

Acolyte  :  C.  I.  Z.,  n.  13426. 

Lecteur  :  C.  I.  L.,  n.  55,  453,  13422-13425. 

Sous-diacre  :  C.  /.  Z.,  n.  452,  880,  13420-13421,  17445; 
P.  Gauckler,  dans  le  Bull,  du  Comité ^  1897,  p.  440, 
n.  224. 

Diacre  :  C.  /.  Z.,  n.  1389,  13415-13419,  14115,  18539; 
R.  Gagnât,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1889,  p.  136,  4°. 

Ai'chidiacre  :  C.  /.  Z.,  n.  ^Sa.  Cf.  n.  11117. 

Prêtre  :  C.  I.  Z.,  n.  2014,  2012,  9586,  9716,  9731, 
13403,  13404,  13406-13412;  Graillot-Gsell  ,  dans  les  Mé- 
lang.  d'arch,  et  d'hist.,  1894,  p.  24,  n.  78.  L.  Duchesne, 
dans  le  Bull,  delà  soc.  des  antiq.  de  France,  1889,  p.  94. 

Évêque  :  C.  /.  Z.,  n.  879,  2009,  2291  (cf.  n.  17731), 
8634,  9286,  9709, 11893,  11894,  13397,  13398,  13399, 13400, 
13401,  13402;  Fabre,  dans  le  Bull.  d'Oran,  1900,  p.  399- 
408;  S.  GsELL,  dans  les  Mél.  d'arch.  et  d'hist.,  1900,, 
p.  141  ;  1901,  p.  237;  Héron  de  Villefosse,  dans  le  Bull, 
du  Comité,  1888,  p.  356,  n.  14;  Toulotte,  Géogr.  de 
VAfr.  chrét.,  Byzacène  et  Tripolitaine,  p.  34;  H.  Ghardon, 
dans  le  Bull,  du  Comité,  1900,  p.  145,  pi.  V. 

l'Afrique  chrétienne.  —  i.  23 


398  APPENDICE. 

Veuve  :  C.  L  L.,  n.  13427. 

Nonne  :  C.  L  L.,  n.  78,  10689;  S.  Gsell,  dans  le  BuU. 
du  Comité,  1896,  p.  165,  n.  25;  S.  Gsell,  dans  les  Mél. 
cVarch.  et  dliist.,  1895,  p.  50,  n.  9;  [sac{?)]ra  virgo, 
C.  I.L.,  n.  1768,  13428,  13429. 

Une  mention  bien  spéciale  aux  chrétiens  est  celle  de 
l'heure  de  la  mort.  Nous  la  rencontrons  sur  une  mosaï- 
que mutilée  de  Sfax  ^  : 

TIS    V    DOR 
MIT    IN    PAGE    D 
NONAS         APR 

5         ILES  ' 


Des  mentions  chronologiques.  —  Bien  que  le  plus  grand 
nombre  des  marbres  chrétiens  soit  dépourvu  de  note 
chronologique  certaine  et  qu'on  doive  recourir  pour  les 
dater  à  l'étude  critique  de  leur  texte,  ainsi  que  nous  l'avons 
dit,  on  n'en  possède  pas  moins  les  bases  précieuses  d'ap- 
préciation dans  les  tittdi  datés.  Ces  dates  appartiennent 
à  des  systèmes  divers.  Un  des  plus  fréquemment  em- 
ployés est  V  indiction  ^,  mode  de  supputation  à  peu  près 
dépourvu  de  valeur  chronologique  quand  il  se  montre 
isolément  puisqu'il  représente  des  cycles  renouvelables 
d'une  durée  de  quinze  années  chacun.  L'indiction  en 
usage  sur  les  marbres  commence  ordinairement  le  1^^  sep- 
tembre, de  telle  sorte  que  le  consul  entrant  en  charge  le 

1.  G.  Haisnezo  et  L.  FÉMÉLIAUX,  dans  le  BuU.  du  Comité,  1900,  p.  152, 
n.  5. 

2.  C.  I.  L.,  n.  56,  57,  cf.  11106;  ^51,  ^52,  /i53,  460,  2018,  5263,  526^1,  5488, 
5489,5491,7924,  10636,  10637,  10638,  10641,  11650,  11654,  11655,16656, 
16657, 16661, 16663, 16665,  17414.  P.  Gauckler,  dans  le  Bull,  du  Comité, 
1897,  p.  436,  n.  208;  H.  Chardon,  dans  même  revue,  1900,  p.  144,  pi.  V; 
p.  146;  S.  Gsell,  dans  même  revue,  1896,  p.  165,  n.  26. 


APPENDICE.  399 

pr  janvier  voit  deux  indictions  et  que  chaque  indiction 
correspond  à  deux  consulats.  Dans  les  marbres  africains 
l'indiction  est  isolée  de  toute  autre  mention  chronologique 
consulaire,  royale  ou  provinciale  ;  il  en  résulte  que  cette 
supputation  ne  peut  rendre  presque  aucun  service  K 

11  existait  d'autres  modes  de  supputation.  La  chrono- 
logie consulaire  dont  les  Africains  ont  fait  peu  usage  ^  a 
été  employée,  comme  on  doit  s'y  attendre,  sur  quelques 
inscriptions  dédicatoires  3.  L'une  d'entre  elles  réunit  deux 
supputations  différentes  :  la  chronologie  consulaire  et  la 
chronologie  provinciale  représentée  par  l'ère  de  Mauré- 
tanie*  : 

IN  •  HOC  •  LOCO  .  SANCTO  •  DEPOSI 
TAE   •   SVNT   •  RELIQVIAE    •  SANCTI 
LAVRENTI  •  MARTI  RIS  °^^  III  MN 
AVG    •     CONS   •  HERCVLANI   •  VC 
5         DIE    DOM    N    •    DEDICANTE    LAVRENTIO 
VVS  •  P  •  MOR  •  DOM  •  AN  •  P  •  CCCCXIII  •  AMEN 


1.  Les  périodes  indictales  sont  trop  fréquentes  pour  correspondre  à 
des  variétés  paléographiques.  Notons  que,  vers  le  milieu  du  vi®  siècle,  on 
peut  citer  quelques  indictions  notées  à  partir  du  1*='  janvier.  Cf.  De  Rossi, 
Inscript,  cfirist.,  1. 1,  p.  c;  G.  Marini,  Papiri  diplomatici,  in-fol.,  Roma, 
1805,  p.  261  A,  ^08  b;  enfin  une  épitaphe  romaine  de  l'année  522  nous 
apprend  que  le  onzième  jour  du  mois  d'aoCit  de  cette  année,  un  cycle 
indictal  de  quinze  touchait  à  sa  fin.  De  Rossi,  op.  cit.,  1. 1,  n.  979. 

2.  C.  I.  L.,  n.  2389,  ^799,  8630;  H.  DE  Villefosse,  dans  les  Arcliiv.  des 
miss,  scientif.  (1874),  p.  452,  n,  127.  Quelques  inscriptions  appartiennent 
à  l'époque  de  la  domination  byzantine  :  C.  I.  L.,  n.  5352,  12035  ;  Bosre- 
DON,  dans  Bec.  de  la  soc.  arcli.  de  Constantine,  1876,  p.  376.  Cf.  deux 
épitaphes  à  date  consulaire,  C.  I.  L,,  n.  11127,  11129,  à  Lepli  Minus,  en 
427  et  429. 

3.  C.  L  /,.,  n.  2389,  «  au  sud  du  Capitole,  dans  les  ruines  d'une  basi- 
lique chrétienne  »,  L.  Renier,  Recueil,  n.  1518;  C.  I.  L.,  n.  4799. 

4.  V.  de  Buck,  Explication  de  deux  épigraphes  chrétiennes,  etc.,  ou 
détermination  de  l'ère  de  la  province  de  Maurétanie,  dans  la  Collection 
de  précis  historiques,  Bruxelles,  1854,  p.  477.  Cette  dissertation  a  été 
inconnue  de  L.  Renier,  dans  la  Bévue  archéoL,  t.  VIF,  p.  369;  de 
G.  Henzen  dans  Orelli,  Inscr.  lat.  sélect.,  n.  5338,  et  de  C.  Cavedoni 
dans  Opuscolireligiosi  di  Modena,  t.  VI,  p.  335;  Piper,  Die  christl.  Fes- 
trechnunçj,  dans  Evang.  Kalendcr  vom  Jahre,  1855;  A.  Schwarze,  op. 
cit.,  p.  89-90. 


400  APPENDICE. 

Cette  inscription  nous  permet  d'établir  la  concordance 
entre  l'ère  chrétienne  et  l'ère  de  Maurétanie  qui  est  en 
retard  de  40  années  sur  celle-là  ^  Le  consulat  d'Hercu- 
lanus  correspond  à  l'année  452,  dans  laquelle  le  S'^jour 
du  mois  d'août  tombait  en  effet  un  dimanche  et  cette 
même  année  est  comptée  comme  étant  la  413^  de  l'ère 
provinciale.  La  dernière  ligne  peut  offrir  quelque  obscu- 
rité :  Dedicante  Laurenlio  v{iro)  v{enerabili)  s{acerdote)  ^ 
p{ost)  m{ortem)  Domiini)  a7i{no)  p{7'ovinciae)  il3.  L.  Renier 
conjecturait  que  le  lapicide  avait  songé  tout  d'abord  à 
supputer  les  années  depuis  la  mort  du  Christ  ;  puis,  chan- 
geant d'avis,  il  serait  revenu  à  l'ère  de  Maurétanie,  mais 
le  P.  de  Buck  a  montré  qu'il  y  avait  dans  cette  formule 
un  procédé  spécial  à  l'Eglise  d'Afrique.  Celle-ci  commen- 
çait l'année  au  25  mars,  jour  qu'elle  tenait  pour  l'anni- 
versaire de  la  mort  du  Seigneur  ;  il  s'ensuit  que  là  où  ce 
comput  était  en  pratique,  l'année  civile  se  trouvait  frac- 
tionnée en  deux  sections,  l'une  ante  pascha,  l'autre  posl 
pascha;  par  conséquent  l'ère  provinciale  était  scindée,  elle 
aussi,  en  deux  sections  qui  portaient  les  désignations  de 
ante  mortem  Domini  dans  la  période  antérieure  au  25  mars, 
et  2Jost  mortem  Domini  dans  la  période  qui  suivait  cette 
date.  Ce  qui  pourrait  surprendre,  c'est  que  l'inscription 
de  Sétif  est,  jusqu'à  ce  jour,  la  seule  qui  offre  cette  men- 
tion, bien  que  l'ère  provinciale  soit  très  fréquemment 
employée.  La  raison  en  est  donnée  par  V.  de   Buck  3  et 


1.  MoMMSEN,  Epigraphhclie  analektcn,  n.  20,  clans  Bericlilc  der  pliil. 
hist.  CL  der  K.  Sciclis.  Ges.  de  Wissensch,,  1852,  p.  313;  L.  Remer. 
dans  la  Bévue  archéol.,  t.  XI,  p.  ^^5;  t.  XV,  p.  565;  G.  Henzen,  op.  cit., 
n.  5337;  A.  Berbrugger,  dans  la  Bévue  africaine,  t.  I,  p.  22;  G.  Cave- 
DOM,  op.  cit.,  322;  Creully  dans  VAnnuaire  de  la  soc.  arch.  de  Cons- 
fana'ne,  1858-1859,  p.  2  sq.  De  Rossi,  Incr.  ciwist..  t.  I,  p.  vi;  A.  Poulle, 
De  l'Ère  maure tanienne  et  de  l'époque  de  la  division  de  la  Maurétanie 
Césarienne  en  deux  provinces,  dans  VAnn.  de  la  soc.  arcli.  de  Constantine, 
t.  VI  (1862),  p.  261  sqq.  Sur  les  ères  d'Afrique  depuis  Bélisaire,  cf. 
R.  Gagnât,  dans  les  Arch.  des  miss,  scient.,  t.  XII  (1885),  p.  13  sqq. 
Remarquons  que  l'ère  de  Maurétanie  coïncide  avec  l'ère  de  l'Ascension 
qu'emploie  seul  l'auteur  de  la  Chronique  d'Alexandrie. 

2.  Pour  l'explication  et  la  discussion  de  ces  sigles,  cf.  De  Rossi, 
op.  cit.,  t.  1,  p.  VII. 

3.  V.  DE  BUCK,  op.  cit.  (185^),  p.  hll  sq.  ;  (1856),  p.  81-90,  105-111. 
Rappelons  un  autre  exemple   de  ce  calcul  :  le  calendrier  de  Carthagc 


APPENDICE.  401 

Rossi  '.  Le  titulus  fait  mémoire  des  reliques  de  saint  Lau- 
rent déposées  dans  un  oratoire  ou  dans  une  basilique  le 
3^  jour  du  mois  d'août,  de  sorte  que  si  la  dédicace  de  cet 
oratoire  ou  de  cette  basilique  avait  été  célébrée  au  moyen 
de  cette  disposition,  l'octave  qu'il  était  d'usage  de  faire  en 
pareille  circonstance  tombait  le  10^  jour  du  mois  d'août, 
jour  de  la  fête  de  saint  Laurent  ^. 

La  simple  mention  de  l'ère  de  Maurétanie  peut  nous 
conduire  à  des  constatations  topographiques  qui  ne  sont 
pas  sans  importance.  C'est  le  cas  pour  une  inscription 
découverte  en  1895  à  Kherbet-el-Ma-el-Abiod,  à  mi-che- 
min entre  Aziz-ben-Tellis  et  Bordj-Mamra  ^  ;  cette  ins- 
cription est  de  l'année  474  apr.  J.-C.  : 

IN    HOC    LOCO    SVNT    MEMO 


RIE    SANG»  MARTIRVM  J^^ 
J0^  LAVRENTI  •  IPPOLITI  • 
J^^  EVFIMIE  J0^  MINNE 
ET    DE    CRVCE     DNI 
DEPOSITE    DIE    III    NO 


NAS    FEBRARIAS  X  AN? 
CCCCXXXV 

«  Ce  document,  écrit  M.  Gagnât,  permet  de  rectifier  le 
tracé  de  la  frontière  de  Numidie  vers  l'Ouest.  On  admet- 
tait jusqu'ici  que  cette  frontière,  après  avoir  suivi  l'Oued- 
Endja,  passait  entre  Cuicul  et  Mons  et  descendait  en  ligne 
droite  jusqu'au  Chott-Beida  (entre  Perdices  et  Nova 
Sparsa).  Nous  voyons  maintenant  que  la  région  voisine 
d' Aziz-ben-Tellis  et  de  Bordj-Mamra  était  comprise  dans 
la  Maurétanie  puisqu'on  s'y  servait  pour  la  supputation 
des  années  de  l'ère  maurétanienne  K  » 

du  vie  siècle  publié  par  Mabillon,  Vêlera  ancdecta,  t.  lil,  p.  398-401,  cf. 
supra,  p.  258,  note  2. 

1.  De  Rossi,  op.  cit.,  p.  vi-vii. 

2.  Le  fait  de  cette  dédicace  est  certain,  grâce  aux  mots  :  dedicante 
Laurentio  viro  venerabili  sacerdote. 

3.  R.  Gagnât,  Chronique  d'épigrapliie   africaine,   dans  le  Bull,  du 
Comité,  1895,  p.  319  sq. 

4.  Ibid.   Cf.   E.   MiCHON,  Nouvelles    ampoules  à  culogies,  dans  les 


402  APPENDICE. 

L'emploi  de  l'ère  de  Maurétanie  nous  conduit  à  une 
autre  observation.  Une  inscription  de  Ternaten,  localité 
ayant  fait  partie  de  Tancienne  Maurétanie  Césarienne, 
est  ainsi  libellée  ^  : 

A     I    0) 


M    E    M    O    R   I    A    M 
ARCELLI       RECE8 
8IT    AIE    MART18    LV 
NA    XXI'IDVS    AVG 
V2TAB   AP    CCCCXLI 


Ligne  6  :  CCCCXCI,  lecture  douteuse.  Memoria  Marcelli. 
Recessit  die  Martis  luna  XXI,  idus  Augustas,  a{nno) 
p{rovinciae)  CCCCXLI. 

Cette  inscription  eut  l'heureuse  fortune  d'attirer  l'at- 
tention de  Ms"^"  Duchesne  ^  qui  remarqua  qu'en  l'année 
441  de  l'ère  maurétanienne  (480  apr.  J.-C),  le  jour  du 
mois  lunaire  indiqué  ici  est  non  un  mardi,  mais  un  mer- 
credi, tandis  qu'en  l'année  491  (530  apr.  J.-C),  ce  même 
jour  tombe  bien  un  mardi  13  août.  Cette  observation  de- 
manderait l'adoption  à  la  sixième  ligne  de  la  lecture 
CCCCXCI,  au  lieu  de  CCCCXLL  «  Mais  en  530,  la  lune, 
au  13  août,  n'avait  encore  que  quatre  ou  cinq  jours,  sui- 
vant les  cycles  ;  en  tout  cas,  son  âge  réel  comportait  une 
différence  de  plus  d'un  demi-mois  avec  celui  qui  est  in- 
diqué sur  la  pierre.  De  là,  raison  de  douter.  Si  nous  re- 
venons à  l'année  480,  nous  constatons  que  cette  année- 
là  le  13  août  était  une  lune  xxi^,  xxn^  ou  xxiii^,  suivant 

Mêm.  de  la  Soc.  des  Antiq.  de  France,  1897,  p.  299  ;  Ch.  Clermont- 
Gaweau,  Le  culte  de  saint  Mennas  en  Maurétanie,  dans  Recueil  d'ar- 
cliéol.  orientale,  t.  II,  p.  180-181.  Cf.  CI.  L.,  n.  13^23;  A.  Toulotte, 
Le  culte  des  saints  Sébastien,  Laurent,  Hippolyte,  etc.,  aux  v^  et  vP  siè- 
cles dans  les  provinces  africaines,  dans  Nuovo  bull.  di  arch.,  1902, 
p.  206,  208. 

1.  L.  Demaeght,  dans  le  Bull,  trimestr.  de  géogr.  et  d'arcliéol.,  Oran, 
1891,  t.  XI,  p.  M2. 

2.  L.  Duchesne,  IS^ote  sur  une  inscription  maw^étanienne  de  l'année  480, 
dans  le  Bull,  du  Comité,  1892,  p.  31^-1-316. 


APPENDICE.  403 

les  cycles..  Il  y  a  donc  très  sensiblement   concordance. 
Comme  nous  avons   à  choisir  ici   entre  deux  erreurs, 
il  faut  prendre  la  moindre.  Que  Ton  se  trompe  d'un  jour 
dans  la  semaine,  que  Ton  prenne  un  mercredi  pour  un 
mardi,  c'est  ce  qui  arrive  souvent,  et  à  tout  le  monde. 
Mais  que  l'on  se  trompe  de  quinze  jours  dans  l'âge  de  la 
lune,  que  Ton  marque  la  pleine  pour  la  nouvelle,  ou  le 
dernier  quartier  à  la  place  du  premier,  c'est  complète- 
ment impossible.  Il  faut  donc  s'en  tenir  à  l'année  480 
(provinciae    CCCCXLI)  ^   ».   Les   chrétiens  du  v^  siècle 
n'avaient  pas  de  moyen  plus  ordinaire  d'être  fixés  sur 
l'âge  de  la  lune  que  les  petits  traités  qui  circulaient  alors 
sous  le  nom  de  libri  paschales,  et  dont  plusieurs  nous 
sont  parvenus  -.  Parmi  ceux-ci  deux  ont  été  rédigés  en 
Afrique,  le  plus  récent  des  deux  à  Carthage  en  455;  ce- 
pendant ni  l'un  ni  l'autre  ne  satisfait  aux  données  de 
l'inscription.  Les  deux  autres  computs,  basés  comme  les 
africains  sur  le  cycle  de  84  ans,  sont  romains;  «  l'un 
d'eux  fut  en  usage  au  iv°  siècle  et  au  commencement  du  V^  ; 
il  donne  au  13  août  la  lune  xxiir,  comme  le  deuxième  de 
Carthage  ;  l'autre,  dressé  à  Rome  en  447.  correspond  exac- 
tement à  notre  inscription  ;  il  a,  au  13  avril,  la  Pâque  avec 
la  lune  xvii,  ce  qui  donne,  pour  le  13  août,  lima  XXI  ^. 
La  même  solution  se  présente  dans  le  Paschale  de  Victo- 
rinus  d'Aquitaine,  établi  à  Rome  en  457  *  ». 

Ainsi  notre  inscription  nous  révèle  que,  pendant  une 
période  de  temps  qui  ne  s'étend  pas  au  delà  de  l'année 
455,  le  pape  saint  Léon  I*^""  ayant  pris,  comme  nous  le  sa- 
vons par  d'autres  documents,  la  direction  des  Eglises  de 
Maurétanie^  y  introduisit  le  comput  romain  de  447.  Une 
fois  cet  usage  pascal  établi  dans  les  provinces  alors  déta- 
chées de  la  primatie  de  Carthage  et  demeurées  romaines, 
il  s'y  maintint  au  moins  jusqu'à  l'année  480. 
Les  inscriptions  supputées  d'après  l'ère  de  Maurétanie 


1.  Ibid.,  p.  315. 

2.  B.  Krusch,  Studien  zur  chHsilich-mitlelallerlichen  Chronologie^ 
der  84  jàlirige  Ostercyclus  und  seine  Qncllcn,  iu-8°,  Leipzig,  1880. 

3.  Ibid.,  p.  17,  62,  122, 18^,  187. 

U.  L.  DucHESNE,  op.  cit.,  p.  315  sq. 


404  APPENDICE. 

sont  de  beaucoup  les  plus  nombreuses  en  Afrique  ^,  bien 
qu'on  n'ait  guère  fait  usage  de  ce  mode  de  supputation 
dans  les  provinces  de  Byzacène,  de  Proconsulaire  et  de 
Numidie  et  qu'on  rencontre  —  exceptionnellement  il  est 
vrai  —  dans  la  Maurétanie  Césarienne  la  supputation  in- 
dictale  ^.  Elles  s'échelonnent  entre  les  dates  extrêmes 
238  et  593  et  se  répartissent  de  la  manière  suivante  :  238, 
une;  261,  une;  324,  deux;  329,  331,  332,339,342,  345,349, 
351,  toutes  à  un  exemplaire;  352,  deux;  360,  365,  371, 
377,  383, 384,  toutes  à  un  exemplaire  ;  390,  deux  ;  394,  un  ^  ; 
au  V®  siècle  :  405,  quatre  exemplaires  ;  406,  un  ,  408,  deux  ; 
414,  415,  418,  419,  422,  429,  430,  433,  434,  440,  442,  444, 
448,  toutes  à  un  exemplaire;  450,  deux;  452,  deux;  454, 
457,  461,  467,  468,  469,  471,  toutes  à  un  exemplaire  ;  474, 
deux;  475,  480,  483,  491  *,  493,  494,  toutes  à  un  exem- 


1.  C.  I.  L.,  n.  8630,  863^,  8637,  8638,  8639,  86Zi2,  86^^,  86^8,  86^9,  8708, 
9271,9286,  9289,  9693,  9708,  9709,  9713,  9716,  9718,  9731,  9733,  9751,  9752, 
9793,  9804,  9866,  9869,  9870,  9871,  9877,  9878,  10927.  L.  DUCHESN'E,  dans  le 
Bull,  du  Comité,  1892,  p.  314  sq.  ;  G.  Boissier,  dans  les  Comptes  rendus 
de  l'Acad.  des  inscr.,  séance  du  12  mai  1899;  Fabre,  dans  le  Bull. 
dVran,  1900,  p.  399-408;  R.  Cao'at,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1895, 
p.  329.  L.  Demaeght-J.  PoiNSSOT,  dans' le  Bull.  trim.  des  antiq.  afric, 
1882,  p.  137,  n.  43;  Ibid.,  p.  206,  n.  bl;Ibid.,  p.  207,  n.  53;  p.  271, 
n.  123;  p.  272,  n.  124.  Ibid.,  1884,  p.  100,  n.  345;  p.  101,  n.  346;  PoULLE, 
dans  le  Rec.  de  la  soc.  arcli.  de  Constantine,  l.  XXVI  (1890-91),  p.  384, 
n.  79;  p.  385,  n.  80;  p.  400,  n.  92;  S.  Gsell,  dans  le  Bull,  du  Comité, 
1899,  p.  459,  n.  10  ;  R.  GAGNAT,  dans  le  même  recueil,  1895,  p.  328  ; 
L.  DEMAEGHT,  dans  le  Bull.  trim.  des  antiq.  afric.,  1884,  p.  286,  n.  575; 
p.  290,  n.  581,  582,  583,  584;  Ibid.,  1885,  p.  3,  n.  672.  A.  HÉRON  DE  VlLLE- 
FOSSE,  dans  le  même  recueil,  1885,  p.  189,  n.  901,  902;  p.  190,  n.  903; 
p.  191,  n.  904;  Troupel,  dans  le  Bull.  d'Oran,  V  série,  1882,  p.  124; 
GoYT,  dans  le  Recueil  de  la  soc.  arcli.  de  Constantine,  t.  XXII,  1883, 
p.  148,  n.  38;  J.  Schmidt,  dans  Ephemeris  epigraphica,  t.  V,  1884,  p,  485, 
n.  1056;  R,  Gagnât,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1895,  p.  319.  Ibid.,  1892, 
p.  310,  n.  39,  41,  42;  p.  307,  n.  28;  A  Héron  de  Villefosse,  dans  le 
Bull,  de  la  Soc.  des  Antiq.  de  France,  1878,  p.  143, 147, 148;  P.  Gauckler, 
dans  le  Bull,  du  Comité,  1892,  p.  124,  pi.  XV;  S.  Gsell,  dans  les  Mélang. 
d'arcli.  et  d'hist.,  1895,  p.  50,  n.  9;  p.  51,  n.  10;  p.  54,  n.  17;  G.  Bro- 
CHiN,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1888,  p.  429,  pi.  XIII;  R.  Gagnât  dans  le 
même  recueil,  1889,  p.  134  e;  p.  135  d;  L.  Duchesne,  dans  le  Bull,  de  la 
Soc.  des  Antiq.  de  France,  1889,  p.  94. 

2.  H.  Chardon,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1900,  p.  144;  pi.  V,  p.  146. 

3.  Une  épitaphe  de  Sétif,  publiée  par  S.  Gsell,  dans  les  Mél.  d'arcli. 
et  d'hist.,  1895,  p.  50,  u.  9,  porte  une  date  incomplète  :  cccx 

4.  "Date  douteuse. 


APPENDICE.  405 

plaire,   495,  deux   '  ;  au  vi'^  siècle  :  527,  536,   583,  593, 
toutes  à  un  exemplaire. 

Une  épitaphe  d'Hippone  donnerait  lieu  de  croire  qu'on 
tenta  d'introduire  en  Afrique  une  ère  dont  la  supputation 
partirait  de  l'année  534,  date  de  la  réocciipation  de  la  pro- 
vince par  les  Byzantins.  Les  monnaies  de  Justinien,  frap- 
pées à  Carthage  après  la  victoire  de  Decimum,  adoptent 
en  elfet  une  chronologie  basée  sur  l'année  534  comme 
point  de  départ  2. 


© 


APRILTA    FIDELIS    VIXIT 
ANNOS    LXXV    RECESSIT 
IN    PAGE    SVB    DIE    III    KAL 
SEPTE  M  B 
5  ANNOXXIIII 

KARTAGINIS  ^ 


L'épitaphe  daterait  donc  de  l'année  557-558. 

Une  épitaphe  en  mosaïque  de  Lamta  {■=  Leptis  Minus) 
présente  un  autre  cas  de  supputation  peu  connue.  Il  pa- 
raît peu  probable  qu'il  s'agisse  de  l'ère  de  Carthage  dont 
nous  venons  de  parler,  ce  qui  en  tout  cas  reporterait  l'é- 
pitaphe au  26  juin  562-563.  Mommsen  *  préfère  compter 
l'année  24«  de  l'inscription,  en  prenant  pour  éponyme 
l'empereur  Valentinien  III,  ce  qui  noiis  reporte  en  l'an- 
née 452.  Voici  cette  inscription  ^  : 

1.  Plus  deux  épitaphes,  C.  I.  L.,  u.  9716,  9866,  dont  on  ne  peut  pré- 
ciser que  le  nombre  de  centaines. 

2.  Sabatier,  Description  générale  des  monnaies  byzantines,  in-S", 
Paris,  1862,  t.  I,  p.  190. 

3.  Bureau  de  la  Malle,  cité  par  Hase,  dans  le  Journal  des  savants, 
1837,  p.  705  ;  L.  Renier,  dans  la  Revue  archéol.,  1850,  t.  VII,  p.  372,  et 
Recueil,  n.  2895;  C.  /.  L.,  n.  5262. 

II.  Mommsen,  dans  Ephemeris  epigrapliica,  t.  V,  n.  1166. 

5.  HÉRON  DE  ViLLEF0SSE,dans  les  Comptes  rendus  de  l'Acad.  des  inscr., 
1883,  p.  189  ;  R.  Gagnât,  ///«  Rapport,  dans  les  Arcli.  des  miss,  scientif., 
1885,  t.  XII,  p.  113,  n.  6;  O.  d'Espixa,  dans  la  Revue  africaine,  1885, 
t.  XXIX,  p.  377,  n.  3;  C.  /.  L.,  n.  11128. 

23. 


406    -  APPENDICE, 


© 


B  I  L  L  A 
T    I   C  A 

V  IX  I  T 
A  N  N  I  S 

5  X  V  I  1  I 
P  L  S  M 
R  EQVI 
E  B  I  T 
IN  PAGE 
10  D  1  E  V  I 
KL  •  IVLI 
A  S  A  N 
NO     XX 

V  I   I   I  I 

[fleur] 

Un  dernier  mode  de  supputation  dont  on  fit  usage  en 
Afrique  est  la  chronologie  royale.  Nous  n'en  possédons 
qu'un  petit  nombre  d'exemplaires,  tous  tardifs  puisqu'ils 
se  réfèrent  aux  temps  de  l'occupation  du  pays  par  les 
Vandales  K 

Age  des,  diverses  formules.  —  Il  n'est  pas  impossible  de 
reconquérir  à  la  chronologie  un  certain  nombre  de  textes 
épigraphiques  non  pourvus  de  date.  Le  caractère  spora- 
dique  des  formules  épigraphiques  permet  d'assigner  gé- 
néralement des  limites  de  temps  et  de  lieu  que  l'on  ne 
peut  franchir  sans  avoir  à  noter  des  variations  plus  ou 
moins  importantes.  Les  textes  à  date  certaine  permettant 
de  déterminer  les  limites  extrêmes  dans  lesquelles  telle 
formule  se  rencontre  dans  une  région,  il  devient  possible, 
sans  courir  trop  de  chances  d'erreurs,  d'attribuer  à  la 


1.  c.  I.   L.,  n.  2013,  8379,  10516,  10706, 116^9.  P.  Gauckleb,  dans  le 
Bull,  du  Comité,  1901,  p.  15^i,  n.  99. 


APPENDICE.  407 

même  période  chronologique  les  textes  rédigés  d'après 
le  même  formulaire,  mais  dépourvus  de  notation  chrono- 
logique. Les  relevés  auxquels  nous  nous  sommes  livrés 
pour  le  paragraphe  précédent  nous  autorisent  à  dégager 
quelques  vestiges  du  formulaire  épigraphique  : 


HIC  lAGET  :  années  405,  415,  440;  hic  est  :  491  .(?); 
HIC  MEMORIA  EST  :  454;  MEMORIA  !  332,  345,  351,  365, 
371,  383,  384,  390,  394,  414,  418,  422,  429,  430,  433,  434, 
450,  452,  461,  471,  480,  493,  494,  583;  precessit  :  440; 
QVi  precessit  nos  in  page  '  :  419,  429,  457,  468,469,  474, 

475  ;  QVI  NOS  PRECESSIT  IN  PACE  DOMINICA  :  345,  352,  390, 

450,  493,  494;  plvs  minvs  :  377,  405,  415,  429,  469,  491, 
536;  BONAE  MEMORIAE  :  457,  468,  474;  MEMORIA  PER- 
PETVA  :   349;  MEMORIAM  FECIT  I  352;  HIC  REQVIESCIT  l 

444,  475;  reqvievit  in  pace  :  422;  discessit  :  349, 
371,   383,  394,    429,   430,   450,  452,   494;    discessit  in 

pace    :   593;   DISCESSIT  IN  PACE    DOMINI    '.   491;    RECES- 

siT  IN  PACE  :  444,  467;  reddidit  :  238;  reddidit  spi- 
RITVM  :  434;  DEPOSITIO  :  360;  deposita  :  448;  d.  m. 
s.  :  384,  493,  494;  domvs  eternalis  :  536,  583,  593; 
eterna  domvs  !  360;  precatvr  pro  svis  peccatis 
salvificetvr  :  408;  d.  m.  419;  obitvm  fecervnt, 
L.  Demaeght  et  J.  Poinssot  dans  le  Bull,  des  antiq.  afric, 
1882,  p.  139,  n.  47;  p.  140,  n.  48. 


Contrairement  à  ce  qui  arrive  le  plus  ordinairement, 
nous  voyons  une  formule  se  contracter  au  lieu  de  se  dé- 
velopper ^. 


1.  Nous  groupons  sous  cette  rubrique  quelques  textes  offrant  des  va- 
riantes sans  importance. 

2.  D.  Cabrol  et  D.  Leclercq,  Monum.  Eccl.  liturg.,  t.  I,  p.    cxxviir. 
Cf.  De  Rossi,  Bull,  di  arcli.  çrist.,  1877,  p.  33. 


408  APPENDICE. 

Année  345  : precessit  in  p[ac]E  dominical 

«  345  : IN  PAGE  DOMIN[ic«]  PRECESSIT  ^ 

«         429  : qui  n]0S  PRECESSIT  IN  PACE  3 

«  440  : PRECESSIT* 

Il  est  possible  que  cette  formule  soit  inspirée  de  la 
formule  liturgique  romaine  :  qui  nos  precessenmt  in 
somno  pacis,  mais  les  inscriptions  ne  nous  ont  pas  fourni 
la  vérification  documentaire  de  cette  conjecture.  Nous 
avons  déjà  eu  l'occasion  de  remarquer  l'influence  romaine 
en  Afrique.  En  voici  un  nouvel  exemple.  On  sait  que,  dans 
la  pensée  des  fidèles,  l'agape  commencée  sur  la  terre  s'a- 
chevait dans  le  ciel  ;  nous  lisons  ce  vœu  sur  plusieurs 
tombes  ^,  dont  l'une  qui  peut  remonter  au  m®  siècle  offre 
des  sigles  abréviatifs  que  nous  retrouvons  identiques, sinon 
plus  clairs  encore,  sur  un  marbre  de  Sétif  du  vi^  siècle. 

I 

Lie  INI  VS  IVSTINAE  M     CALVARI     IN    PACE 

CONIVGI    MERENTI  VIXIT     ANIS     TRES 

IN  r^t    AGP  ^  ^  AD   AGP 

CVI     MEMORIA    FE 
GIT    M    ARIMANVS    AVS 
CVM   AIVTORE    FILIO    SVO 
AN    P    C(?)XXXVI1 

C'est  en  même  temps  la  confirmation  de  ce  que  nous 
avons  dit  "^  touchant  le  retard  constant  des  provinces  à 
adopter  les  formules  et  les  symboles  en  usage  à  Rome. 

1.  C.  I.  L.,  n.  9793. 

2.  Ibid.,  n.  9794. 

3.  Ibid.,  n.  9751. 

U.  Ibid.,  n.  8634.  Cf.  S.  Cïprien,  De  mortalitate,  c.  20  :  Nobis  saepe 
revelatum  est  ficaires  nostros  non  esse  lugendos  accersione  dominica  de 
saeculo  liberatos,  cum  sciamus  non  eos  amitti  sed  praernitti,  receden- 
tes  praecedere...  vivere  apud  Deum. 

5.  H.  Leclercq,  Agapes,  dans  D.  Cabrol,  Dict.  d'arch.  clirét.,  l.  I. 
col.  843. 

6.  De  Rossi,  BuU.  di  arcli.  C7^ist.,  1882,  p.  128. 

7.  C.  I.  L.,  n.  8637.  La  date  probable  est  l'année  527  de  notre  ère. 


APPENDICE.  409 

Les  chiffres.  —  Notons  d'abord  l'emploi  de  re;ctar]jj.ov 
Pau,  ancienne  lettre  grecque  restée  en  usage  pour  indi- 
quer le  chiffre  6  et  qui  présente  des  formes  diverses.  La 
plus  fréquente  est  celle-ci  :  <i  ^  ;  on  trouve  encore  :  S  ^, 
et  y  3.  Une  inscription  du  i\'<^  siècle  donne  le  même  chiffre 
de  la  manière  suivante  :  l^  ^;  malgré  ce  nombre  consi- 
dérable de  sigles  de  rechange,  on  trouve  encore  la  no- 
tation simple  :  vi  ^. 

L'emploi  des  formes  un,  viiir,  xxxx  est  ordinaire  sur  les 
marbres  ^  qui  ne  font  guère  usage  de  nos  formes  abré- 
gées iv,  IX,  XL.  On  trouve  même  des  énumérations  d'unités 
et  de  dizaines  se  répétant  d'une  manière  indéfinie  ^.  Un 
système  de  notation  qui  a  été  en  grande  vogue  en  Espagne 
n'est  représenté  dans  nos  inscriptions  que  par  deux  exem- 
plaires :  V"  V  =  XXV  8.  La  lettre  j^  ne  change  pas  de 
valeur,  elle  représente  le  chiffre  50  ^.  Comme  nous  le 
remarquons  dans  un  grand  nombre  d'autres  régions  épi- 
graphiques,  il  se  rencontre  en  Afrique  des  renversements 
de  chiffres,  par  exemple  :  K  ^  7  ^^.  Quelquefois  le  nom 
est  écrit  en  toutes  lettres,  p.  ex.  :  sexsaginta  ^K  Une  ins- 

1.  CI.  L.,  n.  57,  avec  les  corrections  introduites  sous  le  n.  11106; 
13787 ,  ici  Vepisemon  est  surmonté  d'un  sigle  d'abréviation. 

2.  C.  I.  L.,  n.  108^,  12196,  14156. 

3.  C.  T.  L.,  n.  8618;  L.  Demaeght,  dans  le  Bull.  trim.  des  antiq.  afri- 
caines, 1884,  p.  290,  n.  582,  583. 

i\.  Graillot-Gsell,  dans  les  Mél.  d'arcli.  et  d'hist.,  1894,  t.  XIV,  p.  24, 
n.  78. 

5.  R.  Gagnât,  ///«  Rapport,  p.  114,  n.  7;  C.  I.  L.,  n.  11121;  Ephem. 
epigr.,  t.  V,  1884,  p.  425,  n.  824.  Une  seule  fois  nous  trouvons  :  men- 
ses  XXI,  R.  Gagnât,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1891,  p.  523,  n.  120. 

6.  C.  I.  L.,  n.  56,  451,  8647.  Voir  cependant  pour  xl,  xc,  etc.  Ephem. 
epigr.,  t.  V,  1884,  p.  456,  n.  944;  p.  479,  n.  1041;  C.  I.  L.,  n.  1769.  On 
trouve  même  une  fois  réTcî(jy]{/.ov  Pau  précédé  de  l'unité,  soit  5.  Cf. 
P.  Gauckler  dans  le  Bull,  du  Comité,  1897,  p.  436,  n.  208. 

7.  C.  1.  L.,  n.  3471,  7341,  ces  deux  inscriptions  sont  païennes. 

8.  C.  L  L.,  n.  14017;  P.  Gauckler,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1901, 
p.  154,  n.  99. 

9.  C.  I.  L.,  n.  11652.  On  trouve  une  fois  le  nombre  d'années  précédé 
de  la  lettre  N  (=  numéro).  C.  I.  L.,u.  8648. 

10.  P.  Gauckler,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1897,  p.  436,  n.  208. 

11.  V.  Waille,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1893,  p.  134;  C.  I.  L.,  n.  8639, 
8642,  8649.  P.  Gauckler,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1893,  p.  190,  n.  8; 
C.I.L.,  u.  12200.  Le  n.  456  présente  une  abréviation  rare.  Cf.  peut-être 
n.  984  :  [t]reci[nta]'î 


410  APPENDICE. 

cription  d'Orléansville,  de  l'année  406,   énonce  la  date 
sous  cette  forme  :  [o]ctob)'es  die  sex  (C.  /.  L.,  n.  9715). 

Les  accents.  —  La  présence  de  l'accent,  toujours  rare 
dans  l'épigraphie  latine,  n'est  représentée  en  Afrique,  parmi 
les  inscriptions  chrétiennes,  que  par  un  seul  exemplaire 
plus  intéressant  par  sa  formule  que  par  ses  accents  ^  : 

IN  PATRI  .  DOMINI 
DÈr  QUI  EST  SÈRMONI 
DONATVS  ET  NAVIC 
IVS  FÊCÈRVNT  CÈDI 
ÈNSÈS   PÈCKATORÈS 

Sermoni  au  lieu  de  Sermone  est  conforme  au  latin  rus- 
tique. On  sait  que  chez  les  Africains  le  mot  Verbum  (Ao'yoç) 
était  rendu  par  Senno;  c'est  ce  que  nous  apprend  Tertul- 
lien  :  In  usu  est  nostrorum  per  siniplicitateni  interpreta- 
lionis  Sermonem dicere  inprimordio a pud Deum fuisse'^. 

Les  signes  de  ponctuation.  —  On  rencontre  une  assez 
grande  variété  de  signes  de  ponctuation.  Ce  sont  d'abord 
les  points  séparatifs  des  mots  placés  au  milieu  de  la  ligne 
et  non  sur  le  bas  ^.  11  est  rare  que  la  ponctuation  isole 
les  syllabes  ou  les  lettres  d'un  mot  *.  Souvent  les  points 
sont  remplacés  ou  simplement  alternés  avec  la  feuille  de 
lierre  :  0  °  qui  ne  fait  parfois  que  combler  le  vide  que 
laisse  dans  une  ligne  un  mot  trop  court  ^.  On  trouve  encore 


1.  De  Rossi  a  établi  le  texte  d'après  deux  copies  et"  Mommsen  ac- 
cepte sa  lecture  :  /(n)  n{omine)  patries)  Domini  Dei  qui  qui  est  Ser- 
moni; Donatus  et  Navigius  fecerunt  Cedienses  pec{c)alores.  Cf.DEWULF, 
dans  le  Bec.  de  la  soc.  arch.  de  Const.,  1867,  p.  218;  De  Rossi,  Bull, 
di  arch.  crist.,  1879,  p.  162;  C.  L  L.,  n.  2.309  et  addit.,  p.  950,  n.  17759; 
Masqueray,  dans  le  Bull,   de  corresp.  afric,  1883,  fasc.  YI,  p.  327. 

2.  Tertullieiv,  Adv.  Praxeam,  5.  Cf.  Sabatier,  Bibl.  sacr.  lat.  ver- 
siones  antiquœ,  t.  III,  part.  I,  p.  385. 

3.  V.  Waille,  loc.  cit. 

U.  Cet  usage  qui  se  rapporte  aux  débuts  de  l'épigraphie  chrétienne, 
paraît  n'être  en  Afrique  que  fantaisie  de  lapicide  ou  marque  d'atelier. 

5.  V.  Waille,  op.  cit.,  1895,  p.  58. 

6.  C.  I.  L.,  n.  ^62,  864'i.  S.  Csell,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1896, 
p.  161,  n.  2k;  C.  I.  L.,  n.  9585,  9693. 


APPENDICE.  411 

le  point  évidé  :  o  ^  le  z  -,  le  x  3,  le  v  *,  le  :   -  :  ^,  le  J-  ^. 

Les  monogrammes.  —  Ce  genre  de  sigle,  dont  le  goût 
fut  très  répandu  en  Gaule,  paraît  plus  rarement  en  Afri- 
que. Le  plus  caractéristique  que  nous  ayons  rencontré  pro- 
vient de  Wed-Schâm.  Nous  ne  nous  attarderons  pas  à  lui 
chercher  une  interprétation  \  On  trouvera  une  collection 
de  plombs  de  commerce  avec  monogramme  dans  le  re- 
cueil de  M.  P.  Monceaux  8. 

Signes  cV appareillage.  —  L'importance  et  l'état  de  con- 
servation de  la  basilique  de  Tébessa  nous  a  fourni  un 
nombre  considérable  de  graffiti  dont  il  y  a  lieu  de  dire 
quelques  mots;  nous  voulons  parler  des  signes  d'assem- 
blage. Lorsque  les  tailleurs  de  pierre  préparaient  les  ma- 
tériaux dans  le  chantier,  —  ceux  de  grand  appareil  prin- 
cipalement, —  ils  marquaient  les  faces  correspondantes 
des  moellons  par  un  signe  reproduit  deux  fois  et  permet- 
tant au  maçon  d'emboîter  chaque  pierre  à  la  place  qui  lui 
était  destinée.  Les  signes  en  usage  parmi  les  tailleurs  de 
pierres  sont  sans  nombre  et  affectent  les  formes  les  plus 
variées.  Ils  sont  gravés  au  trait  et  mesurent  en  moyenne 
de  0°",  15  à  0™,20  de  hauteur  ^  Ces  signes  d'appareillage, 
ou,  pour  parler  plus  exactement,  ces  marques  de  chantier 
se  rencontrent  dans  les  édifices  africains  d'époques  diver- 
ses; par  exemple  :  l'aqueduc  de  Carthage  ^°,  les  Djedar 
de  Frenda^  le  «  tombeau  de  la  chrétienne»  '^  Si  nous  leur 

1.  C.  1.  L.,  n.  11727. 

2.  C.  I.  L.,  n.  1125. 

3.  R.  Gagnât,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1892,  p.  310,  n.  39. 

U.  C.  I.  /..,  n.  13888,13952,  13961,  13972,  13987,  14058,  14156;  P.  TOUS- 
SAINT, dans  le  Bull,  du  Comité,  1898,  p.  205,  n.  1  ;  P.  Gauckler,  dans 
même  recueil,  1901,  p.  120,  n.  1. 

5.  H.  Saladin,  dans  le  Bull,  épigr.  de  la  Gaule,  1883,  t.  111,  p.  200. 

6.  C.  I.  L.,  n.  11106. 

7.  A.  Farges,  dans  le  Bull,  de  VAcad.  d'Hippone,  t.  XIII,  1878.  A.  Héron 
DE  ViLLEFOSSE,  dans  le  Bull,  de  la  Soc.  des  Antiq.  de  France,  1877, 
p.  204. 

8.  Revue  archéologique,  1903,  t.  I,  p.  251  sq. 

9.  C.  DUPRAT,  Monographie  de  l'église  de  Tébessa,  dans  le  Recueil  de 
la  soc.  arcli.  de  Constanline,  1897,  t.  XXX,  p.  74,  pi. 

10.  B.  Roy,  Marques  d'appareillage  recueillies  sur  l'aqueduc  de  Za- 
glwuan,  à  Carthage,  dans  le  Bull.  trim.  des  antiq.  a  fric,  1885,  p.  264. 

11.  S.  GSELL,  Notes  d'archéol.  algérienne,  dans  le  Bull,  du  Comité, 
1899,  p.  442  et  p.  CLXVin. 


412  APPENDICE. 

accordons  une  mention,  c'est  moins  à  raison  de  leur  im- 
portance intrinsèque,  qui  est  médiocre,  que  pour  préve- 
nir les  imaginations  qui  croiraient  volontiers  pouvoir  at- 
tacher à  ces  signes  ime  signification  symbolique  qu'ils 
n'ont  probablement  jamais  eue. 

Acrostiches.  Poésies  figurées.  —  Malgré  l'impulsion  don- 
née par  les  deux  livres  d'Instnictiones  deCommodien,  le 
goût  de  ces  laborieuses  niaiseries  ne  s'étendit  pas  en  Afri- 
que. La  seule  inscription  chrétienne  acrostiche  que  nous 
rencontrions  est  celle  de  L.  PraeciliusFortunatus,  deCirta, 
au  v^  siècle  ^  Un  autre  jeu  d'esprit  imité  des  anciens  consis- 
tait à  donner  aux  légendes  épigraphiques  des  dispositions 
recherchées  et  bizarres  ^  :  c'étaient  des  croix,  des  intersec- 
tions de  figures  géométriques.  Nous  rencontrons  à  Orléans- 
ville  une  des  formes  les  plus  simples,  le  carré.  Au  centre  se 
lit  la  lettre  initiale  d'un  nom  ou  d'un  mot  qui  doit  se  lire 
de  ce  point  central  dans  les  directions  rayonnantes  mul- 
tiples. Le  pavement  de  la  basilique  d'Orléansville  offrait 
deux  exemplaires  de  ces  mots  carrés  :  Scinda  ecclesia  et 
Mariniis  sacerdos  3. 

ai selceclesia 
isel  c  eaeclesi 
selceataecles 
elce atctaecle 
lceatcnctaecl 
ceatcnanctaec 
eatcnaSanctae 
ceatcnanctaec 
lceatcnctaecl 
elceatctaecle 
selceataecles 
iselceaeclesi 
aiselce  c  lesia 

1.  CI.  I,  n.  7156. 

2.  H.  Leclercq,  Acrostiche,  dans  F.  Cabrol,  Dict.  d'arcli.  et  de  titurg., 
1. 1,  col.  369. 

3.  C.  I.  i.,  n.  9710.  Cf.  n.  9711. 


APPENDICE.  413 

Les  inscriptions  grecques.  — Malgré  la  longue  durée  de 
la  domination  et  de  l'influence  byzantine  en  Afrique,  les  ins- 
criptions grecques  y  ont  été  peu  répandues,  car  il  est  bien 
entendu  qu'il  ne  faut  pas  entendre  des  sigles  purement  con- 
ventionnels comme  a-w;  0,  l'ÈTcfarifjLûv  ^au,  quelques  autres 
encore  comme  témoins  de  la  connaissance  du  grec.  Quel- 
ques mots  grecs  ont  été  latinisés  couramment  en  Occident, 
nous  en  trouvons  des  exemples  ^  : 

VICTORINVS 
CESQVET    IN    PAGE 
ET    IRENE 

{arbre) 

On  rencontre  aussi  quelques  lettres  grecques  introduites 
dans  l'alphabet  latin,  principalement  le  B  ^. 

AOMINE   IVBA   N02 

Un  chrismon  a  été  décomposé  en  une  lettre  grecque  et 
une  lettre  latine  :  X  R  au  lieu  de  y,  p  3  ;  citons  encore  un 
T  *^  un  J.  ^. 

Nous  ne  trouvons  d'épigraphes  grecques  qu'à  Lepti  Mi- 
nus, dans  la  Byzacène  ^,  à  Tébessa  (=  Theveste)  '^ ,  à 
Aïoun-Berrich  ^,  à  Thabraca  ^.  La  plus  explicite  est  la  sui- 
vante trouvée  à  Constantine  (=  Cirta)  ^o  : 


1.  C.  I.  L.,  n.  1091.    Cf.  C.  I.  i.,  n.  16257. 

2.  C.  I.  L.,  n.  8825,  980^,  9821,  9823,  11106,  1141^1,  11644,  11650,  11651, 
11654, 11656, 11897, 14902.  Dans  la  mention  de  l'indiction,  le  A  majuscule 
est  chose  ordinaire,  ainsi  que  dans  deposilus  en  abrégé.  On  trouve  le  X 
minuscule  :  C.  I.  £.,  n.  19671. 

.'i.  C.  I.  L.,  n.  9716. 

4.  C.  I.  L.,  n.  14902. 

5.  Graillot-Gsell,  dans  les  Mél.  darch.  et  d'Iiîst.,  1894,  p.  24,  u.  78. 

6.  C.  I.  i.,  n.  11132. 

7.  C.  I.  L.,  n.  16665. 

8.  R.  Gagnât,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1896,  p.  237,  n.  51. 

9.  L.  DucHESiSE,  dans  le  Bull.  trim.  de  corresp.  afric,  1884,  p.  129, 
n.  361;  Rebora,  dans  la  Bévue  des  anliq.  afric.,  1884,  p.  129,  n.  361. 

10.  L.  Renier,  Sur  une  inscription  chrétienne  trouvée  à  Constantine, 


414  appendice. 

+  enoaae  ka 
takeite  the 
m  ak  api  as  mnh 
mhc  o varia  h  kai 

5         KwNCTANTIA 
BVZANTIA 
TEINAMENH 
eYFATHP    wPH 
AE    THE    A0AIAC 
ZHEAUA    EN    El 
PHNE    ETHZ 

t  Ici  repose  ensevelie  Ulpio.  de  bienheureuse  mémoire,  dite 
Constantia,  d'origine  byzantine,  fîUe  de  la  très  malheu- 
reuse Orea.  Elit  a  vécu  dans  la  paix  sept  années. 

A  Sétif ,  nous  trouvons  une  inscription  grecque  contenant 
un  vocable  fort  rare  et  absolument  inconnu  en  Afrique  : 
Frédéric  ^  : 

-f  EN0A 
AEKATA 
KITAI^RI 
AERIX 
AINIAYTwN 
?    ?    OKTw    OVE 
ENINAKPI 

Mentionnons  deux  inscriptions  à  Carthage  ^  et  un  nom- 


dans  l'Jnn.  de  la  soc.  arcli.  de  Const.,  t.  H,  185'i,  p.  97  sq.,  pi.  VF,  n.  1. 
Le  Même,  Recueil,  n.  21^6;  C.  I.  /-.,  p.  620  e. 

1.  C.  I.  L.,  n.  8653  a;  remarquons  deux  p  rendus  par  r  latin. 

2.  P.  Gauckler,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1897,  p.  kUO,  n.  222;  1901, 
p.  127,  n.  21. 


APPENDICE.  415 

bre  assez  grand  d'objets  de  destinations  très  diverses,  les 
uns  en  ivoire,  d'autres  en  cuivre,  en  plomb,  en  bronze, 
des  terres  cuites  et  des  ardoises,  des  mosaïques  enfin  por- 
tant des  inscriptions  grecques.  Une  série  importante  de 
plombs  byzantins,  des  contre-marques^  des  amulettes  ne 
présentent  pour  la  plupart  qu'un  intérêt  minime  au  point 
de  vue  des  études  historiques.  N'oublions  pas  cependant 
une  dizaine  d'inscriptions  bilingues,  «  curieux  documents 
qui  peignent  sur  le  vif  cette  Afrique  byzantine,  où  le  latin 
traditionnel  tenait  tête  au  grec  officiel  ^  ». 

A  l'exception  des  lampes,  le  sol  de  l'Afrique  a  rendu  un 
petit  nombre  seulement  de  ces  objets  d'usage  journalier 
que  les  épigraphistes  groupent  et  désignent  sous  le  nom 
d'inst rumen lum  domesticum. 

Anneaux.  —  Quelques  anneaux,  dont  le  plus  intéressant 
garde  l'écho  des  luttes  religieuses  du  iv°  siècle.  C'est  un 
cercle  de  bronze  trouvé  à  Constantine  portant  le  cri  de 
ralliement  des  donatistes  :  ï}[e)o  LAVD(é)s  ^  ;  un  autre  an- 
neau de  même  métal  trouvé  à  Sillègue,  près  de  Sétif, 
porte  cette  légende  alors  très  répandue  :  VIVAS  IN  DE0  3. 
Peut-être  un  anneau  de  cuivre^  également  d'origine  afri- 
caine, porte-t-il  une  devise  s'appliquant  au  loyaUsme  po- 
litique ou  à  la  communion  religieuse  de  son  proprié- 
taire ^  : 

ROMA 
AMOR 


L'usage  des  anneaux,  quoique  très  répandu  chez  les 
anciens,  n'était  cependant  pas  adopté  par  tous.  On  sait 
qu'il  «  imprimait  le  caractère  d'authenticité  aux  actes  les 


1.  p.  MoxcEAUX,  Enquête  sur  l'épigrapliie  chrétienne  d'/lfrique,  dans 
la  Revue  archéologique,  1903,  t.  I,  p.  66. 

2.  Vars,  dans  le  Rec.  de  la  soc.  arch.  de  Const.,  1898,  t.  XXXIII,  p.  352; 
De  Rossi,  Bull,  di  arch.  crist.,  1875,  p.  17^  ;  1880,  p.  76. 

3.  S.   GSELL,  Inscript,  inéd.   de  l'Algérie,  dans  le  Bull,  du  Comité, 
1896,  p.  21'i,  n.  llii. 

U.  De  Cardaillac,  dans  le  Bull,  de  la  soc.  archéol.  d'Oran,  1890, 
p.  161. 


416  APPENDICE. 

plus  graves  de  la  vie  :  aux  fiançailles,  aux  tables  de  ma- 
riage, aux  testaments.  On  l'imprimait,  en  outre,  sur  les 
choses  précieuses  dont  on  faisait  envoi,  ou  que  Ton  vou- 
lait cacher  aux  yeux  des  personnes  étrangères  à  la  fa- 
mille. On  en  marquait  aussi  les  vivres,  les  boissons  et  les 
clefs  elles-mêmes  ^  ».  Saint  Augustin  ne  se  soumettait  pas 
sur  ce  point  à  l'usage,  car,  nous  apprend  l'évéque  Possi- 
dius,  son  biographe,  il  déléguait  le  soin  de  la  maison  de 
Dieu  et  de  tout  ce  qu'elle  renfermait  à  ses  clercs.  Jamais 
on  ne  lui  vit  l'anneau  ou  la  clef  dans  la  main,  tout  ce 
qu'on  demandait  et  tout  ce  qu'on  donnait  passait  par  l'in- 
termédiaire des  clercs  préposés  à  sa  maison  -. 

Un  anneau  d'or  portait  la  devise  :  Vivas  in  Deo  et  la 
figure  d'une  lyre  avec  deux  serpents  3.  Sur  une  sardoine 
on  a  lu  :  to  npocKY  |1  nhma  ewt  |1  hpoy  tos  '\ 

Intaille.  —  Une  intaille  d'origine  gnostique  trouvée  à 
El-Djem,  en  Tunisie,  a  dû  servir  d'amulette;  elle  porte, 
suivant  une  mode  très  répandue  parmi  les  sectes  de  la 
gnose,  les  voyelles  de  l'alphabet  grec  disposées  par  rangs 
horizontaux  en  retardant  chaque  ligne  horizontale  d'une 
lettre  sur  la  ligne  précédente  ^. 

Amphores.  —  Nous  parlons  ailleurs  de  la  sépulture 
dans  les  jarres.  Malgré  l'usage  que  l'on  dut  faire  en  Afrique, 
comme  dans  tout  le  monde  romain,  de  ces  vases  déterre 
dont  les  débris  offrent  aujourd'hui  tant  d'intérêt,  nous  ne 
trouvons  en  Afrique  que  de  rares  vestiges  de  ces  objets 
fragiles.  A  Taparura,  dans  la  Tripolitaine,  on  a  trouvé 
deux  bouchons  d'amphore  portant  le  chrismon;  l'un 
d'eux  offre  en  légende  un  nom  propre  ^.  A  Carthage,  sur 


1.  M.  Deloche,  Le  port  des  anneaux  dans  l'antiquité  romaine,  dans 
les  Mém.  de  l'Acad.  des  inscr.,  t.  XXXV,  p.  2^3  sq. 

2.  PossiDius,  Vita  Augustini,  c.  2^. 

3.  C.  I.  L.,  n.  10^85  4. 
U.  C.  I.  L.,  n.  10^185  5. 

5.  P.  Gauckler,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1900,  p.  108,  n.  U9;  cf.  De- 
LATTRE,  même  recueil,  1898,  p.  CLii. 

6.  A.  Vercoutre,  La  nécropole  de  Sfax  et  les  sépultures  en  jarres, 
dans  la  Revue  archéol.,  1887,  t.  II,  p.  192;  R.  de  la  Blanchère,  dans  le 
Bull,  du  Comité,  1888,  p.  ^43.  A.  Héron  de  Villefosse,  dans  le  même 
Recueil,  1888,  p.  3^4;  C.  /.  L.,  n.  11086.  Cf.  II.  Leclercq,  Amphores,  dans 
le  Dict.  d'arch.  clirét  et  de  Liturgie. 


APPENDICE.  417 

un  timbre  amphorique,  on  a  lu  spes  in  deo  ^  Sur  le  col 
d'une  amphore  de  Taparura  se  lisaient  deux  sigles  2. 

Tuiles.  —  Un  fragment  de  tuile  trouvé  à  Carthage  laisse 
voir  l'extrémité  d'une  patte  d'oiseau  et  la  devise  :  in  deo 
viVAS  3.  Nous  donnons  ailleurs  le  monument  le  plus  in- 
téressant de  cette  catégorie  :  une  tuile  qui  constituait 
un  véritable  «  authentique  »  de  reliques  ^  ;  rappelons  une 
tuile  trouvée  à  Thagaste  portant  ces  mots  en  deux  regis- 
tres parallèles  à  droite  et  à  gauche  d'un  monogramme 
flanqué  de  a  w  :  Beatam  —  ecclesi^am  ca-toli\\cam-ex 
ofici\\na  Fort-wiatiani  ^. 

Sceaux.  —  Deux  empreintes  avec  les  devises  :  viBAS 

IN  DEO  et  GAVDE  SEMPER  ^. 

Les  formules  locales.  —  Chaque  province,  parfois  cha- 
que localité,  eut  son  style  épigraphique,  d'où  il  résulte  que 
le  classement  topographique  des  inscriptions  importe 
presque  autant  que  le  classement  chronologique.  Outre 
les  types  paléographiques  dans  le  détail  desquels  nous  ne 
pouvons  entrer,  nous  trouvons  des  formules  nettement 
localisées  qu'il  est  utile  de  repérer  au  point  de  vue  de 
l'histoire  générale.  L'émigration  des  individus  est  un  fait 
non  moins  constaté  que  l'évolution  des  formules,  et  il 
arrive  que  la  présence  d'une  formule  dans  une  direction 
excentrique  à  son  lieu  d'origine,  nous  mette  sur  la  voie  de 
la  nationalité  d'un  personnage  enseveli  loin  de  son  pays. 
Parfois  cette  indication  peut  nous  montrer  quels  furent 
ceux  qui  introduisirent  le  christianisme  de  proche  en 
proche. 

Tripolitaine  :  dormit  in  page,  C.  /.  L.,  n.  11077,  11080^ 

1.  A.  L.  Delattre,  dans  les  Missions  catholiques,  t.  XV,  p.  33;  t.  XVIIIv 
p.  92;  Le  Même,  dans  le  Rec.  de  la  soc.  arch.  de  Const.,  1882,  p.  ^11; 
Le  Même,  dans  le  Bull,  de  VAcad.  d'Hippone,  1885,  fasc.  21,  p.  21^; 
Bévue  archéoL,  1889,  t.  Xlll,  p.  165  sq.  De  Rossi,  Bull,  di  arch.  crist., 
1890,  p.  31,  note  3;  C.  /.  L.,  n.  11076,  1^119. 

2.  A.  Vercoutre,  loc.  cit.,  p.  3^2;  C.  I.  L.,  n.  11095. 

3.  C.  I.  L.,  n.  10475  8. 

h.  Cf.  p.  267,  note  k,  l'inscription  commençant  par  ces  mots  :  Hic  mm 
scor.,..  C.  I.  L.,  n.  8632  et  le  n.  9714,  tracé  sur  un  débris  de  tuile  et 
conservé  au  musée  d'Alger,  n'est  pas  moins  intéressant. 

5.  C.  I.  L.,  n.  5176;  De  Rossi,  Bull,  di  arch.  crist.,  1878,  p.  20. 

6.  C.  I.  L.,  n.  10550. 


418  APPENDICE. 

11083,  11084,  11085,  11089,  11119,  11120,   11121,  11122. 

Byzacène  :     u{ic)  s{îtus)  E{st)y  C.  I.  L.,  n.  55,  78. 

Proconsulaire  :  HIC  s{itu)s  e[s]  t,  C.  /.  L.,  n.  4712; 
DEVS  REFRIGEREÏ,  n.  8191  <  ;  HIC  lACET,  n.  8634,  8636, 
8638-8640,  8642,  8648,   8649,  8650,  8653,   IN  memoria, 

n.  9586;  memoria ,  n.  8640,  8641,  8643,  9591,  9714, 

9715,  9718,  9731,  9733,  9751,  9752,  9789,  9793,  etc.;  re- 
QviEvi(/,  resurrectionem)  \\  garnis  [expectans  in 
somno)  Il  PACis,  n.  9594  2;  locvs,  n.  9593  3;  cvi  fi- 

LII  FECERVNT  DOMVM  ETERNALE,   n.  9869,  9870*;  DIS- 

CESSlT,n.  9804,  9808,  9810,  9821,  9823,  9866,  9871,  9877, 
9878. 

Nnmidie  :  BONE  MEMORIE,  C.  L  L.,  n.  10636,  10637, 
10638,  10640,  10641;  HIC  REQVIEBIT,  n.  16656,  16657, 
16658,  16661,  16662,  16663,  16665 ;^h(/c)  s{ita)  E{st), 
n.  16674. 

Maurétanie  Sitifienne  :  transmarinus,  C.  /.  L.,  n. 
8638,  8639,  8642,  8648. 

Maurétanie  Césarienne  :  CVI  FiLii  FECERVNT  DOMVM 
ETERNALE,  C.  L  L.,  n.  9911,  9914,  9920-9923,  9925,  9926, 
9928,  9930,  9932,  9934,  9935,  9939,  9940,  9944,  9948-9953, 
9956,  9958;  OBiTVM  fecervnt,  Demaeght,  Bull.  d'O- 
ran,  1892,  p.  403,  404. 

Les  inscriptions  métriques.  —  Les  inscriptions  métri- 
ques sont  peu  nombreuses  et  d'un  intérêt  médiocre  dans 
l'épigraphie  chrétienne  d'Afrique.  La  plupart  d'entre  elles 

1.  Formule  de  Rome  et  de  l'Italie  centrale  :  refrigerium,  in  refrujerio. 
refrigeret  Deiis. 

2.  Formule  du  Piémont,  cf.  Gazzera,  Délie  iscrizioni  cristiane  anti- 
clie  del  Piemonte,  in-a°,  Torino,  18^49,  p.  29-31,  ^3,  ^5,  kl,  ^9,  51,  53,  79, 
83,  85,  86,  88-90,  138. 

3.  Formule  romaine,  au  début  de  l'inscription.  Cf.  P.  Gauckler, 
dans  le  Bull,  du  Comité,  1897,  p.  377,  n.  58. 

'i.  Il  n'est  pas  douteux  que  ces  deux  tituli  se  rattachent  au  groupe 
des  inscriptions  de  Tlemcen,  C.  I.  L.,  n.  9911  sq. 


APPENDICE.  419 

ne  paraissent  pas  avoir  été  composées  à  l'aide  de  formu- 
laires; aucune  trace,  en  tout  cas,  n'en  a  été  encore  re- 
trouvée. 

Une  épigramme  de  style  excellent  du  iv^'  siècle  fut  con- 
sacrée à  Sétif  à  deux  martyrs  inconnus  par  deux  époux, 
Colonicus  et  sa  femme.  La  pierre  a  été  trouvée  parmi  les 
débris  d'un  édifice  à  peu  de  distance  duquel  la  présence 
des  tombes  et  des  sarcophages  marque  l'emplacement  de 
Varea  cimétériale  de  l'Église  de  Sétif  (=  Satafis)  ^. 

Varea  de  Cherchel  (=  Césarée  de  Maurétanie)  nous  a 
valu  un  poème  en  vers  senaires  ou  iambiques  dont  nous 
avons  parlé  ailleurs  (p.  389  note  4)  '^,  et  nous  avons  rappelé 
à  propos  du  culte  des  martyrs  (p.  263)  l'inscription  mé- 
de  Guelma  (=  Calama). 

L'épitaphe  de  L.  Praecilius  Fortunatus  ^,  de  Constantine, 
et  celle  de  Callistratus  de  Carthage  nous  font  voir  des  chré- 
tiens passablement  épris  du  monde  et  des  biens  de  la 
trique  terre  *  : 

Rure  o[pulens  caru]sq{ue)  suis  Callistrat[us  ipse] 

[In^terpres  {voluif\  nominis  [es]se  sui 
Qui  licetet  \_cen\su  dives  mansisset  et  a[uro]. 

Invidiae  numqua[m  fer]vida  vêla  t[ulit] 
Fortunatus  olim  u\_t  non]  sibi  vixit,  amicis 

[Au^xit  congest[o  p]r[{a)edia  7'ure  nova. 

Les  pavements  d'église  en  mosaïque  ont  fait  connaître 
quelques  compositions  métriques.  La  chapelle  funéraire 
d'Alexandre,  à  Tipasa,  en  a  donné  cinq  encore  entières. 
L'épitaphe  de  l'évéque  fondateur  n'est  pas  exempte  de 
réminiscences  qui  ressemblent  à  des  démarquages  *>  : 

1.  De  Rossi,  dans  le  BulL  di  arcli.  crist.,  1875,  p.  171  ;  1876,  pi.  Ilf,  n.  1; 
cf.  p.  59;  GOYT,  dans  le  Rec.  de  la  soc.  de  Const.,  1876,  p.  3i6;  C.  I.  L., 
n.  8631. 

2.  C.  I.  L.,  n.  9585. 

3.  C.  I.L.,n.  7156. 
U.  C.  I.  Z.,  n.  13535. 

5.  J.-B.  Saint-Gérand,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1892,  p.^71-/i72  ;  S.  Gsell, 
dans  les  Mél.  d'arch.  et  d'hist.,  189^,  t.  XIY,  p.  391;  De  Rossi,  Bull, 
di  arch.  crist.,  1894,  p.  90.  L'inscription  mesure  5'",50  sur  2'»,60  et  se 
trouve  dans  la  nef  majeure  du  côté  de  l'abside.  Cet  Alexandre  était  in- 
connu. 


420  APPENDICE. 

ALEXANDER  EPISC0PV[5 /JeGIBVS  IPSIS  ET  ALTARIBVS  NATVS 
AETATIBVS  HONORIBVSQVE  IN  AECLESIA  CATHOLICA  FVNCTVS 
CASTITATIS  CVSTOS  KARITATI  PACIQVE  DICATVS 
CVIVS  DOCTRINA  FLORET  INNVMERA  PLEBS  TIPASENSIS 
5PAVPERVM  AMATOR  AELEMOSINAE  DEDITVS  OMNIS 
CVI  NVMQVAM  DEFVERE  VNDE  OPVS  CAELESTE  FECISSET 
HVIVS  ANIMA  REFRIGERAT  CORPVS  HIC  PAGE  QVIESCIT 
RESVRRECTIONEM  EXPECTANS  FVTVRAM  DEMORTVISPRIMAM 
CONSORS  VT  FIAT  SANCTIS  IN  POSSESSIONE  REGNI  CAELESTIS 

On  sent  dans  cette  pièce  le  rythme  de  l'hexamètre, 
mais  la  mesure  du  vers  est  rarement  observée.  Le  2^  vers 
rappelle  la  formule  classique  :  omnibus  honoribus  in  pa- 
tria  functus  ^ .  Les  vers  7-9  sont  caractéristiques  de  l'épi- 
graphie  et  de  la  liturgie  romaines,  la  mention  de  la  resur- 
rectio  prima  est  particulièrement  remarquable  à  cette 
époque  tardive  puisqu'elle  nous  ramène  aux  croyances 
millénaristes  alors  bien  délaissées  en  Afrique. 

Nous  avons  d'autres  exemples  plus  marqués  de  l'in- 
fluence exercée  sur  la  métrique  africaine  par  les  modèles 
romains  ;  l'inscription  dédicatoire  de  la  chapelle  d'Alexan- 
dre est  ainsi  libellée  -  : 

HIC   VBI    TAM    CLARIS    LAVDANTVR    MOENIA   TECTIS 
CVLMINA    QVOD    NITENT    SANCTAQVE   ALTARIA    CERNIS 
NON    OPVS    EST    PROCERVM    SETTANTI    GLORIA   FACTI 
ALEXANDRI    RECTORIS    OVAT    PER    SAECVLA   NOMEN 
5  CVIVS    HONORIFICOS    FAMA    OSTENDENTE    LABORES 
IVSTOS    IN    PVLCHRAM    SEDEM    GAVDENT    LOCASSE    PRIORES 
QVOS    DIVTVRNA    QVIES    FALLEBAT    POSSE    VIDER! 
NVNC    LVCE    PRAEFVLGENT    SVBNIXI    ALTARE    DECORO 
COLLECTAMQVE    SVAM    GAVDENT    FLORERE    CORONAM 

1.  Comptes  rendus  de  iAcad.  des  inscr.,  1892,  n.  80,  111. 

2.  J.-B.  Saint-Gérand,  La  basilique  de  Tipasa,  dans  le  Bull,  du  Comité, 
1892,  p,  ^72  sq.  ;  L,  DucHESNE,  dans  les  Comptes  rendus  de  l'Acad.  des 
inscr.,  1892,  séance  des  18  mars  et  28  juillet;  De  Rossi,  Bull,  diarcli. 
crist.,  189^1,  p.  91. 


APPENDICE.  421 

10  ANIMO    QVOD    SOLLERS    IMPLEVIT    CVSTOS    HONESTVS 

VNDIQrweJviSENDISTVDiOCRHiSTIANAAETASCIRCVMFVSAVENIT 

LIMINAQVE    SANCTA    PEDIBVS    CONTINGERE    LAETA 

OMNIS  SACRA  CANENS  SACRAMENTO  MANVS  PORRIGERE  GAVDENS 

Ce  petit  poème  ne  peut  être  assigné  à  une  date  certaine, 
mais  il  semble  dériver  de  l'épigraphie  damasienne  ;  par 
exemple  au  vers  4^,  \eper  saeculanomen  est  damasien,  de 
même  que  dans  la  pièce  précédente  :  legibus  ipsi  et  alta- 
ribus  710 tus  rappelle  l'épigraphe  relative  à  Damase  :  hiatus 
qui  antistes  Sedis  apostolicae  ^  Ces  emprunts  à  l'épigra- 
phie romaine  se  retrouvent  dans  l'inscription  métrique 
du  tombeau  de  sainte  Salsa,  dans  cette  même  ville  de  Ti- 
pasa  2  :  . 

Mimera  quae  cernis  quo  sancta  altaria  fulgenl. 

[Bis  optus  l]aborq(îie)  inest  cura[que  Pot]enti, 

Creditum  [sibi  qui  gau]det  perficei^e  munus, 

3I[artyr]  hic  est  Salsa  didcior  nectare  semper, 

Quae  meruit  coelo  semper  habitare  beata. 

Reciprocum  sa,7icto[gau'\dens  [mu^nus  imp  er  tire  Pot  entio^ 

[31]eritumq{ue)  eius  c{o)elorum  regnopro[bavi]t. 

1.  Cf.  De  Rossi,  Bull,  diarcli.crist.,  1883,  p.  60;  1894,  p.  91.  Cf.  Ibid., 
1883,  p.  61,  62,  l'éloge  d'Anastase  II  (498)  dont  il  est  dit  :  militiaeque 
Dei  natus  m  o/'/îcù'*.  Notre  texte  revient  à  dire  qu'il  appartenait  à  une  fa- 
mille qui  l'avait  voué  au  sacerdoce.  Signalons,  outre  les  deux  inscriptions 
d'Alexandre,  celles  d'Astania  et  de  Basile  dans  la  même  basilique  de 
Tipasa,  celle  qui  rappelait  sur  la  muraille  le  martyre  et  l'aumône.  Cf. 
J.-B.  SAI1VT-GÉRA.ND,  op.  Cit.,  1892,  p.  479-480  ;  une  autre  encore  tout  à  fait 
fragmentaire,  C.  I.  L.,  n.  9313. 

2.  S.  GSELL,  dans  les  Mél.  d'ardu  et  d'Iiist.,  t.  XI,  1891,  p.  181,  fîg.; 
A.  Geffroy,  dans  les  Comptes  rendus  de  l'Acad.  des  inscr.,  1891,  p.  193; 
Revuede  VArt  clir é lien,  IS91,  p.  506;  DeRossi,  Bull.diarcli.  crist.,  1891, 
p.  24;  R,  GAGNAT,  dans  la  Revue  arcliéoL,  1891,  t.  XYII,  p.  416,  n.  98; 
S.  GsELL,  Recherches  arcliéol.  en  Algérie,]).  23,  pi.  V;  Dessau,  dans 
Archàologische  Anteiger,  1900,  p.  153;  S.  Gsell,  dans  les  Mél.  d'arch. 
et  d'hist.,  1901,  t.  XXI,  p.  233  sq.  Cf.  1894,  t.  XIV,  p.  387.  Si  on  admet  que 
l'inscription  est  contemporaine  de  Potentius,  il  faut,  à  la  dernière  ligne, 
lire  probabit  au  lieu  de  probavit.  En  Afrique,  pas  plus  qu'ailleurs,  on 
n'avait  souci  de  conserver  aux  hémistiches  la  disposition  qui  permet  de 
les  reconnaître  dès  le  premier  coup  d'oeil.  La  coupure  des  lignes  dans 
l'inscription  de  Salsa  dépend  des  dimensions  du  cadre,  non  de  la  lon- 
gueur du  vers. 

24 


422  APPENDICE. 

Le  deuxième  vers  est  emprunté  à  une  inscription  ro- 
maine de  Saint-Pierre-aux-Liens  : 

Presbylcri  tamen  hic  labor  est  et  cura  Philippi  ^ 

Ce  vers  avait  plu  aux  Africains,  car  nous  allons  le 
retrouver  sur  un  autre  marbre.  Une  série  de  sept  frag- 
ments trouvés  en  1876,  à  Aïn  Ghorab,  près  de  Tébessa,  et 
provenant  du  cintre  d'une  porte,  a  permis  de  reproduire 
presque  sans  modification  une  inscription  de  Rome  au- 
jourd'hui disparue  et  qui  ne  nous  est  connue  que  par  un 
seul  manuscrit,  le  Codex  Palalinns  ^. 

CEDE    PRIVS    NOMEN||[no]viTATI    CEDE   VEt||vSTAS 
REGlALITANl||[er     t'JOTA    DICAREIIl||    ET 
HAECPETRIPAVLTOV||[e  SJEDES  CRISTO|]lIBENTERESVRGIT 

VDIv[m</]VEs||[o;?«]RESVNVMDVO[sWwi7]||E  MVNVS  f  AECLESIA 
[ww]v[s  ]||[/iO/i]ORCELIBRE[^çwOS/m]||ABETVNAFIDESfDON 

[pr]E'S>Y>[yterV}\[ta]  MEN(/i)lC0[/9MSe.v/]||ETCVRAPR0BANTlfTISI 

Rapprochés  et  complétés,  ces  fragments  rappellent  le 
titre  dédicatoire  de  Saint-Pierre-aux-Liens  par  le  pape 
Sixte  III  (432-440).  Le  dernier  vers  : 

Presbyteri  tamen  hic  opus  est  et  cura  probanfi 

est  celui  que  nous  venons  de  lire  un  peu  modifié  à  Ti- 
pasa. 

1.  De  Rossi,  Bull,  di  arcli.  crist., 1S91,  p.  26,  croit  que  Poteulius  était 
mort  quand  ou  rédigea  l'cpigramme  de  Salsa,  ce  qui  expliquerait  le  titre 
de  Sanclus  qu'on  lui  confère,  à  moins  qu'on  ne  le  lui  eût  attribué  de 
son  vivant  en  qualité  d'évôque.  Nous  savons  que  le  pape  Léon  le  Grand 
a  envoyé  aux  églises  de  Maurétanie  un  évêque  nommé  Potentius,  vers 
l'année  UUQ  (S.  Léon,  Epist.  Xïl;  édit.  Ballerini).  Peut-être  est-ce  de 
lui  qu'il  est  question.  Nous  l'ignorons;  toutefois  ce  fait  doit  Otre  rappro- 
ché de  la  réminiscence  signalée  avec  un  poème  de  Saint-Pierre-aux- 
Liens,  où  il  fut  placé  sous  le  pontificat  de  Sixte  III,  prédécesseur  de 
S.  Léon. 

2.  Cod.  Vaiic.  Palat.  833,  fol.  71  verso  ;  Gruter,  p.  117^,  u.  7  ;  Marim 
dans  Mai,  Script,  vct.  nova  coll.,  in-^°,  Romae,  1831,  t.  V,  p.  108,  n.  1. 
Mo.vSACRATi,  De  catcnis  s.  Pétri,  a  expliqué  les  allusions  historiques  de 
ce  Carmen,  p.  17,  et  laSylloge  de  Verdun  nous  apprend  qu'on  le  lisait: 
in  occidentali  parte  ecclcsiae  s.  Pclri  ad  vincula.  Cf.  Bull,  di  arcli. 
crisl.,  187^,  p.  1/17;  1878,  p.  16. 


APPENDICE.  423 

Quelques  débris  épigraphiques  de  Maktar  paraissent 
provenir  d'un  mausolée  et  présente  un  certain  intérêt  ^  : 

a)  QVAE    RES   MORT  il  LIS   V 
MISEROS    QVE    REDDV 
ANIMOS    QVE    TORQ 

b)  III 

DESPICIENS    El    FORTVNA    SAL 
here]T>ES    IVGVSTIO    COLONIGVS   T 

Quae  res  mortahs  u[rgenl  vel  L'r,,„.,.n 

Miser  ôsque  reddunt.^u 
Animôsque  torq[uent,jL.v 

L'inscription  dédicatoire  de  la  chapelle  d'Alexandre,  à 
Tipasa,  donne  lieu  à  un  autre  ordre  d'observations.  Le 
vers  onzième  réunit  deux  hémistiches  virgiliens  : 

Undique  visendi  studio  christiana  aetas  circumfusavenit. 

A  Medoudja,  près  de  Maktar,  dans  la  Byzacène^  on 
avait  inscrit  sur  un  pressoir,  au  vi*^  siècle,  les  vers  sui- 
vants 2  : 

Ç^     INTVS   AQVE     AVLCES- BIBOQVE  «SEAILIA     SAXA 
NIMFARVMQVE    FLORENTI  •  FVNAATA  «LABORES    AEDO 
NIS    DEI 

Nous  trouvons  ces  vers  dans  V Enéide  ^  : 

Infus  aquae  dulces,  vivoque  sedilia  saxo 
Nympharum,  quae  Florenti  fundata  lahore 
Sunt  ;  [de  Bonis  Dei]  \ 


1.  C.  I.  £.,  n.  676.  Studemund  dit  au  sujet  de  ces  vers  ;  «  Suspiceris 
fere  semi-septcnarios  iambicos  subesse  prisco  more  composilos. 

2.  P.  Gauckler,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1899,  p.  clxix. 

3.  Aencid.,  l.  I,  vs.  167-169. 

^1.  Cf.  De  Dei  data,  R.  Cag.xat,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1894,  p.  359, 
n.  70;  De  donis  Dei,  R.  Gagnât,  dans  le  même  recueil,  1900,  p.  cxxxiii  ; 


424  APPENDICE. 

La  sylloge  ('pigraphique.  —  L'existence  de  formulaires 
épigraphiques  chez  les  païens  et  chez  les  chrétiens  a  été 
démontrée  \  mais  aucun  de  ces  manuels  à  l'usage  des 
lapicides  ne  nous  est  parvenu  dans  son  entier,  à  peine 
peut-on  ressaisir  dans  les  marbres  quelques  lambeaux 
dont  on  ignore  le  plus  souvent  l'histoire  littéraire.  Ces 
types  étaient  destinés  à  faciliter  le  travail  en  un  temps 
où  on  se  livrait  passionnément  à  la  littérature  et  à  la 
poésie  ;  aussi  au  premier  rang  des  pièces  composées  à 
l'aide  de  modèles  figurent  les  inscriptions  métriques.  Les 
monuments  nous  en  fournissent  des  preuves  irrécusa- 
bles ;  nous  en  avons  un  autre  témoignage  dans  les  re- 
cueils ou  sylloges  épigraphiques  où  les  pèlerins,  les  voya- 
geurs, les  gens  de  goût  ou  les  curieux  réunissaient 
les  inscriptions  métriques  les  plus  connues  ou  les  plus 
agréablement  tournées  -.  Ces  anthologies  rendent  au- 
jourd'hui de  grands  services,  comme  autrefois  d'ailleurs  ^, 
mais  des  services  d'un  ordre  différent.  Le  ms.  de  la  Bi- 
bliothèque nationale  :  Cod.  Parisinus  Lai.  10318  (olim 
Suppl.  Lat.  685)  écrit  en  onciales,  au  vir  siècle ,  contient 
une  grande  partie  d'une  de  ces  anthologies  épigraphi- 
ques compilée  à  l'époque  des  Vandales,  avant  l'année  530, 
c'est  ce  que  démontre  la  pièce  la  plus  récente  du  recueil 
employée  à  célébrer  les  louanges  des  rois  Thrasamund 
et  Hildéric.  C'est  probablement  le  plus  ancien  recueil  de 
ce  genre  et  le  type  de  beaucoup  d'autres;  il  porte,  du 
nom  de  Claude  Saumaise  qui  le  découvrit  à  Dijon,  le  nom 

De  {donis)  D[e]i  et  Christi,  Epliem.  epigr.,  1892,  t.  YIII,  p.  168,  n.  5^2; 
Chrisle  te  tu{is)  do{nis  colunt),  C.  I.  L.,  n.  5669.  Cf.  Fontamni,  Discus 
w^genteus  votivus  vet.  Christ.,  in-^°,  Romae,  1727,  p.  46-50;  De  Rossi, 
Bull,  di  arcli.  crist.,  1877,  p.  114. 

1.  E.  Le  Bla\t,  Manuel  d'épigrapliie  chrétienne,  in-12,  Paris,  1869, 
p.  59sq.;  R.  Gagnât,  Sur  les  manuels  professionnels  des  graveurs  d'ins- 
criptions romaines,  dans  la  Revue  de  philologie,  1889,  p.  50-65;  D.  Ca- 
BROL  et  D.  Leclercq,  Monum.  Eccl.  liturg.,  t.  I,  p.  cxiii  sq. 

2.  De  Rossi,  Inscript,  christ,  urb.  Bomae,  iu-fol.,  Roma,  1878,  t.  II  : 
Séries  codicum  in  quibus  veteres  inscriptiones  christianae  pracserliui 
urbis  Bomae  sive  solae  sive  ethnicis  admixtae  descriptae  sunt  ayite  sae- 

culum  XVI. 

?>.  De  Rossi,  op.  cit.,  t.  II,  pars  I,  p.  78,  112,  209,  253,  266,  275,  278, 
290,  relève  autant  de  copies  de  l'épi  taphe  de  saint  Grégoire  :  Suscipe 
terra  tuo...  qui  avait  servi  sans  doute  à  d'autres  personnes  encore. 


d 


APPENDICE.  425 

de  «  Anthologia  Salmasiana  »  K  Le  titre  véritable  était: 
Epigrammaton  libri XXIII.  Une  partie  du  livre  XYIIl^  était 
consacrée  aux  monuments  des  rois  vandales  en  Afrique  ^; 
elle  semble  n'avoir  pas  été  écrite  de  visu.  Le  livre  XXIII 
contient  une  épigramme  de  Luxorius  intitulée  :  Epitaphion 
Olympii^,  ensuite  des  Versus  foniis  facti  a  Calbulo gram- 
matico  et  des  Versus  sanctae  crucis  du  même  auteur,  qui 
paraît  africain,  mais  non  vandale  ^  Enfin  on  lit  cette 
dernière  pièce  ^  : 

Versus  domni  Pétri  referendarii 
in  basilica  palatii  sce  Marias 
Qualiter  mtacta  processit  virgine  partus 
Utque  pati  voluit  natus  perquirere  noli 
Ilaec  null'i  tractare  licet  sed  credere  tantum. 

L'identification  du  palaiium  et  de  la  basilica  sanctae 
Mariae  ne  font  pas  de  doute,  étant  donnée  l'origine  du 
manuscrit;  il  ne  peut  s'agir  que  de  la  basilique  dédiée  à  la 
Vierge  Marie  par  les  Vandales  ariens  dans  l'enceinte 
même  du  palais  royal  à  Carthage  ^. 

Rapprochons  de  cette  inscription  quelques  fragments 
rappelant  les  années  de  tolérance  pour  la  religion  catho- 


1.  De  Rossi,  op.  cit.,  t.  II,  p.  238;  A.  Riese,  Anthologia  latina,Car- 
mina  in  codd.  scripta,  in-8°,  Leipzig,  1869,  t.  I,  p.  xii-xxxiii,  décrit  le 
manuscrit  et  fait  son  histoire  ;  il  le  croit  originaire  de  Cluny. 

2.  Luxorius,  In  antas  in  salutatorium  domini  régis  [se.  Hilderici] 
(cf.  Riese,  carm.  203);  Félix,  Z>e  thermis  Atianarum  [a  Thrasamundo 
rege  magnifiée  extructis]  {Ibid.,  carm.  210-21^);  In  antas  [se.  palatii 
Hilderici]  {carm.  215). 

3.  C'était  un  venator  de  l'amphithéâtre,  Riese,  carm.  354. 
U.  Même  nom  à  Rome,  C.  I.  L.,  t.  "VI,  n.  9920. 

5.  Riese,  carm.  380;  De  Rossi,  Inscr.  clirist.,  t.  II,  p.  241,  n.  6.  Ces 
vers  sont  inscrits  en  lettres  rouges  dans  le  manuscrit  auquel  ils  parais- 
sent avoir  été  ajoutés  après  son  achèvement.  Cf.  De  Rossi,  BuK.  di 
arch.  crist,,  1879,  p.  164,  emprunt  à  une  autre  sylloge  épigraphique. 

6.  Cette  église  fut  dédiée  à  la  Theotokos  sous  Justinien  et  demeura 
enclavée  dans  le  palais  royal  devenu  palais  du  palrice  byzantin.  Elle 
fut  remaniée  cependant  de  même  que  Damour-el-Karita  qui  porte  encore 
aujourd'hui  la  trace  des  embellissements  byzantins.  Procope,  De  aedifi- 
dis  (édit.  de  Bonn),  p.  33;  De  bell.  vand.,  p.  474;  C.  Diehl,  Hist.  de  la 
domination  byzantine  en  Afrique,  in-8°,  Paris,  1896,  p.  420. 

24. 


426  APPENDICE. 

lique  sous  le  règne  d'Hildéric  ;   ces  fragments  ont  été 
trouvés  à  Henschir  Mertun,  en  Numidie  ^  : 

b)    MQVE    PERSECVTIONEM    PA 
C)    VIT    NC^HA    ECLESIAM 

In  nomine  [domi]ni  e[t  salvaton s...  etc..  temp]ore  Do[- 
m]ini  [Hilderici  régis  qui...  l]o[nga]mqiie  persecutio[nem 
pa[ca]vit... 


1.  De  Rossi,  La  Capsella,  p.  lU  ;  C.  I.  L.,  n.  10706;  E.  Le  Blamt,  dans 
le  Journal  des  Savants,  1882,  p.  299. 

2.  Une  charte  lapidaire  du  VI^  siècle,  dans  les  Comptes  rendus  de 
l'Acad.  des  inscr.,  t.  XXII,  189-'i,  p.  383  sq.;  cf.  A.  DELATTRE,dans  le  Cos- 
mos, 15  avril  1893,  p.  7^,  et  dans  Les  Missions  catholiques,  189U. 


1 


Les  chartes  lapidaires.  —  L'épigraphie  d'Afrique  qui  a  i 

déjà  donné   la  célèbre  «  inscription    du  Moissonneur   »  ? 

offre  à  l'antiquité  chrétienne  un  monument  presque  aussi  | 

précieux.   Il  s'agit   d'un   marbre  engagé  dans  le  dallage  j 

de  l'escalier  du  minaret  de  la  grande  mosquée  de  Kai-  î 

rouan,  et  qui,  malgré  les  mutilations  qu'il  a  subies  et  la  | 

fracture  de  la  tablette  sur  ses  quatre  côtés,   permet  de  % 

lire  le  texte  suivant,  rétabli   et  suppléé  ingénieusement  | 

par  M^'  Ch.  Diehl  2.  | 

eNTeseTHOCNONLlCeReec 
lOABBATeMAVÏ    PReSBVTeRV 

NTeS    MONACHI    ABBATeiM   SIBI 

SITA  DATiONe  Saiicîinus  cni 

OReeSSe   INIQVITATIBVS   ALieNVMV 
ARVM    MINISTRIS  ADSOLENT    FieRII 
INGODeM     SANCTI     MARTVRIS     STePHAN 
GRINT    DeLeCTATI    INSVPER   VeRO    eXPRA 
NASTGRIO    CONSTITVTAe   VeL   IPSIS 

entes,  el  hoc  non  lie  ère  e  g 

in  monaster]io  abbatem  aut  presbuteru{m  or  dinar  i,  sedomnes 


t 

à 


APPENDICE.  427 

melioris  opinionis  exisle]entes  monachi  abbatem  sibi  [eligant  sine 

[gratia 

aut  pccuniarum  propo]sUa  datione.  Saiicîmus.  En[ 

]ore  esse  iniquitatibus  alienum  v[el  sacrilegiis quae  ab  Aria- 

norum  vel  Donatist]arum  ministris  adsolent  fierii[ 

]in  eodem  sancti  mariyris  Stephani  monasterio... 

...fu]erint  delectati.  Insuper  vero  ex pr[aecepto  regulae 
....  mo]nasterio  constitutae  vel  ipsis[ ^ 

La  paléographie  de  l'inscription  et  les  faits  qu'elle  rap- 
porte concordent  à  faire  attribuer  la  gravure  de  ce  mar- 
bre au  vi'^  siècle.  A  cette  époque,  en  effet,  l'institution 
monastique  avait  assez  à  souffrir,  particulièrement  en 
Afrique,  de  l'ingérence  épiscopale,  et  c'est  contre  elle 
qu'est  rédigée  la  charte  lapidaire  du  monastère  de  Saint- 
Etienne.  Les  évêques  prétendaient  exercer  un  droit  sur 
les  moines  et  leur  imposer  des  redevances  et  des  cor- 
vées ^,  ou  bien  ils  se  faisaient  attribuer  la  nomination 
du  supérieur  lors  de  la  vacance  du  siège  abbatial  ^.  Un 
concile  tenu  à  Carthage,  en  525,  donna  raison  aux  moines 
dans  leurs  revendications  contre  le  primat  de  Byzacène  *. 
Un  autre  concile,  tenu  en  535  dans  la  même  ville,  statue  que 
«  les  moines  doivent  être  en  la  puissance  de  leurs  abbés. 
Et  si  l'abbé  vient  à  mourir,  son  successeur  sera  élu  par 
le  choix  de  la  communauté,  sans  que  l'évêque  revendique 
le  soin  de  diriger  l'élection  ou  y  intervienne  en  quoi  que 
ce  soit  ^  ».  Cet  état  de  choses  explique  la  charte  que 
nous  avons  citée  et  dont  les  clauses  se  trouvent  confir- 
mées par  les  dispositions  législatives  du  Code  Justinien  et 
des  Novelles  en  ce  qui  a  trait  à  la  simonie  ^.  Une  autre 


1.  «  Pour  la  restitution  des  lignes  2-,^,  la  forme  est  empruntée  à  la 
Novelle  cxxiii,  34.  Pour  les  lignes  3-4,  cf.  Novelle  vi,  14.  Pour  les  li- 
gnes 5-6  où  la  restitution  est  fort  hypothétique,  cf.  Novelle  xxxvii. 
Pour  les  lignes  8-9,  cf.  L.\bbe,  Concilia,  t.  IV,  p.  1649  et  1024-1025  où  un 
^auon  du  concile  d'Arles  de  455  dit  :  Laica  vero  omnis  nionasterii  con- 
(jregatio  ad  solam  et  libcram  abbaiis  proprii  quem  sibi  ipsa  elegerit 
ordinationem  dispositionemqiie  pertinent,  régula,  quae  a  fundatione 
monasterii  dudum  constiluta  est  in  omnibus  custodita. 

2.  Labbe,  Concilia,  t.  IV,  p.  1242-1243,  1646.  —  3.  Ibid.,  t.  IV,  p.  1785. 
—4.  Ibid.,  t.  IV,  p.  1242-1249.  —  5.  Ibid.,  t.  IV,  p.  1785.  —  6.  Novelles  vi,  1, 
4;  cxxiii,  l;cxxxvi[,  2;  Code  Justinien,  I,  m,  41.  Cf.  S.  Grégoire  I", 
Epist,  IV,  xin. 


428  APPENDICE. 

disposition   non  moins  grave   concerne   l'orthodoxie  du 
nouvel  élu  ^ 

Un  autre  fragment  de  l'inscription,  ou^  en  tout  cas, 
un  texte  de  la  même  époque  trouvé  dans  la  cour  de  la 
grande  mosquée  de  Kairouan,  est  ainsi  libellé  ^  : 


ANieDiCI 
iirniamus  I 

SOLVMINT 

ani  edicl[um  

Conjfirinaiiius.  I 

solum  in  l 

Les  formules  Sancimns,  Confîrmamus  «  rappellent  in- 
contestablement, écrit  M.  Diehl,  les  formules  usuelles  de 
la  chancellerie  byzantine,  et  en  particulier  la  mention 
Legimus,  que  l'on  voit,  tracée  au  cinabre,  au  bas  d'une 
lettre  grecque  récemment  publiée  par  M.  Omont  ^  et 
dans  laquelle  on  doit  évidemment  reconnaître  une  sous- 
cription impériale.  Sans  doute^  aucun  acte  émanant  de  la 
chancellerie  de  l'empire  d'Orient  ne  nous  a  présenté 
jusqu'ici  la  formule  Sancimns.  Mais,  d'une  part,  ainsi 
qu'on  l'a  fait  justement  remarquer,  nous  savons  fort  mal 
encore  par  quels  mots  s'exprimait  la  souscription  offi- 
cielle destinée  à  authentiquer  un  acte  '■*  ;  d'autre  part,  il 


1.  Novelles  cxxiii,  3i;  cxxxvii,  2. 

2.  «  On  trouve  également,  vers  le  vi«  siècle,  Legi,  à  la  fin  de  certains 
actes  {Novelles  xxii  et  cv;  Zacharie  de  Lixgenthal,  Jus  graeco-ro- 
manum,  t.  III,  p.  10,  1^,  31,  ^0;  Procope,  Anecdota,  p.  'i^);  maison 
discute  sur  la  personne  qui  souscrit  en  ces  termes.  Dans  certains  cas, 
c'est  incontestablement  le  questeur  [Jus  gr.-rom.,  t.  III,  p.  1^,  31), 
comme  le  veut  Bruns  {Die  Vnterschriften  in  den  rôm.  Urkunden,  dans 
les  Abhandl.  der  Akademic,  Berlin,  1876,  p.  8^-85)  ;  mais  Bruns  généralise 
un  peu  trop  peut-être;  il  y  a  des  cas  où  le  Legi  paraît  Ctre  une  sous- 
cription impériale  (cf.  Gardthausex,  Griechiesche  Palaeographie, 
p.  367,  369-370). 

3.  H.  Omont,  Lettre  grecque  sur  papyrus  émanée  de  la  chancellerie 
de  Constantinople,  dans  la  Bévue  archéoL,  1892,  t.  XIX. 

li.  Gardthausen,  op.  cit.,  p.  367;  cf.  Bruns,  op.  cit.,  p.  80-81  sur  les 
causes  de  cette  incertitude. 


APPENDICE.  429 

est  incontestable  que,  dans  le  style  de  la  chancellerie  by- 
zantine du  Yi®  siècle,   le  mot   sancimus  est  d'un  usage 
constant.  On  le  rencontre  presque  à  chaque  page  dans  les 
Novelles  de  Justinien  et  l'empereur  parle  quelque  part, 
en  termes  exprès,  des  mesures  quae  nostra  sanxit  aeter- 
nitas  K  Bien  plus,  les  actes  émanant  de  l'initiative  impé- 
riale, à  côté  des  lois  générales,  à  côté  du  rescrit  {rescrip- 
tum  ou  avTiypacpr]),  de  la  jiissio  (/.ïXsuai;),  la  chancellerie 
byzantine  connaît  une  catégorie  d'actes  spéciaux  désignés 
sous  le  nom  particulier  de  sanctio   (Ostoç  ou  TrpayiJLaTf/.bç 
t6;:oç)  2.  H  n'est  donc  point  surprenant  qu'on  ait  employé 
ce  terme  comme  signe  de  validation  dans  un  acte  soumis 
à  la  signature  impériale,  et,  d'ailleurs,  on  comprendrait 
mal  le  soin  qu'a  mis  le  graveur  à  reproduire  comme  en 
une  sorte  de  fac-similé,  ces  formules,  si  elles  n'avaient 
pas  eu,  pour  authentiquer  l'acte,  une  valeur  toute  par- 
ticulière ^   ».  La  place  donnée    à  la    souscription   ne 
saurait  soulever  de  difficulté  véritable,  car  l'empereur 
pouvait   l'apposer  où   bon  lui  semblait,  ainsi  que  nous 
le   voyons  dans  un  rescrit  de  l'empereur  Léon  P^,   en 
date  de  470  :  Sacri  adfatus,  quoscunque  nostrae  mansue- 
tudinis  in  quacunque  parte  paginarum  scripserit  aucto- 
ritas.  Il  est  possible  que  l'état  fragmentaire  du  marbre 
ne  permette  jamais  de  décider  si  nous  avons  affaire   à 
deux  inscriptions  ou  à  une  seule;  dans  ce  dernier  cas, 
il  est  aisé  de  voir  dans  la  sanction  et  la  confirmation 
dont  serait  revêtu  un  même  document  des  indications 
relatives  à  une  série  de  dispositions  concernant  les  pri- 
vilèges, ou,  peut-être,  la  fondation  du  monastère  de  Saint- 
Étienne. 

Nous  pouvons  rattacher  à  la  catégorie  de  textes  qui 
fait  l'objet  de  ce  paragraphe  l'inscription  suivante,  qui  a 
été  trouvée  à  Carthage  et  «  semble  provenir  d'une  ordon- 
nance impériale  ou  d'un  jugement  épiscopal  réglemen- 
tant certaines  questions  de  mariage  ï  ''  : 


1.  Novelle  xxxv. 

2.  Novelles  lxvi,  cxiii,  clii,  clxh. 

3.  C.  DiEHL,  op.  cit.,  p.  389. 

U.  A.  Delattre,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1900,  p.  cxci. 


430 


APPENDICE. 


IISSIMORVM    PATRIARCHARVM    ET    VNIViI 


iPA    SANGTITATE   VINDE    CVM    DIV    DISCEPTAREl 


m 
M 

'^IMVS  DISPOSITIONEM  SANCTAE  MFMORIA'^^^^^^ 
^RE  VEL  PASCERE  NEQVE  PVBLICE  NEQVE  APVT  SVO  ^ 
^.DINARVM    NON   ACCEDANT  SET    QVONIAM 

W,K  HONORIFICENTIA    COMMEMORARE    ET 
^SfMUS    SED    QVIA    RES   TAM    GRAVISSIMA 


^AE   APPLLIATVR    PROTOGAMIA   ADEQVE 
^.lONEM    VENIRE    AVSVS    FVERIT       QVI 
lO^VVMQVE    MODO    IVBANDOS  ESSE    PVTABERINT 
^IS    PROMISIT    IPSE    VQS    EIDEM    MERCEDI 
^VE    DIE    NVPTIARUM    QVARTA    FERIA    II Aï 

Ce  fragment  paraît  dater  de  la  première  moitié  du 
v*^  siècle.  «  11  est  difficile  de  ne  pas  mettre  cette  inscrip- 
tion en  relation  avec  la  question  du  mariage  des  Patriar- 
ches tant  de  fois  soulevée  par  les  Manichéens  et  autres  hé- 
rétiques contre  la  doctrine  catholique  si  vigoureusement 
défendue  par  S.  Augustin  ^  » 

La  longèvilé  des  Africains.  —  11  y  a  un  réel  intérêt, 
pour  l'histoire  de  la  persistance  et  de  l'altération  des  usa- 
ges anciens,  à  savoir  les  conditions  ordinaires  de  la  durée 
de  la  vie  à  l'époque  où  l'on  observe  des  changements 
profonds  dans  ces  usages  dont  la  transmission  régulière 
exige  la  présence  de  générations  se  succédant  les  unes 
aux  autres  au  sein  d'une  société  tranquille.  Les  grands 
mouvements  de  peuples  qui  signalèrent  le  \^  et  le  vi*^  siè- 
cle n'eurent  pas  seulement  pour  résultat  d'amonceler  les 
ruines  matérielles,  ils  procurèrent  la  disparition  de  tradi- 
tions séculaires  et  des  institutions  sociales  qui  en  étaient 
sorties.  La  disparition  trop  rapide  des  générations  com- 
promet cette  éducation  qui  a  besoin,  pour  pénétrer,  de 
l'autorité  et  de  la  ténacité  que  possèdent  les  vieillards  en 
les  inculquant  à  ceux  qui  devront  les  transmettre  à  leur 
tour.  Une  durée  de  vie  trop  brève  pendant  plusieurs  gé- 
nérations emporte    des  trésors  de   pratiques  anciennes 

1.  TOLLOTTE,  ibid.,  p.  CXC.I. 


I 


.?. 


APPENDICE.  431 

perdues  à  jamais  ^  Les  inscriptions  nous  permettent  d'en- 
trevoir dans  une  certaine  mesure  le  mal  que  firent  à  la 
société  les  conditions  tragiques  dans  lesquelles  se  déve- 
loppa et  dura  l'Église  d'Afrique  -.On  a  reconnu  qu'il  y 
a  avantage  à  tenter  de  dresser  une  table  de  la  mortalité 
à  l'aide  des  seules  inscriptions  chrétiennes  «  parce 
qu'elles  sont  relatives  à  une  population  mêlée  de  riches 
et  de  pauvres,  tandis  que  les  inscriptions  païennes  ne 
se  rapportent  pour  la  plupart  qu'à  des  familles  riches  et 
par  conséquent  à  des  personnes  que  les  statisticiens  nom- 
ment des  têtes  choisies  3  ».  Il  faut  cependant  observer  que 
l'apparition  du  sigle  plvs  minvs  chez  les  fidèles  indi- 
que peu  de  préoccupation  pour  donner  l'âge  exact  ^  ;  ils 


1.  Que  l'on  considère  ce  qui  s'est  passé  en  France  de  1789  à  1815.  On 
consomma  en  un  quart  de  siècle  un  peu  plus  de  deux  générations  ;  de 
là  Vliiatus  entre  l'ancien  régime  et  la  restauration  et  l'impossibilité  oti 
l'on  se  trouva  de  le  combler. 

2.  Levasseur,  dans  les  Comptes  rendus  de  l'Acad.  des  inscript.,  1891, 
p.  98-100,  recherches  ingénieuses  accompagnées  de  tables  de  survie. 
Nous  avions  entrepris  cette  recherche  lorsque  nous  avons  eu  connais- 
sance de  la  dissertation  de  Foy,  De  quelques  inscriptions  tumulaires  re 
cueillies  en  Algérie  et  des  lumières  qu^elles  peuvent  fournir  sur  la 
durée  de  la  vie  moyenne  des  liomains  dans  ce  pays,  dans  l'Annuaire  de 
la  soc.  d'arch.  de  Constantine,  t.  I,  1853,  p.  137-1^3.  R.  Gagnât,  Note  sur 
VEpigraphie  latine,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1891,  p.  587,  rendant  compte 
d'un  ouvrage  de  H.  Seidel  qui  «  ne  contient  rien  de  nouveau  »,  ouvrage 
paru  dans  le  Rapport  annuel  du  Gymnase  catholique  royal  de  Sagan 
pour  l'année  1890-1891  et  contenant  en  «  un  vaste  tableau  comparatif  le 
chiffre  précis  des  personnes  qui,  dans  chaque  région  de  l'Afrique,  ont  suc- 
combé à  un  an,  deux  ans,  trois  ans  et  ainsi  de  suite  jusqu'à  cenf  cinquante- 
cinq  ans  ».  Les  conclusions  de  ce  travail  sont  en  partie  celles  de  Foy  : 
la  première  est  qu'on  vivait  fort  longtemps  en  Afrique;  la  deuxième 
est  que  parfois  on  donne  au  défunt  dans  son  épitaphe  un  âge  ap- 
proximatif, systématiquement  représenté  par  un  multiple  de  5.  Cf.  S. 
GSELL,  Recherches  arch.  en  Algérie,  p.  298  pour  Khamissa,  et  p.  359  pour 
Madaure.  Devant  une  question  si  minutieusement  étudiée  nous  n'avons 
pas  jugé  nécessaire  de  reprendre  et  de  donner  ici  nos  statistiques. 

3.  Nous  avons  fait  observer  ailleurs  que  ce  sigle  avait  eu  aussi  la  por- 
tée d'une  réaction  contre  les  superstitions  païennes  touchant  l'état  des 
constellations  célestes  au  moment  de  la  naissance.  On  recontre  une 
fois  :  vixit  nihil  minus.  R.  Gagnât,  dans  le  Bull,  du  Comité,  1896,  p.  260, 
n.  1^8,  et  une  fois  aussi  :  vixit  in  Deo  annis  prope...  S.  Gsell,  dans  les 
Mél.  d'arch.  et  d'hisU,  1895,  t.  XV,  p.  51,  n.  10. 

h.  Dans  le  nombre  des  inscriptions  dont  nous  faisons  usage  nous  écar- 
tons toutes  les  lectures  douteuses  et  les  nombres  incomplets  par  suite 
d'une  cassure  de  la  pierre.  Notons  l'âge  des  membres  delà  hiérarchie  d'à- 


432 


APPENDICE. 


ont  en  outre  souvent  omis  la  mention  de  l'âge,  parfois 
même  l'appel  :  vixit  annis  est  resté  béant.  Voici  les  ré- 
sultats que  nous  fournit  la  lecture  de  toutes  les  inscrip- 
tions chrétiennes  d'Afrique  ^  : 


PÉRIODES    D'ANNÉES. 

NOMBRES   D'INDIVIDUS. 

De  1  jour  k    10  ans. 

63 

10  ans  à   20     >• 

27 

20    ..     à    30     .. 

32 

30    ..     à    40     >. 

25 

40    ..     à    50     .. 

12 

50    »     à    60     .' 

16 

60    ..     à    70     .' 

19 

70    ..     à    80     .. 

22 

80    ..     à    90     » 

9 

90    ..     à  100     .. 

2  ■ 

100    ..     à  110     .. 

1 

110    >. 

1 

Ces  chiffres  ne  sont  rien  de  plus  qu'une  proportion  ;  il 
ne  faut  pas  y  chercher  une  règle  ;  il  est  même  douteux 
qu'on  puisse  établir  d'après  eux  une  moyenne  de  longé- 
vité; mais  tels  qu'ils  sont  et  en  écartant  le  premier  nom- 
bre, qu'explique  la  mortalité  infantile,  ils  nous  font  voir 
une  population  à  peu  près  également  répartie  de  la 
dixième  à  la  quatre-vingtième  année  et  il  ne  nous  parait 
pas  téméraire  d'attribuer  quelque  chose  de  la  résistance 
opposée  par  l'Église  d'Afrique  aux  causes  extérieures  de 
dissolution  à  cette  répartition  sensiblement  égale  des  gé- 
nérations aux  iv^-Vi°  siècles,  époque  de  nos  inscri  tiens 
correspondant  à  la  période  la  plus  calamiteuse  de  l'Église 
et  de  la  société  romaine  et  chrétienne  en  Afrique. 

près  les  épitaphes  :  sous-diacre,  61  ans,  C.  I.  L.,  u.  ^52  ;  70  ans,  Ibid., 
n.  880;  diacre,  68  ans,  Ibid.,  u.  1389;  prêtre,  36  ans,  Ibid.,  n.  20ia;32ans, 
Ibid.,  n.  2012;  évèque,  Ô2  ans,  dont  12  dans  l'épiscopat.  Ibid.,  n.  2009; 
60  ans,  dont  18  dans  l'épiscopat,  R.  Cagxat,  dans  le  Bull,  du  Comité, 
1895,  n.  328.  Le  plus  ordinairement,  on  ne  mentionne  que  les  années 
d'épiscopat  toutes  seules,  C.I.L.,  n.  9286, 9709,  11893,  1189^.  H.  Char- 
don, dans  le  Bull,  du  Comité,  1900,  p.  I'i5,  pi.  V. 


I 


TABLE  DES  MATIÈRES 


Introduction xii 


LES  PRELIMINAIRES  DE  L'HISTOIRE 

CHAPITRE   PREMIER 

LES  ÉLÉMENTS 

Description.  —  Géographie  physique.  —  Climatologie.  —  Fertilité 
du  sol.  —  Densité  de  la  population.  —  Les  autochtones  et  les 
créoles,  l'  «  Africain  ».  —  L'homme  et  le  pays \ 

CHAPITRE  II 

LES  SOURCES 

Épigraphie.  —  Paléographie.  —  Archéologie  monumentale.  — 
Mobilier.  —  Instrumentum  domesticum 20 

CHAPITRE  III 

LES   ORIGINES 

Origine  historique.  —  Légendes.  —Prétentions  à l'apostolicité.  — 
Les  synagogues.  —  La  nécropole  du  Djebel-Khaoui.  —  Expan- 
sion rapide  du  christianisme.  —  Il  pénètre  chez  les  tribus  indi- 
gènes. —  Statistique.  —  Les  areae  et  les  premiers  édifices  du 

culte  chrétien , 31 

l'afrique  chrétienne.  —  I.  25 


434  TABLE  DES  MATIERES. 

CHAPITRE  IV 

LES   INSTITUTIONS 

Formation  de  la  semaine  et  de  l'année  chrétiennes.  —  Fête  du 
Seigneur.  —  Périodes  privilégiées.  —  Les  jours  de  «  station  ».  — 
Le  culte  des  morts.  —  La  hiérarchie.  —  Le  métropolitain  de 
Carthage.  —  Les  circonscriptions  ecclésiastiques G3 

CHAPITRE  V 

LES    DIALECTES 

Existence  d'une  littérature  chrétienne  primitive  en  Afrique.  — 
Dialectes  en  usage.  —  Le  grec  ;  influence  du  pape  Victor.  —  Le 
punique.  —  Le  libyque.  —  Le  latin 88 


L'HISTOIRE 

CHAPITRE  PREMIER 

l'époque  de  tertullien  (180-249) 

Les  cultes  païens  en  Afrique.  —  Attitude  intransigeante  du  chris- 
tianisme à  leur  égard.  —  Calomnies  répandues  contre  les 
fidèles.  —  Hostilité  ouverte.  Tactique  des  Églises  pour  obtenir 
la  tolérance  de  l'État  romain.  —  Les  martyrs  sciliitains  (180). 
—  Malveillance  des  proconsuls  (197-198).  —  L'Apologétique  de 
Tertullien.  —  Premiers  martyrs.  —  La  fuite  pendant  la  persé- 
cution. —  L'édit  de  Sévère  (202?).  —  Le  martyre  des  saintes 
Perpétue,  Félicité  et  de  leurs  compagnons  (203).  —  L'incident 
de  Lambèse  (211).  —  Proconsulat  de  Scapula  Tertullus  (212).  — 
Le  rôle  et  l'influence  de  Tertullien.  —  Son  passage  au  monta- 
nisme 105 

CHAPITRE  II 
l'épiscopat  de  saint  cyprien  (249-258) 

Statistique  religieuse  de  l'Afrique  vers  le  iii«  siècle.  —  Prospé- 
rité de  l'Église  de  Carthage.  —  La  persécution  de  Dèce  (250). 


TABLE  DES  MATIERES.  435 

—  Les  lapsi.  —  Les  confesseurs  —  Les  fugitifs.  —  Fuite  de 
saint  Cyprien.  —  Son  retour  et  son  rôle  pendant  la  peste  de 
Carthage.  —  Menaces  de  persécution.  —  Péril  créé  par  le  re- 
tour en  masse  des  lapsi.  —  Les  libelli indulgentiae.  —  Schisme 
de  Felicissimus.  —  Le  novatianisme.  —  Conflit  entre  l'Église 
d'Afrique  et  l'Église  de  Rome  au  sujet  de  la  rebaptisation 
(2o5-2o7).  —  La  persécution  de  Valérien  (257).  —  Les  évêques, 
prêtres  et  diacres  condamnés  aux  mines.  —  Le  caractère, 
l'œuvre  et  la  mort  de  saint  Cyprien  (258).  —  Derniers  épisodes 

de  la  persécution  de  Valérien,  en  Afrique 169 

CHAPITRE  III 

IDÉES   ET  USAGES 

Relâchement  et  insubordination  du  clergé.  —  La  Bible  africaine. 

—  L'administration  ecclésiastique.  —  Les  archives.  —  Recueil 
d'actes  des  martyrs.  —  Le  njartyrologe  africain.  —  Le  culte  des 
saints.  —  Le  culte  du  sang  des  martyrs.  —  Le  culte  de  saint 
Cyprien.  —  Abus  qu'il  entraîne.  —  Les  repas  funéraires.  —  La 
dévotion  à  l'Église  romaine.  —  Le  loyalisme  des  chrétiens  en 
Afrique,  l'idée  de  patrie  et  la  ruine  de  l'esprit  municipal 235 

CHAPITRE  IV 

LE   DONATISME   (303-396) 

Préludes  de  la  dernière  persécution.—  Les  martyres  d'AMtène.— 
Les  «  Traditeurs  ».  —Procès-verbal  de  tradition  à  Cirta.  —  Con- 
versions d'Arnobe  et  de  Lactance.  —  Débuts  du  donatisme.  — 
Violences  des  dissidents  et  modération  plus  ordinaire  des  or- 
thodoxes. —  Liaisons  du  donatisme  et  des  partis  indigènes.  — 
Sa  ruine  apparente  en  349.  —  Les  passions  confessionnelles. 

—  Politique  de  Julien.  —  Réapparition  du  donatisme.  —  Vio- 
lences. —  Le  soulèvement  de  Firmus.  —  Rogatistes  et  maximia- 
nistes.  —  La  polémique  et  la  littérature  donatiste 312 

Appendice 381 


TYPOGRAPHIE  FIKMIN-DIDOT   ET  C*«.    —  MESNIL  (EURE). 


BBIGHAMV,0*<5,,«f|ÏÏ 


7;^7  22311  0609 


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TYPOGRAPHIE  FIRMIN-DIDOt   BT  C'«.  —  MKSNIL  (EURE).